L'Univers de Yuimen


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 Sujet du message: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Mar 23 Juil 2013 17:38 
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La forêt de Telemnalda


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Telemnalda est une dense forêt en flanc de montagne qui surplombe la ville de Tahelta. A la fois terrain de chasse, de cueillette et de promenade, elle est très fréquentée par la communauté Sindel. La végétation de Telemnalda regroupe une foultitude d’espèces végétales, des plus communes aux plus extraordinaires. Chênes, hêtres, frênes et érables côtoient les tindas, arbres aux feuilles argentées que l’on ne trouve que sur Naora et auxquels on prête des vertus thérapeutiques. On y trouve également des arbustes fruitiers tels que des fraisiers et framboisiers, ou encore des petits bruissons de ronces qui abritent de délicieuses baies très juteuses et sucrées dont raffolent particulièrement les jeunes Elfes. La forêt est traversée par un torrent, qui se déverse du sommet des montagnes environnantes à la fonte des glaces, et ceux qui ont l’audace de s’aventurer au plus profond des bois pourront y tomber sur le Domaine de Fuinil:

Aucune ville connue. Ce lieu est sans doute le plus vide et le plus inextricable. A l'origine il s'agit d'un lieu d'expérimentation pour les mages météorologues, mais une expérience aurait mal tourné, transformant ce domaine en une forêt inexploitable, inexplorable et inhabitable. On raconte qu'il resterait dedans quelques survivants d'une ancienne race de Worans sombres, rien n'est moins sûr...

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La LOI : c'est ICI !
Qui? Quoi? Comment? Pourquoi? Serait il possible? : C'est ici!
Pour une action de grâce : Ici!
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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Dim 14 Jan 2018 13:09 
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4 – Des difficultés en perspective


Ainsi s’écoulent deux jours paisibles sous le chaleureux climat déterminé par les mages du Naora. Rien ne vient perturber notre trajet, si ce n’est cette petite houle qui agite doucement la coque et ce petit vent nous permettant d’avancer à un rythme pas aussi rapide que je l’aurais souhaité, mais constant. Le jour, les discussions se font rares parmi les passagers et je passe le plus clair de mon temps à la barre, observant l’horizon et la forêt qui défile ou apprenant de la bouche de Tanaëth quelques rudiments de la langue de mes cousins gris. Lhyrr, à qui l’espace confiné du bateau ne sied guère, s’envole fréquemment, prenant de l’avance ou s’en allant vers les terres en quête de nourriture « plus nourrissante que ces bouts de viande flasque » que l’on tire de la mer. Si l’intimité est inexistante, nous prenons notre mal en patience et, fort heureusement, peu de frictions naissent.

A l’issue de ces deux jours de navigation, nous parvenons à destination et décidons de laisser notre embarcation dans une petite crique afin de poursuivre le reste du trajet à pied. Quelques heures de marche tout au plus nous séparent du refuge, si nos calculs sont exacts. A peine débarqués et après avoir entamé le déchargement de nos paquetages, Lhyrr me lance un laconique :

(Je m’en vais survoler la forêt, histoire d’avoir une idée d’où vous mettrez vos pattes.)

Et, accessoirement, éviter de s’encombrer de quelques sacs supplémentaires. Je hoche néanmoins la tête en attrapant mon propre havresac. Tanaëth, quant à lui, sort son arc et encoche une flèche tandis que j’adresse un sourire rassurant aux rescapés qui observent la forêt avec appréhension. Nous tirons notre esquif sur la plage, hors de portée de la marée, et nous engageons dans la forêt en empruntant des sentiers creusés par les animaux. Elle me paraît sauvage, moins paisible que les grandes étendues boisées de la forêt de Cuilnen, comme si ici la nature était moins prégnante, plus… pervertie, ou violente. Je ne parviens pas réellement à mettre le doigt sur ce qui me dérange, mais je sens un frissons parcourir mon échine. La main sur la garde de l’épée d’Ölendra, j’observe les alentours, tendant l’oreille à la recherche du moindre son suspect.

Quelques dizaines de minutes plus tard, la pensée de Lhyrr me parvient.

(Il y a un feu à environ une bonne heure de votre position, vers le sud-ouest. Je ne vois que la fumée s’en échapper, la forêt est trop dense pour que je me pose à proximité, mais j’ai l’impression qu’il s’agit d’un feu de camp.)

Je remercie mon compagnon de l’information et m’approche de Tanaëth pour lui murmurer, tendue :

- Au sud-ouest, à environ une heure d’ici se trouve un campement, ou quelque chose y ressemblant.

Tanaëth ne tarde pas à sortir la carte pour l’étudier avant de partager avec moi ses conclusions :

- Notre destination ne peut pas se trouver au sud-ouest, c'est impossible. Et nous sommes trop près du domaine de Fuinil pour que des habitants de Tahelta traînent dans la région, tous savent que ce coin est dangereux...

Je hoche sombrement la tête, partageant son avis.

- Nous ferions mieux d’aller voir de quoi il retourne. Je crains que ça ne puisse être anodin. Je vais prévenir nos protégés de monter un camp sur la plage et de nous y attendre, dans le doute, je préfère qu’ils restent en arrière.

Alors que je joins le geste à la parole en allant expliquer la situation à nos rescapés, Tanaëth se charge de canaliser l’aspect joueur de son silnogure. Lhyrr, quant à lui, reste de dans les airs afin de garder un œil sur la fumée du campement. Lorsque je rejoins mon ami, celui-ci me murmure :

- Prends garde, les mages ont fait de nombreuses expériences dans la région et certaines ont perverti la forêt et ce qui y vivait, ne te fie pas aux apparences, elles pourraient être trompeuses.

Je hoche la tête pour indiquer que j’ai compris. Ainsi, mon premier instinct n’était pas erroné et cette forêt n’est pas entièrement naturelle. Je pousse un léger soupir en plissant les yeux, nos amis gris se sont malheureusement éloignés de la nature, cherchant à la maîtriser, à la dompter à l’image de leur climat altérable à l’envie. Cette forêt n’en est qu’un exemple de plus et je ne puis m’empêcher d’éprouver pour ce détachement une certaine pitié, comme s’ils avaient perdu de vue quelque chose d’important. Je garde cependant mes pensées pour moi-même et indique d’un geste à Tanaëth que je suis prête à poursuivre.

Tanaëth et moi ne tardons pas à nous engager dans la forêt, en silence et sur le qui-vive. Étant plus discrète que lui et habituée à repérer les petits indices dans une forêt, j'ouvre la marche. Nous évoluons ainsi durant plusieurs dizaines de minutes, à l'écoute de tout bruit sortant de l'ordinaire qui pourrait nous parvenir. Si nous n'entendons rien dans un premier temps, cette forêt n'a rien pour me mettre à l'aise. J'ai l'impression qu'elle nous épie, les sons qui l'agitent recèlent une note fausse, discordante par rapport à la symphonie jouée par la forêt de Cuilnen, ou toute autre forêt dans laquelle j'ai pu évoluer. J'ignore à quoi cela peut être dû, s'il s'agit simplement des modifications que lui ont apportés les mages ou s'il s'agit d'autre chose. Je repousse cependant ses pensées lorsque j'entends soudain des voix qui me parviennent d'un peu plus loin. Je ne peux discerner ce qu'elles disent à cette distance, d'autant plus qu'il s'agit de sindel et les bases que je possède à présent sont insuffisantes. Je cesse de marcher et raffermis ma prise sur mon arc.

- Ils sont devant, j'entends des voix, plusieurs, toutes masculines et sindeldi, murmuré-je à mon compagnon.

Tanaëth tend l'oreille, mais avoue ne rien entendre de particulier. J'oublie parfois que mon ouïe hinïonne est plus développée que la sienne. Nous avançons de nouveau jusqu'à ce qu'il parvienne à les entendre. Il m'explique alors que nous arrivons en plein plan de bataille. Ces hommes sont à la recherche de la cache des opposants à la politique des ithilauster véreux dont ils connaissent l'emplacement exact et prévoient de mener l'assaut la nuit venue, nuit qui ne saurait tarder. Ils sont une vingtaine, certains de ne pas rencontrer de forte opposition et se demandant déjà quel butin ils obtiendront de l'échauffourée qui s'annonce.

Tanaëth et moi reculons hors de portée :

- Allons vite prévenir les personnes de la planque de ce qui se prépare, proposons-leur d'aller se cacher dans la forêt et tendons à ces mercenaires une embuscade là-bas. Si nous faisons assez vite, nous aurons le temps de nous préparer.

Tanaëth se contente de hausser un sourcil interloqué pour répondre :

- On leur tombe dessus, non ?

C'est à mon tour de lui lancer un regard hébété.

- Quoi, maintenant ? Mais ils sont une vingtaine et armés jusqu'aux dents, nous ne sommes que trois. Nous pouvons toujours les prendre par surprise, mais... c'est courir un grand risque.

Tanaëth scrute pensivement dans la direction des mercenaires avant de hausser les épaules pour répondre :

- Nos chances sont bonnes. Peut-être meilleures que celles que nous aurons plus tard, mais qui peut savoir? Seulement ici c'est nous qui serons les agresseurs, nous aurons l'initiative et la charge de cet acte. Nous pouvons tenter de rejoindre ce camp si tu préfères, mais je crains que dans tous les cas nous devions les affronter.

Mon regard se pose sur l'arc que je tiens entre mes mains et la flèche que j'y ai encochée. Je sais que Tanaëth est un guerrier des plus confirmés, redoutable. Pour ma part, je sais avoir surpassé mes facultés, celles que j'avais avant même d'être blessée, mais cela suffira-t-il face à tant que guerriers confirmés ?

(Lhyrr ?)

(Quoi que tu décides, je suivrai.)

Je retiens un grognement puis relève la tête vers Tanaëth.

- Bien. Attaquons-les de deux endroits différents, à l'arc. Faisons-leur croire que nous sommes plus nombreux que ça.

Il hoche la tête avec de déposer un baiser au coin de mes lèvres, précisant qu'il entamera les hostilités et m'enjoignant d'attendre qu'ils soient focalisés sur lui avant de les prendre à revers et de me replier pour frapper ailleurs, les désorganisant ainsi. Ce plan me convient, même si je ne suis pas persuadée de la pertinence de ce combat et j'adresse un bref signe de tête au sindel avant de me faufiler sans un bruit entre les arbres et le dense sous-bois de la forêt.

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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Dim 14 Jan 2018 13:40 
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Deux jours passent, paisibles et sans surprise sous ce climat étrangement stable modulé par les mages du Naora. J'occupe mon temps à enseigner quelques bases de ma langue natale à Isil et à m'exercer au maniement de mes lames sur cet esquif mouvant. Nous finissons par accoster dans une petite crique qui devrait, à en croire la carte que m'a remise l'officier de la milice, être assez proche de notre destination.

Lhyrr prend aussitôt son envol tandis que nous nous chargeons de nos sacs et des provisions nécessaires à la suite de notre périple. Je scrute la forêt d'un air quelque peu dubitatif, elle a l'air tout à fait naturelle dans le coin, mais je sais que nous sommes proches de la sylve inextricable et réputée dangereuse qui fut jadis corrompue par des mages peu avisés. Je ne sais trop quelles bestioles improbables, possiblement modifiées aussi par les fluides, peuvent s'y dissimuler, si bien que je m'empare de mon arc et y encoche une flèche à tout hasard, les yeux parcourant vivement les alentours alors que nous débarquons.

Isil ne semble pas plus tranquille que moi et nos protégés, des citadins pure souche, n'en mènent visiblement pas bien large dans cet environnement inconnu et empli d'une atmosphère étrange, sourdement inquiétante. Ma compagne ne tarde guère à s'approcher de moi pour me murmurer d'une voix tendue:

"Au sud-ouest, à environ une heure d’ici se trouve un campement, ou quelque chose y ressemblant."

Je consulte rapidement la carte et, bien qu'il me soit difficile de l'orienter avec exactitude compte tenu de sa qualité très sommaire, j'en arrive vite à une conclusion que je partage aussitôt à voix basse avec Isil:

"Notre destination ne peut pas se trouver au sud-ouest, c'est impossible. Et nous sommes trop près du domaine de Fuinil pour que des habitants de Tahelta traînent dans la région, tous savent que ce coin est dangereux..."

Elle hoche sombrement la tête pour répondre:

"Nous ferions mieux d’aller voir de quoi il retourne. Je crains que ça ne puisse être anodin. Je vais prévenir nos protégés de monter un camp sur la plage et de nous y attendre, dans le doute, je préfère qu’ils restent en arrière."

J'incline le visage en signe d'acquiescement et rappelle mon fauve qui n'a qu'une hâte après ces quelques jours de navigation forcée: courir dans les bois et chasser. Toutefois, je ne suis pas très chaud pour le laisser vagabonder à sa guise, non seulement ce n'est pas son habitat naturel mais en outre j'ignore tout de la faune ou de la flore qui pourrait sévir dans ces régions malsaines. Il obéit sans trop renâcler pour une fois et, dès qu'Isil a prévenu nos compagnons de voyage qu'ils allaient devoir nous attendre un peu ici, je lui murmure:

"Prends garde, les mages ont fait de nombreuses expériences dans la région et certaines ont perverti la forêt et ce qui y vivait, ne te fie pas aux apparences, elles pourraient être trompeuses."

L'Elfe hoche la tête pour m'indiquer qu'elle a compris et pousse un léger soupir avec, dans les yeux, une légère lueur de pitié que je suppose liée à cette approche dominatrice de la nature si enracinée parmi mon peuple. Nous voulons tout contrôler, modeler à notre guise, oublieux parfois que chaque manipulation de la nature engendre des conséquences que nous ne sommes pas certains de maîtriser. J'étais comme eux autrefois, ne me posant nulle question à ce propos tant mon éducation me faisait considérer cela comme normal, naturel. J'ai changé au fil de mes pérégrinations, lentement et, sans doute, jusqu'à un certain point seulement. Jamais je ne serai un Taurion capable de vivre presque nu au sein d'une relation fusionnelle avec la nature, Sindel je suis né Sindel je reste malgré tout. Me sortant subitement de mes pensées, Isil m'indique qu'elle est prête à aller faire une reconnaissance du côté de ce campement si déplacé en ces lieux dénaturés. Je lui adresse donc un léger sourire songeur, ce que nous y trouverons je n'en ai pas la moindre idée, avant de m'engouffrer souplement dans les taillis derrière Isil, arc en main et flèche encochée à tout hasard.

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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Dim 14 Jan 2018 13:42 
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Près d'une heure plus tard, ma compagne s'arrête subitement et me murmure:

"Ils sont devant, j'entends des voix, plusieurs, toutes masculines et Sindeldi."

Seulement, j'ai beau tendre l'oreille, je ne discerne pas le moindre son elfique dans les bruits sylvestres. Je hausse les épaules et lui chuchote en retour:

"Je n'entends rien, avançons encore un peu et tentons d'entendre ce qu'ils racontent sans nous faire repérer?"

Nous nous approchons de quelques dizaines de mètres, assez pour que je puisse enfin entendre ce qui se raconte. Si pendant un temps les conversations sont d'une affligeante banalité et ne nous révèlent rien de ce qui se trame ici, nous finissons par surprendre quelques phrases qui nous apprennent ce que nous voulons savoir. Ils attendent la nuit pour mener une attaque sur la cache des témoins, dont ils connaissent apparemment l'emplacement exact! Je remets à plus tard le comment, préférant pour l'heure écouter la suite qui s'avère en définitive assez peu instructive, si ce n'est qu'ils ne semblent pas inquiets d'y rencontrer une sérieuse opposition et évoquent déjà le butin et les avantages qu'ils pourront tirer de ce raid. D'un commun accord Isil et moi reculons hors de portée de leurs oreilles et ma compagne me souffle alors:

"Allons vite prévenir les personnes de la planque de ce qui se prépare, proposons-leur d'aller se cacher dans la forêt et tendons à ces mercenaires une embuscade là-bas. Si nous faisons assez vite, nous aurons le temps de nous préparer."

Je hausse un sourcil interloqué à cette proposition, avant de murmurer en retour:

"On leur tombe dessus, non?"

Évidemment il y a cette loi qui stipule que nul Fils de Sithi ne doit occire son pareil, mais que faire lorsque la gangrène atteint de telles proportions? Ceux que nous écoutons sont prêts à tuer pour protéger de puissants corrompus d'un scandale, ils ne se poseront pas la moindre question en lançant l'assaut sur le camp constituant notre destination. Je secoue une nouvelle fois la tête et passe un index explicite le long de ma gorge en fixant Isil au fond des yeux. Nous pouvons agir maintenant et épargner bien des risques aux témoins, du moins à mon sens.

Isil me lorgne d'un air abasourdi en répliquant:

"Quoi, maintenant ? Mais ils sont une vingtaine et armés jusqu'aux dents, nous ne sommes que trois. Nous pouvons toujours les prendre par surprise, mais... c'est courir un grand risque."

Je scrute une nouvelle fois les Sindeldi qui vaquent et palabrent dans leur campement, ils sont vêtus comme des forestiers mais je devine l'éclat de la maille sous leurs oripeaux. Et armés jusqu'aux dents, de fait. Leurs visages durs et, pour certains, couturés de cicatrices, m'apprennent qu'il s'agit de vétérans, au moins autant que leur manière générale de se mouvoir. La surprise ne durera pas longtemps, ils sont aguerris, mais nos chances me semblent plus que raisonnables. Je hausse donc les épaules et réponds doucement:

"Nos chances sont bonnes. Peut-être meilleures que celles que nous aurons plus tard, mais qui peut savoir? Seulement ici c'est nous qui serons les agresseurs, nous aurons l'initiative et la charge de cet acte. Nous pouvons tenter de rejoindre ce camp si tu préfères, mais je crains que dans tous les cas nous devions les affronter."

Le regard de l'Elfe se pose sur l'arme qu'elle a entre les mains, puis elle relève la tête vers moi pour annoncer:

"Bien. Attaquons-les de deux endroits différents, à l'arc. Faisons-leur croire que nous sommes plus nombreux que ça."

J'approuve d'un hochement de tête avant de glisser un baiser au coin de ses lèvres:

"Laisse-moi entamer la danse, attends qu'ils soient focalisés dans ma direction et prends-les à revers, puis replie-toi et frappe d'ailleurs, si nous les désorganisons ils sont à nous. Et faites attention à vous."

Je jette un coup d'oeil expressif à Lhyrr avant de rejoindre le poste de tir que j'ai repéré précédemment, un épais tronc entouré de taillis sur l'arrière, lesquels me permettront de changer discrètement et en vitesse de position en cas de besoin. Isil se fond quand à elle dans la forêt pour aller prendre position, je lui laisse les quelques minutes nécessaires puis je bande ma relique de glace, gèle ma flèche d'un effort de volonté et vise posément l'un des Sindeldi qui s'est un peu écarté du groupe, sans doute pour aller satisfaire un besoin naturel. Pourtant, à l'instant de décocher ma flèche, j'hésite encore, ne suis-je pas en train de commettre une terrible erreur en tuant ainsi des Enfants de Sithi? Que dirais-je à notre Mère lorsque je la reverrai? Que je n'avais pas le choix, qu'ils devaient mourir pour que notre peuple change de voie?

Je serre les dents à cette pensée, le choix je l'ai, prétendre le contraire serait me mentir à moi-même. Mais ce Sindel que je vise, sait-il dans quoi il s'est embarqué, est-ce vraiment un pourri ou simplement un soldat convaincu de faire son devoir et suivant des ordres dont il ne comprend pas la vraie nature? Serait-il préférable que je les aborde de face, que je tue si besoin les responsables en invoquant le jugement de Sithi comme l'a fait mon ancêtre? Je grimace légèrement, ce jugement consistant en un duel honorable n'a plus vraiment cours depuis de nombreux siècles, une telle tentative n'aurait pas une chance sur mille d'aboutir. Dois-je tout de même le tenter, envers et contre tout, afin de pouvoir assurer à notre Mère que j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour éviter le bain de sang? Mon aïeul aurait agi ainsi, sans le moindre doute, mais je ne suis pas lui et les temps sont différents. Après un dernier soupir je décoche mon trait qui, meurtrier gracieux à en frémir, va se ficher pile sous le menton de ma cible qui s'écroule d'un bloc. Le signal de l'assaut est donné...

Je distingue entre les branchages un autre Sindel qui s'effondre, puis un autre encore. Isil est entrée dans la danse et a ainsi attiré l'attention de la plupart, bien qu'un guerrier se dirige prestement vers moi ou, plus exactement, vers le comparse que je viens de tuer. Son regard parcourt anxieusement la sylve mais il ne me voit pas et se penche sur le mort pour s'assurer de son état, une intention louable qui, malheureusement pour lui, signe son arrêt de mort. Mon deuxième trait fuse et se fiche profondément dans son abdomen tandis que les autres crevures réagissent enfin et commencent à se protéger au moyen de boucliers, cherchant à découvrir leurs assaillants dans la jungle impénétrable qui les entoure. J'aperçois un groupe de trois Elfes qui courent de concert vers la position où doit se trouver Isil, me tournant ainsi le dos. Ils sont loin et il y a passablement de branches qui encombrent l'espace, un tir difficile sans doute mais que je suis pourtant raisonnablement certain de réussir. Je vise calmement celui du milieu et lâche ma flèche qui file en sifflant, frôlant de si près une grosse branche que je crains qu'elle ne dévie et ne se perde en vain dans la forêt. Il n'en est pas ainsi et mon projectile percute brutalement le dos de ma cible, la jetant au sol à la plus grande consternation de ses comparses qui marquent une halte et jettent des regards affolés autour d'eux. Je souris froidement et abats un nouvel ennemi qui pointe ma direction du doigt, trop tard cependant car d'autres ont vu son geste et quatre combattants se précipitent vers moi armes au poing et protégés par leurs boucliers.

Je fais choir le plus rapide d'une flèche dans la jambe, seule partie de son corps que je peux atteindre de ma position compte tenu de son arme défensive, puis remise mon arc au profit de mes deux lames qui jaillissent de leurs fourreaux en un chuintement sinistre. Comme souvent, la vue de mon Ardente dégainée fait tiquer mes ennemis qui ralentissent l'allure et se jettent des regards nerveux, si bien que je caresse un instant l'espoir qu'ils renoncent et m'évitent d'avoir à prendre leurs vies. Mais ils ne manquent pas de courage et poursuivent malgré tout leur charge, un acte stupide à mes yeux car aucun d'eux ne peut espérer rivaliser avec ma science du combat, mais comment pourraient-ils le savoir? Ils viennent, mes lames semblent prendre soudainement vie et ils meurent, effarés, une profonde stupeur mêlée d'incompréhension gravée sur leurs visages. Je ne tire nulle joie de ces morts, bien au contraire elles m'attristent et m'écoeurent, que suis-je en train de faire par Sithi? Mes lames devraient protéger mon peuple, pas le massacrer, que suis-je en train de faire? Les justifications que je trouve à mes actes sont-elles justes, sont-elles en accord avec la Voie que je me suis promis de suivre, avec les promesses que j'ai faites à Sithi? J'en doute de plus en plus alors que mes yeux se posent sur les visages de ces Elfes Gris que je viens de trucider, ils semblent tellement innocents dans la mort...

Mes états d'âme et mes questions existentielles me distraient si bien que je ne réalise qu'à la dernière seconde qu'un ennemi s'est assez approché pour me porter un coup de Tsalon vicieux visant ma gorge. Je le pare in extremis d'un revers de ma Vorpale et force dans la foulée mon adversaire à reculer en pointant sa trogne couturée de ma Flamboyante, jaugeant dans le même temps ce nouvel adversaire. Si rien ne le distingue à priori de ses comparses au niveau de la tenue, sa manière d'éviter mon Ardente et de se déplacer indique que c'est là un ennemi d'une toute autre trempe, capable peut-être de me donner du fil à retordre. Je jure intérieurement pour chasser mes doutes. Mieux vaudrait que je me concentre sur le combat car, visiblement, lui n'hésitera pas une seconde à m'étriper, ainsi que l'indique sans fard son assaut suivant, résolument létal.

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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Dim 14 Jan 2018 13:42 
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Nos lames s'entremêlent, se séparent et s'embrassent à nouveau, foudroyantes, meurtrières, incapables pourtant de trouver la faille dans la défense de l'adversaire. Quelques passes plus tard, essoufflés, nous rompons l'engagement et reculons tous deux de quelques pas, les yeux pareillement plissés à la recherche du point faible de l'autre. Je l'observe enfin, ce Sindel capable de me tenir tête, c'est devenu si rare. Il est grand, un peu plus de deux mètres, mince, souple et nerveux comme une bonne lame. Rapide, aussi, plus que je ne le souhaiterais. Ses cheveux noirs sont mi-longs, attachés en un catogan sévère qui durcit encore ses traits austères soulignés par un regard gris pâle qui ne cille pas, tel celui d'un faucon ne lâchant jamais sa proie des yeux. Une proie, est-ce ainsi qu'il me voit? Un léger sourire flotte sur mes lèvres, l'un de nous deux mourra dans les instants qui viennent, nous verrons alors qui sera la proie de l'autre, en définitive.

Parade, esquive, riposte, les assauts se succèdent une fois encore sans trouver le pivot qui fera basculer le combat et nous nous séparons à nouveau. D'autres ennemis se sont approchés, sans se risquer à intervenir pourtant, comme s'il restait une trace d'honneur au fond d'eux. Une hypothèse que je ferai bien de ne pas trop prendre pour argent comptant, leur exposer mon dos serait probablement une erreur fatale, une erreur que je ne commettrai pas. Plus loin, derrière mon adversaire, j'aperçois aussi Lhyrr qui tient deux ennemis en respect, mais je ne parviens en revanche pas à localiser Isil, j'espère qu'elle n'a pas pris un mauvais coup. Toutefois le moment est mal choisi pour me préoccuper d'autre chose que de mon assaillant qui rengage le combat d'une volte rageuse soutenue d'une débauche de Ki. Je reconnais la feinte juste à temps pour l'esquiver d'un pas en arrière plutôt que de la contrer, ce qui aurait pour effet de déséquilibrer ma défense et d'exposer dangereusement mes côtes. Je lui offre en retour une danse des sabres de derrière les fagots mais, si cette technique le surprend visiblement, il parvient tout de même, à mon grand dam, à parer ou esquiver les redoutables attaques aux allures de danse folklorique. La riposte ne se fait pas attendre, cette danse a le défaut majeur de rendre les esquives ou parades suivantes plus délicates du fait de l'inertie engendrée, un détail qui n'a apparemment pas échappé au Sindel. Je me replie nerveusement en posture de garde imprenable, cela m'empêche certes de l'attaquer mais me permet de le maintenir à distance et de contrer méthodiquement chacun de ses coups. Il réalise très vite qu'il ne passera pas ma garde aisément et tente alors de me désarmer d'une botte vigoureuse, connue sous le nom de main du géant, attaque qui me briserait quelques doigts si mes réflexes ne me permettaient de retirer à temps la main pour qu'il ne trouve que le vide en lieu et place de mes phalanges. Et ce vide fait que, pour la première fois depuis le début du combat, une faille infime se crée dans sa garde, le poids de son arme ne trouvant pas l'obstacle désiré et l'emportant un rien de plus qu'il ne faudrait. Je réplique d'un coup d'estoc vicieux de ma Vorpale, il tente de le parer en faisant pivoter légèrement son tsalon mais mon attaque est parfaitement placée et ma blanche assassine transperce sa cotte de mailles pour aller s'abreuver rudement, toujours avide de sang, du côté de son estomac.

Une exclamation atterrée fuse des spectateurs tandis que l'Elfe blessé se dégage d'un entrechat en arrière, un rictus de douleur aux lèvres. La blessure n'est pas mortelle, l'armure l'ayant atténuée malgré tout, mais il sait aussi bien que moi que cela l'affaiblira rapidement et qu'il ne peut plus se permettre que le combat dure, je le lis dans ses yeux pâles inflexiblement rivés aux miens. J'y vois aussi une étincelle de doute, fugace comme l'aurore certes, mais il n'en reste pas moins que j'ai fissuré sa confiance en lui-même et que cela le poussera à commettre des erreurs. Je l'attends, un sourire imperceptiblement narquois aux lèvres, retranché derrière un masque d'assurance destiné à accroître ces doutes qui l'ont envahi. Nous sommes de niveau égal pour ce qui est de la technique, ce n'est pas là que se joue le combat, ce sont nos volontés qui s'affrontent et d'elles que dépendra l'issue de cet affrontement. Regard contre regard nous nous tournons autour, esquissant ici et là des attaques qui ne sont que des feintes destinées à pousser l'autre à la faute. Le temps devient étrangement paradoxal, chaque seconde semble longue comme un siècle et pourtant elles défilent à toute allure, au rythme des perles écarlates qui gouttent de la plaie de mon ennemi et que je perçois avec une acuité presque dérangeante. Je serais bien incapable de dire combien de temps s'est écoulé depuis le début de ce combat, peu sans doute, trop aussi car Lhyrr et Isil sont peut-être en difficulté. Mon esprit me hurle d'en finir sans délai mais mon instinct me dicte la patience, il n'est de pire conseillère que la hâte dans ce genre de situation. Quelques secondes passent encore, insoutenable latence car nos vies sont sur le fil de la lame et l'un de nous deux vit ses derniers instants. Mais cela fait bien des années que l'idée de mourir ne me trouble plus, bien que la rencontre avec Isil change quelque peu la donne. Mais est-elle seulement encore en vie?

Imperceptiblement distrait par ces pensées je mets une fraction de seconde de trop à réagir lorsque le Sindel se fend subitement pour m'empaler de son double sabre. Le coup est rude mais mon armure de mithril tient bon et la lame ripe avec un désagréable grincement sur le métal rouge sombre, non sans me couper à moitié le souffle sous l'impact. Je maudis ma distraction en ripostant d'un revers brutal qui ne fend que les airs, ce qui m'oblige aussitôt à une retraite précipitée sous le déluge de coups qui suit. Je tique en apercevant des mouvements à l'orée de mon champ de vision, derrière les comparses qui nous observent et attendent sans doute leur heure pour me planter une lame dans le dos, une occasion que je leur ai pas encore offerte mais qui viendra tôt ou tard si je ne me concentre pas pleinement sur l'instant présent. Tout déterminé que je sois à ne plus me laisser troubler, le monumental rugissement qui fracasse soudain le relatif silence de la jungle me fait brièvement tourner un regard surpris vers sa source. Ce que je vois me laisse sans voix: des Worans sombres sont en train d'assaillir le camp et de déchiqueter les derniers survivants! L'ombre du tsalon qui occulte brièvement le soleil me ramène sans douceur à mon problème le plus immédiat: survivre à mon adversaire actuel qui, lui, ne s'est pas laissé perturber par ce rugissement impromptu. Je tente d'esquiver tout en remontant désespérément mon ardente en parade, mais je sais que c'est trop tard avant même que la lame acérée ne plonge dans mon épaule droite après avoir trouvé la faille qui se trouve entre les deux plaques de mithril la protégeant. Je titube en arrière sous le choc, retenant un cri et bandant toute ma volonté pour ne pas lâcher mon ardente alors que je sens une effroyable douleur s'emparer de mon bras. C'est l'instant que choisissent ses comparses pour me tomber dessus tels des charognards se précipitant à la curée, maudits soient-ils!

Ma Vorpale s'empare d'un bras au terme d'une violente arabesque remontante mais je réalise avec effroi que je n'ai plus la force de lever ma deuxième lame pour parer l'épée qui menace mon crâne. D'une contorsion maladroite je parviens néanmoins à dévier quelque peu l'attaque et c'est le plat de la lame qui heurte ma tête, assez violemment pour me faire voir toute une constellation en plein jour et me faire dangereusement chanceler. Je parviens à dévier un autre coup de mon avant-bras bardé de métal mais le tsalon de mon plus redoutable ennemi fuse et me percute en pleine poitrine, choc brutal qui me fait reculer d'un pas et trébucher sur une racine. Je tente de retrouver mon équilibre d'un entrechat approximatif mais quelque chose me frappe à l'arrière du genou à cet instant et je m'écroule comme une masse, à la merci des sbires de ces damnés Ithilausters. Le double sabre s'abat alors tel un inéluctable couperet destiné à m'étêter, à peine discernable tant l'attaque est vive. Cette fois je crois bien que c'est la fin...

Je ne dois la vie sauve qu'à une roulade fébrile, la lame se contentant de me trancher net un bout d'oreille en lieu et place de ma gorge. Mon geste malhabile me projette tout droit dans les jambes d'un sous-fifre qui s'écroule lourdement sur moi, encaissant ainsi bien malgré lui le coup suivant destiné à m'achever. Le Sindel au tsalon pousse un effroyable juron et dégage le corps d'un coup de pied, omettant un menu détail dans sa hâte de m'éliminer. Ma Vorpale, lancée de toutes mes forces dans une courbe horizontale à une main du sol, fracasse la cheville de l'Elfe qui hurle de souffrance en s'effondrant à mes côtés, tentant malgré sa situation de me porter un nouveau coup au visage. Encore à moitié coincé sous le corps du sous-fifre je n'ai pas la moindre chance d'esquiver, quant à parer... mon bras droit refuse tout service et ma Vorpale est loin, beaucoup trop loin pour que je puisse espérer la ramener à temps. Une douleur terrible me fissure le crâne lorsque le tsalon percute ma pommette gauche. Je hurle cette fois, un son cassé, fissuré, qui s'éteint dans un borborygme tandis que je sombre irrémédiablement dans l'inconscience.

_________________

Ce n'est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur.
(Aung San Suu Kyi)


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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Dim 14 Jan 2018 13:58 
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5 - Perte de repères


Au plus profond de la forêt de Telemnalda, je trouve rapidement et silencieusement un arbre qui me permet de grimper aisément le long de son tronc noueux et me laissant une petite ouverture dans son feuillage pour viser le campement des mercenaires. Perdus au beau milieu de nulle part, dans une forêt d'ordinaire dépourvue d'habitants, ceux-ci ne s'attendent assurément pas à se faire attaquer, alanguis sur leurs nattes de fortune, attendant la tombée de la nuit pour progresser vers la planque à présent que leur plan de bataille est énoncé. Plusieurs jouent aux dés, pariant déjà, je le devine, des parts du butin qu'ils espèrent gagner. J'encoche sombrement une flèche à mon arc.

(Lhyrr, n'engage le combat que lorsque nous serons au corps à corps. Si nous pouvons éviter le combat rapproché, autant le faire.)

(Entendu.)

Je bande légèrement l'arc et vise l'un des rares gardes qu'ils ont placé, un sindel armé d'un cimeterre et d'une cotte de maille jetant un regard morne sur les arbres environnants. Il ne manque plus que le signal de Tanaëth. J'avise d'un sindel qui se lève et s'éloigne du groupe pour aller se soulager. Il va dans la direction de mon ami. Je ne me fais aucun soucis pour ce dernier, mais je sais à présent quelle sera sa cible et par quelle mort le combat commencera. Quelques brefs instants s'écoulent, assez cependant pour que j'en vienne à me demander ce qu'il fait, lorsque soudain une flèche se fiche sous le menton du mercenaire qui s'effondre sur le sol. L'action attire le regard de quelques mercenaires, plus intrigués qu'alarmés, mais ils ne tarderont pas à comprendre qu'ils sont sous attaque.

Je ne perds pas de temps et décoche ma propre flèche qui s'enfonce dans la gorge du garde. Le reste de son corps est protégé par une cotte de maille, mais je ne veux prendre aucun risque. L'idée d'utiliser un trait l'assommant m'a effleurée, mais... je suis sensible mais pas naïve, je sais qu'aucun d'eux ne peut survivre, les témoins cachés doivent le rester.

Ma propre cible ne tarde pas à s'effondrer dans un gargouillis qui, cette-fois, alerte les soldats de métier. Ils se lèvent comme un seul homme et certains ont la présence d'esprit de se mettre à couvert sous des boucliers, tandis que les autres recherchent du regard la source de l'attaque, armes sorties. S'ils ont l'habitude de se battre, ils ne font pas partie de l'armée régulière et manquent cruellement de coordination. Leurs armes sont diverses, tantôt des épées courtes ou longues, boucliers ou des masses d'arme, mais leurs armures restent sensiblement les mêmes : une cotte de maille de simple facture sous des hardes de mercenaire. Certains cependant ne possèdent pas cette protection et n'ont que des vêtements pour les protéger. J'avise de l'un d'eux qui s'élance dans la direction de Tanaëth, vers le premier mercenaire à terre, mais je ne cherche plus à me mêler de ses affaires, il saura bien s'en charger. A la place, je m'intéresse à un nouveau soldat, probablement trop inexpérimenté, qui tend dangereusement le cou à droite et à gauche à la recherche du second assaillant. Sans doute est-il plus jeune que les autres. Je bloque ma respiration, empêchant ces pensées parasites de s'installer dans mon esprit et tire une nouvelle flèche dans sa direction. Elle le rate, passant à deux centimètres de son nez, mais la seconde est déjà dans les airs, le percutant cette fois dans les côtes et pénétrant les simples vêtements qu'il porte.

Un trait non létal, s'il est soigné dans les temps, mais l'immobilisant pour le reste du combat, s'il n'est pas idiot. Je retiens un grognement, il semblerait que ma sensiblerie soit plus prégnante que je ne pensais. Même dans le feu de l'action, mon corps a fini par m'empêcher de tuer. Cependant, ces deux flèches lancées achèvent d'informer les mercenaires de ma position, aussi je bondis sans attendre de ma branche, peu haute, et atterris sur le sol d'une flexion de jambes. J'encoche une nouvelle flèche à mon arc, prête à cueillir le prochain assaillant.

Trois sindeldi se dirigent vers moi, je vise celui du milieu et m'apprête à tirer mon trait lorsque je vois vois ma cible s'effondrer soudain, l'empennage d'une flèche dépassant de son dos. J'émets un grognement, si je laisse à Tanaëth le soin de gérer ses cibles, je vois qu'il n'en est toujours pas de même pour moi. Je ne perds cependant pas un instant et change de cible pour viser la gorge de l'un des deux autres, affolé par la chute de son compagnon. Le trait est encore dans les airs que je suis déjà en train de ranger mon arme, consciente que le troisième m'atteindra avant que je ne puisse bander l'arc. D'ailleurs, celui-ci est déjà presque sur moi, indifférent à ses deux camarades tombés, ou plutôt, je me corrige, prêt à les venger en me faisant ravaler mon extrait de naissance.

Déterminée à le faire payer chèrement, je tire l'épée d'Ölendra et accueille son premier coup d'épée en cachant mon visage sous mon bouclier qui tinte sous la morsure du métal. Mon bras accuse le choc et je me décale d'un pas pour me mettre hors de sa portée. L'environnement autour de nous est peu propice à des combats de grande envergure, nous sommes entourés d'un sous-bois dense et d'arbres. Je ne vois d'ailleurs plus grand chose du reste de la troupe. Je sais cependant, par le lien qui nous unit, que Lhyrr s'est à son tour engagé dans le combat et tient deux assaillants en respect.

Le mercenaire, pourvu d'un cimeterre et d'un petit bouclier rond, suit mon mouvement et pivote pour rester face à moi et se fend d'une nouvelle attaque que je dévie de mon épée. Nous nous testons, n'osant pas encore mettre nos capacités à l'épreuve dans ce combat, préférant d'abord comprendre les limites de notre opposant. J'ignore s'il sera rejoint par ses compagnons ou si Tanaëth et Lhyrr sauront les occuper suffisamment, mais je ne veux pas prendre le risque de me retrouver acculée par trop d'assaillants, aussi je recule légèrement pour éloigner ce soldat de ses congénères. Alors que je m'exécute, je sens soudain une épaisse fumée agresser mes narines. Mon attention était tellement focalisée sur mon adversaire que je n'ai pas fait attention à ce nuage noir qui nous enrobe tel un brouillard. Elle semble provenir du camp, mais je n'en mettrais pas ma main à couper.

Mon adversaire semble lui aussi surpris par cette apparition et je profite de son inattention pour porter mon premier coup d'épée, un coup d'estoc qui part difficilement en bondissant en arrière, trébuchant sur une racine. Il se rattrape cependant avant que je ne puisse pousser mon avantage, gênée que je suis par un fourré.

Cette fumée devient entêtante, irritant ma gorge, s'attaquant à mes yeux. Plus épaisse et noirâtre, elle ne semble pas naturelle et je me demande ce qui la provoque. Sont-ils en train de faire brûler quelque chose ? Y aurait-il un mage de feu parmi eux ? Auquel cas, cela pourrait rapidement s'avérer dangereux. Je n'ai pourtant pas le temps de m'attarder sur la question.

Rageux de sa maladresse, le mercenaire lâche ce qui ressemble fortement à un juron en sindel avant de m'attaquer. Cette fois, c'est à moi de me retrouver mise en difficulté, car, alors que je me suis décalée par réflexe pour esquiver son cimeterre et prendre appuis sur ma jambe pour contre-attaquer, celle-ci se retrouve prise dans des ronces qui me fauchent dans mon élan et me précipitent au sol. Je me retrouve dans une position bien inconfortable, une jambe coincée en arrière et affalée sur le tapis de mousse tandis que l'arme de mon ennemi fond sur moi. Cette vision suffit à me faire réagir et j'arrache ma jambe au nid de ronce pour rouler sur le côté, entendant l'acier siffler à quelques millimètres de ma joue et emportant une mèche de cheveux avec elle. Si j'avais un doute sur la qualité de sa lame et le soin qu'il y apporte, je sais maintenant qu'elle est méticuleusement aiguisée.

Je me redresse en ramassant mon bouclier tombé dans ma chute pour faire de nouveau face à mon adversaire. Je sens ma tête tourner désagréablement... Ce n'est tout de même pas à cause de ma chute ? Mon adversaire et moi-même échangeons quelques coups tandis que la fumée devient de plus en plus âcre et désagréable. J'entends le sindel se racler la gorge, aussi gêné que moi. J'ai la bouche sèche. Vaille que vaille, nous échangeons quelques coups, mais ils deviennent de plus en plus mous et manquent de vivacité. Ainsi, il n'y a pas que moi qui suis touchée, lui aussi...

Mes yeux sont baignés de larme à cause de la fumée j'arrive de moins en moins à discerner les actions de mon adversaire et ce fait me handicap bien trop. Je tente de le repousser de quelques moulinets de mon épée, plus pour gagner du temps qu'autre chose, mais j'ai conscience que cette situation ne peut durer plus longtemps, il finirait par m'avoir à l'usure. Alors que faire ? Les faits sont les suivants : mes yeux sont trop embrumés de larmes pour que j'y vois quelque chose, je peine donc à discerner les actions de mon adversaire, sans même parler de ses intentions. S'il est peut-être dans le même état de détresse que moi, je préfère ne pas compter dessus pour ne pas pécher par orgueil, ce serait fatal. Essuyer simplement mes yeux n'est évidemment pas une option viable sur le long terme, il pourrait profiter du geste pour me prendre par surprise et ils n'en resteraient pas moins larmoyants.

Alors que je réfléchis aux options qui me sont présentées tout en peinant à maintenir mon ennemi à distance, une idée me vient. Au lieu d'essayer de voir ses gestes coûte que coûte et de discerner des intentions au travers des tâches confuses que me renvoient mes yeux, je pourrais me reposer sur mes autres sens, sur mes instincts profondément enfouis en moi pour tenter d'anticiper ses coups. Laisser mon corps agir plutôt que mon esprit. Je manque d'éclater de rire lorsque je me rends compte que je suis réellement en train d'envisager cette solution. Et pourtant... C'est quelque chose que je n'ai personnellement jamais expérimenté, mais j'ai vu quelques maîtres d'arme de Cuilnen le faire lors de démonstrations, allant même jusqu'à se bander les yeux pour les couper du reste du monde. De là à ce que je parvienne à le reproduire... Mais ai-je le choix ? Si je me trompe, c'est ma vie que je mets en jeu. Mais si je reste inactive, je ne donne pas cher de ma peau.

Et cette fumée entêtante... J'ignore qui fait brûler quoi, mais je lui serais reconnaissante d'arrêter. Je me reconcentre sur la tâche à venir et cesse de tergiverser pour passer à l'action. Ne me fiant pas entièrement à mon instinct, je laisse tout d'abord l'avantage à mon ennemi, le laissant me porter quelques coups que je dévie en gardant un œil sur ses gestes, tentant de les anticiper. Puis je me rends compte de la bêtise de l'action, je pourrais tout aussi bien continuer comme avant que ça ne changerait pas. Je décide donc de laisser venir les coups, mais en essayant pas d’observer au préalable ses gestes, laissant mon corps réagir seul. L'idée est déjà plus proche de ce que je dois atteindre, mais j'arrête in extremis la plupart de ses coups et cela s'avère trop dangereux. Je ne peux pas continuer comme ça non plus. Une vague de désespoir m'étreint, désespoir renforcé par cette fumée désagréable.

Je prends une profonde inspiration pour me calmer, mais elle amène encore plus de fumée à mes poumons. Je tousse, les yeux plus remplis de larmes que jamais. Le mercenaire en profite pour m'attaquer et s'élance soudain, cimeterre devant lui. Mon corps agit de lui-même, esquivant le coup en pivotant sur le côté. Voilà ! C'est quelque chose comme ça je dois reproduire ! Mais reproduire sciemment un réflexe, la bonne affaire... Je tente malgré tout de faire le vide en moi, de tenter d'arrêter de trop réfléchir à tout et à chacun de mes gestes. C'est au début peu concluant et je récolte quelques estafilades, ne subissant pas une plus grave blessure uniquement parce que mon adversaire semble lui aussi gêné par la fumée.

Finalement, au fur et à mesure que pleuvent les coups sans que je ne réplique, il me semble que nous entrons dans une danse dont je distingue petit à petit les rouages. Mon corps est envahi de calme, malgré la fumée, malgré les larmes, et je distingue calmement les intentions de mon adversaire, comprenant là où il voudra frapper avant même qu'il ne le fasse, me reposant entièrement sur mon instinct. Ainsi, est-ce ça que faisaient les maîtres de Cuilnen ? Peut-être...

Pourtant, cette technique ne marche qu'un temps durant lequel j'en profite pour répliquer quelques coups, mais je sens mon corps réagir étrangement, s'affaiblir beaucoup plus vite qu'il ne devrait. Mon esprit peine de plus en plus à discerner ses prochaines attaques et mes gestes manquent de rigueur... La fumée ! Il doit y avoir quelque chose dedans qui provoque cet état ! Je ne peux rester à l'intérieur et doit m'en éloigner le plus vite possible ! Les pensées de moins en moins claires, je me mets à reculer, tentant de garder mon ennemi à l'oeil. Mais ma vue reste floue, mes yeux baignés de larmes. J'attaque de nouveau, laissant de côté toute tentative d'esquive et avançant d'un pas flageolant pour surprendre mon ennemi qui reçoit mon épée contre son bras. Elle ne fait que riper contre la cotte de maille sans mordre la chair. Je vois le sourire du mercenaire, un sourire étrange, presque indolent. Il chancelle vers moi et je pare un nouveau coup.

Soudain je me baisse, une forme noire vient de fondre sur moi ! Un corbeau ! Pourtant... pourtant en me redressant, je ne retrouve rien. Je secoue la tête, l'esprit de moins en moins clair. Je peine à reporter mon attention sur mon adversaire. Derrière le mercenaire, la forêt se met à onduler, devenant de moins tangible. Je me sens mal, comme si un poids était posé sur ma poitrine et je peine à respirer dans cette fumée épaisse.

Le sindel s'avance vers moi, conscient que c'est au premier qui cédera à la fumée et prêt à en découdre. Pourtant, il trébuche, me surprenant. Je lève mon bras armé du bouclier pour retenir son coup et l'empêcher de tomber sur moi, mais en vain, je le lève trop haut et son cimeterre s'enfonce légèrement dans mon abdomen, l'acier acéré perçant le cuir de mon armure. Je pousse un léger cri de douleur qui sort comme étouffé de mes lèvres. Loin de me laisser abattre, j'use de mes dernière forces, de l'once de lucidité qu'il me rester pour profiter de son incapacité à parer mon arme, puisque la sienne est coincée dans mon ventre. D'un mouvement aussi vif que possible, le pommeau de mon épée percute sa tempe. Il s'effondre sur moi, m'écrasant de tout son poids.

Cette ultime attaque a puisé dans mes dernières réserves et je reste quelques temps incapable de bouger, les membres engourdis, le cœur battant à la chamade sans intention de se calmer. Empoisonnée, cette fumée m'a...

Mes alentours sont aussi flous que mon esprit, pourtant une voix me chuchote que je ne peux pas rester là, que je dois bouger si je veux vivre. Je dois rejoindre... Qui ? Qui dois-je rejoindre déjà ? Lhyrr ! Le campement ! Tanaëth !

Lentement, les membres flageolants, je parviens à me dégager de mon opposant et me relève tant bien que mal. Je cherche, je tâtonne autour de moi pour trouver l'épée d'Ölendra et tente de la ranger dans son fourreau. Mais en vain, elle ne rentre pas. Elle est lourde dans ma main, mais je l'y garde, m'accrochant à elle comme si elle était la dernière chose qui me retenait à la raison. Un pas, puis l'autre, je clopine vers là où se trouve le campement. Lhyrr...

[Tentative d'apprentissage de la CCAA "Instinct sauvage".]

_________________


Dernière édition par Isil An'Naïnelim le Lun 15 Jan 2018 19:19, édité 1 fois.

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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Dim 14 Jan 2018 14:08 
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6 - Empoisonnements et délires


Un pas, puis l'autre. Un pas, puis l'autre... Un pas... Je m'effondre à genoux, les doigts enfoncés dans la mousse. Mon esprit, la lucidité... Je tente de m'accrocher à ces notions, si vagues, si... Les vagues... J'ai l'impression d'entendre le ressac des vagues sur l'océan, de sentir les embruns s'entremêlant des senteurs iodées qui flottent sur Luinwë par ces douces soirées d'été.

Non ! Non ! Je suis dans la forêt ! Je suis... à Cuilnen ? Non ! A Hidirain et je dois aller jouer un morceau à la taverne du Neligo, Ildaryn m'attends, il m'a demandé... quelle légende, déjà ? Non... je suis à Tahelta, je suis dans la forêt à côté de Tahelta et je dois rejoindre mes compagnons !

(Lhyrr !)

Un cri, un appel à l'aide lancé dans le vent. Mon esprit est engourdi, incapable de raisonner. Lhyrr... Tanaëth... Où êtes-vous ?! Dans un effort, je me redresse et me sert de l'épée d'Ölendra pour me remettre sur pieds. Un pas, puis l'autre. Un pas, puis l'autre...

***


Je ne sais pas depuis combien de temps je marche ainsi. Le temps n'a plus de sens, c'est une notion si vague, si éphémère, si subjective. Après tout, la notion de temps ne varie-t-elle pas d'un être à l'autre, d'un moment à l'autre ? Qu'est-ce que le temps pour un nouveau né ou pour nos Ancêtres ? Ce n'est pas un courant rectiligne et immuable, c'est une rivière tantôt rapide, tantôt lente, tantôt... Un pas, puis, l'autre, rien d'autre n'a d'importance, je dois avancer. Je dois avancer, avancer, avancer... Vers où ? Vers le campement ! Mais... je devrais déjà y être, non ? Mais peut-être que mon état ne me permet pas de juger des distances. Je sais que je vais mal, je ne vais pas bien, mon esprit divague. Dix vagues, ça fait peu, mais c'est toujours agréable de se baigner dedans. Mais il faut se rincer ensuite, sinon le sel...

J'ai la bouche pâteuse, sèche. J'ai soif. Et puis je suis fatiguée. Peut-être que je devrais me reposer un peu. Je m'adosse péniblement contre le mur d'une maison de Luinwë. Non, contre un arbre. Mais qu'est-ce qu'il m'arrive ?! J'ai envie de vomir. Lentement, je prends conscience de mes pieds qui s'enfoncent dans quelque chose d'humide. Je laisse tomber ma tête en avant, et au travers des mèches, je distingue... de la mousse colorée, bleuâtre et jaunâtre qui danse devant mes yeux. Dans un brusque accès de conscience, je me rends compte que je suis dans un marais. Dans un marais, il y a de mauvaises choses qui y rôdent, je le sais. Je ne sais pas quoi, mais je le sais, j'en suis certaine. Je m'agrippe à l'arbre derrière moi pour me traîner péniblement un peu plus loin.

Mais en vain, car soudain le sol se dérobe sous mes pieds et j'ai la tête à moitié plongée dans l'eau. Je prends une grande goulée d'air, mais ma gorge est soudain bouchée par un liquide ! Je suffoque, incapable d'inspirer l'air. Je tousse, je ravale de l'eau, je crache, je... Je sais ! Je ne suis pas un poisson, je dois respirer... au-dessus de l'eau !

Je me force à relever la tête et laisse l'eau s'écouler de ma bouche avant de l'aider en la rejetant, prise de haut-le-cœur. Petit à petit, je parviens à reprendre ma respiration. Mon cœur n'a jamais cessé de battre à la chamade, mais il me permet de ramener de l'air dans mes poumons en feu. Crachant, respirant à grande peine, j'entreprends ensuite de me hisser hors du marais. De me traîner, un bras après l'autre, on tire. Un bras après l'autre, on tire. Soudain ma main se pose sur quelque chose de mou. De mou, mais qui ne ressemble pas à de la mousse. La surface poreuse est parcourue de boursouflures et, oh ! C'est marron. C'est moche aussi, une sale tête distendue qui me regarde avec des yeux en fentes. C'est pas bien gros. C'est normal, c'est un crapaud. J'éclate de rire face à cette rencontre impromptue. Un crapaud ! Un pauvre petit crapaud. Le rire, insidieux, provoque une vive douleur à mon abdomen dont je ne me rends pas tout de suite compte. Fronçant les sourcils, je lâche la bestiole pour porter ma main jusqu'à mon ventre. Elle revient recouverte d'un liquide poisseux, marronâtre et virant un peu sur le rouge. Du sang. Je suis blessée. Comment me suis-je blessée ? Oh, et puis ça n'a pas d'importance, de toute manière, je dois soigner ça. Je me hisse encore plus loin du marais et atteint la terre ferme. Je m'adosse contre un arbre, assise dans la boue et la mousse.

Je suis fatiguée, épuisée. Il faudrait que je dorme. Mes yeux tentent de se fermer, mais un effort colossal de volonté les gardent ouverts. Je vais mal, mon esprit n'est pas clair. Je sais que je dois rester éveillée, vivre jusqu'au bout de ce cauchemar et attendre qu'il s'arrête. Alors, peut-être, aurais-je assez de force pour rejoindre mes amis. Je devais faire quelque chose pour aller mieux, mais je ne me souviens plus de quoi... Aller, je dois raisonner correctement. Résonner ? Mais je ne suis pas une cloche, ni même une cruche, quoi que je suis assez trempée pour ressembler à la seconde.

Soudain, avec effarement, je me rends compte que je suis perdue dans une forêt inconnue, loin de Lhyrr et de Tanaëth. Blessée, empoisonnée. Mon esprit semble percer difficilement le voile de confusion qui l'étreint. L'une de mes mains enserre toujours farouchement un sabre, un cimeterre. N'était-ce pas supposé être l'épée d'Ölendra ? Je...

(Lhyrr !)

(Lyn !)

Ce cri me fait sursauter et je regarde, affolée, autour de moi. D'où vient-il ? De mon esprit, c'est Lhyrr qui... Je m'apprête à tendre mon esprit vers lui, à envoyer un appel au secours lorsque soudain mon corps s'arque, secoué par une vive douleur. Une violente lumière m'aveugle, elle semble irradier de la cime des arbres, comme si le soleil emplissait tout le ciel avant de cesser soudain, ne laissant que des ombres autour d'elle. Je distingue avec peine les troncs autour de moi, mes doigts qui raclent le sol, emportant avec eux des touffes de mousses. Je lutte contre la douleur et les tremblements qui agitent mon corps. Hallucinée, je vois les ombres se mouvoir autour de moi, fondre sur moi comme des milliers de corbeaux que je tente de chasser de vagues gestes de mains. Je lutte, recroquevillée sur le sol, saisie de haut-le-coeur, je lutte.

Grands Dieux, que m'arrive-t-il ?! Je pensais que les effets de la fumée se dissipaient, mais ceci est pire encore, je sens mon esprit recommencer à divaguer, à partir et à errer. Seule la douleur m'ancre dans la réalité, me force à un bribe de lucidité. Le crapaud. Le crapaud était empoissonné et j'ai porté la main qui l'a touchée à ma blessure.

Une sueur glacée descend le long de mon échine. Vais-je mourir, ici, loin de tout, loin de Lhyrr ? Lhyrr, je n'arrive même pas à me lier à lui, comme si... comme si un voile opaque empêchait mon esprit de joindre mes pensées aux siennes.

Mon corps se remet à frisonner de plus belle. Une odeur de sang agresse mon nez tandis que le décor change autour de moi. Les ombres grandissent, se font menaçantes, comme si elles tentaient de m'atteindre et de m'emporter. Je tente, j'essaie, mais je n'arrive plus à distinguer le faux du vrai. J'ai l'impression d'étouffer. Mais je ne peux rien faire, pas agir, mes muscles ne répondent plus, ils tremblent. Une réalisation : le mal caduc.

Ma bouche s'ouvre dans un cri muet, mon corps tressaute et soudain, l'obscurité.

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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Dim 14 Jan 2018 19:22 
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Je suis dans une plaine doucement vallonnée, immense, sans fin, recouverte d'une herbe haute, drue et d'un vert si... vert qu'il en est presque dérangeant. Il n'y a nul arbre, pas de rochers, rien qui puisse briser l'infinie monotonie de ce paysage qui, s'il semble accueillant au premier regard, s'avère morne et mort, mort, mort...

Il y a dans les cieux d'un noir de poix une lune, pas une petite lune discrète comme celle que nous connaissons sur Yuimen, non, une lune gigantesque, démesurée, qui semble avoir englouti la moitié du ciel. Elle est pâle, si pâle, évoquant un spectre engoncé dans son linceul, âme en peine qui, de ses yeux bouffis de désespérance, inonde le monde de ses larmes. Car il pleut. Il pleut bien que nul nuage ne soit visible, bien que la terre soit aussi sèche que le sable du plus aride désert. Je m'en étonne un peu, baisse les yeux sur cette herbe qui, pourtant, paraît si vivace, gorgée de ces sucs humides que l'on hume avec délice en été, lorsque les paysans coupent le foin. Mais, sous mon regard atterré, l'herbe semble se dessécher, se racornir, lentement d'abord puis de plus en plus vite, retournant à la poussière, transformant en quelques battements de coeur la plaine verdoyante en une terre désolée et cendreuse. Je ne comprends pas.

Je relève les yeux pour les reporter vers la lune mais ils s'attachent soudain à quelque chose qui n'était pas là un instant plus tôt, quelque chose ou, plus exactement, quelqu'un. J'ouvre la bouche pour pousser un hurlement dément, émanation épurée d'un déni absolu, d'une terreur qui ne saurait avoir de nom, mais de ma gorge nul son n'émane. C'est une femme, une Sindel, c'était une femme, une Sindel, grande, droite, d'une beauté et d'une grâce immortelles, proche, si proche. De cette grâce ne reste que le côté glaçant, de cette femme ne reste que les os, des os sur lesquels pendouille un suaire grisâtre, taché de sang. Au sein du visage, du crâne ivoirin, deux puits sans fond couleur de mercure liquide me scrutent, me jaugent, me jugent, terribles, implacables, accusateurs. Quelques longues mèches blanches, rêches reliquats odieux d'une chevelure jadis crinière soyeuse, flottent au gré d'un vent que je ne perçois pas. Ses mâchoires s'entrouvrent en grinçant, je sais qu'elles grincent, je n'entends rien pourtant. Rien qui relève du domaine du sonore du moins car des mots se plantent dans mon âme comme des flèches acérées:

"Tu m'as trahie Tanaëth! Tu les as tués. Tu as assassiné mes enfants! Sois maudit! Maudit! Maudit! Maudit!"

Sa dextre se lève, éclair pâle qui fend les airs, pour claquer ma joue avec une force telle que je bascule en arrière, pourfendu d'une douleur fracassante qui me renvoie dans les ténèbres d'où je viens.

"Non...non...non...noooooooooonnnnnn!"

Ce n'est pas un cri, juste un grognement dont je suis le seul, sans doute, à comprendre la teneur. Je ne sais pas à quoi s'applique ce non, est-ce à ce que je viens de voir? A ce que j'ai fait? A cette souffrance ignominieuse qui me taraude comme le foret abject d'un tortionnaire immonde? Je ne sais pas, peut-être à tout cela en même temps. Je n'arrive pas à réfléchir, je le voudrais, je le devrais, mais mes pensées ne s'ordonnent pas. La douleur les disperse comme fétus de paille dans la tempête, si palpable qu'elle en devient matière, lances barbelées qui fouaillent sans pitié dans mon crâne, dans mon âme.

L'obscurité. Le silence, sans début ni fin, pesant, écrasant. Puis, comme s'il avait toujours été là, indiscernable mais pourtant existant, un son. Une litanie, sourde, un murmure, à peine audible. Un mot, un unique mot, répété encore et encore, à en avoir le tournis, à en avoir la nausée. Je n'en peux plus, je n'aspire qu'au silence et je voudrais hurler à cette voix insidieuse de se taire mais rien ne franchit le rempart de mes lèvres. Alors je me débats, furieusement, rageusement, pour échapper à ce mot qui me poursuit implacablement, lancinant, effrayant. Mais d'échappatoire il n'en est aucune, je suis enfermé dans mon esprit avec ce mot, ce foutu mot: Tanaëth. J'ignore ce qu'il signifie et je m'en cogne, je voudrais juste un peu de silence. Juste un peu de silence... Mais c'est trop demander, le mot me traque, me harcèle sans trêve jusqu'à ce que...

J'ouvre les yeux. Un oeil. L'autre reste clos malgré mes efforts. J'ai le visage en feu, tout est flou. Je sens obscurément un liquide ruisseler dessus mais il ne me fait aucun bien, au contraire, il attise une douleur si monstrueuse qu'un pitoyable gémissement rocailleux s'échappe de ma gorge. Et ce mot, ce damné mot qui revient, encore et encore, infoutu de me laisser en paix. Tanaëth. Le traître. L'assassin de sa famille, meurtrier de son propre père, de ses frères. Maudit. Je ferme l'oeil pour retenir les flots piquants qui semblent vouloir s'en extraire, en vain. Je l'ai trahie. Elle. Sithi. Un spasme me saisit, brutal, je me tords en serrant les dents, en tentant de les serrer. Spasme encore, un goût ignoble d'amertume dans la bouche, je crache, vomis, saisi de hauts-le coeur qui me secouent comme une poupée de chiffon et semblent ne jamais vouloir finir. On dit que toutes les bonnes choses ont une fin, une faim, est-ce aussi vrai pour les mauvaises? J'en doute, mais cela finit quand même par passer et j'émerge lentement, très lentement, réalisant peu à peu, avec une peine infinie, que je suis vivant. Quant à savoir si je dois m'en réjouir, ça c'est une autre histoire.

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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Lun 15 Jan 2018 15:37 
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7 - La symphonie des siècles


J'ai le sentiment de flotter dans un état de semi-conscience. Autour de moi, il n'y a que les ombres de mon esprit, épaisses, noires, profondes. Accueillantes. Quelque part, loin, je sens mon corps trembler. Non plus du mal caduc, mais saisit d'un froid intense. Exsangue, brisé par ce qu'il vient de subir, s'accrochant à la vie comme une tique à un derme gorgé de promesses.

Combien d'années viennent de s'écouler ? Combien de siècles, de millénaires ? Je n'en ai pas la moindre idée. J'ai cette sensation irréelle de flotter au-dessus de mon corps, que la réalité n'a plus prise sur moi. Peut-être est-ce ça, la mort, au fond ? Peut-être ne rejoint-on pas un Royaume Sépulcral, mais erre-t-on dans ces limbes où l'on ne ressent plus rien, ni joie, ni peine, ni douleur, ni bien-être. Mais ces sensations, ces sentiments m'ont-ils réellement été arrachés ? Ressens-je quelque chose à l'idée de ce corps brisé qui me paraît à présent étranger et qui pourtant est mien ? Le seul que je possède.

Une petite partie de mon esprit lutte, réagit, mal à l'aise. Suis-je réellement prête à abandonner maintenant toute revendication sur mon corps, mon être ? Il semblerait que non, car celui-ci s'agite. Non plus de ces frissons incontrôlés, mais par un geste voulu, décidé quoi que faible. J'ignore si c'est une main ou une jambe qui a bougé, mais je sais que ce mouvement a eu lieu.

… Il a eu lieu, n'est-ce pas ?

Lentement, je tente d'ouvrir des paupières lourdes, scellées par des cristaux de larmes séchées. L'effort est colossal, mais je finis par y parvenir, retrouvant la vue. Je suis entourée d'arbres dont les ramures lugubres semblent penchées vers moi, figées dans un mouvement éternel. Cherchant à m'atteindre de leurs longs doigts griffus. Ils se gaussent de me voir si faible.

Ainsi, je délire encore. Je reste sans bouger, sans même en avoir la volonté ou la capacité, durant une éternité. Mes yeux restent entrouverts, surveillant les arbres et les corbeaux qui croassent au-dessus de ma tête, les fourmis qui guettent et les vers qui n'attendent que ma mort pour me dévorer. Je n'ai pourtant pas abandonné toute prétention sur ma vie. Il attendront, indéfiniment s'il le faut.

Au bout d'un moment qui me semble incroyablement long, je perçois une mouvement dans mon champs de vision, une ombre macabre qui se penche au-dessus de moi, tel l'un des suppôt de Phaïtos. Ainsi la Mort est prête à m'accueillir. Je ne suis pourtant pas prête à me donner à elle. Rassemblant tout mon courage, toute ma volonté, je le repousse et tente de m'en éloigner. Mes mouvements sont erratiques, incertains mais ne laissent aucun doute sur mes intentions farouches.

La Mort pourtant s'entête et m'agrippe, je me débats de plus belle, décidée à faire payer chèrement ma peau. Mais chaque mouvement me provoque une telle douleur, puisant dans des forces que je ne possède déjà plus, que ma résistance est bien vaine. Il amène un liquide à mes lèvres et je refuse d'abord de boire, mais le sbire de la Mort insiste et il il emplit rapidement bouche, m'empêchant de respirer. Je hoquette, en ingurgitant ainsi de force. Le trajet du liquide s'accompagne d'une étrange sensation de chaleur qui se love dans mon abdomen, apportant un sentiment... Non de bien-être, mais de soulagement, comme si mon affliction avait été tempérée. Je me détends légèrement, me laissant aller. Alors que la Mort prononce des mots doux, caressant mon visage. Depuis combien de millénaires n'ai-je connu telle douceur ?

Non ! Je ne dois pas ! La Mort cherche à m'amadouer, à me...

(Lyn.)

Cette voix, apaisante, impérieuse, résonne dans mon esprit. Je sens l'être à qui elle appartient immiscer ses pensées dans les miennes et, pour la première fois depuis longtemps, j'ai l'impression d'être complète, comme si l'on remettait en place une partie de moi qui m'avait été arrachée. Lhyrr. Il me montre une autre réalité, plus tangible. Les ramures obscures disparaissent au profit d'une canopée verdoyante et rayonnante, les corbeaux ne sont plus que de simples ombrages et le visage de Tanaëth se superpose à celui de l'obscur suppôt de Phaïtos. Il est boursouflé, maculé de sang, mais il s'agit bel et bien de mon amant.

(Repose-toi à présent, Lyn, on s'occupe de toi,) murmure la voix de Lhyrr. (Je reste à tes côtés.)

J'ai froid, je suis plus faible que je n'ai jamais été et mon esprit est embrumé par le poison, mais pour la première fois depuis des siècles, je me sens en sécurité. Doucement, je me laisse aller à une torpeur bienheureuse.

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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Lun 15 Jan 2018 22:06 
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Je tente de me redresser mais quelque chose de mou, lourd et froid pèse sur moi, que je n'arrive pas à repousser. Je réalise au bout de quelques instants qu'il s'agit d'un cadavre et, écoeuré, me contorsionne tant et si bien que je parviens enfin à m'en dégager. Un vertige puissant s'empare de moi alors que je m'efforce de me lever, agrémenté d'une brûlure atroce au visage qui manque de peu me faire une fois encore tourner de l'oeil. Au prix d'un rude effort de volonté, je finis par arriver à me remettre debout, vacillant dangereusement sur mes jambes qui tremblent comme si elles étaient faites de gélatine. L'esprit confus, je parcours les environs d'un regard trouble, et d'un seul oeil, avant de passer délicatement une main sur mon visage, geste qui me soutire un cri de douleur lorsque mes doigts frôlent la balafre sanglante qui parcourt mes traits du front au menton. Je frémis, glacé jusqu'à la moelle des os, en réalisant subitement que je ne verrai probablement plus jamais de mon oeil gauche, crevé par le dernier coup de mon ennemi. Une vague de panique me submerge, comment pourrais-je encore manier mes lames correctement en n'y voyant plus que d'un oeil?!

(Du calme Tanaëth! Reprends-toi et fais ce que tu dois faire!)

Je sursaute en entendant la voix de Syndalywë, cette même voix qui m'a tant horripilé en serinant sans fin mon nom voilà quelques minutes, à moins que ce ne soient des heures, des jours peut-être? Non, pas des jours m'apprennent les doigts ensanglantés que je ramène de ma balafre, mes plaies datent tout au plus d'une heure ou deux, moins sans doute puisque le cadavre qui m'écrasait était encore souple. Le combat vient donc de s'achever et... Isil! Bon sang, où est Isil?!

(Du calme te dis-je! Bois une potion de soin avant de retomber dans les pommes, tu te vides de ton sang!)


(Ce...ce n'est qu'une estafilade), murmuré-je mentalement sans la moindre conviction, l'angoisse au ventre.

(Sacrée estafilade, oui, mais je parle de ta blessure à l'épaule, elle est profonde et tu saignes trop!)

Tout embrouillé que soit mon esprit, cela fait des années que j'ai appris à suivre les conseils de ma Faëra, sans toujours bien les comprendre, certes, mais je n'ai jamais eu à le regretter. Je tâtonne un peu pour trouver ma gourde, qui par chance s'avère intacte, et avale sans discuter une grande potion de soin. La sensation qui suit est atroce, je sens les os fracassés de ma pommette se mouvoir dans ma chair pour se remettre en place et se ressouder. Ça fait un mal de chien et j'ai toutes les peines du monde à ne pas geindre comme un gamin douillet, mais ça ne dure heureusement pas plus de quelques secondes. En comparaison, les picotements qui me parviennent de mon épaule et de mon oreille... de mon oreille?! Le déroulement du combat me revient soudain et je jure sourdement en portant une main à ladite oreille, dont il s'avère qu'il manque désormais le tiers supérieur, la pointe si caractéristique dont sont si fiers la plupart des Elfes. Cette atteinte à mon apparence m'aurait laissé froidement indifférent voilà quelques mois, mais maintenant... maintenant il y a Isil et... merde, où est-elle?! Le coeur battant trop vite je fais un pas en direction du dernier endroit où je l'ai aperçue, un seul et unique pas avant que Syndalywë me rappelle sèchement le sens des priorités:

(Tes armes par Sithi! Ramasse tes armes!)

J'obtempère en grognant après les avoir cherchée de l'oeil durant quelques secondes puis, me redressant, je contemple le champ de bataille et grommelle un inaudible juron en secouant la tête d'incompréhension. Que s'est-il passé? Je devrais être mort, il restait plusieurs ennemis. Lentement, une vision aussi brève qu'incongrue, celle-là même qui m'a si malencontreusement distrait, me revient: les Worans sombres. J'en distingue quelques cadavres ici et là, pas beaucoup, deux ou trois, mais que faisaient-ils au Naora? Et surtout, pourquoi ne se sont-ils pas accaparés mes reliques? Quelque chose m'échappe, ce qui n'a rien de bien surprenant compte tenu de la brume qui étouffe encore mes pensées, mais peu importe, le temps des questions viendra plus tard. Pour l'heure, retrouver Isil, le reste attendra. Je ramasse tout de même en passant le tsalon de mon bourreau, une belle arme dont le poinçon m'apprend aussitôt la provenance: Sabarius, le maître forgeron Hinion de Tahelta. Je fronce les sourcils à cette découverte, peu nombreux sont ceux qui peuvent s'offrir ses créations, qui était ce Sindel que j'ai tué, au juste? Un instant de vacuité passe, puis je me secoue et me mets enfin en route vers l'endroit où j'espère retrouver ma compagne, priant les Dieux pour qu'elle ait réchappé à ce carnage mais n'y croyant pas trop, le silence qui pèse sur les lieux n'est pas précisément bon signe...

Je sursaute soudain et rentre instinctivement les épaules alors qu'une vaste ombre passe au-dessus de ma tête, reconnaissant une seconde plus tard, avec un profond soulagement, le loykarme d'Isil qui se pose devant moi. Mais mon soulagement ne dure pas, les prunelles qui se posent sur moi sont envahies d'une profonde panique et l'animal piaffe et s'agite comme s'il était devenu fou, ce qui laisse présager le pire quant au sort d'Isil. Je sens comme un étau me broyer les entrailles et le coeur à cette vue. C'est moi qui ai voulu ce combat, contre son avis, si elle est morte...c'est de ma faute, de ma seule faute et...

(Assez! Agis au lieu de te lamenter! Souviens-toi de celui que tu es!)

(Je l'ai trahie... elle...elle me l'a dit...je l'ai vue...)

(Foutaises! Tu as déliré et voilà tout! Maintenant tu te bouges, il n'y a pas un instant à perdre! Retrouve-là!)

(Hein? Sithi?)

(Isil, crétin! Isil bien sûr!)

(Ah. Oui, évidemment.)

La potion de soin a refermé le gros de mes plaies, mais je me sens malgré tout aussi faible qu'un vieillard et des nausées m'assaillent comme vagues sur la grève, ne se retirant que pour mieux revenir à la charge. Néanmoins mes idées s'éclaircissent petit à petit et, à force de volonté, je parviens jusqu'à l'endroit où je crois qu'Isil devait se trouver. Mais elle ne s'y trouve pas, il n'y a rien ici qu'un cadavre et une épée qui traîne au sol. Mon coeur manque un battement alors que je la reconnais soudain: l'épée d'Ölendra, l'amie d'Isil, l'Hinïonne qu'elle a été forcée de tuer aux environs de Khonfas, peu après notre première rencontre. Je la ramasse et l'examine brièvement avant de l'essuyer sur les frusques du mort, Isil était donc bien ici mais jamais elle n'aurait abandonné cette lame si elle avait pu faire autrement. Alors que s'est-il passé, où est-elle? Le loykarme geint presque sans répit, tournant en tous sens et piétinant d'un air désespéré les broussailles alentours en cherchant son amie, un spectacle qui me fait enfin réagir:

"Lhyrr! Arrête! Tu massacres toutes les traces qu'elle aurait pu laisser!"

Le Loykarme rugit sombrement en me montrant les dents, mais il n'en arrête pas moins de tout saccager, comprenant sans doute la pertinence de mes paroles. Il me faut plusieurs minutes pour parvenir à repérer les premières traces, quelques branches brisées et une empreinte de botte dans la terre meuble. Empreinte que je reconnais aussitôt, cela fait des mois qu'elles côtoient les miennes. Je me mets en demeure de suivre la piste, ce qui n'a rien d'aisé, mes talents de pisteurs étant ce qu'ils sont. Par chance cette forêt n'est pas coutumière des bipèdes et son sous-bois dense nécessiterait bien des précautions pour ne pas laisser de traces visibles, précautions que ma compagne n'a visiblement pas prises, si bien que même un borgne pourrait suivre sa piste, ce qui tombe plutôt bien. Je la suis, non sans mal car certains passages gardent moins de traces que d'autres, pendant un temps qui me semble s'étirer sur des jours entiers bien que seule une petite demi-heure s'écoule à en juger par la luminosité du jour qui baisse sans hâte. Enfin, Lhyrr qui me colle aux basques en me soufflant dans le cou et moi finissons par parvenir aux abords d'un marécage puant où nous apercevons Isil! Elle est recroquevillée au pied d'un arbre, tremblante, trempée jusqu'aux os et couverte de boue mais vivante! Vivante! Le Loykarme me bouscule rudement pour se précipiter vers elle et enfouir son museau dans son giron, je me retiens de lui dire ce que je pense de ses manières et m'avance à mon tour, fronçant les sourcils lorsque le regard de l'Elfe croise le mien. Il est étrange, différent de celui que j'ai connu, trop...vide?

"Pousse-toi, Lhyrr, elle a besoin de soins!"

La réaction de l'Hinïonne me prend totalement par surprise: elle se débat faiblement, tentant de se dégager du contact de Lhyrr avec, au fond des prunelles, une incompréhensible lueur de panique! Dieux, que lui est-il arrivé?! Je réalise en m'accroupissant près d'elle qu'elle est livide et que ses lèvres sont toutes craquelées, ses traits sont creusés et des cernes noires soulignent son regard éteint, à croire qu'elle n'a pas dormi depuis une semaine! Mais le pire est qu'elle ne semble pas nous reconnaître et je n'en saisis pas la raison, ne distinguant nulle trace de coup sur son crâne. Elle a en revanche une plaie au ventre, une lame a percé son armure et elle devait être salement crasseuse à en juger par les bords boursouflés et rougeâtres d'infection qui apparaissent au travers de l'armure malmenée. L'arme était-elle empoisonnée? Je remets une fois de plus les questions à plus tard il faut que je lui fasse boire une fiole de soin mais elle s'agite tant qu'il me faudrait la brusquer pour que tout le liquide ne coule pas à côté et je n'en ai pas la moindre envie. Je tente donc de la calmer en lui parlant doucement et en caressant tendrement son visage du bout des doigts, jusqu'à ce qu'enfin elle finisse par s'apaiser et que je puisse lui faire boire une potion. A peine suis-je parvenu à lui faire absorber le bienfaisant liquide qu'elle s'évanouit, ce qui ne m'arrange pas vraiment car je ne me sens pas précisément en état de la porter. Il va bien falloir pourtant, à moins que...

"Lhyrr, viens un peu par là et arrête de bouger que je puisse la mettre sur ton dos!"

Le loykarme semble comprendre ce que j'attends de lui car il s'approche aussitôt et se baisse pour me faciliter la tâche, qui me demande néanmoins un effort colossal qui manque de peu me faire rejoindre Isil au pays des songes. Je m'appuie contre Lhyrr quelques instants pour retrouver mon souffle et mes esprits, puis nous nous dirigeons vers le rivage et les témoins qui nous attendent d'un pas lent et, pour ma part, fort peu assuré. J'ignore combien de temps il nous faut pour parcourir ce chemin que nous avons à peine mis une heure à faire à l'aller, sans doute le triple, plus peut-être. Quoi qu'il en soit nous finissons par arriver à destination, juste à temps à vrai dire car je ne crois pas que j'aurais pu marcher cent mètres de plus. Nos compagnons Sindeldi accourent aussitôt, mortellement inquiets et pâlissant à vue d'oeil en apercevant ma bobine. Je grommelle que tout va bien et leur demande de s'occuper d'Isil avant de m'effondrer contre la coque du bateau, vidé de toute force.

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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Ven 19 Jan 2018 04:44 
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Affalé dos à la coque de notre catamaran, j'observe d'un oeil éteint nos compagnons descendre en douceur Isil de son Loykarme, puis l'allonger au sol sur une couverture hâtivement disposée. Je n'ai qu'une envie, qu'une nécessité, c'est de me laisser aller au sommeil, mais en les voyant se consulter du regard, un peu gênés, pour définir qui d'entre eux se chargera de retirer ses vêtements détrempés, je me relève en poussant un sourd grognement et les écarte d'un regard qui se passe de mots. Ce n'est qu'une fois que je lui ai enfilé des habits secs et fait boire un peu du bouillon que les Sindeldi ont préparé, sous le regard scrutateur et anxieux de Lhyrr, que je me rassieds, en proie à des vertiges qui me donnent l'impression que le monde s'est mis à tourner follement autour de moi.

Des sons me parviennent alors, décousus, vides de sens, tandis qu'une forme floue se penche sur moi. Il me faut quelques secondes pour contraindre mon oeil à se focaliser sur cette forme, une Sindel, puis la reconnaître: Luthà, l'épouse de Lhemryn. Elle me répète encore et encore qu'il faut nettoyer ma blessure au visage mais, bien que je sache pertinemment qu'elle a raison, je n'ai pas le courage de me relever une fois de plus et je lui grommelle un simple "plus tard" qui lui fait froncer les sourcils. Je hausserais les épaules si j'en avais encore la force, mais la douleur sourde qui irradie encore de mon épaule blessée et insuffisamment guérie par la potion que j'ai avalée me dissuade de seulement le tenter. Je soupire doucement, à défaut de me décrasser je ferais bien de boire une autre fiole de soin. Elle ne réparera pas mon oeil, certes, mais au moins arrêterai-je de souffrir et pourrai-je dormir un peu. Le liquide me fait effectivement le plus grand bien et, à peine ingurgité, je sombre dans un sommeil sans rêves aux allures de coma.

Je m'éveille un temps plus tard, combien je l'ignore et ne m'en soucie pas, mes préoccupations sont toutes entières tournées vers ma compagne et je me lève péniblement pour aller m'assurer de son état. Ce qui s'avère bien moins aisé que prévu car elle est presque entièrement dissimulée par l'aile de Lhyrr et ce dernier ne semble guère disposé à me laisser approcher, montrant les dents et grondant de menaçante manière dès que je m'avance de trop. Je plante mon oeil dans le sien, un peu agacé par ce protectionnisme outrancier et n'étant pas vraiment d'humeur très patiente dans mon état de fatigue:

"Arrête de faire la poule, Lhyrr, ce n'est pas un oeuf à couver par Sithi! Écarte-toi et laisse-moi voir comment elle va!"

Mes paroles ne semblent pas vraiment émouvoir le loykarme qui gronde une fois encore et couvre davantage sa maîtresse de son aile, une réaction qui me fait grogner quelques imprécations en Sindel, cette stupide bestiole pense-t-elle vraiment m'empêcher de m'assurer de l'état de mon amante? J'avance implacablement, bien résolu à ne pas m'en laisser conter par l'animal, lorsqu'il détend soudain le cou pour refermer ses mâchoires bardées de dents aiguës sur mon avant bras, aussi menaçant que si j'étais son pire ennemi. Mes brassards de mithril me protègent néanmoins efficacement, encore qu'en réalité il ne paraisse pas vraiment vouloir me déchiqueter mais simplement me prévenir de ne pas insister. Nos regards se rivent l'un à l'autre, sévères et aussi déterminés l'un que l'autre à ne pas céder. Je ne peux évidemment pas le dégager de force, Isil m'en voudrait à mort, mais l'envie m'en démange tout de même furieusement et je peine fortement à desserrer mon poing qui s'est instinctivement reployé à m'en blanchir les phalanges. Prenant sur moi, je soupire doucement et ajoute d'un ton que je m'efforce de rendre calme et posé:

"Tu n'as pas de mains pour lui donner à boire si elle a soif, Lhyrr, ni de remèdes pour la soigner si elle en a besoin. Tu sais très bien que je ne lui veux pas le moindre mal, au contraire, alors s'il te plaît, écarte-toi un peu et laisse-moi voir comment elle va."

L'animal me jette un regard torve et consent à soulever vaguement un bout de son aile, me laissant voir le visage de ma compagne, mais pas m'approcher davantage. Un nouveau soupir agacé soulève mon torse, mais Isil semble dormir d'un sommeil paisible et je n'insiste pas, me bornant à maugréer entre mes dents serrées, le regard noir:

"Un de ces jours, il faudra vraiment que tu comprennes que je ne suis pas votre ennemi, Lhyrr."

Je m'éloigne lentement tandis que Lhyrr claque des dents et repose sa tête sur son aile, m'avisant alors de la crasse ignoble qui recouvre mes mains, terre, sang et autres matières moins recommandables encore. Une bouffée de honte s'empare de moi et je me redresse pour demander de l'eau propre à nos compagnons, qui ne tardent pas à m'en fournir, et chaude qui plus est. Un luxe inouï à mes...mon oeil.

Sans me soucier des personnes présentes, je retire armure et vêtements pareillement souillés pour me laver méticuleusement, conservant le meilleur pour la fin : mon visage tailladé. Le moindre contact sur la plaie ou ses environs fait un mal de chien malgré les fioles que j'ai bues, le sang ayant séché et formant des croûtes dures qui s'obstinent à s'agripper à mes sourcils, à mes paupières et aux bords de la balafre encore passablement apparente. Je ne laisse pas échapper le moindre son, pourtant, serrant solidement les mâchoires afin de ne pas divulguer aux autres la souffrance qui me taraude. Stupide fierté sans doute, mais je n'ai nulle envie de les alarmer ou de leur montrer ma faiblesse actuelle, ils en ont bien assez vu comme ça. L'eau chaude finit par ramollir la crasse, fort heureusement, et je ne tarde plus à en venir à bout. Je réalise alors une chose incroyable, mon coeur s'emballant vivement dans ma poitrine: je vois. Je vois! Mal, mais qu'importe, je vois! C'était le sang séché qui maintenait mes paupières closes, la lame ne s'est pas emparée de mon précieux oeil, le diadème que je porte m'a épargné le pire car l'arme n'a évidemment pas été en mesure de l'entamer, les reliques étant indestructibles pour ce que j'en sais.

Après avoir soigneusement décrassé mon équipement, m'avisant qu'Isil dort toujours, je décide de retourner sur le lieu du combat, cette histoire de Worans sombres nécessite quelques éclaircissements et je voudrais essayer de découvrir qui étaient ces Sindeldi que nous avons attaqués. Celui qui m'a mis à mal en particulier, ce n'était pas un simple soudard, loin s'en faut, alors qui était-il au juste? Pas un Ithilauster en tout cas, il aurait usé de sa magie pour me terrasser, pas un soldat non plus, sa technique ne collait pas avec ce que l'on apprend aux combattants du Naora, je suis placé pour le savoir ayant moi-même suivi la formation d'Hirdam. Alors qui? J'espère bien découvrir quelques indices en fouillant les corps laissés à l'endroit où ils sont tombés, sans même que ces mystérieux Worans ne se soucient de récupérer leurs armes et armures, autre étrangeté qu'il me semble impératif de comprendre.

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Ce n'est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur.
(Aung San Suu Kyi)


Dernière édition par Tanaëth Ithil le Mer 14 Mar 2018 18:00, édité 1 fois.

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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Ven 19 Jan 2018 12:54 
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8 - Débuts de convalescence


Je reviens à moi l'esprit un peu plus clair, enrobée dans une douce chaleur aux antipodes des sensations horribles de ces dernières heures. Je n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir que je suis couchée sur une natte, blottie contre le ventre de Lhyrr et entourée d'une de ses ailes, cachée du reste du monde.

Je ne garde que quelques rares bribes de ce qu'il s'est passé avant que Tanaëth et mon compagnon m'aient retrouvée à l'article de la mort. Des délires, des angoisses dont les sensations persistent avec une acuité désagréable que je ne parviens pas à chasser complètement. Je tente de me raisonner de nouveau, me rappelant que j'ai été sauvée et que ce calvaire est terminé. Quelques vagues souvenirs me reviennent après que Tanaëth et Lhyrr m'aient ramené au camp. On m'a fait boire, avaler une soupe que j'ai aussitôt recrachée et on m'a dévêtue pour me mettre dans des vêtements propres et chauds. J'ignore ce qu'il est advenu de moi ensuite, mais ma présence allongée contre Lhyrr m'apprend que celui-ci a dû se battre griffes et crocs pour que nous ne soyons pas séparés, quitte à ce que je dorme dehors à côté du feu et contre lui.

Depuis ce semi éveil, un doute me noue les entrailles. Pour le lever, je lance une pensée inquisitrice vers Lhyrr, craignant de n'avoir pour seul retour que le vide de ces dernières heures. C'est pourtant avec un immense soulagement que j'entre dans son esprit profondément endormi. C'est quelque chose que je fais rarement, lui laissant son intimité, mais m'amuse en ce moment de le voir voler en rêve le long des cascades d'Eniod. Rassurée, et d'une faiblesse sans nom, je me laisse de nouveau aller au sommeil.

***


(Lhyrr... j'ai fait le plus étrange des rêves.)

Mon compagnon ne me répond pas, mais je le sais éveillé et son attention portée sur ce que je lui dis.

(J'ai rêvé que nous n'étions que le fruit de l'imaginaire d'une entité, et que celle-ci décidait de tous nos faits et gestes. Ce rêve avait l'air... si réaliste. A côté, j'ai l'impression que tout ce qui nous entoure est éthéré, impalpable.)

Je sens la tête de Lhyrr bouger et son souffle effleurer mes cheveux.

(J'ai l'air irréel ?)

Je lâche malgré moi un petit rire qui provoque une quinte de toux douloureuse. Je calme rapidement ma respiration avant de lui répondre.

(Non, mon compagnon, tu n'as pas l'air irréel. C'est juste que... Je me sens bizarre. Que m'est-il arrivé ?)

Lhyrr me donne un petit coup de museau sous l'aile qui me recouvre toujours, me rassurant de sa présence, de l'aspect tangible de ce contact.

(Ce doit être un des contrecoups des poisons. Tu as été empoisonnée. Deux fois. D'abord par cette fumée étrange, puis par ce crapaud. J'ai... assisté à tout, au travers de ton esprit. J'étais incapable de te parler, de t'aider, comme si notre lien n'était plus qu'à sens unique.)

Et c'était atroce. Il n'a pas besoin de me le dire pour que je le saisisse. Je laisse passer un long silence avant d'essayer de bouger. Une vive douleur me saisit alors, se répandant dans tout mon corps et je laisse malgré moi échapper un petit gémissement. J'en fais fis, ou du moins j'essaie, pour me redresser. J'ai l'impression que tout mon corps n'est qu'une gigantesque et très, très douloureuse courbature. Mon esprit, s'il est plus clair que lors de ces innombrable délires, n'en reste pas moins opaque et je peine à me concentrer sur quoi que ce soit. Sans compter cette douleur qui me vrille les tempes, comme si des milliers d'aiguilles étaient plantées à chaque seconde.

Sachant tout cela, Lhyrr consent néanmoins à relever suffisamment son aile pour me permettre de m'adosser avec peine contre son ventre. En sus de tout, je me sens aussi faible qu'un nouveau né, ce simple geste a usé toutes mes forces.

(Tu as perdu beaucoup de sang et tu étais complètement déshydratée,) m'informe mon compagnon. Ceci explique une partie de mon état.

Je suis de retour non loin de la plage, dans une crique rocheuse à l'abri des vents. Si Lhyrr et moi sommes dehors à côté du feu, les rescapés se sont construit un abris de fortune les protégeant des éléments, eux qui n'ont pas la protection d'une pair d'ailes. Le ciel est beau, bleu, et si le soleil ne parvient pas vraiment à me réchauffer, il chasse une partie des mes craintes qui persistent. Et si tout ce que je voyais n'était pas la réalité ? Mes yeux balayent instinctivement les alentours à la recherche de Tanaëth, mais il n'est nulle part en vue. Je sais qu'il est en vie, il était avec Lhyrr lorsqu'ils m'ont sauvée, mais j'ignore dans quel état il est. A-t-il subit, lui aussi, les effets de cet empoisonnement ?

J'avise soudain d'une silhouette se découpant de la forêt pour rejoindre notre campement. Je devine sans mal la démarche de mon amant qui semble pensif, à moins qu'il soit perturbé ? Toujours est-il qu'il porte lui aussi les stigmates d'une âpre bataille sur le visage, ce qui me serre le cœur. Je lève le bras pour lui faire signe et attirer son attention, m'arrachant une grimace douloureuse avant de lui adresser un sourire qui doit plus s'apparenter à un rictus maladif. Ses lèvres s'étirent aussi, meilleure imitation d'une expression enjouée, mais toujours pas entièrement convaincante. Il s'approche de moi, lançant une œillade à Lhyrr. Le bref échange m'apprend que tous deux ont eu des mots durant mon inconscience, d'autant plus lorsque mon compagnon renifle avant de poser sa tête sur le sol, de l'air de la personne indifférente. Tanaëth pose un baiser sur mon front avant de se reculer pour m'observer en constatant que j'ai l'air d'aller un peu mieux. Je renifle à mon tour, haussant un sourcil peu convaincu.

- Si par « mieux », tu veux dire que je vais bien pour un cadavre, alors oui, je vais un peu mieux. Désolée pour les ennuis que je vous ais causé.

Ma voix est rauque, à peine un souffle au travers de lèvres craquelées. Je suis misérable. Je détourne un instant le regard pour ne pas croiser le sien, avant de me forcer à relever la tête.

- Que t'est-il arrivé ?

Il frôle ma joue et hausse les épaules en répondant :

- Quels ennuis ? Tu es en vie, c'est la seule chose qui compte. Je ne sais pas ce qui t'es arrivé, je t'ai perdue de vue lorsque le chef de cette petite troupe m'est tombé dessus. Je ne sais pas qui c'était, pas un simple soudard en tout cas, j'ai rarement affronté un combattant d'un tel niveau. Après... ça a été le chaos... des Worans sombres ont attaqué nos ennemis, leur action m'a surpris et j'ai pris quelques mauvais coups qui m'ont plongé dans l'inconscience.

Il désigne du doigt la balafre qui barre l'entièreté de son visage. Elle a été soignée, sans doute à l'aide d'une potion quelconque, à pour qu'Ephedym, l'ithilauster, ait usé de ses fluides. Elle n'en reste pas moins vilaine et laissera probablement une cicatrice. J'avise également de l'une de ses oreilles, à laquelle il manque un bout. Mon cœur se serre alors qu'il poursuit.

- Je ne sais pas ce qu'ils font dans le coin, mais apparemment les Sindeldi avaient capturé l'un des leurs et ils sont probablement venus le chercher. Ils ont tué tout le monde en tout cas. Fait étrange, ils n'ont rien pris, pas même mes reliques qui traînaient pourtant au sol. J'ai trouvé ceci sur le corps du chef des Elfes, je n'ai pas la moindre idée de ce que représente ce blason...je l'ai déjà vu mais je ne sais plus où ni quand..

Tout en prononçant ces derniers mots, il me montre un médaillon sur lequel est gravé ce que je devine être une lune barrée d'un sabre. Je hausse les épaules avant de me rappeler que le moindre geste est douloureux et m'enjoint à ne plus bouger d'une once.

- Je ne l'ai vue nulle part, quant à ces worans... J'ai été prise dans une fumée épaisse, que je ne pensais pas naturelle. C'est elle qui m'a empoisonnée en premier lieu, même si je n'ai pas la moindre idée de ce qui était brûlée. Sans doute les worans étaient-ils derrière tout ça et cherchaient-ils à affaiblir leurs opposants avec...

Je marque une pause, consciente que je lui dois moi aussi des explications sur mon état. J'ai du mal à me concentrer, mais je me force à poursuivre.

- Je... La fumée m'a fait perdre mes sens, m'a faite halluciner en m'affaiblissant petit à petit. Lorsque je m'en suis rendue compte, j'ai tenté de vous rejoindre, mais j'ai dû me perdre à la place. Je me suis retrouvée dans un marais, je suis tombée dedans, ai touché un crapaud avant de porter la main à ma plaie, en plein délire. Je suis parvenue à ramper hors du marais et... c'est là que vous m'avez trouvée.

Durant toutes mes explications, j'ai gardé une voix neutre, comme si cela ne m'affectait pas vraiment, mais le simple fait de parler de ce que j'ai vécu et, pire encore, de me souvenir des cauchemars et hallucinations que j'ai préféré passer sous silence, font remonter des angoisses suffisamment vives pour accélérer mon rythme cardiaque. Mes mains se resserrent en poing sur les cuisses. A l'issue de mes explications, il se met à ma hauteur pour prendre une de mes main dans les siennes et la presse doucement, le communiquant silencieusement son soutien. Il reste un instant songeur avant de me répondre :

- De la fumée pour empoisonner leurs ennemis... c'est une idée ingénieuse, ça expliquerait que les Worans aient eu si peu de pertes, seuls trois d'entre eux sont tombés alors qu'ils n'avaient que de mauvais épieux pour toute arme. Nous... nous avons eu de la chance à bien y songer. Du repos devrait suffire pour te remettre d'aplomb je suppose, ton corps semble avoir pris le dessus sur ces poisons. Nous repartirons lorsque tu te sentiras mieux, plus rien ne presse maintenant.

Mon instinct premier, alors que mes yeux se lèvent sur la course du soleil, est de proposer que nous repartions dès à présent. Plus tôt nous aurons amené les rescapés à destination, mieux ce sera pour tout le monde. Pourtant, la journée est déjà entamée, le zénith est passé et, même si nous pourrions gagner quelques heures de voyage aujourd'hui, je dois convenir que je ne suis pas en état de bouger. J'ai la faiblesse d'un faon et toutes les parcelles de mon corps me font souffrir, chaque muscle semble pousser un cri au moindre mouvement. Pourtant... J'ignore quand est-ce que j'irais mieux et je garde douloureusement en tête le souvenir de l'orcryte qui est resté des mois durant dans ma plaie. Je finis par pousser un soupir :

- Nous repartirons demain matin, à l'aube.

Tanaëth hausse un sourcil qui me fait plisser les yeux avant de rétorquer avec douceur que nous repartirons lorsque je serai en état de le faire car ce n'est pas un délai de quelques jours qui changera grand chose. Je lui lance un regard acéré. Ou du moins que j'espère acéré malgré mon visage cadavérique. Au moins, pour l'air sombre, je n'ai pas besoin de forcer.

- Nous partirons demain à l'aube. Je monterai sur le dos de Lhyrr et ça ne changera rien entre être assise dans le campement ou être assise sur lui.

Il hoche lentement la tête, et je le sens récalcitrant, mais comprenant fort justement que ma décision est prise et qu'il est inutile d'insister. En vértié, je lui en suis reconnaissante, je n'aurais pas eu la force de me lancer dans une dispute quelconque. Il reste quelques instants songeurs, mais je ne me sens pas en état non plus de lui demander ce qui le tracasse, mon esprit n'est pas assez clair pour ça et je me sens trop fatiguée. J'ai la sensation que cette discussion a drainé toute mon énergie. En vérité, pour la suite des événements, je ne fais guère plus que grignoter sans grande conviction quelques petites choses à manger et termine deux gourdes remplies d'eau avant de me plonger de nouveau dans un sommeil réparateur jusqu'au lendemain.

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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Ven 19 Jan 2018 13:04 
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9 - Livraison de cargaison


A l'aube, c'est le souffle de Lhyrr sur mes cheveux qui me réveille et j'ouvre péniblement les yeux pour constater que mon état est à peine meilleur. J'ai toujours aussi mal, j'ai toujours l'impression d'être une épave, mais au moins mes idées s'agencent avec moins d'effort. Cette nuit m'a semblé n'être qu'une succession de cauchemars qui m'ont laissée drainée, épuisée. Malgré tout, et fidèle à ma promesse, j'avale quelques bouts de nourriture et une nouvelle gourde avant de me hisser péniblement sur le dos de Lhyrr. Ce dernier, et je lui en suis reconnaissante, ne commente pas mon état et se contente de me faciliter la tâche en s'allongeant et en effectuant le moins de mouvements brusques possible. Préférant m'alléger de mon mieux, j'accroche à la cuirasse de Lhyrr mon bouclier et l'épée d'Ölendra que Tanaëth a retrouvée sur le champs de bataille, ainsi que le reste de mon barda.

Nous nous mettons alors en route, silencieusement, bravant l'hostile forêt des sindeldi, silencieuse relique de leurs excès. Ont-ils appris quelque chose des expériences qu'ils ont mené ici ? Je n'en ai pas l'impression. Je pousse un soupir, repoussant ces noires pensées pour les voir revenir à la charge, toujours de plus belle. Je m'enfonce petit à petit dans un mutisme de plus en plus profond, entièrement concentrée sur le fait de tenir sur la selle, de résister à la fatigue et à la faiblesse. La douleur, quant à elle... et bien, j'ai l'impression qu'elle est devenue une vieille compagne de route, si présente qu'au final je finis par l'ignorer. Quant à savoir si c'est une bonne ou une mauvaise chose...

Lhyrr, lorsque mes pensées deviennent trop sombres, s'empresse de me répéter qu'il ne s'agit là sans doute que d'une des multiples séquelles laissées par le poison, mais, le reste du temps, me laisse judicieusement à ma maussaderie. Tanaëth aussi, de même que les autres rescapés à qui je laisse le fastidieux travail de nous frayer un chemin dans la forêt à coup de machette.

Finalement, le soir, nous parvenons au campement des témoins, devenu véritable petit village fortifié orné d'une palissade, devant lequel nous accueillent trois arcs bandés et prêts à tirer. Tanaëth hèle les archers et il s'ensuit un petit conciliabule s'accompagnant d'un échange de mot de passe avant qu'ils ne daignent nous ouvrir.

Ce n'est qu'au moment de pénétrer à l'intérieur de l'enceinte que je lève un œil curieux, quoi qu'encore un peu maussade, sur ce qui nous entoure. Le village est beaucoup plus développé que je n'aurais cru, étant donné son état provisoire. Les maisons sont sommairement construites en bois et en torchis, mais néanmoins tout à fait confortables et chauffées, si j'en crois la fumée qui sort de celles-ci. J'en compte une petite vingtaine et m'étonne de les voir si nombreuses.

Alors que nous avançons vers le centre où se trouve prêt à nous accueillir la personne qui doit servir de chef du village, je demande d'une pensée à Lhyrr de s'approcher de Tanaëth, et je lui glisse :

- Peut-être devrions-nous en profiter pour leur en demander plus sur les worans, ils savent peut-être quelque chose, si ce sont leurs voisins.

Tanaëth abonde, ajoutant qu'il pensait aussi leur demander de déplacer leur camp rapidement, au cas où leurs attaquants aient eu le temps d'envoyer un message vers leurs supérieurs quant à la position de ce camps. Cela ne s'avère au final pas nécessaire car Maegi, la chef du groupe, annonce après nous avoir sèchement accueillit et avoir pris en charge les rescapés, que le messager a été tué bien avant d'atteindre son but. En effet, les worans sombres qu'a découvert Tanaëth sur les lieux de notre bataille seraient un groupe vivant non loin, avec lesquels ils sont en bons termes. Ceux-ci contribuent à leur sécurité en échange, je suppose, d'un transfert de connaissances de la part des témoins. Ainsi, nous avons lancé l'assaut au même moment, ignorant chacun la présence de l'autre, et ils nous ont laissé pour mort. Et bien, la mort, nous l'avons frôlée. Je me retiens de le faire aigrement remarquer alors que Maegi nous propose de nous reposer dans leur village. Tanaëth tourne vers moi un regard interrogateur. Je me contente de hocher légèrement la tête, je n'aspire qu'à me coucher au chaud et à manger un repas froid. De plus, la nuit ne va pas tarder à tomber et nous serons bien mieux à l'abri dans ce village qu'à l'extérieur pour affronter cette maudite forêt.

Nous y passons au final deux jours que je passe principalement alitée à tenter de reprendre mon empire sur moi-même. A l'aube du troisième jour, nous nous retrouvons de nouveau sur les routes, retournant à la civilisation. Si le retour se fait sans heurts durant les quelques jours de voyage qu'il nous demande, il n'en reste pas moins très pénible, Tanaëth devant frayer un chemin pour nous deux car je n'ai toujours pas retrouvé mes capacités. La situation, exacerbée par mon impuissance, m'irrite considérablement.

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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Sam 20 Jan 2018 19:46 
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Rien n'a changé lorsque je parviens, une bonne heure plus tard, sur le lieu de l'affrontement. Presque rien, en fait, car les charognards se sont invités à la fête et ont prélevé leur dîme. Pour le reste, les corps sont toujours là où ils sont tombés, plus ou moins grignotés selon les cas mais reconnaissables encore. Je me dirige en premier lieu vers mon adversaire, ce guerrier inconnu qui a si bien failli avoir ma peau, pour le fouiller méthodiquement. Je trouve une petite bourse contenant quelques yus et, surtout, un médaillon représentant un croissant de lune barré d'un sabre. J'ai déjà vu cet emblème, il y a bien des années, mais je ne parviens pas à me souvenir ce qu'il représente, la seule chose dont je suis certain c'est que ce n'est pas un blason du Naora. Si lointaines qu'elles soient, les interminables et rébarbatives leçons d'héraldique dispensées par mon précepteur ont laissé des traces. Je me revois ânonnant sans fin les noms de chaque famille noble, de chaque cité, alors qu'il me désignait d'un doigt tendu, visage austère, les différents emblèmes enluminant un épais, bien trop trop épais, volume relié de cuir. Ce blason ne s'y trouvait pas, je m'en souviendrais. Pourtant je l'ai déjà vu, mais où? J'ai beau me creuser la cervelle cela ne me revient pas. Mais peu importe, je pourrais me renseigner lorsque nous serons revenus à Tahelta. En attendant je glisse l'insigne dans une poche et vais examiner les autres corps, sans rien trouver de folichon. Leurs armes comme leurs armures sont médiocres, du moins selon mes critères, aussi je préfère ne pas m'en encombrer.

Quant aux corps des Worans, au nombre de trois, ils ne sont tout simplement pas vêtus, seuls quelques colifichets sans valeur les ornent. Pour toutes armes ils disposaient d'épieux grossièrement taillés dont les pointes ont été durcies au feu, je ne trouve pas une bribe de métal sur eux. Étrange. A bien les regarder il me semble qu'ils ne ressemblent pas exactement à ceux que j'ai déjà croisés, leurs traits me semblent plus bruts, plus animaux, mais je n'en jurerai pas, n'ayant somme toute jamais approché de près l'une de ces créatures avant ce jour. Je ne déniche pas le moindre indice pouvant m'éclairer sur la raison de leur présence ici. En revanche, un amas de solides branchages brisés qui devaient être attachés ensembles par de la cordelette attire mon attention. Pris dans les fentes du bois, je découvre quelques touffes de poils noirs, identiques à ceux des Worans tombés. Certaines branches portent aussi des traces de griffures et de morsure, comme si l'un des fauves humanoïde avait été enfermé par ces branches et avait tenté de s'en échapper. A bien y regarder ces branches auraient pu former une cage, bien que je ne puisse en être certain compte tenu de leur état actuel. Les Sindeldi avaient-ils capturé l'un de ces fauves? Cela expliquerait qu'ils aient attaqué le camp mais ne dit pas pourquoi mes compatriotes ont fait ce prisonnier. A moins que... est-ce grâce à lui qu'ils ont découvert l'emplacement du refuge où se terrent les témoins? Rien d'impossible, mais là encore, pas moyen d'en avoir la moindre certitude. C'est donc un peu dépité, et songeur, que je regagne la côte et rejoins Isil et nos protégés.

Mon amie lève un bras pour me faire signe lorsque je parviens au sommaire campement qu'ont établi nos protégés, geste qui semble lui soutirer une grimace douloureuse qu'elle s'efforce aussitôt de remplacer par un sourire. Pauvre sourire en vérité, mais elle est en vie et en meilleure forme que lorsque je l'ai quittée quelques heures plus tôt. Je m'approche d'elle en répondant à ce sourire et, après un bref regard à Lhyrr qui renifle et repose la tête avec un dédain affecté, me penche pour déposer un léger baiser sur son front avant de me reculer un peu pour l'observer attentivement et murmurer:

"Tu sembles aller un peu mieux..."

Ma compagne renifle à son tour et hausse un sourcil peu convaincu en me rétorquant d'une voix rauque, à peine un souffle entre ses lèvres toujours craquelées:

"Si par « mieux », tu veux dire que je vais bien pour un cadavre, alors oui, je vais un peu mieux. Désolée pour les ennuis que je vous ai causés."

Elle détourne un instant les yeux, comme si elle avait honte de son état, avant de prendre sur elle et de relever la tête pour me regarder en face:

"Que t'est-il arrivé ?"

Je hausse les épaules et frôle sa joue du bout des doigts avant de lui répondre:

"Quels ennuis? Tu es en vie, c'est la seule chose qui compte. Je ne sais pas ce qui t'es arrivé, je t'ai perdue de vue lorsque le chef de cette petite troupe m'est tombé dessus. Je ne sais pas qui c'était, pas un simple soudard en tout cas, j'ai rarement affronté un combattant d'un tel niveau. Après... ça a été le chaos... des Worans sombres ont attaqué nos ennemis, leur action m'a surpris et j'ai pris quelques mauvais coups qui m'ont plongé dans l'inconscience."

Je marque une pause et désigne d'un doigt la balafre qui court sur mon visage, sourcils froncés, avant de poursuivre:

"Je ne sais pas ce qu'ils font dans le coin, mais apparemment les Sindeldi avaient capturé l'un des leurs et ils sont probablement venus le chercher. Ils ont tué tout le monde en tout cas. Fait étrange, ils n'ont rien pris, pas même mes reliques qui traînaient pourtant au sol. J'ai trouvé ceci sur le corps du chef des Elfes, je n'ai pas la moindre idée de ce que représente ce blason...je l'ai déjà vu mais je ne sais plus où ni quand..."

A ces derniers mots je lui tends le médaillon avec la lune barrée d'un sabre, cherchant une nouvelle fois, toujours en vain, à me souvenir où je l'ai déjà aperçu. Mon amante hausse à son tour les épaules, un geste qui semble lui faire mal si j'en juge par la discrète tension qui marque son visage:

"Je ne l'ai vu nulle part, quant à ces Worans... J'ai été prise dans une fumée épaisse, que je ne pensais pas naturelle. C'est elle qui m'a empoisonnée en premier lieu, même si je n'ai pas la moindre idée de ce qui était brûlé. Sans doute les Worans étaient-ils derrière tout ça et cherchaient-ils à affaiblir leurs opposants avec..."

Elle marque un temps avant de poursuivre, un peu hésitante, d'une voix rigoureusement neutre qui en dit long sur la dureté de ce qu'elle a vécu:

"Je... La fumée m'a fait perdre mes sens, m'a faite halluciner en m'affaiblissant petit à petit. Lorsque je m'en suis rendue compte, j'ai tenté de vous rejoindre, mais j'ai dû me perdre à la place. Je me suis retrouvée dans un marais, je suis tombée dedans, ait touché un crapaud avant de porter la main à ma plaie, en plein délire. Je suis parvenue à ramper hors du marais et... c'est là que vous m'avez trouvée."

J'écoute avec attention ses explications, conscient qu'elle passe, comme toujours, sous silence ce qui l'a vraiment atteinte. Je prends l'une de ses mains dans les miennes et la presse tendrement, conservant un silence songeur durant quelques secondes avant de répondre:

"De la fumée pour empoisonner leurs ennemis... c'est une idée ingénieuse, ça expliquerait que les Worans aient eu si peu de pertes, seuls trois d'entre eux sont tombés alors qu'ils n'avaient que de mauvais épieux pour toute arme. Nous... nous avons eu de la chance à bien y songer. Du repos devrait suffire pour te remettre d'aplomb je suppose, ton corps semble avoir pris le dessus sur ces poisons. Nous repartirons lorsque tu te sentiras mieux, plus rien ne presse maintenant."

Lorsque Isil finit par pousser un soupir après avoir observé le soleil qui décline déjà en déclarant que nous repartirons le lendemain à l'aube, je hausse un sourcil et rétorque doucement:

"Nous repartirons quand tu seras en état de le faire, bel Amour. Quelques jours de plus ou de moins ne changeront rien à la situation."

L'Elfe plisse les yeux à ma réponse et me lance un regard perçant pour me répliquer d'un air sombre:

"Nous partirons demain à l'aube. Je monterai sur le dos de Lhyrr et ça ne changera rien entre être assise dans le campement ou être assise sur lui."

Je hoche légèrement la tête, non que je sois d'accord avec sa réponse, cette forêt est dangereuse et nous pourrions être attaqués par je ne sais quelles créatures, ou ces Worans que j'ai aperçus, mais je la connais assez pour savoir que discuter plus avant ne servirait qu'à nous disputer:

"Très bien. Alors repose-toi, je me charge de préparer le départ."

Force m'est d'avouer que je ne serai pas fâché d'en avoir fini avec cette mission d'escorte. Pourtant, si je pensais au départ qu'une telle tâche aurait mieux convenu à quelque sous-fifre peu doué, ce qui s'est passé la veille m'a fait changer d'avis. Les témoins seraient tous morts s'ils n'avaient été protégés que par de vulgaires troupiers. Reste que l'emplacement du camp a été découvert par les sbires de Fergaim, ont-ils eu le temps d'envoyer un message pour en informer quelqu'un? Je n'ai aucun moyen de le savoir. Cela me semble assez peu probable, mais pouvons-nous prendre ce risque? Le plus sage serait peut-être de conseiller à notre contact là-bas de le déplacer au plus vite, mais c'est une question que j'aborderai lorsque le moment sera venu, Isil ne me semble guère en état de se livrer à une profonde réflexion pour l'instant.

Nous nous mettons en route le lendemain, un peu après l'aube comme prévu. Isil s'est péniblement hissée sur le dos de Lhyrr qui fait tout son possible pour lui éviter de tomber ou simplement de la secouer. Quant à Sinwaë, il se décide enfin à revenir au moment où nous nous mettons en route, ce qui me soulage fortement car je ne l'avais plus aperçu depuis que nous nous sommes lancés dans le combat qui a failli mettre un terme à nos existences. La journée s'écoule lentement, harassante car il faut nous frayer un chemin dans la forêt touffue et cela n'a rien d'une sinécure. Nous nous relayons pour élaguer lianes et branches, bavardant peu car notre souffle est mis à rude épreuve. J'observe de temps à autre Isil, plongée dans un profond mutisme, le visage si fermé que j'hésite plusieurs fois à lui demander ce qui la rend si distante. Je n'en fais rien pourtant, respectant son silence et ses pensées plutôt que de risquer de l'agacer pour rien. Elle parlera lorsqu'elle en aura envie, ou simplement lorsque la puissante fatigue qui la terrasse se sera dissipée.

Le soir tombe doucement lorsque nous parvenons enfin au camp qui abrite les témoins, une simple enceinte circulaire protégée par une palissade au sein de laquelle quelques huttes sommaires ont été érigées. Notre arrivée ne passe pas inaperçue, il faut dire que nous ne cherchons absolument pas à être discrets, et nous sommes accueillis par trois archers qui pointent leurs armes sur nous, une expression inquiète sur le visage. Je les hèle d'assez loin afin d'éviter tout risque de nous prendre une flèche malencontreuse:

"Nous sommes envoyés par le capitaine Brëanal, informez Maegi de notre venue je vous prie."

Les archers nous dévisagent quelques secondes en silence avant que l'un d'eux ne se décide à répondre:

"Le mot de passe?"

"Albâtre."

"C'est bon, approchez, on vous ouvre!"

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 Sujet du message: Re: La forêt de Telemnalda
MessagePosté: Sam 20 Jan 2018 20:03 
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Les archers nous dégagent rapidement un passage dans la palissade et nous invitent à entrer dans ce qui s'avère être un véritable petit village constitué de près d'une vingtaine de demeures de branchages et de torchis. Alors que nous avançons vers l'espace qui doit servir de place du village, Isil s'approche de moi pour me glisser que nous pourrions poser quelques questions sur les mystérieux Worans. J'incline le visage en guise d'assentiment, ajoutant après un instant de réflexion:

"Je pensais aussi leur conseiller de déplacer en vitesse leur camp, nous ignorons si les Sindeldi ont eu le temps d'envoyer la position de ce refuge à leurs employeurs."

Sur la place, une grande et solide Sindel nous attend, vêtue de maille et munie de deux sabres de belle facture qui ceignent ses hanches. Sa chevelure argentée est soigneusement nattée, soulignant un visage aux traits durs et résolus fendu d'un regard d'un étrange vert très pâle qui nous fixe sans ciller alors que nous avançons. Je lui adresse une légère révérence et lui parle en langage commun afin qu'Isil puisse suivre l'entretien:

"Maegi je présume. Nous sommes venus vous confier des témoins à la demande du capitaine Brëanal."

La femme acquiesce d'un hochement de tête sec et fait signe à deux archers de s'occuper des nouveaux villageois que nous leur amenons tandis que les résidents sortent peu à peu de leurs huttes pour nous observer d'un air que je trouve quelque peu apathique. Ce n'est qu'une fois nos protégés pris en main que la Sindel daigne me répondre:

"Vous avez eu des ennuis?"

"Oui, nous avons croisé un groupe de Sindeldi qui s'apprêtaient à vous tomber dessus. Nous avions engagé le combat lorsque des Worans sombres sont intervenus, sortis de je ne sais où. En sauriez-vous davantage sur eux?"

"Ils vivent dans cette forêt, guère nombreux et plutôt pacifiques si on ne les ennuie pas. Ils nous apportent souvent de la nourriture et montent la garde aux alentours."

Surpris, je jette un bref coup d'oeil à ma compagne avant de poursuivre:

"J'ignorais qu'il y avait des Worans dans cette forêt. Quoi qu'il en soit, il est possible que nos ennemis aient eu le temps d'envoyer un message à leurs supérieurs, ils savaient exactement où vous trouver. Peut-être serait-il sage de déplacer rapidement votre campement?"

Un sourire dur relève les lèvre de l'Elfe Grise qui rétorque avec une certaine satisfaction:

"Leur messager n'a pas fait plus d'une lieue avant que nos amis Worans ne le rejoignent. Ils nous ont parlé du combat que vous avez mené, mais ils vous croyaient tous morts. Ravie qu'ils se soient trompés. Mais venez, vous devez être épuisés et affamés."

Je me tourne à nouveau vers Isil pour l'interroger du regard, ne sachant pas si elle préfère se reposer un peu ici ou, au contraire, filer de cette maudite forêt au plus vite. Comme elle approuve la proposition de la Sindel d'un signe de tête, nous lui emboîtons le pas et profitons de l'hospitalité sommaire mais accueillante du petit hameau. Nous y restons finalement deux jours, le temps pour Isil de retrouver quelques forces, d'essayer du moins car son état ne paraît pas vouloir s'améliorer significativement. Elle reste alitée la plupart du temps, ce qui ne manque pas de faire naître en moi une inquiétude que je m'efforce de taire et de dissimuler. Nous nous remettons cependant en route à l'aube du troisième jour, bien qu'elle ne soit guère en forme pour entreprendre le pénible voyage du retour. Nous avons décidé d'abandonner le navire, Isil n'étant pas en état de le manoeuvrer et moi pas du tout confiant en mes capacités de la suppléer. Sa faiblesse la rend irritable et nous ne parlons que peu durant les interminables journées suivantes, au cours desquelles il me faut nous frayer un chemin dans la forêt dense à coups de lames épuisants.

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