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 Sujet du message: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Dim 22 Mar 2015 18:38 
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Les égouts d'Oranan


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Lors d’une balade dans les rues et les avenues d’Oranan, un nouveau venu serait sans doute marqué par la présence de jardins, le style architectural si particulier à cette ville. Il dirait probablement : « La nature semble se plaire en cette ville, et se satisfaire de la place que lui laisse l’organisation martiale des Ynoriens d’Oranan. ». Et il aurait raison. Mais sa description aurait beau être juste, il aurait manqué l’essentiel.

Si la nature vit, respire et prospère dans les rues d’Oranan, c’est parce que l’atmosphère y est relativement saine. Pas de flots d’immondices à enjamber. Pas d’odeurs fétides pour vous soulever le cœur. Peu de débris sur les pavés. Les détritus sembleraient presque ne pas exister en cette ville. Et pourtant… si vous êtes attentifs, vous noterez, en poussant votre visite jusque dans certaines ruelles, l’existence de petites bouches grillagées entre les pavés. C’est ici que les Oraniens jettent leurs déchets. La ville étant majoritairement dépourvue d’un réseau d’eau courante, les habitants sortent les ordures eux même pour les renverser dans ces galeries souterraines. En sous-sol sont guidés chaque jour des quantités impressionnantes de déchets dans des boyaux de un à trois mètres de diamètre qui quadrillent la ville. Les grilles, scellées, permettent de tamiser les détritus trop gros pour être évacués par le réseau d’égouts. Oranan s’est en effet dotée rapidement après sa construction d’égouts secs : de par sa localisation, le jeu des marées et les intempéries permettent de guider les déchets vers l’océan. Aucun besoin, donc, de gaspiller de l’eau douce pour évacuer les détritus. Toutefois, cette efficacité a des limites, et ces grilles sont nécessaires au bon fonctionnement des égouts.

Les allées et venues dans les égouts sont bien évidemment interdites et une patrouille de milice est chargée de les maintenir inviolés, notamment, dit-on, par un réseau de pièges et de grilles scellées magiquement. On murmure cependant que quelques grilles fracturées permettent de sillonner la ville selon des axes complètement inexistants en surface... L’inconvénient de ce genre d’expédition, c’est que les habitants des lieux, des animaux se nourrissant des déchets, n’aiment pas être dérangés… et l’air, après une longue période sans pluie, devient rapidement vicié et propice au développement de certains maux.

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Légende :

Points noirs : grilles majeures (accès officiels) permettant de jeter les détritus
Points rouges : grilles de rejet des déchets
Traits fins marron : axes secondaires des égouts, de dimension assez faible
Traits épais marron : axe principal, de dimension assez grande.

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 Sujet du message: Re: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Jeu 26 Mar 2015 23:44 
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Vohl prend une décision rapide, irréfléchie et totalement assumée. Peu probable que des bandits se soient réfugiés dans les égouts. D’une part parce que l’on ne saurait rester indéfiniment dans cette insalubrité permanente, d’autre part du fait de la taille des boyaux de ce réseau souterrain. C’est en effet un bref exercice de contorsion auquel se livre désormais le voleur. Si le conduit s’élargit à mesure que Vohl s’enfonce dans le monde obscur et odorant des détritus, déjections et déchets de toutes sortes, la zone de contact entre les rues à l’air libre et celles à l’atmosphère viciée se fait par un étranglement. C’est donc par souci de mimétisme que la trachée de Vohl se bloque lors de sa descente dans le monde du dessous, sans même que le principal intéressé n’en soit conscient.
Sous ses pieds, le terrain est instable. Une fois son entrée dans le ventre de la ville effectuée, Vohl tâtonne avec crainte ce qui gît sous ses chausses. Une sensation rêche tout en étant moite et spongieuse.

(De la toile. De la toile moisie.)

Une pénombre suffocante l’étouffe tandis que son appendice nasal autorise la puanteur à investir ses poumons. C’est à peine si Vohl distingue ce qu’il y a deux pieds devant lui, grâce à la lueur pâlotte de la lucarne de laquelle il vient de choir. Aucun bruit ne daigne s’exhiber en ce lieu nauséabond. Vohl a l’impression d’avoir de la laine dans les oreilles. Coupé du monde. Son odorat, son ouïe et sa vue se sont perdus lorsqu’il a posé le pied dans ce nouvel univers. Et son toucher ne lui est ici d’aucune utilité. L’atmosphère rend chaque surface suintante, et poser le doigt dessus donne plus envie d’effectuer des ablutions complètes que d’identifier ce que l’on vient de frôler.
Dans ce monde prônant l’annihilation des sens, Vohl commence à regretter ses choix, tandis que ses intestins semblent trouver le moment propice pour former un nœud. Le voleur hésite à appeler l’enfant qui l’a entrainé dans ce merdier. Au sens imagé comme au sens propre. Au moment où Vohl s’apprête à quérir une quelconque présence, une main revient se nicher dans la sienne. L’enfant le guide de nouveau dans un noir quasiment impénétrable. Dans cet espace où chaque son n’est plus que le faible écho de lui-même, les pas de l’enfant sont imperceptibles à moins de tendre l’oreille : Vohl a l’impression de se laisser guider par un fantôme, flottant au-dessus des reliefs incongrus de la travée souterraine. Pas à pas, Vohl progresse dans cet enfer moite et empuanti. L’enfant le tire en avant, le presse sans dire un mot. Vohl trébuche dans l’obscurité sur les déchets, manquant à chaque fois de s’étaler dans les décombres qui jonchent le sol. Plusieurs fois, l’enfant est obligé de s’arrêter pour attendre le jeune homme. Le boyau est étroit et bas de plafond : Vohl se cogne à plusieurs reprises la tête sur des roches pleines de mauvaises intentions, et, méprisant jusqu'au bout, le monde souterrain lui retourne ses propres jurons en écho.

(Il se paye ma tête avec une sincérité machiavélique, ce labyrinthe ! Et aux deux sens du terme, je vous prie !)

Tandis que ses sens tentent vainement de s’adapter à l’absence de repères, le l’air devient plus sec et plus sain. Un peu d’air frais caresse la joue de Vohl avant de s'enfuir, et la lumière revient progressivement, dissipant peu à peu les ténèbres environnantes. Vohl respire. Une fois. Deux fois. Le retour au monde sensible allège l’invisible masse qui pesait sur ses poumons et lui nouait les entrailles.Même ici, où les déchets jonchent le sol en pourrissant, respirer lui apporte une véritable satisfaction comparé à l’horreur que son kidnappeur lui a fait traverser.

« En maintenant, Ginta-chan ? Où allons-nous ? Et pourquoi m’as-tu amené ici ? »

L’enfant lui pointe du doigt la limite de la zone éclairée. Dans la lumière qui tombe de la grille, deux enfants lui font signe de se dépêcher. Nul sourire aujourd’hui. Pas de joie et pas plus d’excitation. Une troisième silhouette git au sol. Un corps, allongé sur des couvertures mitées. Le cœur de Vohl se serre. S’arrête. Puis repart, beaucoup trop vite. Vohl court presque jusqu’au dernier enfant. Le seul de la bande qu’il n’a pas encore vu. Le seul auquel il a déjà parlé. Les cheveux blonds sont aujourd’hui collants de crasse. La tête, rosée de bonheur et de joie de vivre la dernière fois qu’il l’a aperçu, est maintenant pâle, et son teint fiévreux. Une longue balafre barre son visage, de la joue droite jusqu’à l’ethmoïde supérieur. La plaie, irrégulière, n’a pas l’air trop profonde.

(Profonde ou pas, il a besoin de soins urgents… et si la plaie s’est infectée…)

L’esprit pragmatique de l’ancien soldat se réveille. Vohl écarte les enfants et dégage les détritus les plus proches. Il s’agenouille près de la tête du garçon. La proximité ne fait que mettre l’accent sur le contraste entre la plaie sanglante et la pâleur du visage. Le jeune homme pose sa besace sur les couvertures. Le mouvement semble tirer le blessé de sa torpeur : ouvrant son œil intact, l’iris d’un vert brillant fixe avec une intensité terrifiante le nouveau venu.

« Salut, gamin. »
« T’es venu… »

Le soupir de l’enfant porte une teinte de note d’espoir. Un espoir véhiculé par l’œil ouvert : « je suis avec un homme de confiance » peut-on y lire « il va s’occuper de moi, il vit ce que j’ai vécu… Il comprend ». Une flèche se fiche dans le cœur serré de Vohl. Il sait déjà qu’il tentera tout pour sauver cette vie.

« Oui, petit gars. J’espérais te trouver dans un autre état, aussi. »

Qu’il se soit réveillé n’est pas une bonne nouvelle pour Vohl, même s’il est rassuré qu’il ne soit pas trop faible pour une opération.

« Tu risques d’avoir mal, petit… »
« Aliep… Mon nom c’… »
« Aliep si tu veux. On fera les présentations plus tard si tu veux bien ! Mords là-dedans. Serre fort.»

Vohl lui tend les frusques sales qu’il a tirées de son sac, et prend bien soin que les vêtements ne touchent pas la plaie. Vohl fouille pour trouver la fiole qu’il a dérobée chez Motshel. Il en verse une rasade sur la plaie. Les mâchoires de l’enfant se crispent, et ses yeux se ferment.

(Au moins, ça fait effet.)

Il se tourne vers les enfants, qui fixent la scène, figés, comme transformés en statues de sel.

« Ça fait combien de temps qu’il est blessé ? »

Echange de regards chez le public. Le garçon qui l’a mené jusqu’ici lui montre un doigt.

(Un ? Un jour, je suppose.)

Vohl s’apprête à déplacer l’enfant jusqu’à une zone plus éclairée. En avançant le bras vers les épaules de l’enfant, un sentiment d’appréhension le prend, et son membre se met à trembler.

(Allons bon. Ressaisis-toi, mon vieux ! Il est pas encore mort ! Tu peux y arriver ! Pourquoi tu trembles comme ça, toi ?
...
De mieux en mieux. Je parle à mon bras. Tout va bien, jeunes gens, vous faites pas de mouron, je vais essayer d’opérer votre pote. Ça promet !
...
Curieux comme l’ironie vous permet d’affronter les situations difficiles.)

Au moment où il entreprend de soulever le garçon, une violente décharge électrique lui tétanise le bras, que Vohl retire par réflexe.

« WOW ! Ça, ça picote ! »

Vohl frictionne vigoureusement son bras endolori, avant de recommencer. Pour le même résultat.

(Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?! Une fois, c’est le hasard Un enchantement ? Mais à qui t’es-tu frotté, gamin ? T’as essayé de voler un magicien ? … Bon, eh bah on va faire avec ce qu’on a…et ce qu’on peut avoir)

« Ginta-chan, j’ai besoin d’un linge propre … tu peux me trouver ça ? Les deux autres… il me faudrait l’aiguille la plus fine que vous puissiez trouver. »


Celui qui l’a amené auprès du blessé opine du chef brièvement, avant de s’éclipser rapidement.

(Moi, je me charge de trouver un fil résistant.)

Vohl regarde le visage de l’enfant, qui est retombé dans une sorte de transe.

« Tiens bon, petit. On se retrouve tout à l’heure. »

Le voleur répugne à le laisser seul dans de pareilles conditions. Quand il relève les yeux, les deux gosses fouillent le sol éclairé par la lumière qui tombe de la grille.

«Continuez de chercher en gardant un oeil sur lui. Je dois aller chercher quelque chose en surface.»

Les deux enfants opinent du chef de concert.

(Bon, à nous!)

L'enthousiasme de Vohl disparaît tandis qu'il se retourne vers le chemin par lequel il est arrivé. Celui là-même qui se perd dans les ténèbres.

(Bon, eh bah... à nous, hein...)

Le Tournant


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Dernière édition par ValdOmbre le Mar 28 Avr 2015 14:36, édité 2 fois.

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 Sujet du message: Re: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Dim 12 Avr 2015 10:37 
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L’impression d’entrer de nouveau dans une eau lourde et sale. L’impression de devenir aveugle une seconde fois. L’impression de confier sa vie à la chance, de remettre son destin entre les mains des puissances qui le guident. C’est une sensation qui revient assaillir les rivages de la conscience de Vohl, comme une mer vient sans relâche harasser les falaises de roches. Ses yeux, devenus inutiles, se ferment presque d’eux-mêmes. Les autres sens devront suffire. Le voilà revenu dans l’autre monde. Vohl se plonge dans ses souvenirs les plus récents. Moins de dix minutes en réalité. Combien de temps le trajet a-t-il duré ? Quel a été le chemin emprunté par le gamin ? Vohl se remet en mémoire la direction dans laquelle le tirait la main de l’enfant. Peu à peu, il retrace mentalement un itinéraire. Celui-ci apparaît sous son crâne, blanc éclatant, sur une surface plane d’un vert tendre, apaisant. Le calme envahit le voleur. Vohl avance, un pas après l’autre. Les aspérités du boyau de roche lui meurtrissent les pieds. Seules des grimaces trahissent les éclats de douleurs lorsqu’un objet heurte le pied de Vohl. Pas une plainte n’accompagne le bruit de l’objet qui se renverse. Aucune plainte, mais le discret piétinement de pattes qui claquent sur la roche, s’éloignant de la source de ce qui semble être ici-bas un inadmissible boucan. Vohl continue sa marche. Que les égouts grouillent de rats ne le surprend ni ne le dégoute. Ce n’est pas ça qui lui fera faire demi-tour.

A mesure qu’il progresse dans les conduits, les sens de Vohl commencent à pallier au manque engendré par la perte de sa vue : pas grand-chose, bien sûr, mais les sons, malgré les nombreux échos, lui semblent provenir d’une direction précise. Le contact des toiles d’araignées, légères et presque intangibles d’ordinaire, lui donnent l’impression de devoir forcer afin de les briser. Sa peau semble saisir des courants d’air jusque-là imperceptibles par son épiderme. Aucune idée de leur provenance, mais ils sont là. Et Vohl les sent. Des mouvements de masses d’air. De plus en plus fort. Qui l’entourent. Le voleur arrête sa marche inconsciente. Il a l’impression d’être cerné, emprisonné dans l’œil d’une tempête silencieuse. Ou presque. Un léger chuintement se laisse entendre lorsqu’il tend l’oreille. Un piège. Un mécanisme mis en place par et pour la sécurité de la ville. Vohl devine ce qui brasse l’air devant et derrière lui. Des lames oscillant d’une paroi à l’autre, qu’un simple fil permet de déclencher, et qu’une simple pression sur un levier permet de stopper. Un guêpier, classique au possible, et simple comme bonjour à éviter. Lorsque l’on s’y attend, pas lorsque l’on est perdu par de nouvelles sensations.

Dans une obscurité pareille, aucune chance d’atteindre le bouton salvateur, quand bien même sa position serait connue. Vohl sent son cœur accélérer, propulser son sang à toute vitesse dans les muscles, prêts à réagir à la moindre sollicitation. Il va devoir faire vite afin de ne pas finir coupé en deux par une de ces gigantesques armes, tel un morceau de viande sur l’étal d’un chasseur peu précautionneux.

Par malchance, ou par chance – tout dépend du point de vue – le voleur s’écrase sur le balancier meurtrier tandis qu’il s’élance pour sortir du traquenard dans lequel il est tombé. La rencontre du métal froid brise son élan d’un coup d’un seul, le renvoyant, étourdi, et réalisant de ce fait le miracle de lui faire compter les étoiles face contre terre. Le jeune homme chancelle encore en se relevant. Tout ce qu’il avait commencé à percevoir avec une conscience aigüe est maintenant flou, distordu, comme plongé dans un brouillard sensitif. Paradoxalement, tout lui semble se dérouler plus lentement : ses propres gestes lui semblent ralentis. Comme si le monde avait décidé, pour un temps, de diminuer le tempo qui régit toute chose. Un mouvement d’air qui tarde à s’affaiblir, un son qui prolonge son écho… tout tend vers une paralysie flegmatique. Le rythme du cœur de Vohl se synchronise avec cette ambiance égrainant avec lenteur les sables du temps.

Un bruit, une brise, un silence.
Un chuintement, un souffle, un silence.
Un battement, une caresse, un silence.
Un battement, un signal, un silence.

Encore et encore. Doucement.
Un battement, un signal, un temps.
De plus en plus doucement.
Un battement, un signal, un espace.
Une synchronisation parfaite. Un signal. Vohl se jette en avant. Roule. Et se réceptionne à genoux. Le sablier du temps courant rattrape son retard, comme si l’on avait retiré un obstacle de sa course. Le cœur du jeune homme suit le mouvement. L’air fouette de nouveau le voleur dans un brouillis incompréhensible. Qu’importe. Vohl se redresse à moitié, les yeux fermés.

Avancer.

Le voleur reprend sa marche. Une courbe plus tard, le boyau dans lequel il se déplace marque un angle droit. A travers ses paupières closes, une lumière semble éclairer le conduit. Vohl ouvre les yeux. La trappe laisse filtrer une lumière d’un gris éblouissant. Un bref laps de temps s’écoule avant que le voleur ne s’accommode à la luminosité. S’aidant de ses épaules et de ses jambes, Vohl rejoint la surface. A côté de lui, une caisse vide mais fermée lui indique qu’il est bien ressorti par la même grille que celle par laquelle il est rentré.

L'égout et les couleurs


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 Sujet du message: Re: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Ven 15 Mai 2015 21:13 
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La puanteur l’enveloppe aussitôt qu’il pose le pied sur la toile moisie. Une puanteur qui ne lui est pas encore assez familière pour qu’il descende dans ce réseau souterrain sans froncer le nez. L’inconnu le suit de près, et, à peine Vohl s’est-il écarté du trou que l’homme le rejoint, refermant la grille d’un mouvement de poignet. L’écho de la grille qui se remet en place se propage dans la conduite en rebondissant d’une paroi à l’autre du boyau. Une pointe aiguisée vient piquer le dos de Vohl.

« Maintenant, tu vas me dire comment tu savais que cette grille était ouverte, ce que tu connais des égouts, et la raison pour laquelle tu t’y rendais. Tu disposes d’autant de temps que ma patience t’en offre. »

Vohl s’empourpre de colère.

« Comment pouvez-vous éliminer de sang-froid les gardes de la citée qui assure votre protection contre les hordes d’Oaxacca ? N’avez-vous aucun respect pour l’ordre ? Ne me faites pas croire que vous ne pouviez pas régler la situation autrement : j’ai vu à quelle vitesse vous aviez exécuté ce soldat. Vous auriez tout aussi bien pu… »

La phrase de Vohl s’interrompt dans un éclair argenté. La serpe effilée en contact avec sa gorge fait couler un peu de sang. Vohl n’a même pas pu distinguer le mouvement de son agresseur, et encore moins le parer. Malgré toute son éducation militaire, il est stupéfait par l’attaque.

« Tu m’as vu agir, tu m’as vu exécuter ce garde sans difficulté, tandis que tu fuyais, alors que tu te faisais rattraper. Je t’ai sauvé, n’oublie pas ce détail. J’attends toujours la réponse à mes questions. Et ma patience s’épuise. Rapidement. »

Lorsqu’ils étaient dans la ruelle, l’inconnu était caché par une capuche sombre, et sa voix reflétait une indifférence totale. Ici, dans ce monde peuplé de ténèbres, à l’odeur des détritus et des déjections, l’effroi glace les sangs de Vohl tandis qu’il croise le regard de son interlocuteur. Un regard mort. Vide. Dans l’orbite qui est encore pourvu d’un œil. L’autre orbite est vide, et le jeu des ombres la transforme en un puit sans fond, aspirant l’âme de Vohl, paralysé par la peur. L’homme n’a aucun souci de l’esthétique, et utilise tout ce qui peut lui permettre de prendre un avantage en combat. Les pensées de Vohl arrêtent leur course folle.

« Aliep, un garçon, a besoin de soins urgents. »

Vohl s’arrête ici, pour tenter d’évaluer la réaction de son agresseur. Peine perdue.

« Son visage a été lacéré, probablement par le cimeterre d’un marchand. J’ai ce qu’il faut pour recoudre sa plaie. »
« En route. Ouvre le chemin, petit soldat. »

La stupeur frappe Vohl une nouvelle fois, et relance son esprit paralysé sur les voies du questionnement et des suppositions. Comment donc cet homme sait-il qu’il a été soldat ? Des affiches ? Des rumeurs ? Il n’a pas l’air d’être un homme à qui les auberges ouvrent volontiers leurs portes. Vohl reprend le chemin qu’il a emprunté dans l’autre sens. Une main se pose sur son épaule.

« Tu es passé par ici, ou bien tu te diriges au hasard en priant de tomber sur la bonne route ? »
« Je suis passé ici dans l’autre sens. »
« Vraiment ? Alors dis-moi ce qui va se passer dans une dizaine de mètres. »
« Des lames vont jaillir des murs pour nous piéger. »
« Nous ? Te. Tu mourras seul. Ne me fais pas croire que tu réussiras à passer. »
« Vous permettez ? J’ai un gamin à sauver. »
« Tu n’y arriveras pas seul. Je peux te l’assurer. Je ne sais pas comment tu as fait pour connaitre l’existence de ce piège, mais on sent que tu ne comprends pas vraiment ce qui t’attends.»
« Merci de votre confiance. Vous me redirez ça quand je serai de l’autre côté, vous voulez bien ?»
« Ne me fais pas rire…tu trébuches dans le noir, et tu serais capable d’éviter les lames tranchantes qui t’attendent ? »
(Il m’a vu trébucher ? Par quel prodige ? Il n’était pas en contact avec moi à ce moment… La magie ?)
« Ignorant. Tu pensais que je ne l’avais pas remarqué, n’est ce pas ? »
«Comment ? »
«C’est bien ce que je pensais. Tu n’as rien compris au fait de ce que veut réellement dire « voir ». Je te propose un marché. Si vraiment tu as passé ces lames, tu devrais pouvoir le refaire, n’est-ce pas ? Fais-le. Si tu échoue, tu meurs. Si tu réussis … nous verrons. »
«J’ai vraiment le choix ? »
«Evidement. On a toujours le choix. Il suffit de faire le bon. »
«Bien sûr. Je vais opter pour le oui, alors… »

Vohl s’avance. Les courants d’air lui annoncent le retour des lames meurtrières. Il n’a plus le choix, de toute façon. Avancer. Ou mourir. Et peut-être avancer et mourir quand même. Le désespoir ne l’envahit pas. Son intellect analyse la scène, comme détaché de son corps, uniquement maintenu à son enveloppe charnelle par de minces liens intangibles. Il doit réussir. Il l’a déjà fait. Il lui suffit de retrouver l’état d’esprit dans lequel il était. Le voleur recommence à écouter les bruits des lames, à sentir les courants d’air à chacun de leur passage. Il manque plusieurs fois de saisir le rythme qui régit le mouvement de ces lames. A plusieurs reprises, il se sent approcher du but. Mais en vain. La musique qu’il avait entendu lors de son dernier passage, il y a quelques heures à peine, lui reste inaudible.

« Je suis trop tendu.»
«Je ne te le fais pas dire. Autant proposer à un caillou d’essayer de flotter. Revient ici si tu n’as pas le courage de danser. Je vais abréger tes souffrances. »
«Vous êtes un imbécile. »

Le sang cogne les tempes de Vohl. Il doit se détendre. Mais la colère ne tombe pas. Il ne comprend pas pourquoi l’homme qu’il ne connait même pas s’est mis en tête de le trancher en deux.

« Voilà donc ce que les bonnes intentions apportent. Vous ne savez pas qui je suis, vous ignorez tout de moi. Et vous me jugez indigne de vivre, parce que vous ne voulez pas vous fier à ce que je vous dis. »
«Tu n’as aucune raison de mourir si tu sais comment franchir ce piège. »
«Je n’ai jamais dit que je savais. J’ai dit que je l’avais déjà fait. »
«J’attends toujours de voir. »
«C’est vous qui devriez me prouver que vous ne tuerez pas l’enfant que je veux sauver. Vous n’avez aucun droit de me juger ! Comme vous n’aviez aucun droit de juger et de condamner le soldat qui me poursuivait ! Si vous êtes assez infect pour être juge et bourreau lorsque cela vous arrange, pourquoi n’iriez-vous pas jusqu’à tuer des enfants pour quelques pièces ? Vous êtes encore un de ces pervertis, qui profitent de la ville et de sa protection sans en reconnaître le mérite et sans rien faire pour la mériter ! »

Lâcher la bonde à ses pensées libère aussi les sentiments qu’il avait enfermés. Si sa réplique a commencé en parlant distinctement mais sans hausser la voix, c’est en criant qu’il finit de s’exprimer. Sa colère a fait prendre à sa voix une teinte plus profonde, plus caverneuse, plus vibrante.

« N’ose surtout pas répéter ça. J’ai sauvé ces enfants bien avant ta misérable reconversion, soldat. »

La voix s’est téléportée. A côté de son oreille. La serpe vient tracer une nouvelle ligne rouge sur sa gorge. L’homme a franchi d’un bond la première barrière de lames, qui emprisonne Vohl. Le voleur manque de sursauter, avant de se contraindre à l’immobilité pour éviter de se trancher le cou de son propre chef. Sa colère disparaît, comme un feu s’éteint sous un cube de glace.

« Que… »
« Tu n’as plus que quelques secondes pour réussir. Sinon, je considérerai que tu as échoué. »

La voix est à nouveau éloignée, séparé de lui par la barrière de métal. Son espoir s’est enfuit en même temps que sa colère. Le battement de son cœur ralentit. Se confond avec celui des lames. Son souffle se synchronise avec ceux créés par les mouvements de l’acier.

« Dommage. »

La concentration de Vohl explose en un millier de fragments. Son ouïe capte un mouvement, un froissement d’étoffe. Et le bruit du métal heurtant le métal. Te toute évidence, l’arme que lui a lancé son agresseur a été contrée par les lames oscillant entre lui et Vohl.

« Qu’y a-t-il ? »
«Comment ça, qu’y a-t-il ?! Vous avez voulu me tuer, ça ne vous suffit pas ?!»
«Vraiment ? En es-tu sûr ?»
«Comment ça, si je suis sûr ! Evidement !»
«Et il n’a pas réagi à ça ?»
«Il ? Comment ça, « il » ?»
«Tais toi, soldat de pacotille. Ce n’est pas à toi que je parle. »

Vohl se tait, interdit. La situation lui échappe complètement.

« Dis moi précisément ce qu’il vous a raconté. »

Vohl tend l’oreille. Il entend quelqu’un bouger, et ce n’est pas l’inconnu. Comme si quelqu’un gesticulait frénétiquement, exactement au niveau de l’homme qui l’a successivement sauvé et mis en danger de mort. Puis le silence revient. Un ange passe, avant que la voix de l’inconnu ne retentisse de nouveau dans le souterrain. Si la teinte glaciale de ses propos n’a pas disparue, elle est cependant passée au second plan. Une sorte d’angoisse est apparue. Distante, cachée, mais néanmoins présente.

« Reprends là où tu en étais. Tu y étais presque. »
« Qui ? Moi ? »
« Evidement, toi. A qui d’autre pourrais-je m’adresser. Dépêche toi, on n’a pas toute la journée. »

(Oui, hein. A qui d’autre, on se le demande !)

Vohl a déjà retrouvé l’état de sérénité qu’il cherchait il y a à peine une minute. Le temps, de nouveau, semble paresser dans son fleuve, ralentir son court. Les lames ralentissent leur course, et chacune se distingue par une sonorité différente. Le ballet d’acier résonne de nouveau aux oreilles de Vohl, tandis que sa tête oscille au rythme des chuintements. Il ne se contente pas d’entendre : il écoute, véritablement, la lente valse des lames qui chassent l’air en chantant chacune leur propre voix de ce complexe canon. Les silences de chacune s’inscrit dans l’âme de Vohl, qui surplombe la scène : le voleur, paupières closes, voit s’écrire sur le fond noir la partition de cet orchestre mortel en notes blanchâtres et pâles. Toujours aveugle, le voleur se relève, guidé par son âme, guidé par le quartette de lames. Les partitions font s’approcher le moment fatidique.

(Ici…)

Chacune des lames salue le passage de Vohl d’un chuintement. Sans se presser, comme un prince au cœur d’une foule qui se fend sur son passage, Vohl traverse le champ d’oscillateurs. Le temps, cette fois-ci, semble avoir décidé d’accueillir le voleur dans son lit tumultueux, et de lui confier les rênes de son chariot. Cette fois-ci cependant, le temps ne semble pas vouloir rendre à Vohl le rythme qui lui est propre. L’ancien soldat voit, dans la plus grande indifférence, les lèvres de l’inconnu se mettre à bouger. Ses yeux s’aggrandir. Un mouvement pour mettre à l’abri un enfant. Cela ne choque pas Vohl. Il continue d’avancer sans même s’en rendre compte, dépossédé de sa volonté. Comme un animal, l’instinct le guide. Et les deux créatures devant lui sont des menaces.

« Petit, réveille-toi ! »
«...»
« Petit, reprends le fil de ta pensée ! Ne te laisse pas guider ! »

Vohl perçoit ces phrases déformées par la lenteur, incompréhensibles. Il continue d’avancer. Sa main s’est glissée dans sa griffe.

« Petit, si tu ne te réveilles pas, je vais devoir te tuer… »

Un ton menaçant. Le prédateur qui sommeille en Vohl n’en demande pas plus. Il se jette en avant dans un grognement. Ses griffes déchirent le tissu. La cape de l’individu est bonne pour être rapiécée. L’homme, lui, s’est esquivé d’un mouvement d’épaule, fluide. Et abat son poignard sur Vohl, manche en avant. Les ténèbres envahissent l’esprit du voleur avant que ses pensées ne lui reviennent. Le monde accélère soudain, lui rendant ses propres perceptions.

« Qu’est-ce que… »
« Bien. Viens maintenant, je te dirais plus tard ce qu’il faut faire. Pour l’instant, un enfant t’attend. »

Quelque chose s’est réveillé en Vohl. Quelque chose qui dormait depuis sa naissance. Quelque chose qui lui appartenait, sans qu’il puisse le contrôler. Et cela le terrifie. Ce sont les seules choses qui hantent ses pensées pendant le reste du trajet – qui passe en un éclair à ses yeux. Il est bientôt devant Aliep.

« Concentre toi, mon garçon. »

Se concentrer, se concentrer. Vohl se répète en boucle ces dernières paroles en se mettant à la tâche. Enfiler le fil dans le chas de l’aiguille qu’on lui donne. Nouer. Tendre la peau. Percer la peau. Encore. Et encore. Pour sauver, cette fois. Puis couper le fil. Nouer. Dans un état second, Vohl se relève. Il n’a même pas vu le corps qu’il a opéré. Machinalement, il fait demi-tour.

« Monyä, assure toi qu’il arrive à ressortir vivant. Il lui faudra un peu de temps avant de se remettre d’aplomb. Si tu vois qu’il ne se comporte pas normalement, cours. »
« … »
« Oui. Plus bizarrement que ça. Tu ne pourras pas rater le changement. »

Le dialogue est entré par une oreille du voleur, et une petite partie de son âme, ensevelie lors de sa transformation, se tortille pour s’exprimer. Mais elle est trop faible encore pour se faire entendre. Vohl sent l’enfant lui saisir la main, comme lors du premier trajet qu’il a effectué dans ce monde ci. Le retour vers la surface se déroule comme dans un rêve. Guidé par la main douce de l’enfant, Vohl se rend compte qu’il est désormais sous la grille, et que l’enfant le regarde sans dire un mot, perplexe.
Les esprits de Vohl commencent à peine à lui revenir, alors qu’il se hisse à l’extérieur.

« Au revoir, Ginta-chan. »

Un souffle, juste une pensée ténue, qui émerge de sa conscience comme une flammèche se hisse au dessus des cendres froides. Une prise qui permet à son âme de récupérer un peu de son intégrité. Une promesse.

Le Retour



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(((HRP : Tentative d'apprentissage de la CC Instinct sauvage )))

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 Sujet du message: Re: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Mer 21 Oct 2015 18:19 
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(Troisième visite en deux jours… Je vais finir par m’habituer...)

Le voleur n’a pas tort. La puanteur qui l’asphyxiait lors de ses venues précédentes dans cet étrange monde plongé dans l’obscurité lui semble aujourd’hui moins tenace qu’à sa dernière visite. Pas que l’odeur ne lui déplaise moins ! Pour rien au monde il ne souhaiterait vivre dans un tel bouquet ! Mais désormais, il fait plus facilement abstraction de ces effluves probablement aussi nocives pour la santé que les aliments en pleine décomposition qui les produisent. Avant que Vohl ait pu penser à autre chose, une voix tranche le fil de ses pensées, comme une scie rouillée viendrait à bout d’une corde de harpe.

« Je n’ai pas toute ma journée. »

Les échardes sont presque palpables dans ces simples paroles.

« Avance. »

Une bourrade le fait tituber en avant le jeune homme. Fort heureusement, Vohl n’a pas vu le jour depuis maintenant vingt-quatre heures. Ses yeux sont donc accoutumés un minimum au manque de luminosité ambiant : il esquive le pic sur lequel il allait s’embrocher de justesse, révélé par un faible reflet de la lumière sérotinale.

« Vous êtes malade ! »
« Heureusement pour toi. Avance. »

Vohl obéit. Il se souvient que l’homme qui vient de le pousser vers la mort après lui avoir carrément proposé de mettre fin à ses jours est, jusqu’à preuve du contraire, nyctalope.

(Curieux pour un borgne !)

Un petit ricanement, pris de velléités d’indépendance, s’octroie le droit de sortir de la bouche de Vohl.

« On peut savoir ce qui te fait rire ? »

Un soupçon d’intérêt circonspect perce dans l’intonation toujours aussi froide de son ‘guide’. Ou peut-être le jeune assassin l’a-t-il rêvé.

« Rien. »

Peut-être vaut-il mieux, en effet jouer profil bas avec celui qui a droit de vie et de mort sur lui. Attendant la sentence, Vohl se tend. Depuis qu’ils ont quitté le dessous de la grille, plus aucune lumière ne filtre du ciel pour donner un semblant d’éclairage au circuit qu’empruntent le voleur et son accompagnateur. Le silence n’en est que plus oppressant : aucun indice ne parvient à Vohl pour lui indiquer où se situe son potentiel agresseur. Pas de son, pas d’image, pas de reflet, pas de repères, pas plus de respiration : absolument rien. Seul l’écho de ses propres pas se propage le long du large boyau qu’ils arpentent, rebondissant contre les murs en faussant ainsi ce qu’il reste de son appréciation des distances. La menace blafarde qui plane sur lui pourrait aussi bien ne plus être là. La voix proche de son oreille le fait sursauter !

« Plus vite. »

(Plus vite ? Je t’en foutrai, moi !)

Le voleur sait parfaitement qu’en accélérant, il ne fait que prendre un risque supplémentaire d’écourter sa vie de façon brutale et plus ou moins douloureuse. Quelques instants d’échanges plus tard, le voleur trottine dans l’obscurité la plus complète, ce qui ne semble pas le moins du monde émouvoir le pic à glace qui l’épaule à sa façon.

« Trois, gauche. »
« Deux, droite. Deux, haut. »


Le voleur a vite compris, après quelques bleus, que s’il l’oblige à présumer du type d’obstacle, son cordial tortionnaire lui indique la distance et le côté du boyau occupé par l’obstacle. Si Vohl ne proteste pas, il n’en pense pas moins ! Mais si une réplique doit lui couter de devoir courir plus vite dans un noir complet, le jeune homme a au moins la sagesse de ne pas se mettre tout seul des bâtons dans les roues.

« Trois, saute. »

Vohl compte deux foulées avant de s’élancer vers il ne sait où. Au milieu de son saut, la douleur explose encore dans son corps. Une barre métallique lui a heurté le tibia, brisant son élan, et le rabattant contre le sol tête la première, que le voleur a eu le réflexe de protéger. Il roule dans les ordures avant de se relever. L’assassin se tient la jambe comme pour l’empêcher de continuer sans lui et serre les dents pour contenir le torrent d’insultes qui lui monte aux lèvres.

« Au prochain tour, tu sauteras plus haut. »

C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase d’immondices. La surprise passée, la fureur prend rapidement le dessus.

« LE PROCHAIN TOUR ?! MAIS VOUS VOUS PRENEZ POUR QUI ? UN TORTIONNAIRE QUI ADORE LE SUPPLICE DE LA ROUE ? »

Les hurlements de Vohl rebondissent dans les conduits, propageant l’écho de sa colère jusque il ne sait où.

« Ce n’est qu’un modeste remerciement pour ce que tu as fait. »

La réponse ne change pas de d’habitude : une voix sépulcrale, dépourvue de toute sensation. Son interlocuteur ne rejoint pas la fureur du voleur, et son souffle est à la limite de l’audible, comme une menace de mort susurrée sur l’oreiller d’une future victime. Cependant, la colère s’est réveillée avec la douleur chez Vohl, et la rage du monstre en lui semble avoir repris du poil de la bête. La réponse de l'assassin ne sonne plus seulement comme de la colère, l’agressivité s’est invitée au bal.

« UN REMERCIEMENT ? VOUS DELIREZ ! GARDEZ VOTRE REMERCIEMENT EN CE CAS ! »
« Je n’ai aucun compte à te rendre. Tu préfères attendre ici les bestioles à qui tu viens d’annoncer l’arrivée d’un diner ? »

Ç’aurait du faire l’effet d’une douche froide à l’assassin. Mais la bête prend le contrôle de Vohl, même si celui-ci n’est plus complètement écrasé sous son égide comme lors de sa précédente visite dans les souterrains d’Oranan. L’instinct de fauve l’avait alors privé de sa volonté et le faisait réagir de façon immédiate et démesurée, comme un prédateur aux abois. Aujourd’hui, la réaction est moins violente, comme si les deux parts de son esprit pouvaient communiquer avec un peu plus d’harmonie.

Le monde semble soudain plus tangible. Non qu’il s’éclaire comme sous le soleil de midi, mais l’assassin ressent des impressions, des vagues présences. Son ouïe s’affine et son odorat lui fait remarquer certaines choses auxquelles il n’avait pas prêté attention. Sur ce trajet-ci, l’air est plus sec : la chaleur moite et étouffante de sa dernière visite rendait l’air presque liquide. Ici, l’air, bien que puant, semble plus sain.
Des cliquetis se font entendre à la limite de l’audible pour Vohl. Mais bientôt, le voleur déduit du bruit croissant que ces sons se rapprochent. Nul besoin d’être devin pour comprendre que le démon qui l’accompagne a joué au prophète. Ces créatures viennent pour eux, attirées par le boucan qu’a causé l’assassin. Aux bruits, soit il y en a plusieurs, soit c’est un mille-pattes qui fonce sur eux.

(TANT MIEUX ! QU’ELLES VIENNENT !!)

La rage de l’ancien soldat ne s’éteint pas : dans son corps coule une force qui ne cherche qu’à se libérer, et la seule idée de se défouler le galvanise. Ses muscles se tendent, et par un miracle qu’il ne s’explique pas, les douleurs de Vohl se volatilisent. Son attention a changé de cible. Avec l’impression d’avoir des crocs dans la bouche, il parle dans un feulement :

« Des choses à savoir ? »
« Pas mal…», dit-il sans que l'on puisse deviner s'il s'agit d'un commentaire à part ou de la réponse à la question du voleur.« Insecte. Carapace. Derrière la deuxième plaque, cœur. »

Des instructions nettes et précises, comme tout soldat aimerait en recevoir. Il n’y avait pas le temps de faire plus long, de toute façon : les – ou la – bestioles sont presque sur eux. Le soldat reste tout d’abord immobile : la confusion des bruits l’empêche de juger de qui est où. Comme à l’accoutumée, l’encapuchonné ne fait aucun bruit. Ou du moins aucun que peut percevoir Vohl. Ce dernier juge qu’il y a plusieurs bêtes, même s’il est pour l’instant incapable de les dénombrer plus précisément. L’assassin laisse l’instinct de la bête agir. Bientôt, Vohl a l’impression qu’une des créatures est juste en face de lui. Tranchant l’air de sa griffe, le voleur sent une résistance qui cède presque aussitôt. Il l’a surement touché, mais ne comprend pas où, puisque l’insecte est censé avoir une carapace. Une partie fragile, surement. Une patte, une antenne. C’est la dernière réflexion que peut creuser Vohl. Trop de choses à analyser pour se livrer à son analyse en temps réel du combat. La charge d’un insecte, par derrière, le prend complètement au dépourvu. Il roule sur la carapace de la bête sans même penser à planter une de ses lames dans le dos, tant sa surprise est grande. Une seconde fois, le voleur finit dans les ordures, pendant qu’il entend les multiples pattes converger vers lui. Un coin heurte violement ses côtes, lui infligeant une douleur cuisante.

« Nul. »

Le commentaire vient d’au-dessus. Il n’atteint pas Vohl. Seule la bête l’entend, et sa rage ne fait que se renforcer davantage. Le voleur sent une nouvelle force se joindre à sa force physique. Puis il cesse de réfléchir, et se laisse guider uniquement par l’instinct du monstre sauvage qui sommeille en lui pour réagir le plus rapidement possible. Les insectoïdes géants sont nombreux : bientôt, l’assassin saute, roule pour éviter les attaques, pour certaines sûrement fictives. Ses attaques partent dans tous les sens, et l’assassin met sa rage dans chacun de ses coups. Chaque esquive instinctive se traduit par une riposte automatique dans la direction d’où il pense venir l’attaque. Chaque instant de repos est mis à profit pour porter une attaque en direction du brouhaha incompréhensible des créatures. Les attaques ne semblent cependant porter que peu de fruits, et la fatigue commence à reprendre Vohl. Il ne pourra pas continuer ainsi pendant longtemps, et il le sait. Sa rage se calme, épuisée par les efforts, pour laisser la partie raisonnable de son esprit reprendre le dessus. Celle-ci analyse froidement la situation. Le voleur cherche une ouverture afin de placer une attaque efficace. Mais les insectes sont trop rapides, les toucher relève du miracle. Cependant, un des cliquètements se révèle hésitant, se distinguant de la masse des autres par un rythme bancal : le voleur se rue dans cette direction afin de saisir sa chance. Mais l’animal s’enfuit dans une série de son cliquètement incertain.

Vohl fait volte-face : quel qu’en soit le nombre, les autres sont là. Des crissements retentissent avant que les cliquètements ne reprennent, fonçant sans hésitation sur la proie qui se tient devant eux. Vohl a les yeux clos, et sa seconde main est occupée par la lame dont le fourreau bat son flanc. Lorsque la vague d’insectes fond sur lui, le voleur se projette d’un bond en arrière. Derrière l’obstacle sur lequel lui-même a trébuché. L’atterrissage se fait genoux au sol, dans une violente protestation de ses rotules, et cette position est maintenue par Vohl de tout son poid et de toute sa force. L’épée en avant, l’ancien guerrier se prépare à la réception d’une charge brutale. Le choc est violent, mais sans commune mesure avec ce que le voleur a déjà subi il y a à peine une journée –et avec ce qu'il aurait ressenti s’il avait encaissé la charge de plein fouet. Le voleur sent l’épée glisser sur la carapace frontale de la créature, avant de trouver une rainure dans laquelle la lame se bloque, et pénètre alors violement dans la chair tendre de l’insecte, perforant tous les organes rencontrés, avant que l’élan formidable de la bête ne soit bloqué net par la barre métallique dans un énorme bruit de ferraille.

Des convulsions la saisissent tandis que le cliquètement de dizaines de pattes ralentit. Vohl maintient sa prise quelques secondes avant que le corps monstrueux de l’insecte s’affaisse. Les muscles du monstre se relâchent, et le crissement de ses mandibules qui tentent vainement de faire rentrer une dernière bouchée de nourriture quelconque dans la bouche de l’insecte géant ralentit. Maintenant qu’il tient l’une des créatures, Vohl peut appréhender la forme de son adversaire. Toujours à l’abri des monstres par la barre trop basse pour qu’ils puissent passer en dessous, Vohl fait glisser sa lame sur la carapace de son adversaire défait. Au premier abord, on dirait une blatte énorme. Bien qu’il ignore la longueur de la bestiole, c’est ce que le voleur déduit du nombre d’insectes présents compte tenu de la largeur du conduit. Une longueur trop importante, comme celle d'un mille-pattes géant, aurait pesé sur la fluidité de leurs attaques. Et de toute évidence, ce n’était pas le cas. Vohl rengaine sa lame, handicapante de par sa longueur dans un conduit dont il ne maitrise pas les aspérités : elle aurait vite fait de se bloquer ou de se briser contre un obstacle qu’il n’a pas encore mémorisé. Il doit trouver un moyen de passer de l’autre côté de la barrière, et de venir à bout des autres créatures, dont les bruits qui ont repris laissent supposer une faim dévorante.

Néanmoins, le nombre réduit des blattes permet désormais à l’assassin de distinguer les sons : les échos provenant de derrière lui, il les ignore pour écouter les sons qui sont produits devant lui. Il reste deux de ces créatures. Les bêtes mettent fin à sa séance de peser le pour et le contre de se jeter dans la mêlée : prenant appui sur leur congénère décédé, les deux êtres chitineux tentent de passer la barrière. Le voleur les entend, et comprend leur réaction. Il se colle à la barre, accroupi, et équipe son katar. Lorsque la première réussit à prendre prise sur la carapace lisse de sa congénère décédée, Vohl attend d’entendre les membres chitineux frapper la barre de fer pour tendre son bras vers le haut. Le katar ripe sur une des innombrables articulations de la créature. Puis s’enfonce dans la chair tendre de la partie ventrale, et déchire la peau, les tendons, les muscles et les boyaux de la créature à mesure que celle-ci, emportée par son élan, s’affaisse de l’autre côté de la barrière après avoir déversé le contenu de son estomac et ses fluides vitaux sur la tête de Vohl. Elle est suivie de près par la seconde et désormais unique créature qui fait céder les dernières forces de sa prédécesseur en s’appuyant sur elle pour atterrir du même côté que Vohl. L’assassin n’a pas eu le temps de réitérer son action, trop occupé à maintenir le katar fixe dans l’abdomen de l’autre créature. Il se relève pour passer de l’autre côté de la barre, à nouveau. Les crissements des articulations chitineuses ralentissent tandis qu’augmente le rythme des cliquètements de mandibules, signalant le début d’un repas qui surprend Vohl avant de le dégouter. Aux bruits de succion et à la localisation des claquements de mandibules, le voleur comprend que le dernier survivant est en train de dévorer son compagnon agonisant, dont le ventre est vulnérable.

(Je ne sais pas si j’aurais préféré avoir l’image ?)

Le voleur ironise pour dissiper la tension du combat : les mains encore tremblantes d’excitation et de peur, il insère son katar dans l’étui prévu à cet effet.

«C’est toujours mauvais, quoi que mieux. Quelle lenteur… »

La voix est redescendue à son niveau. Le voleur est trop occupé à se remettre de ses émotions pour en gérer de nouvelles. Il se passe de réponse, la réplique de son ‘compagnon’ lui passe tout à fait au-dessus de la tête.

« Dépêche. Je n’ai pas toute la journée comme certains. »
« Si vous vouliez aller vite, il fallait m’aider. »

Un rire sarcastique fait écho à sa remarque, comme venant de loin. L’homme a continué d’avancer. Sa faculté à ne produire aucun son exaspère Vohl. Comment y parvient-il, alors que le moindre bruit dans ce réseau est amplifié et réfléchi !? Vohl s’empresse de le suivre, les jambes flageolantes, les biceps crispés et le souffle encore court. Sans les indications de son guide attentionné, le voleur progresse bien plus lentement, trébuchant et se cognant sur les débris qu’aucune lumière ne lui permet de prévoir. L’assassin commence à trouver qu’une torche à chaque entrée des égouts serait du plus bel effet… Mais malheureusement pour lui, le peu de plaisanciers qu’attire Oranan n’ont pas dans leur programme ce monde inconnu et inquiétant. Il trébuche sur un nouvel obstacle et retient de justesse un juron bien senti. Sa main se pose sur le rocher volumineux pour le contourner sans trébucher de nouveau. Vohl saisit son katar. Le rocher a la texture d’une carapace chitineuse, immobile. Le voleur passe doucement sa main sur l’obstacle particulier : dans la deuxième articulation de la chitine, exactement au milieu du dos, le jeune homme sent un creux. Sa main s’enfonce dans le trou et ressort, pleine d’un liquide poisseux dont Vohl aurait souhaité ne pas connaître l’origine. Visiblement, l’homme qui l’a précédé a veillé à ce qu’aucun renfort ne vienne épauler les créatures avec lesquelles il bataillait. Avoir une telle précision, dans le noir complet, stupéfie Vohl. Cet homme n’est pas seulement menaçant et désagréable… il est aussi un maître dans son art…un paramètre intéressant dont Vohl se doutait sans avoir pu le vérifier. Il tâchera de ne pas l’oublier.

Le Veilleur

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Dernière édition par ValdOmbre le Sam 7 Nov 2015 09:09, édité 4 fois.

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 Sujet du message: Re: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Mer 21 Oct 2015 18:31 
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Le voleur poursuit son chemin sans plus de difficulté : le boyau ne présente aucune intersection. De temps à autres, Vohl passe sous de nouvelles grilles, inaccessibles et potentiellement verrouillées, qu’il perçoit grâce à l’air frais que le vent porte à l’intérieur en de violentes bourrasques. Le temps a encore dû se dégrader ces dernières heures, dehors. A d’autres moments, Vohl passe au niveau de secteurs où il patauge dans un mélange dont la nature lui est dictée par les odeurs méphitiques qui s’en exhalent. Ce manège se poursuit pendant bon moment, avant que Vohl ne reconnaisse l’atmosphère de la partie des égouts qu’il a déjà arpentée. Peu à peu l’humidité reprend le dessus et l’odeur infecte des égouts devient plus forte, accompagnée d’une senteur ténue d’algues marines. Le sol, sous ses pieds, devient aussi plus meuble et plus spongieux, comme s’il marchait sur des tapis de natte. La fatigue le rattrape d’un coup, rappelant à son bon souvenir qu’une nuit de sommeil agité n’a jamais permis à quiconque de se sentir en pleine forme après une semaine plus que mouvementée. La marche continue encore un moment, mais le jeune homme serait bien en peine de dire combien de temps : ce dernier semble ne pas avoir cours, dans la noirceur d’encre des souterrains.

La première demi-heure, il maudit le démon qui l’a entraîné sur cette voie sans l’accompagner le moins du monde : heurtant les ordures, trébuchant sur le sol de roc irrégulier, s’écorchant le cuir chevelu sur des saillies de pierre, Vohl avance pouce par pouce, contournant les obstacles inattendus seulement après les avoir heurtés. Il peste et râle, autant contre son manque de clairvoyance que contre son manque de perception et son indigne guide. Après s’être pris les pieds dans une corde abandonnée – sans doute avec les plus mauvaises intentions à son égard – et s’être étalé une fois de plus sur un sol caillouteux en s’égratignant les mains et les genoux, Vohl cesse de fulminer contre son sort, aussi étonnant que ce soit. Il se concentre sur ce qu’il peut faire pour l’améliorer. Il s’arrête quelques instants afin de dissiper sa colère et mettre de côté son ressentiment envers celui qui l’a forcé à redescendre dans un monde qu’il ne connaît pas. Désormais, il ne bronchera plus lorsqu’il rencontrera un débris sur son chemin. Sa résolution arrêtée, il prend les épreuves qui se présentent ensuite avec une indifférence croissante et confondante. Alors que les obstacles se multiplient, Vohl parvient à progresser de façon plus efficace : la façon de poser le pied, le contrôle de son centre de gravité pour ne pas trébucher, se servir de son pied comme sonde avant de s’en servir véritablement comme un support.

Au fur et à mesure de son avancée dans la route souterraine, le voleur encore apprenti découvre comment adapter les usages de son corps au métier d’assassin, en même temps qu’il apprend à avancer sans compter sur sa vue. Depuis le combat contre les insectes, il n’a presque plus ouvert les yeux – ce qui, lorsqu’il s’appuie sur un obstacle, nécessite une volonté de plus en plus forte pour ne pas s’assoupir sur ce dernier. Il se guide aux sons et aux impressions qu’il a, sans pouvoir les expliquer, sur son environnement. Il entre dans un monde à l’opposé du sien : au lieu de prendre des décisions à partir de données concrètes, il doit prévoir de façon tout à fait subjective des données. C’est un exercice auquel il n’a jamais été confronté, comme la plupart des gens ordinaires. Se reposer uniquement sur ses impressions ne suffit pas, cependant. A plusieurs reprises, le voleur tente de faire entièrement confiance à ses nouvelles sensations : quasiment instantanément, un sceau cassé, une pierre ou un rétrécissement du tunnel le remet à sa place, toujours d’une façon douloureuse. A la fois frustré et heureux de ses progrès, qu’il trouve à la fois rapide et source de tant de cruels échecs, il a atteint une vitesse de croisière qu’il tâche de garder constante, sans relâcher son attention, mais en essayant de rendre cette dernière aussi automatique que possible, en vue de réussir à l’appliquer sans même y penser.
D’innombrables minutes plus tard, il essaye toujours, et même s’il se pense en bonne voie, il est conscient d’être encore bien loin du résultat escompté. Il a cessé de compter le temps qu’il passe dans le souterrain, à suivre un boyau qui semble infini.

« Je ne te ferai pas l’offense de dire combien de temps j’ai attendu. »
« Je m’en fous. A quoi dois-je ton désagréable retour ? »
« Reste au vouvoiement, le mioche. »

Vohl prend sur lui pour ne pas laisser revenir à la surface la colère que lui inspire ne serait-ce que penser à son interlocuteur. Sa fatigue lui rend l’opération d’autant plus facile.

« Toutes mes excuses. Je reprends, si vous le permettez. Quel vent de grâce a, par bonheur, poussé jusqu’à mes rivages hostiles vos augustes pieds ? C’est mieux ?»

Vohl sent l’œil glacial se fixer sur lui alors même qu’il est plongé dans les ténèbres, et l’indifférence habituelle transpire dans sa voix, comme s’il n’avait pas compris que Vohl avait répondu avec ironie.

« Bien mieux. Le chemin jusqu’ici était en ligne droite, je n’ai pas vu d’intérêt à m’ennuyer à te voir trébucher tous les deux mètres. Ici le chemin bifurque sur la gauche. Maintenant que ta curiosité est satisfaite, avance. »

Le voleur obéit sans discuter. Maintenant qu’il est ici, il ne peut plus rebrousser chemin : s’il ne se perd pas dans les conduits et qu’il finit par sortir des tuyaux sans tomber de fatigue ou d’inanition, les créatures qui occupent les lieux se feront une joie d’avoir de la viande fraiche au repas. Il reprend donc sa progression, les yeux toujours clos, la respiration quasiment imperceptible, continuant d’utiliser les astuces qu’il a trouvées pendant les heures précédentes. Le chemin semble de plus en plus facile, à mesure que le voleur avance. Les obstacles deviennent plus rares, le souterrain plus large et le sol plus régulier. Vohl presse le pas. Plus vite il arrivera à destination, plus vite il pourra sortir. Un brutal coup dans le dos le propulse en avant, et le voleur constate de façon gustative et non sans déplaisir que si l’air semble moite, chaud et malsain ici, c'est qu'il y a une bonne raison. Lorsque le voleur se relève, le sang lui bat les tempes avec fureur. Il retient avec peine les cris qu’il réserve à l’auteur de cette blague de mauvais goût. Goût qui par ailleurs comprend celui du sang : Vohl s’essuie rapidement la bouche, et la douleur lui indique de façon immédiate qu’il s’est bel et bien fendu la lèvre.

(Y A-T-IL SEULEMENT UN ABRUTI PAREIL DANS LA VILLE TOUTE ENTIERE !? UN SEUL ! ET IL A FALLU QUE JE SOIS LE DEPOSITAIRE DE CE MALADE ! Si c’est la seule chose qui le fasse rire, je comprends mieux pourquoi il a dû s’installer dans les égouts !)

Un puissant frottement provient à ses oreilles, juste devant lui. Et avec, un violent mouvement d'air. Le voleur se fige. Le même mouvement se répète, une seconde puis une troisième fois. Le voleur fait automatiquement le rapprochement avec les pièges qui lui ont déjà donné du fil à retordre dans ces mêmes égouts. La lame oscille devant lui, à une dizaine de centimètres tout au plus de ses bras tendus, que Vohl replie aussitôt sa conclusion rendue. L’individu sinistre qui l’a poussé connait les égouts par cœur : il savait probablement que le piège était ici ! Et il a attendu que Vohl soit à hauteur de la lame pour le pousser droit dedans ! Le voleur tremble de froid, de fureur et d’indignation. Le murmure rageur de Vohl rend compte de toutes ses sensations.

« Si tu voulais me tuer, nul besoin de m’attirer ici ! Il te suffisait d’un coup de dague, là-haut ! Alors pourquoi maintenant ? »
« Pas possible d’être aussi faible… »

La froideur, toujours. Cet homme est taillé dans un glacier, et l’eau des torrents de montagne coule dans ses veines à la place d’un sang rouge et chaud. Froideur qui passe chez Vohl pour une marque de cruauté.

« Si la faiblesse consiste en un manque d’expérience, alors oui ! Evidement que je suis faible ! Tout le monde n’a pas appris pendant quarante ans à vivre dans les égouts, à se déplacer en volant ! Aucun être sain d’esprit de blâmerait quiconque pour ça ! Espèce de taré ! »
« Ta faiblesse est dans ton manque de maîtrise de toi. »
« Je…dans mon… et pourquoi ça ? Parce que quand quelqu’un essaie de me tuer froidement et en traître, sans que j’ai aucune chance de m’en sortir, je devrais rester de marbre ? Désolé, tout le monde n’a pas abandonné son cœur dans les égouts ! »
« Pour ça aussi, c’est vrai. Tu es un fils à papa gâté et tu ne vois que ce que tu veux voir dans ton environnement. Tu dois élargir tes perceptions. Tu en as le potentiel. »

Vohl ne relève pas l’insulte.

« Parce que vous allez me faire croire que c’est pour une leçon que vous avez tenté de me trancher la tête ? »
« Ce n’était pas prévu comme ça, mais ça en prend la tournure… Tu vas t’en rendre compte. Ne bouge pas. Crois-tu vraiment que si j’avais voulu que ta tête soit séparée de ton buste, j’aurais raté mon coup ? Tu as une bien piètre opinion de moi, mon garçon. Il faudra en changer. Ne répond pas. Tais-toi, et écoute, comme tu l’as fait la dernière fois que nous nous sommes vus.»
«MAIS VOUS ETES… »
« TAIS TOI, et écoute. »

La glace a douché le feu. Vohl se tait, et s’accroupit lentement. Les braises de sa colère sont encore rougeoyantes, et le voleur ne parvient pas à faire de la place pour l’état paisible grâce auquel il avait triomphé des pièges mortels. Vohl pousse un soupir. Il n’y a rien à faire, lorsqu’il essaie de ne penser à rien, sa tête finit immanquablement par retomber sur sa poitrine. Il se redresse.

« Que fais-tu ? »
« Je suis exténué. Lorsque j’essaie de ne fixer mon attention sur aucun point en particulier, je m’endors. »
« Faible… Tente de le faire debout alors ! »

Ce n’était pas vraiment ce que le jeune homme avait en tête. L’exaspération vient se mêler aux émotions qui l’empêchent d’accéder à la sérénité qu’il aimerait tant ressentir en ce moment. Mais Vohl n’a jamais été du genre à renoncer. Il s’acharne, tentant de recouvrer ses esprits. Il ouvre les yeux. Le noir absolu qui l’entoure l’aide à fixer son attention sur l’ensemble de la zone sans s’arrêter à un détail particulier. Les yeux écarquillés, réaction instinctive pour essayer de fixer son attention sur un point visuel, le voleur se récite intérieurement une prière à Rana. Il écoute, la litanie berçant son esprit machinalement sans qu’il pense à quelque chose en particulier.

A celle qui veille sur les cieux,
A celle qui est en tous lieux,
Rendent grâce nos prières.

La mère des vents dédie
A tous les humbles hères
Ses bienfaits, œuvres bénies.

Je te suis, puissante mère,
Tel l’incertain chaton
Suit la main nourricière.

Puissent toutes mes actions
Suivre tes divins sentiers.
Fais moi selon ton idée.


Après avoir mentalement récité l’oraison un nombre de fois inconnu, la lumière se fait soudain : comme retrouvant un mécanisme grippé, le cerveau de Vohl retrouve le chemin qu’il avait emprunté la dernière fois : le voleur parvient à saisir bien plus de sons que d'ordinaire. La lame devant lui, plus proche que les autres sons, ressort particulièrement, mais sa perception arrive à ne pas ignorer le reste. Derrière lui, moins distante que la respiration du maître improvisé, une deuxième lame fend l’air. Instinctivement, le voleur se crispe à cause du danger.

« Bien mieux. Vraiment bien mieux. »
« Oh. »
« Ça va sans dire. Maintenant, débrouille-toi pour passer la seconde. »

Un froissement de tissu, entre deux battements, et la disparition de la respiration derrière lui indique à l’assassin que son sauveur s’est éclipsé. Le voleur entend le battement devant lui, qui frotte le sol à intervalles réguliers. S’étant déjà prêté au jeu, il avance de deux pas entre deux battements : c’est suffisant. Son succès rapide le laisse de marbre, contenant sa joie dans un espace qu’il ne libèrera qu’une certain d'avoir triompé de l'épreuve. Car c’est loin d’être le cas : plus loin dans le boyau, Vohl entend l’oscillation d’autres lames. Et son instinct lui souffle que ce ne sont pas les seuls pièges sur cette portion du trajet.

Avec précaution, presque chirurgicalement, Vohl avance le long du souterrain. Il sait qu’il aura à subir une nouvelle fois les remarques sarcastiques du maître des égouts quant à sa lenteur. Mais mieux vaut affronter une langue bifide que de rencontrer le diable en personne. A chaque pas, si son instinct lui souffle que la voie est libre, il sonde les ténèbres pour s’en assurer. La route est assez facile sur une cinquantaine de mètres. Au-delà, la multitude lames qu’il entend ne lui permet pas de savoir quelle distance le sépare de la sécurité, toute relative dans un tel endroit.

Vohl répète, encore et encore, le schéma qu’il a mis en œuvre pour la lame précédente. Trois lames consécutives et très rapprochées lui demandent une attention particulière. Pendant une minute, il écoute les allers-retours. Les pendules meurtriers devant lui, non content d’être désynchronisés, n’ont pas non plus le même rythme d’oscillation. Mais cette difficulté d’appréhension devient un point faible du piège quelques minutes plus tard, quand Vohl parvient à le comprendre. Lorsqu’enfin les trois battements se font presque simultanément, Vohl bondit en avant.

Ce n’est qu’au milieu du parcours aux multiples lames, quelque peu lassé par l’exercice et la demande d’attention élevée, que Vohl s’interroge sur la véritable raison qui les a fait passer par ces souterrains précisément. Ils auraient aussi bien pu passer par la surface et n’entrer que par la bouche d’égout la plus propre ! Le voleur avait tout naturellement apporté la raison du sadisme pur et simple. Mais son accompagnateur n’est pas si simple que cela : ses motivations sont obscures, comme le rôle qu’il tient. Le sadisme ne peut pas être la raison de ce trajet.

(Bon. Pas la principale, en tout cas.)

Un battement, et Vohl franchit une nouvelle lame.
S’il écarte le sadisme, le jeune homme ne voit qu’une seule solution à ce passage dans un souterrain qui présente autant de pièges. Forcer Vohl à utiliser la performance de son ouïe au maximum, et à automatiser ce processus ; ou tout au moins le faciliter.
Deux lames de plus s’effacent devant lui.

La prière qu’il a entamé tourne en boucle dans sa tête, comme en ces heures où un enfant priait pour le retour de son père. L’air, agréable et simple quoi que lancinant lui est entré dans le crâne. Il ne cherche toutefois pas à s’en débarrasser : il lui semble que s’occuper l’esprit lui permet de focaliser son attention et ses réflexes sur le monde qui l’entoure. Il lui semble d'un coup sentir un courant d’air. Vohl s’arrête. Une sensation d’insécurité l’étreint. Un puissant afflux d’air vient de juste devant lui, il en est certain. Il lui suffirait de tendre la main pour saisir la source de ce brassage. Rana aurait-elle décidé de lui faire un signe ? Vohl redescend brutalement sur terre, quittant le monde des zéphyrs, azalées et autres. Son analyse pragmatique, comme son instinct, lui hurlent qu’il fait fausse route. Saisissant son épée, il la tend doucement, lame en avant, vers le barrage aérien. De violents échos métalliques accompagnent la gerbe d’étincelles qui dévoilent le temps d’un éclair une énorme machine infernale. D’un coup d’œil, le voleur saisit un aperçu de la chose qui se dresse devant lui : une multitude de fines lames disposées sur un rouleau, comme autant de pointes sur le rouleau d’une boite à musique. Si ce n’est que ce rouleau-ci tourne à pleine vitesse, interdisant de ce fait toute interprétation musicale. De plus, la comparaison ne tient pas car les lames, sans doute magiques pour avoir une telle efficacité, ont déchiqueté la roche tant et si bien qu’aucun son de frottement ne se fait entendre. Un simple courant d’air, qui pourrait pousser l’inaccoutumé à profiter d’un vent frais si inattendu dans ce lieu de chaleur moite et stagnante. Le voleur avance prudemment de nouveau son épée, pour faire jaillir de nouvelles étincelles : les lames sont bien disposées tout le long du rouleau. Cette voie est une impasse. Pourtant, le voleur n’a pas souvenir d’avoir vu quelque intersection ou quelque chemin que ce soit. Son accompagnateur, quel que soit son nom, est passé par ici, et a esquivé le rouleau meurtrier. Lui aussi doit passer ce piège.

Vohl n’essaie même pas de bloquer le mécanisme. C’est peine perdue : les lames tournent si vite que l’objet serait désagrégé en même temps que l’assassin le pousserait vers le rouleau. Vohl focalise son attention sur le mouvement des lames : la seule chose qu’il peut dire, c’est que les lames tournent trop vite pour qu’il puisse voir quoique ce soit. Il s’assoit en face du broyeur, assez près pour sentir les perturbations venteuses. Il lui est impossible de distinguer les lames, même ainsi. Il répète l’opération sur toute la longueur du boyau en prenant bien soin de ne pas livrer un de ses membres à la déchiqueteuse. Les seuls espaces dépourvus de lames sont les extrémités du cylindre central, incrustées dans le mur. Mais l’espace libre est bien trop insuffisant pour permettre à Vohl d’y insérer seulement une jambe.
Vohl se fige après cette constatation. Encore cette satanée erreur !

(Chassez le naturel…)

Le mur ! Vohl ne s’est concentré que sur l’obstacle, une fois encore, son importance indéniable attirant toutes les pensées du jeune homme. Mais la solution vient d’une analyse complète de la situation : et cet état d’esprit de peut être préservé que si l’on ne se laisse jamais surprendre par l’environnement. La seule solution pour être sûr de ne pas être surpris est d’être suspicieux envers chaque élément du décor… y compris les éléments que l’on ne voit pas. Et donc de garder ses perceptions et son attention grandes ouvertes, n’acceptant aucun élément comme « habituel ». Vohl se rapproche du mur tandis qu’il tire sa seconde leçon de la traversée aveugle des égouts. Il pose sa main sur le mur : froid, bien sûr, rugueux et irrégulièrement taillé.

(Après tout, ils n’avaient pas besoin d’un tunnel lisse…les ordures sont rarement reconnaissantes des efforts que l’on fait pour leur confort !)

La roche, cependant, est dure. Mais Vohl s’obstine, palpant le mur jusqu’à l’extrême limite du rouleau. La roche ne change pas. Aucun espoir de planter quelque chose dedans sans les outils appropriés de ce côté-ci. Le voleur se rapproche de l’autre côté du tunnel. Un tas d’ordures attendant d’être broyés l’empêchent d’atteindre la paroi. Après une brève vérification de la stabilité de l’ensemble, Vohl s’engage sur les bouts de bois et de fer. Arrivé à un mètre du rouleau, le voleur sent sous ses doigts se dessiner la forme d’une poignée. Il n’a senti aucune fente qui laisserait présager de l’existence d’une porte. Dans un soudain élan d’inspiration, Vohl palpe la roche un peu plus haut : une seconde poignée apparaît dans sa main. Les trous sont trop lisses pour être naturels.

(Un mur d’escalade… Je vois qu’un seul taré pour créer un mur d’escalade dans un endroit pareil.)

Les prises sont solides, et Vohl n’hésite plus : il tient sa porte de sortie. Il s’engage sur le mur aménagé. Les prises rétrécissent à mesure qu’il progresse vers le plafond… et Vohl fatigue ! Ses muscles transis et courbaturés, ses blessures le lancent, et sa forme est loin d’être olympique, même si les aventures répétées commencent à lui permettre de se gainer. Les muscles ont presque abandonné l’aspect chétif qu’ils avaient à l’issue d’un mois de prison, mais ils sont fatigués. Les doigts s’écorchent sur certaines arrêtes de la roche tandis qu’il cherche la prise suivante dans un calme teinté d’une terreur enfouie. Les creux dans la roche sont heureusement propres, et nulle mousse ne risque de provoquer une chute douloureuse. Soudain sa main, sondant le mur à la recherche de la suite du parcours, heurte le plafond. Vohl inspecte ce dernier, et se penche en arrière autant que le maigre rebord de sa prise le lui permet.

Là, à la limite de l’extension de son bras, Vohl sent une accroche métallique. Un anneau, large comme son bras. Vohl se plaque au mur. Il s’efforce de ne pas gaspiller sa salive en vain, et de garder la tête aussi froide que ses mains et de la mort qui le guette, en bas, lui ouvrant les bras. Il serait si facile d’en finir… de lâcher prise, de laisser s’enfuir la vie qui l’habite. Mais l’image d’une fille aujourd’hui devenue femme lui revient en tête : Hellanor. Sa sœur, à qui il sacrifierait tout, sans exception. Sa sœur, à qui il a fait une promesse. Ses mains retrouvent la fermeté qui doucement s’en allait. Il peut le faire. Il s’accroche d’une main à l’anneau. Lâche la prise murale. Et se retrouve pendu à l’anneau métallique par une main, au-dessus d’environ quatre mètres de vide. Le voleur élance sa main vers la prise qu’il devine devant lui. S’accroche, puis recommence. Au fur et à mesure qu’il progresse, sa peau et son ouïe l’informent qu’il se trouve juste au-dessus du rouleau de lames. Réflexion à laquelle il ne prête que peu d’attention. S’il ne fait pas l’erreur de focaliser son attention sur un unique point, ses pensées, elles, sont dirigées de façon irrémédiable sur son objectif : sa sœur, et le prochain anneau ! En s’accrochant à l’anneau suivant, une violente panique le saisit lorsque ce dernier pivote dans sa main en même temps qu’il lâche le précédent : suspendu par un bras au-dessus des lames en rotation, le voleur cherche l’anneau suivant avec précipitation ! Mais Vohl n’arrive pas à l’atteindre ! Ni même tout simplement à l’effleurer, malgré plusieurs tentatives qui l’épuisent à chaque fois un peu plus. Suspendu à la verticale des lames, les deux mains sur le même anneau et les épaules en feu, Vohl s’efforce avec difficulté de ne pas se laisser tomber. Il s’accroche à des souvenirs et des idées, à son futur, tandis que les lames broient l’air avec leur impatience coutumière. Sa peur s’éloigne, peu à peu. Il reste là, détaché de son corps et de la souffrance qu’endurent ses membres, comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre. Le vide se fait une nouvelle fois dans son esprit, tandis que la douleur cuisante a reculé dans une part de son âme qu’il ne regarde plus. Les épaules en feu, les deux mains se pressant sur le même anneau, la souffrance ne l’a pas déserté : au contraire, elle irrigue à tel point chaque partie de son corps tendu que son cerveau ne parvient plus à transmettre un degré de douleur aussi intense qu’au début. Comme si, en quelque sorte, la douleur de l’instant était devenue une nouvelle norme.

Il ne peut pas reculer. Il n’en a pas la force. Il n’a plus que trois solutions : sauter en avant, en espérant ne pas atterrir dans le champ d’action des lames ; ou agripper l’un des murs s’il y trouve une prise adéquate. Cet anneau ne serait donc pas pivotant du fait d’un système d’accroche défectueux, mais volontairement ! Encore cette volonté incompréhensible au premier abord… Une volonté qu’il ne pourra comprendre que s’il la vit lui-même, ou s’il parvient à garder son esprit suffisamment ouvert pour pouvoir saisir les intentions de ses adversaires et alliés. D’un geste lent, comme l’aurait fait un primate, le voleur commence à se balancer grâce à un mouvement de va-et-vient de ses jambes, sollicitant bien plus qu’il ne devrait ses abdominaux. Sa main s’écorche une première fois sur la paroi taillée. Une deuxième fois, puis une troisième avant qu’il ne réussisse à agripper une prise digne de ce nom. Puis deux autres fois, avant de n’obtenir une prise solide. Au moins n’a-t-il pas eu besoin d’ausculter de la même façon la paroi opposée. Il relâche la main qui le relie encore au plafond. La gravité lui écrase les poumons en le rabattant sur la roche dure. De son autre main et de ses pieds, l’assassin cherche avec frénésie une seconde prise afin de soulager les phalanges de sa main gauche, qu’il trouve sans trop de difficultés. Progressant à tâtons sur ce mur d’escalade, il s’éloigne du plafond, se rapprochant du souffle des lames. Le voleur respire avec peine l’air humide et chaud des égouts. Il ne sent plus aucune prise qui le fasse descendre, ni qui l’éloigne davantage du rouleau. Il cesse de craindre. Il a compris que son accompagnateur, à sa façon tordue, ne veut que lui faire comprendre des choses : il ne souhaite pas sa mort. Le sang bat les tempes de Vohl, sa concentration lui faisant sentir même l’onde qui se propage dans son corps abîmé, tentant de fournir de la force à ses muscles bien trop fatigués. Sa sensibilité semble se dérègler pendant qu’il perd le contrôle de sa concentration : la force sauvage qui le maintenait jusqu’ici en l’alimentant en énergie prend maintenant le dessus. Au loin, le voleur entend les échos de la voix du maître des ombres. Le voleur se jette le plus loin possible de ce qui risque réellement de causer son décès. Il atterrit dans un bruit assourdi sur une épaisse couche de tissu, à l’odeur moisie mais néanmoins sec.

(Un prodige dans un endroit pareil…)

C’est la dernière pensée que nourrira le jeune homme, avant que son esprit ne rejoigne les rives embrumées, sombres et trompeuses de l’inconscience.

Sous Terrain Connu

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Dernière édition par ValdOmbre le Sam 7 Nov 2015 09:35, édité 3 fois.

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 Sujet du message: Re: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Mer 21 Oct 2015 18:48 
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Lorsque Vohl reprend conscience, il a l’impression que la terre entière tangue. Les éléments lui reviennent au fur et à mesure. Son réveil, Sombre à son chevet dans une ruelle isolée d'Oranan, son invitation forcée à rejoindre le monde souterrain...et enfin, le combat contre les insectes géants, les pièges, l'infernal broyeur. Depuis quelques jours s'enchainent les contrariétés du destin. Une fois que la terre s’est stabilisée, une voix résonne dans sa tête comme si on l’y avait incrustée à grands coups de marteau. Ses hurlements sont si forts que Vohl ne comprend tout d’abord rien à ce qui est dit. Puis son ouïe se réhabitue à cette agression sonore : les paroles de l’homme gagnent en clarté et en sens. Son discours, en revanche, reste incompréhensible.

« Je sais, je sais. »
« … »
« C’est de ma faute, je vous dis. »
« … »
« Il faut qu’il apprenne. Certaines choses doivent se faire seul. Tu le sais aussi bien que moi, Aliep. »
« … »
« Ça, c’était sa décision. »
« Quand même ! »
« … »
« C’est vrai, je l’ai un peu sous-estimé. Nous verrons bien s’il tient jusqu’au bout. »
« … »
« Il se réveille ! »
« Tiens, quand on parle de cadavre, les morts se relèvent. »

Vohl tourne la tête vers l’origine du son.

« ..sombre… »
« Ouvre les yeux. En général, ça aide. Et puis pour toi, ce sera maître Sombre, au moins pendant un temps.»
« …hein ?... »
« Il serait temps d’émerger. »
« …pourquoi ? »
« Je te prends en apprentissage. »
« …apprentissage ?... »
« Moi donner ordre, toi obeïr. Tu comprends mieux ? »
« Je…non. »
« Si. »

La voix est catégorique. Nulle chance de la faire plier, ni même de la contredire dans le cas de Vohl. Ce dernier est encore au bord du sommeil comateux. Ses yeux se voilent une nouvelle fois, et le voleur se sent repartir vers les limbes.

( Ça devient une fâcheuse habitude…)

Une paire de gifles le font revenir à la réalité. Une réalité brutale et sans apprêts, aux relents écœurants et à la lumière éblouissante, et pourtant si faible qu'elle ne lui permet qu'à peine de distinguer les trois silhouettes penchées sur lui. Il a reconnu la voix de son tortionnaire, mais l'autre voix lui reste inconnue. Le troisième n'a pas prononcé un mot...un muet? Des souvenirs lui reviennent. Un des enfants qui accompagnent Sombre ?

« Et commence donc par cesser ce laisser aller. »

Les yeux du voleur papillonnent un peu avant de s’immobiliser sur le visage de l’homme penché sur lui.

« Allez, lève toi. Tu as assez dormi hier : ton entrainement va commencer. »
« Je n’ai aucune envie de recevoir quelque enseignement supplémentaire de votre part. Je passe mon tour. »
« Tu n’as pas le choix. C’est un cadeau. »
« Vous avoir pour maître, un cadeau ? Vous plaisantez ? De qui ? Vous ? Je ne crois pas que vous me soyez redevable de quoi que ce soit ! »
« De moi. S’il te plait, accepte-le. J’ai eu le temps de te regarder, de te voir agir : tu ne survivras pas longtemps, si tu n’apprends pas certaines choses. »

Vohl se redresse. La voix ne lui dit rien. C’est seulement lorsqu’il voit le visage d’Aliep qu’il le reconnait. L’image que Vohl avait gardée en tête était celle d’un enfant agonisant, une plaie hideuse barrant son visage de l’œil jusque la joue, la peau d’une pâleur maladive et les cheveux collés au crâne par la transpiration fiévreuse. Le visage qu’il a devant lui n’a plus rien à voir avec celui qu’il a quitté quelques jours plus tôt : même dans la maigre lumière qui tombe de la grille au-dessus d’eux, le teint doré de l’enfant est revenu, ses yeux marron ont troqué leur aspect vitreux contre l’étincelle de vie et de malice qui avait fait frissonner l’âme de Vohl lors de leur première rencontre. Le sourire que l’insolent môme arbore en voyant le visage surpris de Vohl ne laisse pas place au doute !

« Tu t’es remis ! »

L’enfant s’incline devant lui, et le regarde se relever.

« Grâce à toi. C’est pour ça que j’ai demandé… »

Un regard coulé vers l’homme.

«… à Sombre de t’aider. »

Vohl élude la dernière phrase.

« J’ai fait ce que j’ai pu, j’avais peur que ça ne suffise pas… Tu ne sais pas à quel point je suis heureux que tu sois devant moi aujourd’hui ! »
« Eh bien…tu ne sais pas à quel point je suis heureux d’être encore ici en ce moment non plus ! »
« Haha, c’est vrai ! Tes amis se portent bien ? »
« Tous sauf un, si tu vois ce que je veux dire ! »
« Erf…tu n’y es pas pour rien, apparemment ! »
« Et il dit ça après s’être introduit dans la prison pour libérer deux des plus menaçants prisonniers. »

(Que…comment ?!)

« QUOI ? Pourquoi t’as fait ça ?! Comment t'as fait ?!»
« Je me suis fait…rouler dans la farine, en quelque sorte. »
« Ce n’était pourtant un secret pour personne que la famille Goont est…particulière. »

(Il sait que l’un des prisonniers était le Goont…il observait, pendant tout ce temps ?!)

« J’ai osé espérer que ce ne soient que des rumeurs…et cela m’a fait croire ce que je voulais croire. »

Avec un amusement que seuls les enfants peuvent se permettre en parlant de tels évènements, le jeune Aliep se permet une petite pique.

« C’est vrai que la fille Goont était pas mal ! Mais t’aurais pu te contrôler, tout de même ! Il y a des choses plus importantes ! »
« Mais…mais pas du tout ! Je… »
« Que veux-tu, ses parties le démangeaient ! »
« Ça va aller, oui ? »
« L’amputation est envisageable ? »
« Attends voir ! »
« Recommandée, jeune homme, recommandée ! »
« Heiiiiiin ? »
« Le diagnostic est-il donc désespéré ? »
« Pas encore : un traitement peut le sauver ! »
« Optons pour cela alors : en quoi consiste cette cure ? »
« Rien de mauvais pour l’organisme : un entretien de routine puis de quoi vider la graisse ! »
« Purger le mal a fait ses preuves, mais ne serait-ce pas trop contraignant ? »
« Pour sûr, il faut veiller à ce que la vidange soit quotidienne ! »

Vohl reste interdit devant le dialogue du vieillard froid et indéchiffrable, et du jeune enfant rieur qui parvient à le dérider… Ses ânonnements ont si peu d’effet que le voleur pourrait aussi bien n’avoir rien dit ! L’homme bourru et taciturne semble s’ouvrir en présence de l’enfant comme un nénuphar sous le soleil.

« Ça vous dérangerait de me demander mon avis ? »
« Désolé, on te croyait trop malade pour pouvoir le donner ! »
« Et comme tu passes ton temps à dormir, on souhaitait pas te déranger ! »

Vohl explose de rire. La joie de ces deux larrons est si palpable qu’elle en est contagieuse. Le voleur boit une gorgée du précieux liquide contenu dans la gourde qu’il avait « hérité » de Mosthel, paix à son âme. Sa gorgée avalée, il regarde avec désolation le contenu de la gourde : il n’en reste plus qu’une dose. Sa mine ne reste pas longtemps déconfite toutefois, pendant que le voleur sent les muscles se détendre et sa fatigue s’envoler devant la bonne humeur ambiante !

« Ça va, j’ai compris ! Je vais faire ce fichu entrainement… mais pour des raisons que je garderai pour moi, je vous suivrai pendant une semaine. C’est tout ! »
« Deux semaines. C’est le minimum. »
« Nous verrons. »
« Je verrai. Même si je te suis reconnaissant d’avoir apporté les soins à Aliep, n’oublie pas ta place. »
« Vous ne changerez pas… »
« Je suis trop vieux pour ça. »

Eh bien… cela laissait présager du bon temps ! Son visage, en un instant, est redevenu distant.

« Maintenant que tu es debout, ne tardons pas, si tu veux sortir d’ici plus vite que prévu. »
« Je suis prêt ! »
« Nous verrons cela ensemble. Tout d’abord, nous allons nous concentrer sur ta forme physique. »

L’homme pointe du doigt les tunnels qui s’enfoncent sous la ville, du côté que Vohl n’a pas encore visité.

« Dans un des tunnels, un poteau n’attend plus que toi. Tu as une demi-heure pour le trouver, avant que je ne le change de place, et que tu doives tout inspecter une nouvelle fois. Une fois trouvé, place toi dessus, et répète ce mouvement. »

L’homme désigne un Aliep concentré et bien campé sur ses deux pieds écartés, pour garantir sa stabilité. Il enchaine une série de gestes de combat. Ces gestes sont simples, et ne poseront pas de problème. Vohl sourit bêtement.

« Ai-je le droit de solliciter un indice supplémentaire ? »
« Tu n’as aucun droit … »

La réponse de « Maître Sombre » s’accompagne d’un sourire cynique.

« …et tu viens de perdre une minute. »

Le sourire de Vohl se mue en une moue d’enfant gâté.

« Si on ne peut pas plaisanter… »

Mais il s’éloigne déjà rapidement, aidé par la chiche lumière ambiante sur une dizaine de mètres.

Apprend ou meurt

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Dernière édition par ValdOmbre le Lun 7 Déc 2015 16:27, édité 7 fois.

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 Sujet du message: Re: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Mer 21 Oct 2015 19:01 
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Le tunnel continue sur une centaine de mètres avant de se diviser en trois branches. La lumière qui s’introduit dans les égouts grâce aux grilles parsème le chemin d’une lueur diffuse, mais qui croît chaque minute : le jour se lève progressivement à l'extérieur. Les bouts de ferraille font danser sur les murs des reflets, et Vohl commence à s’habituer à l’odeur. Rien ne l’empêche de courir. Il s’engage sans attendre dans une des voies qui s’offre à lui. Le temps défile et s’il ne veut pas avoir à courir des heures durant, l’idéal serait de trouver le fameux poteau avant la première demi-heure. Il accélère l’allure. Les décombres qui jonchent le sol le ralentissent considérablement, rendant sa course irrégulière. Vohl est obligé de sauter, de se plaquer aux murs pour franchir d’imposants monticules de déchets. Il est rapidement essoufflé, et un point de côté fait son apparition. Il est vrai que depuis qu’il a changé de vie, il n’a pas eu à courir ni à se soumettre à de quelconques entrainements quotidiens. Ses muscles se sont néanmoins déjà réveillés, leur force n’est pas à remettre en cause : c’est leur endurance sur laquelle il est permis de s’interroger. Vohl ralentit pour pouvoir tenir le rythme pendant une plus longue période. La demi-heure doit toucher à sa fin et le voleur n’a pas vu l’ombre d’une poutre : autant qu’il se prépare à une nouvelle demi-heure de recherche – tout en se demandant pendant combien de temps son corps sera capable de se prêter au petit jeu de « Sombre ». Son souffle peine déjà à retrouver un rythme en accord avec la pauvreté de l’air des égouts et la demande musculaire de Vohl.
Aussi, le voleur n’en croit pas ses yeux lorsqu’une poutre métallique large d’une dizaine de pouces lui barre le passage. La poutre semble solide et dans un assez bon état.

(Juste à temps !)

Le voleur se place sur la poutrelle, bien assez large pour lui, et se laisse quelques secondes de récupération.

« Je ne voudrais pas te décevoir, mais tu ne crois quand même pas que c’est sur cette énorme chose que tu vas t’entrainer ? »

Vohl se retourne en sursautant, et manque de tomber de stupeur. Aliep le regarde en rigolant, pas essoufflé pour un yu.

« Je serais toi, je recommencerais à courir ! Sinon, Sombre diminuera le temps que tu as pour la retrouver ! »

Vohl reprend une goulée d’air saturé du gaz émis par les ordures organiques en décomposition, avant de s’exprimer :

« Tu m’as suivi jusqu’ici ? »

Une petite phrase, mais qui l’oblige à reprendre une nouvelle bouffée de l’atmosphère viciée.

« Bah, oui ! Enfin non, j’ai dû te rattraper ! Tu progresses vite, mais je suis plus rapide que toi, petit nouveau ! »

Autant dire que la fierté de Vohl en prend un coup dans l’aile.

« Mais…pourquoi ? »
« Sombre veut que je te surveille et que je t’empêche de te blesser ! »

Vohl en est béat de surprise ! Ce n’est pas vraiment comme ça qu’il voyait les choses…et il peine à se dire que le petit garçon qu’il a sauvé est bien plus entrainé que lui ! D’un ton grinçant qui contient à la fois son incrédulité et, il faut bien l’avouer, un peu de jalousie et d’envie, Vohl répond à l’enfant tout émoustillé par le fait d’en remontrer à un homme qui qui fait un petit mètre de plus que lui.

« Me voilà rassuré ! Eh bien, ne perdons pas de temps ! »

Le voleur s’élance de nouveau. Son allure est moins rapide qu’au début, mais il est certain de pouvoir la maintenir. De plus, son point de côté a disparu pendant le bref interlude que lui a offert l’enfant : Vohl se sent prêt à reprendre sa course pendant un long moment !

A cette vitesse, les obstacles lui apparaissent avec suffisamment d’avance pour qu’il puisse les anticiper, et les franchir pour la plupart sans ralentir. Cela fait maintenant une heure que le jeune homme suit le rythme qu’il s’est fixé. Vohl s’est résolu à devoir courir pendant un bon moment, avant de trouver par hasard le poteau salvateur. Néanmoins, comprenant que le but de la manœuvre est surtout de retrouver une endurance convenable, Vohl a cessé de gaspiller de l’énergie à inspecter les détritus qu’il dépasse. Si le poteau est devant lui, très bien, sinon, le prochain sera le bon ! Mais ses pensées semblent ne pas avoir de secrets pour le vieil homme, ni pour Aliep. Ces deux-là sont des champions des études comportementales !

« L’objectif, c’est aussi que tu puisse mobiliser tes dons sans y penser. D’après ce que m’a dit Sombre, tu as déjà plus ou moins réussi à y faire appel sans particulièrement te concentrer. Il faut maintenant que tu le fasses sans y penser, tout en fournissant un effort constant. »
« Comment… »
« …tu as été blessé, l’autre fois ? »


Vohl souhaite véritablement entendre la version de son jeune ami, mais c’est aussi une façon de ne pas avoir à se concentrer sur des paroles spasmodiques. Pendant qu’Aliep donne à Vohl une réponse en parlant avec volubilité et emphase, ce dernier s’habitue au fond sonore et commence à réagir instinctivement à chaque obstacle, maniant son corps avec de plus en plus d’aisance. Loin de rivaliser avec les acrobaties dont le gratifie le garçon – non sans quelques piques bien senties sur le corps apparemment plein de rhumatismes du jeune homme –, l’utilisation de la souplesse de son corps plutôt que sa force se fait toutefois sans difficulté notable. Le jeune voleur a l’impression de se couler dans un costume taillé sur mesure. Chaque obstacle doit se traduire par une ondulation, chaque pas par en avant doit donner une impulsion pour le suivant. Vohl retrouve avec plaisir les fondements des leçons de combat de lorsqu’il était enfant, tandis que son oncle lui parlait d’un ton enflammé du rythme coulant qui doit régir un affrontement. Celui qui triomphe est le premier à donner un rythme que l’autre n’est pas prêt à suivre. Ici, l’environnement règne en maître, mais c’est Vohl qui donne le rythme.

(Je joue contre moi-même. Si mon corps ne peut pas suivre mes jambes, je perds. Si mes jambes ne vont pas assez vite, je perds également.)

La synchronisation de ses mouvements prend un certain temps, et Aliep a terminé son récit bien avant que le voleur ne réussisse à adopter définitivement un style qui lui corresponde. Cependant, une fois son motif de course fixé, son cerveau cesse de se concentrer pour le maintenir : il vagabonde d’un sujet à un autre. Puis, comme manquant de matière à réflexion, il cesse tout simplement de réfléchir, et ne réagit plus qu’aux stimuli visuels que sont les détritus et obstacles. Vohl ressent comme un déclic : ne se concentrant plus sur quoique ce soit en particulier, les sens du voleur suivent le même chemin. Tel une plume dans une rivière, le voleur contourne les obstacles comme si un courant lui dictait le chemin à suivre.

Cela fait maintenant quelques heures que Vohl a commencé à courir. Les pièges qui emplissent les couloirs, constitués cette fois uniquement de lames uniques, ne posent que peu de problèmes à Vohl, qui file dans le conduit avant que la lame mortelle ne s’abatte sur lui. Le voleur a le temps d’analyser le sol, les murs et les obstacles sans particulièrement leur prêter attention : il reconnait comme instinctivement tous les objets qui sont survolés par ses yeux. Mais Vohl a l’impression que ce développement inhabituel de ses sens n’est véritablement de son fait : il serait incapable, sa vie devait-elle entrer en jeu, de porter une telle attention à des choses qui sont dans son champ de vision si peu de temps. Il sent remuer en lui la présence de la bête, qui considère le monde entier comme une menace permanente, et tente d’en protéger Vohl autant qu’il le lui permet, jusqu’à prendre complètement le contrôle du jeune homme. C’est un accord tacite : tant que Vohl est assez fort pour se protéger jusqu’un certain point, la bête qui lui sert d’instinct le laisse glaner des bribes de sa puissance. S’il en puise trop, elle prendra le contrôle. Cela occupe les pensées de Vohl un moment, avant que le voleur, grisé par les sensations, ne se laisse bercer par le monde qu’il arpente à une vitesse somme toute plutôt raisonnable.

Certains des pernicieux effets de la fatigue qui avaient commencé à apparaître sont comme soulagés lorsqu’il cède à l’instinct empreint de sauvagerie : ses muscles qui se tendaient cessent sans raison apparente de lui peser. Malgré tout, le sang qui bat ses tempes échauffe son corps au-delà de ce que peut rafraichir les nombreux filets de sueur qui parcourent sa peau. Ce n’est toutefois qu’un détail, et Vohl transpire abondamment depuis son entrée dans le monde souterrain d’Oranan ; et après ses diverses visites involontaires dans les flaques nauséabondes des souterrains, sa tenue n’est de toute façon plus à quelques litres près. Le jeune homme fait fi de ces inconvenances : le seul public que risque de choquer éventuellement son manque d’hygiène, ce sont les rats et diverses bestioles autrement plus répugnantes. Autant dire que le désagrément tient plus dans le fait qu’un kimono n’est pas le vêtement le plus adapté pour un entrainement de remise en forme dans les égouts, que la tenue soit humide et pue le chien mort à deux cent mètres.

« Dégaine. »

Vohl ne réfléchit pas : la voix enfantine est digne de confiance. Dans sa course, il équipe ses griffes en même temps qu’il sort son katar de son étui. Ses sens ne lui signalent pourtant rien de particulier. Un regard au gamin lui signifie pourtant le contraire : la tête de ce dernier arbore ostensiblement un grand sourire plein de joie dont Vohl s’inquiète désormais quelque peu de la cause. Il ne voit pas trop quoi que ce soit qui puisse être plaisant dans un tel lieu, surtout si cela nécessite de faire usage de ses armes, à moins qu’il ne soit en train de sauter à pieds joints dans une des farces de l’enfant. Le chemin dans lequel ils se sont engagés se termine en cul-de-sac. Mais à ses pieds, une tâche d’un noir absolu trahit la présence d’un trou dans le sol du souterrain.

« On va se tailler une belle tranche de viande ! Prépare toi, il doit dormir !»

L’assassin s’interroge sur la nature de la bestiole censée devenir à titre très provisoire leur fournisseur de viande avant de se rendre compte de la taille du puit. Au final, Vohl est vraiment de moins en moins sûr de vouloir connaître la créature qui a creusé une telle galerie : on pourrait faire rentrer deux hommes dans un tel diamètre ! Un grondement sourd retentit dans la cavité. Le sourire d’une innocente feinte disparait sur le visage d’Aliep, laissant place à une expression inquiète. Apparemment, c’est trop tard.

« Merde ! Il est réveillé ! Marche arrière, vite ! »

Le grondement s’approche à une vitesse impressionnante : quoi que ce puisse être, ce qui approche semble ne pas disposer de temps pour les présentations. Vohl se retourne, et commence à courir dans le tunnel.

« Bouge ton cul, bordel ! Si on se fait rattraper, on va se faire bouffer les noix ! »

La surprise provoquée chez Vohl par le conseil fleuri de son jeune ami lui aurait fait écarquiller les yeux s’il n’avait pas été empli d’une certaine panique. Le voleur voit Aliep le dépasser sans problème, se précipitant en avant comme si les obstacles n’étaient que de modestes mottes de terre. Vohl augmente l’amplitude de ses foulées tandis qu'il rebrousse chemin, tous les sens aux aguets. Le grondement a cessé, remplacé par une sorte de crissement désagréable à l’oreille. Quelle qu’elle fut, la créature a abandonné la perspective d’un goûter. Vohl revient à son rythme de croisière, qu’il sait pouvoir tenir plus longtemps, sous l’œil effaré d’Aliep.

« Qu’est-ce que tu fous ?! Il se rapproche ! »

Le voleur hésite à se retourner pour vérifier que son ami juvénile ne soit pas en train de le rouler dans la farine. Mais la stupéfaction mêlée d’une inquiétude proche de la panique de son compère est clairement inscrite sur son visage. Dans l’égout retentissent les bruits d’autres animaux. Reconnaissant le danger qui s’approche d’eux, les locataires des lieux fichent le camp dans un bruissement infernal de chitine, de pattes affolées martelant le sol, des clapotis émis par l’eau croupie soudainement perturbée, de cris suraigus qui se répandent à travers les conduits. Le voleur a seulement le temps de crier sa question entre deux enjambées.

« C’est qui, il ? »
« Un ver de roche ! Il est là depuis longtemps ! »

Vohl ignore ce dont il peut bien s’agir. Mais si le nom ne lui évoque qu’un petit ver de farine, qui tortille dans tous les sens sa peau flasque, blanchâtre et molle, Aliep ne semble pas penser à la même chose. La taille du ver pose problème, apparemment. Le jeune homme se retourne rapidement. La peur lui donne des ailes : sous la grille qu’il a dépassée il y a une dizaine de mètres, un trou béant garni de crocs apparait un bref instant, arrachant des morceaux de roc et engloutissant les imposants tas d’immondices sans même ralentir. Le voleur se décide enfin à courir de toutes ses forces, quitte à s’en arracher les tendons. La mort qui est à ses trousses ne lui plait pas davantage que celle qu’il a failli rencontrer dans le monde du dessus. Le fuyard se concentre autant que possible sur le chemin afin d’éviter les obstacles plutôt que sur le boucan qui le poursuit. Il lui reste un problème : maintenant qu’Aliep le devance, les pièges parfaitement fonctionnels ont recommencé leur mouvement hypnotique de balancier.

Vohl se jette en avant tandis que la lame remonte se nicher dans l’anfractuosité rocheuse prévue à cet effet. Plein d’espoir, il tourne brièvement la tête tout en continuant de courir pour sa vie. Son espoir disparaît aussi vite qu’il est apparu. Le ver a percuté la lame pendant que celle-ci descendait. Ce qui aurait dû le stopper net ne l’a qu’à peine ralenti. Déchirant l’acier comme si le pendule eut été de papier, la gueule grande ouverte a englouti la tige et la lame dans un tour de mâchoire ! Le jeune homme ne se laisse pas le temps pour contempler la bête : son instinct s’agite follement en lui, comme pour l’inciter à courir avec plus de célérité. La course continue sans laisser de répit à Vohl, qui manque de peu de s’étaler dans la boue malodorante. L’approche d’autres pièges, croisés à l’aller, sonnent aux oreilles de Vohl comme une nouvelle porte de sortie. Les nombreux pièges successifs, cette fois, lui permettront de distancer l’appétit vorace de l’annélide géant. Vohl cesse de se préoccuper de ses arrières pour assurer ses avants. Si les lames le découpent, il lui importe peu qu’elles stoppent le ver !

Seuls ses réflexes et l’analyse déjà réalisée du mouvement des lames sur cette section du trajet lui permettent de s’en sortir, ne récoltant au passage que quelques bleus en devenirs en heurtant dans sa hâte quelques meubles en ruine dont il sera toujours temps de s’interroger de la provenance une fois l’issue de la poursuite déterminée. Accélérant et ralentissant au besoin, sans jamais s’arrêter, le voleur essoufflé voit une intersection se dessiner. Il ne prend pas le temps de se soucier de la présence de pièges et du fait qu’il ne connaisse pas cette portion des égouts. Le virage, assez sec, l’envoie rouler sur la pierre avant qu’il ne heurte avec violence le mur opposé. Il est sonné, l’épaule douloureuse, mais il peut s’estimer heureux d’avoir échappé à l’inconscience qui lui aurait couté bien plus que des contusions.

Maintenant immobile, Vohl voit le ver de roche se rapprocher à la vitesse d’un troupeau de bœufs au galop, broyant tout ce qui se trouve sur son chemin dans un impossible mouvement des mâchoires : ce sont trois rangées de dents acérées et grandes comme le bras semblent tourner sur elles-mêmes dans des sens contraires, prodige musculaire qui effraie le jeune assassin au moins autant qu’il le fascine. Comme pour ajouter à l’horreur de la scène, Vohl voit la gueule de l’animal avec un degré de détail qu’il dont il aurait aisément pu se passer : le bord de la bouche de l’animal semble fait d’une roche d’un rouge brique, irrégulière, craquelée en de nombreuses fentes qui laissent voir une chair oscillant entre le rose et le jaunâtre. Les dents, à trois pointes irrégulières, sont parfaitement lisses et blanches, comme de l’ivoire poli à force de frotter sur les parois de pierre pour y creuser son chemin. L’effroi gagne cependant après une très courte lutte : Vohl résiste à l’envie de se relever péniblement, préférant se jeter de l’autre côté du boyau juste avant que la monstrueuse créature ne suive le même chemin que lui : à quelques coudées de son visage, Vohl voit la peau du ver défiler devant lui à une vitesse hallucinante, les contractions des bourrelets de chair cadavérique s’effectuant à la limite du visible.

L’énorme ver ralentit, comme ayant perdu quelque chose qui attirait son attention. C’est le moment que choisit Vohl pour frapper sur le flanc découvert de l’animal, de toute sa force, déchirant les tissus et la fine membrane retenant les organes. Sa peur, sa frustration et son épuisement sont tout entiers contenus dans ce coup, et la griffe dessine trois sillons verticaux, qui ne tardent pas à se remplir d’une sorte de pus transparent, tandis que le ver inverse le mouvement répugnant de contraction et de relâche afin de revenir sur ses pas –si l’on peut appliquer cette formule pour un animal qui rampe – dans l’intention évidente de déchiqueter l’être qui a eu l’innommable stupidité de l’attaquer plutôt que de se laisser engloutir.

(Je suis un imbécile ! Quel abruti !!)

Vohl change d’instinct la position de sa garde, et maintient sa lame horizontalement dans le corps flasque du ver, tandis que celui-ci recule bien plus vite que ne court Vohl. Le rampant s’éventre toujours plus en voulant échapper à la lame qui fouaille dans ses intestins. Le hurlement du ver se traduit par un son profond d’une intensité colossale : le voleur a l’impression que le conduit tout entier s’apprête à s’écrouler sur lui. Impression renforcée par une brusque pression. Le ver a bloqué la griffe de Vohl dans les écailles rocheuses qui entourent sa bouche. La douleur de la griffe plantée en lui le rend fou : le ver plonge dans le sol dans un fracas de tonnerre. Vohl voit défiler à quelques pouces de son visage la roche des profondeurs d’Oranan.

Entrainé dans les abysses, le jeune homme tente de libérer sa griffe de la fissure dans laquelle elle s’est coincée, avant de se rendre compte de la stupidité de la chose : s’il se libère maintenant, il mourra écrasé contre la paroi de roc, comme une mouche aplatie sur une table de géant. Fort heureusement, son entreprise n’est pas couronnée de succès. S’il veut retirer la griffe, il est obligé de découper la chair qui maintien une cohésion entre les roches buccales de l’annélide. Mais le problème reste le même ! La solution n’est pas compliquée à trouver. Vohl n’hésite pas. Il n’en a pas le temps. La pression qu’exerce l’atmosphère sur ses tempes et ses tympans est déjà plus importante qu’il y a quelques secondes. Il faut stopper l’avancée du ver. Vohl prie pour que sa griffe ne se décroche pas pendant qu’il enfonce brutalement son katar dans la chair molle, ouvrant une nouvelle balafre, formant une croix plus qu’approximative avec les précédentes blessures qu’il a infligées au monstre. Vohl recommence la manœuvre le plus rapidement possible. Il a de la chance que le ver ne se soit pas retourné jusqu’ici : l’homme aurait été écrasé sous la masse ! A chaque coup, la créature pousse un cri de souffrance, tandis qu’il se fait écorcher vif.

Vohl est maintenant recouvert d’une substance gluante et répugnante de par sa texture, mais tout à fait inodore, chose inattendue compte tenu des lieux visités par le prédateur et la proie récalcitrante. Mais le jeune assassin a maintenant accès à une partie encore plus tendre du ver : ses organes. Il ne prend pas la peine de se questionner sur les équivalences entre le corps de ce monstre et le corps humain : Vohl prend une énorme goulée d’air avant de s’introduire dans le corps de la bête, torse nu pour ne pas être retenu par la griffe qui est fixée à son kimono – chose à laquelle il devra remédier le plus tôt possible –. Le voleur remonte le long du corps de l’animal, qui tente d’expulser l’intrus par des contractions violentes et spasmodiques des muscles puissants qui entourent son corps mou. Le corps est grand, et cela même de l’intérieur. Mais Vohl sait qu’il est au bon endroit lorsqu’il distingue, au toucher, les muscles noueux qui transforment sa mâchoire déjà redoutable en un instrument de destruction sans pareil. Vohl commence à scier les tendons de ces muscles de l’intérieur : ceux-ci sont toutefois attachés tout le long de la mâchoire circulaire, et d’une résistance dont il lui faudrait des jours pour venir à bout. Tout couper est hors de portée de Vohl. Il ne dispose que d’un seul moyen pour arrêter la bête : toucher les nerfs, le cœur ou le cerveau s’il le peut, afin d’immobiliser définitivement son moyen de transport involontaire. Mais le dire n’est pas le faire : le ver s’est enfoncé dans le sol, s’éloignant de la lumière diffuse qui était suffisante dans les égouts. De plus, la peau de la bête a beau être blanche, elle n’en est pas pour autant transparente. L’assassin est dans le noir complet, dans le corps même de la bête, englué dans une de ses sécrétions Ne voyant rien, ignorant tout de sa position au niveau du corps qu’il parasite, Vohl taillade comme il peut l’intérieur du corps annelé. Ce dernier semble n’être constitué que de gras, ce qui rend les attaques du voleur inefficaces : chaque bout ôté est remplacé par un flot de pus et une avalanche graisseuse.

De temps à autres, la compression d’un muscle circulaire l’écrase contre une paroi dure, quoi que douce. Son oxygène commence à manquer. Vohl passe la tête par la brèche dans la peau pour puiser un peu d’air. Il manque d’avaler le fluide duquel il est couvert de la tête aux pieds, avant de retourner dans le corps du ver. Il n’avance pas…la peur l’envahit. Mourra-t-il ici, sans même une sépulture ? Que deviendront les siens ? L’honneur des Del’Yant sera souillé jusque dans la mort ? Le lâche qui a tué son père restera-t-il en vie pour continuer d’achever sa famille ??! La fureur et le dégout remplacent la peur. La fureur contre cet être qui menace son existence, la fureur contre l’homme qui a tué son père ! Vohl n’est plus dans les égouts, ou on ne sait où encore ! Il est face au meurtrier de son père, paupières closes, la respiration bloquée, et tous ses muscles réclament la vengeance qui lui est due ! Les émotions émanent de Vohl en vagues régulières, ondes de colère, de haine, de volonté, d’anticipation et de l’exaltation provoquée par cette explosion d’émotions qui le transfigurent. Saisissant son katar à deux mains, l’assassin découpe son adversaire virtuel avec toute la fureur qui est la sienne ! Le torse, les bras, les jambes, tous les membres de l’Ennemi sont sanguinolents ! Vohl met toute sa rage dans un dernier coup, une fente vers le cœur de l’homme haï ! Le corps du vers se fend.

Si quelqu’un avait pu voir la scène, il aurait eu l’impression que le ver explosait de l’intérieur, comme ayant mangé une bouchée de trop. La dernière fente de Vohl, sans que l’on sache s’il s’agit de chance ou d’instinct, transperce le centre nerveux du monstre. Mais le voleur ignore tout cela. La seule chose qu’il sent, c’est que le ver de roche commence à convulser, ses muscles perdants leur régularité dans un chaos de compressions, qui écrasent l’homme contre l’estomac du ver et expulsent l’air de ses poumons. Les bulles d’air s’échappent dans un cri silencieux de Vohl : la suffocation qui se profile le terrifie ! Le jeune homme se démène, se débat pour arriver à sortir avant que ses dernières réserves ne soient épuisées ! De justesse, il arrive à sortir sa tête et une main de l’immonde créature. Il s’essuie la bouche en catastrophe avant de prendre la bouffée d’air qui le ramènera des berges de la mort. Il reste ainsi de longues minutes, offrant le spectacle écœurant d’un homme naissant, sortant des entrailles d’un ver qui semble déjà putréfié, dans les sécrétions de ce dernier. Une fois que sa respiration est devenue normale seulement le voleur s’autorise à extraire le reste de son corps de l’odieuse créature. Il doit faire plusieurs pauses avant de se tenir sur l’énorme cadavre dont le corps d’une plasticité répugnante tapisse le fond du puit. Déjà exténué, lever les yeux vers le ciel fictif l’emplit de désespoir. Le point lumineux a rétréci jusqu’à n’être l’unique étoile dans un ciel plus sombre qu’une orbite vide. Vohl s’appuie sur un mur.

C’est donc ici qu’il sombrera dans l’oubli complet… Des larmes d’impuissance coulent de ses yeux pendant que la roche broyée irrégulièrement s’enfonce dans son corps dévêtu, laissant perler des larmes de sang sur sa peau satinée. Le voleur s’écorche sur la paroi en se laissant tomber à genoux sur le cadavre de la créature, les bras en croix comme pour protéger sa poitrine, et le cœur qu’elle abrite. Remplié sur lui-même, le jeune homme s’abandonne au désespoir. Il lui faut une heure pour se relever de sa contemplation silencieuse du néant qui a pris possession de son cœur. Transi de froid, il récupère son kimono et sa griffe sur le cadavre du ver avant de s’en vêtir. Le vêtement est imbibé de la substance visqueuse du monstre. Vohl reste une nouvelle heure debout, sans autre but que celui de ne pas tomber, de rassembler les morceaux de son espoir que le sort s’acharne à mettre en pièces. Flottant dans l’immensité floutée par les larmes qui noient encore ses yeux, il s’éblouit à l’infime lueur que reflète son iris. Une liturgie à Rana lui revient des tréfonds de son esprit paralysé, musique de fond qui s’amplifie petit à petit comme un orchestre allant crescendo. Les larmes reviennent en même temps que la mélodie aérienne s’impose à son esprit.

« Air, terre et feu,
Rana, Yuimen et Meno en tous lieux.
Si chaque élément connait son dieu,
Les flots à Moura échoient,
Et la mort de Phaïtos un choix
Que chaque guerrier fera.
Si ici-bas chacun d’eux une chose régit,
Leurs créatures souvent allient
Les éléments pour une vie.
Le serpent ne s’y trompa guère
Lorsqu’il choisit la terre et l’eau comme aire,
Prit de Meno le feu brulant en caractère,
Et pour exalter son venin puissant,
Phaitos en supplément.
Fut puni de Rana sur ses mouvements.
Le requin à Mourra seule confia son salut,
De ses crimes a répondu
L’éclair à coup sur le tue,
La terre lui est confisquée,
De l’air libre il fut exilé,
Par Rana les cieux dût oublier.
Le phénix choisit de vénérer Rana,
Par chaque dieu fut reconnu son choix
Même l’invariable Phaïtos s’inclina.
L’homme, lui, réserva sa décision :
Mais au fond chacun sans déraison,
Sait que vers Rana doit aller sa passion. »


Une comptine d’enfance qu’il s’amusait à scander par tout temps, lorsque petit il gambadait dans le jardin d’un vert éclatant de son pavillon. Une des seules personnes qui ne l’ait jamais trompé.

La chanson qu’il chantait à sa sœur lorsqu’elle pleurait l’absence de leur père, tous deux recroquevillés dans un coin de leur chambre, une bougie en main pour garder les ombres à distance. Chantant d’abord seul, elle l’avait ensuite rejoint timidement avant d’adopter finalement la même allégeance que son frère, et de déclamer avec entrain ce poème à la gloire de Rana. Il se souvient encore d’elle, récitant l’œuvre avec un air altier et sentencieux. Elle l’avait tellement rendu fier et amusé, à ce moment, qu’il l’avait prise dans ses bras pour la serrer dans ses bras. Sa sœur, son unique raison d’apporter la sécurité en ce monde. Vohl se perd dans les images qui fleurissent en son esprit, la félicité l’étreint au milieu de ce monde de noirceur. Il chante.

Ses souvenirs l’envahissent, le transportent tandis qu’il oscille entre le présent et le passé, le chaos et l’ordre, le néant et son âme. Il s’accroche à ces souvenirs heureux de sa sœur, de sa douce mère et de son père pour ramener à lui un esprit sain.
Il faut encore attendre une bonne demi-heure avant qu’il recouvre ses esprits. Sa situation n’est pas plus reluisante que précédemment, et son moral n’est guère plus haut, mais il peut maintenant envisager d’essayer de sortir de ce puit abyssal. Il se redresse le long du mur sur lequel il était adossé. A tâtons, il tente de trouver des prises auxquelles il pourrait se tenir. Ce n’est pas ce qui manque ! Les parois broyées par le ver présentent des saillies et des creux bien plus qu’il n’en faut. Cependant, le même fluide poisseux qui recouvre Vohl est abondant sur la paroi circulaire de son cachot : les prises sont solides et profondément creusées, mais glissantes. Vohl saisit la première d’une longue série.

Il grimpe lentement, et ses muscles tremblent à chaque traction. L’une après l’autre, Vohl nettoie de sa main la prise qu’il a trouvée, technique d’une efficacité douteuse car la substance collante vient épaissir sa main plutôt que la roche, lui glaçant les doigts. La température du puit est bien inférieure à la chaleur moite qui règne plus haut. Chaque prise est un nouveau succès pour le jeune homme, qui progresse les yeux fermés pour faciliter sa concentration…et éviter de lever les yeux. Sans avoir essayé, le voleur sait qu’il sera déçu s’il tente d’estimer la distance qui le sépare de la surface. A plusieurs reprises, l’apprenti assassin dérape, manquant de chuter. Il ne doit qu’à la providence de retrouver des appuis sur le roc englué. Le voleur continue son ascension, ponctuée seulement de quelques brefs répits. La distance qu’il a parcourue ne lui importe pas : il ne s’en souciera que lorsqu’il aura terminé son escalade. En lui résonne toujours la mélodie des jours anciens, l’air qui l’appelle à se hisser jusqu’en haut. Une heure après, la mélodie l’encourage encore pour qu’il vienne à bout de ces acrobaties sans filet. Elle ne lui fait pas défaut, lorsque sa main frigorifiée, pleine de la sécrétion du ver, se pose fermement sur un trou de la taille aussi petit que sa paume. Il la déclame encore et encore, en une boucle infinie, pendant qu’il se hisse sur la paroi, usant indifféremment des creux, des bosses, des saillies et des saillants laissés dans le sillage du monstre fouisseur. Ses mains écorchées saignent de nouveau, laissant le sang couler sur les rochers. La parcelle de son âme qui contient ses émotions est toute entière les yeux fixés sur les images qui reviennent à la surface avec cet air riche et joyeux.

Il continue de résonner lorsque la prise de Vohl cède, et que l’ynorien chute du haut de ce qu’il a parcouru. Vohl est précipité au bas du puit dans un silence de mort, seulement agrémenté par les claquements du kimono. Seules ses oreilles perçoivent la musique qui égrène ses notes sans un son. Le voleur voit la lumière s’amenuiser en quelques instants. Le sourire rêveur de ses lèvres ne s’éteint pas tandis qu’il tombe d’une hauteur vertigineuse. Il attend l’impact d’une paroi qui l’enverra, désarticulé, rejoindre le monde dans lequel chacun finit sa vie, un jour ou l’autre. Mais Rana lui refuse cette faveur : le voleur tombe à pic dans le puit parfaitement vertical. Le voleur se sent flotter dans l’univers de sa déesse. Qu’il est grisant de se sentir ainsi, tel l’oiseau sans entraves ! Le voleur écarte les jambes et les bras, comme pour embrasser ce monde que la Sage lui offre. Pendant quelques instants encore, profiter de cette sensation…avant la fin.

L’atterrissage est d’une violence extraordinaire, lui claquant le dos comme s’il heurtait des pavés, et cependant elle lui est si douce ! Ses os lui semblent exploser pendant une fraction de seconde, et il est certain que toutes ses articulations se déboitent. Le voleur sent pour la première fois l’entièreté de son corps au travers de cette déconstruction. Une expérience unique qu’il est convaincu avoir été le seul à vivre. A l’esprit de Vohl revient soudain ce qui gît au fond du puit : la masse gélatineuse et poilue. L’homme volant s’enfonce dans le corps du ver, avant que ce dernier en un ultime affront ne l’éjecte de nouveau dans les airs, à quelques mètres de hauteur. C’est à ce moment que le contact glacial de la roche l’arrache à sa béatitude. Un pic rocheux le transperce au niveau du ventre, faisant fi de son armure, avant que le jeune homme ne repousse la paroi d’un mouvement réflexe, s’écartant violement de la paroi dans un cri de surprise mêlée à la douleur intense, avant de retomber sur le cadavre recroquevillé en position fœtale. Ses mains sont crispées sur son abdomen contracté et ses dents comme soudées par un ciment à toute épreuve, à travers lequel filtre un feulement de douleur.

Cette fois, le jeune homme s’efforce de ne pas laisser sa conscience lui échapper. Il se redresse sans attendre, s’accroche à l’une des prises à sa hauteur pour ne pas retomber sur le matelas mou et confortable des soies anales du monstre. Il a conscience que son corps, tant qu’il est encore échauffé par l’effort, lui fait moins ressentir la souffrance que s’il attend qu’il soit froid. Après avoir inspecté sa blessure en palpant la zone touchée, le voleur est rassuré un minimum : seule la peau et la couche superficielle du muscle ont été perforées, quelques pouces au-dessus de la hanche. Les entrailles et organes ont été épargnés. L’ancien soldat a beau le savoir, cela ne rend pas la douleur plus agréable, et il recommence son ascension en grinçant des dents et laissant échapper des jappements plaintifs à chaque fois qu’il étire son corps de façon déraisonnable. Son escalade progresse néanmoins plus rapidement qu’auparavant, se fait-il la remarque au bout de quelques minutes : en s’interrogeant sur la raison de cette rapidité, le voleur se rend compte qu’il a cessé d’essuyer ou de vider chaque prise qu’il prévoit d’utiliser. La substance gluante du ver semble avoir séchée ou s’être évaporée : sans se questionner de façon plus poussée sur le phénomène, Vohl se réjouit de cette nouvelle. Une joie froide, qui vient avec ironie lutter contre les plaies et autres déchirures de son enveloppe charnelle. Vohl se hisse le long du puit sans fin.

Son parcours, cette fois, est presque sans faute : une nouvelle heure d’escalade lui permet de voir la lumière en distinguant les barreaux à travers lesquels elle passe, l’éblouissant avec violence. Mais son corps épuisé ne parvient plus à se détendre et reste crispé sur les dernières prises qu’il a atteintes. Les muscles tétanisés, Vohl voit l’issue de ses souffrances à quelques dizaines de mètres seulement ! Une grimace amère tord sa bouche pendant qu’une énième goutte de sueur glisse dans son œil, et le sel de sa transpiration met le feu une nouvelle fois à sa rétine.

« A l’aide ! »

La sortie est si proche !

« Aidez-moi ! »

Elle lui tend les bras !

« Par Rana ! Au secours ! »

Immobiles ! Pourquoi faut-il que ses membres soient immobiles !

« Pitié ! »

Bougez ! Bougez ! Faites les bouger !

« Sombre ! Aliep ! Ginta-chan ! Quelqu’un ! »

Cris de désespoirs !

Une chose pend, accrochée à la lumière. Une corde. A portée de main. Dans un effort surhumain, Vohl lâche une prise pour attirer la corde à lui. Presque sans savoir comment, le voici qui se balance, tel un pendu, sur la corde à noeuds. Ses forces suffisent à peine pour lui permettre de monter à la corde. Il est au niveau de la grille, les deux bras bloqués au niveau des épaules pour lui éviter une chute en ligne droite qui lui serait certainement, cette fois-ci, mortelle. Progressant ainsi, les bras de l’autre côté de la grille pour être sûr de ne pas tomber, Vohl atteint le bout de la grille. Avant de se rendre compte qu’il aurait dû rester sur la corde, à se balancer pour atteindre l’un des bords. Les larmes de l’amertume supplantent celles de la souffrance qui inondent ses yeux. Ses doigts écorchés ne seront pas capables d’assumer un trajet supplémentaire.
Une ombre passe rapidement dans son champ de vision, lui déverrouillant les coudes d’une pression sur les nerfs. Vohl tombe, avant que la main ferme ne le saisisse par le bras. Il voit la lumière s’éloigner lorsqu’il touche enfin le sol, tout doucement.

Retrouvailles

_________________
"Enchanté: Vohl Del'Yant, Humain d'Ynorie, Voleur...Pour me servir!"


Dernière édition par ValdOmbre le Lun 30 Nov 2015 07:41, édité 4 fois.

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 Sujet du message: Re: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Mer 21 Oct 2015 19:23 
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Vohl tourne faiblement la tête. Un Aliep bâillonné et ligoté est posé à côté de lui, le regardant avec compassion. Ils sont simplement séparés par une paire de bottes. Le regard de Vohl remonte lentement son regard le long de l’individu. Le visage de Sombre se dessine dans sa capuche habituelle. L’homme est en train de libérer l’enfant.

« Je suis désolé ! Je voulais de l’aide, alors je suis allé le chercher ! Je voulais te dire qu’on était là, qu’on allait t’aider ! Sombre était pas d’accord, j’ai protesté, alors… »
« Alors je l’ai bâillonné et ligoté, afin que tu te sauves seul, si tu en était capable. Et je ne suis pas venu t’aider, que tu apprennes à ne pas te reposer uniquement sur les aut… »
« VOUS OSEZ !!! »

La phrase de ‘Maître Sombre’ est coupée par un puissant uppercut dans la mâchoire. La fureur semble déborder de Vohl comme un torrent d’un verre d’eau.

« VOUS OSEZ ME DIRE…QUE JE SUIS…DEPENDANT DE VOUS ??!! »

Les hurlements de Vohl l’essoufflent. Il a l’impression qu’un autre ver dévore ses entrailles, sans qu’il ne puisse être certain de sa cause. Colère ? Douleur ? Qu’importe ! Elle le maintien debout, débordant d’une énergie inconnue. Dans les yeux de Sombre, on peut lire l’espoir, la fierté et la malice. Vohl, les sens perdus par la fatigue nerveuse et physique, n’y voit que la malice et la fourberie, le plaisir sadique de le voir poussé à bout. Sombre se frotte le menton endolori.

« De moi. Parfaitement. Que serais-tu devenu, si je n’avais pas posé cette corde ? »
« ÇA N’EST PAS VRAI ! J’AURAIS GRIMPE LES DERNIERS METRES. »

Vohl équipe l’arme qui se cache dans sa manche.

« Tu n’en avais pas la force. »
« JE L’AURAIS TROUVEE ! »

Vohl se rue sur son maître autoproclamé. Celui-ci sort ses mains de derrière son dos, armés de deux courtes lames. Le premier coup de Vohl s’abat sur Sombre de haut en bas, tout son poids pesant sur sa lame. Les lames croisées l’interceptent dans un éclat de son métallique. Les deux protagonistes tiennent leur position, Vohl tentant avec hargne de faire plier le genou à cet individu qui porte si peu de respect à la vie. Les deux adversaires se regardent par-dessus les lames croisées.

« Tu viens tout juste de trouver. Mais ce n’est pas la tienne. »
« C’EST LA MIENNE ! »

Vohl dégage sa griffe d’un mouvement oblique vers le sol, entrainant la garde de son ennemi avec son mouvement, et profite de son élan pour faire pivoter l’ensemble de son corps, et décrocher un coup de pied à son ennemi. Il sent son pied atteindre son but, mais son mouvement est stoppé net. Comme enragé, Vohl force son mouvement, et envoie rouler son adversaire au sol, qui s’était privé d’un appui pour bloquer du genou son coup de pied. Son adversaire roule sur lui-même avant de se redresser en position de garde, dans un mouvement fluide et gracieux. Vohl n’a que faire de la fluidité et de la grâce en ce moment. Seule compte la rage et le sang de l’être vicieux et sadique inondant le sol des égouts. Vohl s’élance vers l’homme, et se fend en direction de son visage. L’homme repousse sans difficulté son coup vers le haut. La rage de Vohl ne fait que s’accroître avec cette constatation ! Il fait pleuvoir sur son adversaire une averse de coups, chacun d’eux semble porter la rage de Vohl. Les assauts sont tous parés avec une exacte précision et un dosage exceptionnel de force par son adversaire. La lumière sur les lames qui bougent rapidement transforme le couloir en une sorte de pièce étrange ou danserait la lumière aux multiples reflets, à la fois due au rythme et source de ce rythme. Des deux côtés du barrage métallique, les adversaires se fixent encore

« Si elle est tienne, pourquoi ne l’utilises-tu pas entièrement ? Tu devrais pouvoir aller plus vite ! »
« VOUS NE SAVEZ RIEN ! JE FAIS CE QUE JE VEUX ! »

La rage de Vohl augmente à chaque coup paré, et chaque coup paré semble en induire un nouveau. Le voleur augmente le rythme, multipliant les attaques de toutes parts, pour rompre enfin la garde de son adversaire. Il voit enfin fleurir sur la cuisse de son opposant une première coupure. Minime, certes ! Mais cette réussite le galvanise. Son rythme s’accélère encore, la force des coups diminuant progressivement pour favoriser la rapidité de ces derniers.

« Voilà ! Comme ça ! Encore plus vite ! Essaie de me blesser vraiment, imbécile incapable ! »
« VOUS…N’ETES PAS…MON MAITRE ! »

L’essoufflement de Vohl n’est pas du tant à son épuisement qu’à son excitation qui croît sans que lui-même s’en rende compte. Son rythme atteint son apogée après qu’il ait répondu au dernier ordre de son adversaire. Le bruit des lames qui s’entrechoquent, au début violent et sporadique, forme maintenant un brouhaha diffus et continu dans le tunnel.

« C’est ça ! Souviens toi de cette sensation, de ces mouvements, de cette vitesse ! »

Le voleur est comme pris d’une furie exceptionnelle. Ses membres fusent en une multitude d’assauts effrénés, plus rapides qu’il ne s’en serait lui-même cru capable. Une cage d’acier semble protéger son adversaire, mais sa colère ne diminue pas pour autant : au contraire, elle lui permet de tenir, même dans l’état déplorable dans lequel il est. Il se rend compte, dans une zone particulière de son esprit, que sa seule force habituelle n’aurait pas suffi pour lui permettre ce prodige. Une révélation : sa force supplémentaire ne provient pas de lui-même, mais bien d’autre chose, en lui, qui se nourrit de ses émotions.
Quelques secondes après cette réflexion, le voleur fend le vide d’une multitude de coups. Le vide. Vohl se rend compte que l’adversaire qu’il comptait tuer a disparu, lorsqu’une voix derrière lui souffle un murmure à l'oreille.

« C’est bien ! On appelle ça le ‘Ki’. »

Le rideau descend encore devant ses yeux : le peu de lumière qui éclairait le monde disparait brutalement.

Retrouvailles

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 Sujet du message: Re: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Mer 21 Oct 2015 19:48 
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Quatre jours. Quatre jours entiers à somnoler, dormir, se réveiller en sursaut et plein de sueur. Quatre jours de récupération atroces, où la douleur le saisit chaque fois que sa conscience revient des rivages rougeoyants du royaume de Phaïtos. Quatre jours où chaque pensée le fait souffrir, alors qu’il se sait sauvé des vers et insectes géants, des lames et des escalades interminables, et où ses muscles tordus refusent toute commande pour se maintenir dans une immobilité inquiétante. Plusieurs fois, le jeune paralysé est convaincu que ses mouvements sont revenus : la seule tentative de lever la main ou de la plier contredit cette intuition. Il reste immobile, passant aléatoirement de l’état de douleur à celui de sommeil. Les cauchemars alternent avec les rêves, jonglant de l’un à l’autre comme des balles qu’un fou utilise pour jongler. Saltimbanque des états, équilibriste de la vie, l’ynorien se résigne à une lente, très lente récupération. Il a perdu la notion du temps, se réveillant parfois en milieu de nuit alors qu’il pense avoir dormi des heures, ébloui par la lumière après ce qu’il pense être quelques secondes de sommeil. Une seule occupation pendant ses instants éveillés : s’explorer lui-même, se questionner, réfléchir. Sur tout, sur rien, qu’importe : seul compte son cerveau qui bouillonne face à ses muscles froids.

(J’ai délaissé mon existence. L’ai-je fait ? N’ai-je pas pris simplement un autre chemin ? C’était le bon. Etait-ce le bon ? Je n’aurais pu faire autrement. Pourquoi ? Je ne pouvais rester sous ses ordres, je n’en aurais pas eu la force. La force ? Ta force ? Ma force.)

Inconscience. A son réveil, il reprend ses réflexions, son exploration intérieure. A sa mémoire reviennent ses derniers mouvements. Son errance dans les égouts, le combat contre le ver de roche, l'interminable escalade. Le désespoir. Puis la rage, lorsqu'il comprend qu'on lui a refusé de l'aide. Une rage infernale, qui lui a permis de tenir debout quelques secondes de plus. L'affrontement contre Sombre. Puis le coma, le néant. La paralysie. Depuis combien de temps, déjà, est-il privé de cette force qui le tenait éveillé ? A cette remarque, plusieurs conclusions instinctives s’imposent à lui, qu’il accepte comme vérité.

(C’est ma force. C’est en moi. C’est différent de ma force physique. C’est une force de lien. Mes liens avec d’autres. Amis, ennemis, famille, pays : ce sont mes attaches au monde qui la nourrissent. C’est à moi.)

En lui s’entrechoquent ses émotions, se déchirent ses pensées. La joie d’avoir réussi à savoir ce qui grondait au fond de lui se mêle à la fureur qui l’anime contre Sombre, infiltrées toutes deux par la fierté d’avoir survécu et d’avoir pris conscience d’une part de lui à laquelle il n’avait jamais prêté attention. La boule d’émotions est enrobée d’une couche d’indifférence due à son état : le voleur regarde ses sentiments s’entrechoquer et se mélanger, se confondre et se lier. Sous ses paupières closes, sa guerre contre lui-même est en train de prendre fin. Enfin, il semble s’accepter tel qu’il a choisi de devenir : parce qu’il sait que ses buts sont nobles, que ses idéaux ne doivent pas sombrer, que la lumière doit finir par emporter toute chose en ce monde, il accepte de devenir ce qui servira les buts de l’ensemble des êtres sur cette planète. Une chose qu’il considérait plus bas que terre, un moyen honteux mais nécessaire pour atteindre certains buts lorsque faisait défaut l’intelligence.

(Assassin. Pas justicier. Pas vengeur. Ni lâche, ni courageux. Nécessaire. Tout cela en même temps. Je suis un assassin.)

Ses yeux se voilent après cette pensée. Des larmes de joie et de regret se mêlent et mouillent le coin de ses paupières, avant de couler le long de sa tempe et se perdre dans les tissus crasseux et moelleux empilés sous lui. Chaque expérience modifie un homme, sans retour en arrière possible. Il est ce que la vie et ses choix ont fait de lui, c’est tout. Rien de plus. Rien de moins. Une observation qui le rassérène, en même temps qu’elle lui pose la question de son avenir. Vohl écarte cette question de son esprit. Il n’est pas encore temps d’y songer. Il s’abandonne aux ténèbres, content d’être lui, content d’être en vie.

Le quatrième jour prend fin l’indécision de son corps quant à son avenir. Ce n’est qu’un petit signe, une infime parcelle de cette magnifique chose qu’est la vie : mais le moral de l’assassin, qu’il avait abandonné dans le puits du ver, revient au galop trouver son maître. Il a réussi à bouger un doigt – celui pour se gratter l’oreille, si vous voulez tout savoir ! -. Sa récupération devient plus facile et même s’il fait tout pour que son tortionnaire attentionné ne le remarque pas, Sombre s’aperçoit rapidement que son patient retrouve du tonus et de l’espoir : une bonne nouvelle vient toujours avec de l’appétit, et Vohl se goinfre – relativement aux jours précédents – avec un entrain qui ne manque pas d’alerter le bonhomme. Heureux d’avoir pu glaner deux jours de repos complet supplémentaire, le voleur ne se fait pas prier pour se lever, et poursuivre sa récupération. Ce n’est qu’à ce moment qu’il s’aperçoit que ses vêtements ont été changés : il porte maintenant un pantalon et une chemise de bure tellement rêche que ce devaient être d’anciens sacs de pommes de terre. Il ne se plaint pas, ne fait aucun commentaire. Trop content d’être en vie, et de bouger de nouveau. Ses vêtements précédents sont introuvables et de toute façon, ils devaient être en si piteux état qu’il n’aurait rien pu faire avec. Qui plus est, sa tenue actuelle lui semble bien plus adaptée à un entrainement dans les égouts que le kimono travaillé offert par sa sœur. Contrairement à ce qu'il pensait, sa mobilité revient rapidement : la raison lui en est encore inconnue, et il ne s'interroge pas sur ce miracle. Seul compte le fait que, jour après jour et heure après heure, il puisse retrouver sa force et sa vigueur laissées jusqu'ici dans un puits sombre des égouts.

Sombre semble être revenu aux modèles conventionnels d’entrainement et d’étirements matinaux. Quoi que toujours exigeant, et que certains étirements semblent parfois interminables, sa froideur s’est un peu dissipée. Il agit désormais comme un véritable maître, au sens de Vohl : distant, mais attentionné. Rapidement, Vohl vient à bout des exercices auxquels Sombre le confronte. Les pendules ne lui posent désormais aucun problème, et son acuité visuelle s’allie à son instinct avec un formidable succès pour venir à bout des parcours que lui confie le maître des égouts. A la fin d’une nouvelle semaine, Vohl a recouvré une endurance semblable à celle qu’il avait lors de sa carrière de soldat. Mais ses mouvements se sont faits plus vifs, plus violents, plus travaillés, moins bruts. Le jeune homme n’a désormais aucun problème à trouver les poteaux dans les égouts. Après les avoir redressés, l’assassin se tient sur l’étroite cible, debout et pieds joints, et exerce ses muscles par les enchaînements de plus en plus complexes que mime Aliep, qui l’accompagne à chaque entrainement. Le gamin doit maintenant donner son maximum pour suivre Vohl lorsqu’il court dans les égouts. S’il a toujours été doué pour apprendre, Vohl semble avoir redécouvert cette capacité en même temps que sa mobilité et son envie de progresser l’aiguillonne. Ayant été au repos forcé pendant des jours, le jeune homme donne tout ce qu’il a dans ses entraînements, quels qu’ils soient. Lorsque ses compagnons sont endormis, l’assassin se relève pour continuer à défier la mort dans les boyaux d’Oranan : il va jusqu'à tenter de dénicher des petits nids de ces créatures chitineuses qu’il a croisées lors de sa dernière descente dans les égouts. Il pousse de lui-même son corps à bout, s’amusant et se frustrant à la fois lorsqu'il atteint ses limites, repoussées chaque jour un peu plus loin.

Lorsqu’il finit par rejoindre les quartiers où se reposent les enfants, Sombre le regarde un sourire au coin des lèvres avant de le saluer en silence. Vohl s’allonge alors pour quelques heures de sommeil. Les entraînements en journée deviennent de plus en plus ardus, et le jeune homme sent avec un plaisir évident ses capacités évoluer, même s’il doit tomber de fatigue à la fin de la journée. Aux courses dans les égouts se rajoutent des poids pour développer sa force musculaire en même temps que sa souplesse. Chacun d’environ cinq kilos, Vohl peine à tenir la distance que lui impose Sombre avant de retrouver, épuisé et transpirant, le poteau « salvateur ». Commence alors pour lui une bataille contre la gravité, les poids de ses jambes, ses bras et sa taille le font osciller, puis trembler véritablement, tandis que l’assassin enchaîne sans discontinuer les mouvements qui sont devenus fantaisistes. Battre l’air de coups de pied, tandis que ses mains lui servent de support. Mimer le feu d’une chandelle, le corps ondulant, d’abord bras en l’air, puis ses avant-bras seuls supportant son poids. Le voleur roule dans la boue odorante plus souvent qu’un phacochère se vautre dans la boue, mais petit à petit, ses muscles et son équilibre s’améliorent et lui permettent de tenir les positions demandées. Sans jamais se plaindre, Vohl obéit. De fait, il n’a plus dit un mot depuis qu’il est revenu à lui. Lors de ses rares temps libres, il a commencé à se faire inculquer des notions de langages pour communiquer avec les sourds-muets de façon efficace. C’est la chose dans laquelle il progresse le moins, cependant : souvent exténués au retour de leurs entraînements respectifs, qu’ils soient nocturnes ou diurnes, les enfants et Vohl finissent par dormir debout. Au début de sa deuxième semaine de silence, le voleur est confronté à Aliep pour des combats amicaux. Amicaux fut le terme employé par Sombre. Les combattants, souriants, ont interprété avec justesse la volonté du maître.

« Battez-vous, blessez-vous, mais ne mourrez pas. »

Les deux adversaires s’affrontent, les yeux étincelants à chaque coup porté. Jamais Vohl n’avait autant aimé un combat. Aliep compense son désavantage au niveau de la force par une vivacité hors-normes. Souvent sur la défensive, Vohl doit faire de son mieux pour ne pas se laisser déborder et égaler l’énergie de son compagnon. Reprenant la méthode qu’il a développée contre Sombre, Vohl revit la scène pour retrouver le cocktail d’émotions qui lui a permis d’atteindre une rapidité exceptionnelle. Les mouvements de sa lame accélèrent, tandis qu’il prend peu à peu l’avantage sur Aliep. L’enfant recule, jusqu'à ce qu’il soit acculé contre un mur. Lorsqu’il se sent prêt à renouveler l’expérience, Vohl libère son énergie pour démultiplier ses coups. Deux plaies superficielles apparaissent presque immédiatement sur le côté gauche du buste de l’enfant. Une main se pose alors sur son épaule, l’entrainant loin du combat.

« C’est bien. Tu dois être plus rapide, passer d’une vitesse à l’autre sans transition, cependant. »

Les paroles sont suivies par un murmure aux limites de l’audible.

« Aliep n’est pas encore prêt pour ça. Trouve autre chose. »

La main le libère. L’enfant est toujours contre le mur, une lueur de peur dans les yeux. Il croise le regard de Vohl, la lueur disparaît. Vohl, lui s’inquiète en regardant le bambin. Les deux seuls coups sont passés sont sur la gauche.

(Je dois me faire des idées.)

La lutte recommence. Pas moyen pour l’apprenti assassin de toucher de nouveau le gamin. La lame de Vohl tente de percer l’armure d’Aliep, mais la tentative semble vouée à l’échec, pendant que l’enfant ne rompt sa garde que pour quelques attaques qui atteignent Vohl à chaque fois qu’il présente une ouverture. Il semble bouger comme un épéiste professionnel, ses mouvements ne s’ouvrant qu’une fois l’attaque de Vohl parée. L’ynorien saisit sa chance : alors que l’enfant pare une fois de plus une attaque en direction de son buste, le voleur coince la lame de son adversaire en faisant usage de sa force, pendant qu’il décoche un coup de pied transversal à l’enfant, qui le pare du genou. Son mouvement n’est pas sans rappeler à Vohl un combat précédent. Sa main libre fuse vers la joue gauche de l’enfant. Ce dernier ne semble réagir qu’au moment où la main aurait dû le toucher. S’allongeant alors au sol, il prend appui sur ses mains pour décocher dans la mâchoire de Vohl un formidable coup de talon montant, qui lui fait voir trente-six chandelles lorsque ce dernier s’affaisse dans un tas d’ordures sous les éclats de rire de Sombre. L’assassin se relève sans un commentaire, et souri puis hoche la tête en direction d’Aliep, qui lui renvoie son sourire avec de la malice dans les yeux. Vohl se remet en position de garde, et le combat continue, les deux partenaires enchainant les combinaisons audacieuses et les fentes. Le combat prend fin lorsque les deux partis sont épuisés et peinent à lever leurs bras, sur un ordre de Sombre :

« Repos. Nous n’irons pas plus loin aujourd’hui. Vous êtes libres. Quand vous aurez couru jusqu’au dortoir. »
« Pas toi, Vohl. J’ai quelque chose à te dire. »

Le voleur échange un regard intrigué avec Aliep avant de le voir partir dans le tunnel obscur.

« Nous arrivons à l’échéance que tu avais mentionné, et tu as bien progressé. Toutefois, j’aimerais que tu me dises si tu désires toujours nous quitter. »

Le voleur ne dit mot, mais fixe le vieil homme avec une pointe de respect et d’insolence. Il compose sa réponse dans un langage de muet approximatif.

« Je reste encore temps. Je veux défendre… comme Aliep et toi. »
« Je te l’apprendrai peut-être. Concernant tes entraînements, tu es assez resté dans le monde souterrain. Tes prochains entraînements se feront en surface. Tu vas courir, de nouveau. »

Vohl opine du chef. C’est vrai que s’il se sent de plus en plus chez lui dans les égouts, l’air pur et le vent lui manquent cruellement. Il est plus que temps qu’il retourne les goûter.

« Voici les plans de la ville. Utilise les pour t’y familiariser ! »
« Je connais la ville ! »
« Je ne crois pas, non. Regarde mieux. »

Le voleur baisse de nouveau les yeux vers la carte. Elle est pareille à celle d’Oranan, Vohl pourrait en jurer. Hormis le fait que les maisons sont en blanc. Et les routes en noir. La carte est inhabituelle, pour sûr. Ce sont les toits qui sont mis en valeur sur ce morceau de papier. C’est donc la voie des toits qu’il devra emprunter pour ses courses.

« D’accord. »
« Tu devras parcourir la moitié de la ville, chaque nuit. Il te reste deux heures avant qu’elle ne tombe aujourd’hui. Profites en pour te reposer : tu ne dormiras presque pas aujourd’hui. Ton entrainement aura toujours lieu de jour. »
« D’accord. »
« Tu es d’une obéissance confondante. L’envie de revoir le ciel te tenaille ? »
« Oui. »

C’est la plus stricte vérité. L’air vicié des égouts ne lui pose plus aucun problème, mais il lui pèse. C’est tout juste si le souvenir de l’air frais et humide d’Oranan lui revient en mémoire. Vohl se met à courir vers le dortoir. Il doit dormir.

La nuit tombe rapidement, d’autant que la fin de l’automne approche rapidement, laissant place à des jours plus courts et plus froids. C’est en tout cas ce qu’imagine Vohl avant de s’endormir. Il ne tarde toutefois pas à s’assoupir, d’un sommeil peuplé de rêves étranges emplis de couleurs. Puis le noir complet. Vohl croit tout d’abord s’être réveillé. Lorsqu’il se lève, l’atmosphère est glacée et l’air a une odeur étrange, comme une viande faisandée. Le voleur se tourne. Derrière lui, une personne de la taille d’un enfant illuminée d’un côté par une lumière glaciale, bleutée. Un enfant, en réalité. L’assassin reconnait les traits d’Aliep. L’enfant semble furieux.

« Vohl, c’est ta faute. C’est ta faute ! »

Le jeune homme ne peut ni parler, ni bouger : comme une statue de sel, il est contraint d’assister à la scène sans en faire véritablement partie. De quoi donc est-il accusé ? Comment pourrait-il avoir fait quelque chose de mal ? L’enfant se rapproche encore. Sa voix semble venir aux oreilles de Vohl à la fois à la façon d’un murmure, de pleurs, de lamentations et de cris.

« Ta faute, ta faute, ta faute, toujours ta faute ! »

Même si l’enfant tourne commence à tourner autour de Vohl, ce dernier lui fait face à chaque instant. Progressivement, la lumière tombe sur le côté gauche de l’enfant. Vohl voit avec horreur les vers ronger la face de son ami, l’œil humide et vitreux peuplé de mouches à l’abdomen rouge et au corps velu, vrombissant de contentement face au repas qui leur est offert.

« Ta faute, ta faute, ta faute ! »

Vohl souhaiterait hurler, s’éloigner de cet individu postillonnant des asticots sur son visage, qu’il sent se tortiller sous ses vêtements, se réjouissant cette nouvelle viande fraiche à coloniser ! Mais rien ne vient ! Vohl a beau vider l’air de ses poumons, aucun son ne sort !

« Réveille-toi, bon sang ! On n’a pas idée de hurler à la mort comme ça ? »

Au-dessus de lui est à demi éclairé par la lune le visage d’Aliep, manifestement en colère. Vohl continue donc à hurler et se redresse d’un bond, s’éloignant d’Aliep en renversant les autres enfants qui l’entouraient. Aliep le suit des yeux, et la lune révèle maintenant au travers de la grille l’intégrité de ton visage. Le jeune oranien se calme lentement, les yeux toujours écarquillés de terreur.

« Qu’est ce qui va pas ? T’as fait un mauvais rêve, c’est tout ! Du calme ! »

Pas de mouches, pas de vers, pas d’œil vitreux sur le visage qui le regarde maintenant avec compassion. Vohl parle en langue des signes, pour éviter d’attirer plus l’attention sur lui : si personne a réussi à garder le sommeil avec ses cris, le jeune homme tient à faire amende honorable.

« Pardon ! Rêve mauvais. Désolé !»
« Cauchemar. Un mauvais rêve c’est un cauchemar. »
« Oui. Cauchemar. »

Aliep reprend la parole à voix haute – bien que cela puisse sembler évident.

« Enfin bref. Tu m’appelais, je suis là, et maintenant tous les deux nous avons à faire. Il est temps de se risquer dans le monde du dessus ! Enfile ça ! »

Vohl peine à croire ce que la lumière de la lune lui laisse voir et ce que ses doigts devenus calleux le laisse comprendre. Son kimono, de toute évidence restauré et en parfait état, accompagné de la griffe qui y était fixée, accompagné des autres habits qu’il portait ce jour-là ! Ce n’est plus l’effroi qui écarquille ses yeux, mais bien la joie et la gratitude !

« Sombre a dit qu’il n’avait jamais vu un système de fixation pareil. Je crois qu’il a essayé de l’améliorer, mais de là à savoir ce que ça a donné! Maintenant, au lieu de le serrer dans les bras, tu ferais mieux de le revêtir ! »

Vohl s’exécute avec empressement, ôtant sa chemise avant de s’équiper de son kimono, puis de remplacer le pantalon et les chausses. Alors qu’il s’apprête à remettre son armure, Aliep l’interrompt.

« Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Rappelle-toi où nous allons. »

(Très juste.)

Vohl repose au sol ses pièces d’armure presque tendrement, avant de se redresser. Se faisant la remarque qu’un assassin sans arme est une aberration, il prend néanmoins ses armes. Il ne laisse que l’épée qui battait son flanc, qui serait vraiment trop handicapant et risqué. Et puisqu’il s’agit d’un entrainement, autant que cela le fasse travailler son agilité de façon dure. Il doit essayer de rattraper le niveau d’Aliep. Vohl prend son sac.

(Au pire, ça amortira la chute !)

« Le vieux a récupéré ça pour toi, aussi. Il doute que tu sois en mesure de l’utiliser, mais enfin… c’est à toi paraît-il ! »

Le garçon s’élance dans les ténèbres sans attendre le jeune homme. Vohl a simplement le temps de sentir le tissu fin et soyeux. Il penche les yeux pour reconnaître l’étoffe fauve que sa sœur lui avait présentée comme un atout de camouflage, et qu’il avait laissé tomber dans une ruelle lorsqu’il s’était fait passer à tabac. Il noue le tissu avec précipitation à sa ceinture avant de courir à la poursuite d’Aliep dans les sombres tunnels.

La Haine est ma Maîtresse

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Dernière édition par ValdOmbre le Jeu 26 Juil 2018 14:22, édité 6 fois.

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 Sujet du message: Re: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Jeu 22 Oct 2015 19:36 
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Lorsque Vohl se pose sur sa natte moisie, le sommeil le prend instantanément. Il se relève avant l’aube, alors que la nuit perd de sa noirceur et de son mystère. Les enfants sont déjà partis se mettre en position, pour rançonner les étals marchands dès le lever du jour. Il s’étire. Une musique le fige au milieu de son extension. C’est la musique qui fut jouée lors de l’enterrement de son père, un jour seulement après sa mort. Grinçante, froide et aigrelette, les poils de Vohl se hérissent dans l’air chaud puant, qui semble refroidir en même temps que le corps du voleur. La musique s’approche alors que Vohl se voit changé en sculpture de glace. Des torches éclairent le boyau, progressant lentement vers lui. Quatre hommes, deux de chaque côté, déposent à ses pieds le corps. Le corps d’Aliep, bleuté et en paix. Vohl recule, cependant incapable d’ôter son regard de la dépouille de son ami. C’est alors que commence l’oraison funèbre. Une voix inconnue prend la parole.

« En ce jour, nous pleurons le départ de l’un des nôtres, l’un des vrais fils de la cité. Aliep est ici avec nous, et veillera a jamais sur notre avenir. »

Une nouvelle voix prend la parole, froide et distante. Celle de Sombre. Pendant qu’il s’exprime, d’autres personnes apparaissent : Ginta-chan, et d'autres dont Vohl n’a jamais su le nom. Ça lui paraissait secondaire, sur le coup.

« Aliep est né et a grandi parmi nous. Il a vécu parmi nous. Mais il est mort seul, alors qu’il tentait d’améliorer notre sort à tous. Mais nous ne le laisserons pas seul dans la mort ! Non ! Car nous savons qui a été derrière ça ! »

Le regard de chaque personne présente dans la salle converge vers Vohl. Même de ceux dont il ne peut voir le visage, perdu dans une sorte de brume, Vohl sent les regards inquisiteurs et pleins de reproches peser sur lui. Le cadavre d’Aliep soulève brusquement son buste, comme une poupée désarticulée dont on aurait agité un fil avec violence. Il se retourne vers lui, dans un mouvement tout aussi violent que le premier. Ce n’est plus la face enfantine et paisible qu’il a vu quelques minutes auparavant : c’est la tête ignoble d’un mort rongé par les vers et dévoré par les mouches, peuplé d’asticots remuants. Seule la partie droite de son visage est épargnée, simplement barrée d’une cicatrice oblique.

« Oui, nous savons ! Tu viendras dans la mort avec moi ! »
« Parce que c’est ta faute ! »

Le cri discordant et paniqué est repris par chaque individu présent dans le tunnel qui s’est métamorphosé en cimetière.

« Ta faute ! Ta faute ! »

Les mains se tendent vers lui, l’accrochent, agrippent ses vêtements, ses membres. La peau lui est arrachée et des mains d’enfant, dodues, jaunâtres aux ongles usés, sales et cassés, se tendent vers ses yeux. Puis le noir.
Vohl se réveille en sueur, tous les sens en éveils, le cœur battant la chamade. Le ciel commence à s’éclaircir, mais aucun des enfants n’est encore levé. Vohl se rallonge en silence. Il n’a pas encore réussi à se rendormir lorsque Sombre arrive pour réveiller tout le monde, et prendre la direction de l’entrainement de Vohl et de son protégé.

Le jour passe comme les précédents : rapide et exténuant. Si en revanche le résultat final est le même, le contenu a varié. Toujours sous la supervision de Sombre, Vohl et Aliep se défient désormais lors d’exercices physiques où le but est de faire fonctionner son corps avec une maestria exceptionnelle. Des enchaînements, des voltefaces, des combats…le passé de soldat de Vohl n’est pas encore assez loin pour qu’il ait tout oublié en un mois de repos forcé. Le seul art qu’il peine véritablement à maîtriser est celui du combat à main nu. Alors qu’Aliep a, d’après ses dires, acquis les bases de l’art martial en quelques semaines, ce point faible de Vohl semble le poursuivre par-delà sa carrière militaire. Tandis que le voleur enchaine une nouvelle série de coups contre des tatamis roulés en un cylindre dense, il se rappelle que son passé est derrière lui, ses victoires comme ses défaites, ses forces comme ses faiblesses. Mais l’astuce ne prend pas : cet enchaînement ne convient de toute évidence pas à Sombre, qui s’exprime une fois de plus d’une voix ironique. Vohl a cessé de compter les remarques, tant cette journée a permis au maître d’être prolixe en ce point.

« On laisse rentrer dans les casernes les morveux qui ne savent faire les beaux qu’avec des armes métalliques bien brillantes, maintenant ? »
« C’est pas demain la veille que tu étrangleras un poulet ! »
« Et cette expulsion de ki, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? »
« Comme t’es mignon…ces tatamis ne méritent pas ta tendresse ! »


Et ce n’est qu’un aperçu ! Cela doit maintenant faire deux heures que le jeune homme tabasse les tapis comme s’ils avaient insulté sa mère, mais son ki, chaque fois, refuse de sortir pendant qu’il frappe, que ce soit du pied ou de la main, du poing ou de la paume. En désespoir de cause, c’est Sombre qui lui demande d’arrêter.

« Tout cela ne nous mène à rien. Viens, tu vas me combattre. Je vais te le faire sortir, ce coup. »
« Je ne sais pas si… »

Le maître n’attend pas la fin de la réplique de son apprenti. Il lui fonce dessus, lui décochant un coup de pied qui plie en deux le voleur. Ce dernier se relève en vitesse, le ventre douloureux, et se met en position de garde. Sombre le juge un instant, avant de se ruer de nouveau sur l’élève. Les deux échangent les coups de poing, les contres, les parades et les esquives, et si Sombre ne fournit semble-t-il presque aucun effort, Vohl tient tout de même un rythme conséquent. Le rythme monte progressivement, cependant. A l’initiative de Sombre, le combat prend une allure de capoeira. Le maître ressemble à un artiste exposant sa vision du monde à un ignorant, et ce à grands coups de talons, de genoux, de coudes et de poings. Vohl tâche de laisser la colère emmagasinée lors de chaque coup reçu l’envahir et de retrouver la haine que le maître lui inspire. Lui a inspiré. Vohl a détaché Sombre de l’opinion qu’il en avait. Il l’a détaché de toute opinion, à vrai dire. Sombre n’est plus pour lui qu’une donnée de plus dans un monde déjà complexe à analyser : il n’a rien à en attendre, il faut simplement qu’il le prenne en compte. Une haine, en revanche, est facile à retrouver. L’image de Talabre, assassin de son père et ancien capitaine de l’armée oranienne, s’impose à son esprit avec une facilité déconcertante. Le voleur roue son adversaire de coups, laissant libre cours à sa furie. Il serre les mâchoires pendant qu’il s’abandonne à une débauche de violence qui vient du plus profond de son être. Il cesse de réfléchir à ce que chaque membre est en train de faire, perdant toute coordination : peu importe l’adversaire, peu importe le lieu, seul compte ses muscles qui se déchaînent et sa colère qui flambe ! D’un coup, il expulse toute cette rage en direction de Sombre. Qui fait un pas en arrière, toujours en garde. Il n’a pas une trace de l’attaque et pour seule expression, une sorte de mélancolie.

« Ce n’est pas fait pour toi, hein ? Tu ne te sens à l’aise qu’une lame à la main. »

La question est rhétorique, comme le prouve sa propre réponse et son regard qui semble perdu dans la contemplation du plafond. Quelques instants de silence suivent la déclaration de l’évidence. Puis le regard perçant du vieillard se braque de nouveau sur lui, et le maître improvisé lui lance une dague, que Vohl n’attrape que lorsqu’elle s’est plantée à ses pieds.

« Eh bien, tant pis. Nous allons travailler armes aux poings. Attaque moi. »

Le combat reprend, avec davantage d’entrain de la part de Vohl. S’attendant à rencontrer la défense de fer à laquelle il a déjà été confronté, Vohl planifie une attaque en plusieurs étapes, qui visent trois parties du corps pour en toucher une quatrième. Il s’élance vers le vieillard. Sa première attaque est dirigée vers la joue droite de son adversaire. Sa dernière l’aura été aussi. Le vieil homme a détourné son arme d’un coup de la sienne, et s’est enroulé dans son bras, coinçant la main armée de Vohl en même temps qu’il lui plante la lame dans la gorge. En tout cas, c’est ce qu’il aurait pu faire. Il se contente de piquer la gorge de Vohl avec la pointe de son arme.

« Et d’une. »

Vohl cligne des yeux. Il peine à concevoir ce qui vient de se passer devant lui.

« Recommence, je le ferai encore plus doucement. »

Vohl reprend contenance, et s’exécute. Pour le même résultat, ou presque. Même si Vohl a compris ce qui lui était arrivé, il n’a pas encore distingué les mouvements de Sombre. Sans attendre l’ordre de son ainé, l’assassin retente sa chance dès que son adversaire relâche la prise. Non seulement il ne voit pas les mouvements, mais le maître des égouts ajoute à son enchaînement un violent coup de poing dans l’estomac de Vohl, encore renforcé par l’énergie qu’il accumule dans sa succession de gestes. La respiration coupée, Vohl ramène ses mains sur sa poitrine dans un réflexe de protection quelque peu tardif. Sombre prend cette fois un ton froidement amusé.

« Recommence…à mon signal, seulement. »

Il se place à deux pas de Vohl.

« C’est parti. »

Vohl lutte toujours pour reprendre sa respiration. Il lui faut du temps. Ça tombe bien, une question le torture depuis quelques jours. Vohl en profite pour faire part de son interrogation au vieil homme.

« Aliep a-t-il perdu son œil ? »

La question semble figer le vieil homme instantanément. Puis ses épaules s’affaissent, lui rendant un peu de l’âge que personne ne s’amuserait à lui donner.

« Il ne voulait pas que tu le saches. Comment l’as-tu remarqué ? »
« Des choses au fur et à mesure. Des choses qu’il ne semblait pas voir, des inquiétudes que j’avais…c’est donc vrai…c’est de ma faute s’il a perdu la vue… »

Une gifle vient relever le visage de Vohl.

« Ne te fais pas plus stupide que tu ne l’es déjà ! Si c’est ta faute, alors c’est aussi celle de Ginta, qui t’a appelé. La mienne, pour ne pas avoir été là. La mienne encore, pour ne pas savoir soigner alors que je sais découper. Celle du pêcheur a qui tu as volé du fil, même, pour ne pas avoir eu un fil plus fin et plus solide ! La faute aussi à Aliep de s’être fait avoir ! La faute à sa mère, si tu vas par-là, pour l’avoir mis au monde et avoir permis cette blessure ! La faute à son père pour avoir besogné une catin !»
« Mais c’est moi qui l’ai soigné. »
« Parce que tu étais le seul à pouvoir le faire ici, et par ce que c’est en toi qu’il avait vu un sauveur. »
« Il s’est trompé ! »
« C’est vrai, à moitié. Il est toujours en vie. »
« Mais c’est une vie gâchée…les yeux ne reviennent que rarement, une fois perdus ! »
« Ne t’en fais pas pour cela. Aliep a pour compenser d’autres talents dont tu ne disposes pas. »
« Qui sont ? »
« Il te le dira lui-même, s’il le souhaite. »
« Bien… »
« … »

La tristesse perce dans la voix du vieil homme. Une tristesse profonde, comme un père qui voit partir loin de lui son enfant.

« Il t’aime beaucoup, le sais-tu ? »
« Je… c’est un ami à qui j’estime devoir beaucoup. »
« Lui aussi. Ne le déçois pas. »
« … »
« Et concentre toi ! Se laisser abattre par les émotions n’a jamais fait que rendre les forts faibles ! Il faut t’en servir pour tenir debout, au contraire ! »

Avec cette dernière phrase, le maître attaque en une fente rapide, visant le ventre de Vohl ! L’assassin a tout juste le temps de sauter en arrière tout en déviant la lame pour éviter une nouvelle contusion sur l’abdomen.

« Pas mal ! Et maintenant, reprenons l’entrainement ! Tu as gagné assez de temps de repos comme ça ! »
« Que … ? »
« Je te l’ai dit : ne laisse pas tes émotions te priver de ton acuité, de tes dons. Utilise-les pour les renforcer ! Et maintenant, attaque, fainéant ! »

Vohl passe à l’attaque, encore et encore, décomposant petit à petit les différents mouvements qui permettent de parer chaque attaque qu’il porte, et d’en tirer avantage contre lui. Un bref instant, il imagine qu’avoir deux lames lui permettrait de briser ce cycle éternel de défaites. Mais il n’en est rien : l’enchaînement n’a pas de faille, et seule la rapidité et la précision de son auteur pourraient être remises en cause si l’échec a lieu. Des heures plus tard, Vohl arrête d’attaquer. Il a mémorisé chaque manœuvre, décrypté chaque mouvement : écarter la lame de l’adversaire en avançant vers lui, puis « rouler » dans ses bras pour enfin lui enfoncer au corps à corps une lame dans n’importe quelle partie du corps à découvert. La contre-attaque obéit aux schémas classiques des parades de l’armée oranienne, mais elle est parfaitement adaptée pour une arme plus légère, permettant de plus vifs mouvements et réactions et ayant une zone d’action plus restreinte. Vohl quitte sa position de garde, redressant le buste et ramenant ses bras le long du corps.

« J’ai compris. »
« Montre moi ça encore une fois. »

Sombre passe à l'attaque. Vohl s'étend pour que sa lame intercepte l'arme minuscule de son mentor. Sitôt que les deux armes se touchent, les combattants se jettent en avant, comme attirés par leur propre bras. Ils s'enroulent, se lient et se délient, leurs membres construisant une sorte de filet imaginaire. Ils effectuent les mêmes mouvements, affluant et refluant comme deux courants d'air et d'énergie. Chaque parade se transforme en attaque, qui redevient parade...une sorte de danse, hypnotique, donc chaque pas est une étape importante de la chorégraphie. Une danse qui se répète, inlassablement, chaque fin enchaînant avec un début. Au fur et à mesure des répétitions, les gestes se font plus fluides, jusqu'à bercer Vohl dans une transe routinière.

Transe soumise à un réveil brutal, puisque d'un improbable placement de pied, Sombre profite du défaut de méfiance de son élève. Vohl roule à terre en une boule de bras et de jambes.

« Bien. Tu as saisi le schéma. Mais tu dois toujours rester attentif. Et un peu d'entrainement pour fluidifier tout ça ne te fera pas de mal ! Je croyais avoir affaire à un jeune homme, pas à un paysan bourru et aviné ! Va retrouver Aliep dans le dortoir, maintenant. Il doit y méditer, en ce moment. »

Il lui jette le petit morceau de bois pointu, que Vohl attrape avec habilleté.

« Je ne m’entraine pas contre vous ? »
« Il serait bien stupide de t’entrainer contre quelqu’un qui connait la manœuvre et ses faiblesses. De plus, ça ne me serait aucunement profitable ! Esquive et trouve le moment pour agir, maintenant que tu connais les gestes !»

Sombre s’éloigne déjà dans le tunnel avant même d’avoir fini sa phrase, laissant Vohl seul décider de ce qu’il fera.

Les Toits

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 Sujet du message: Re: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Jeu 22 Oct 2015 19:47 
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Le voleur retourne vers le dortoir, où il trouve en effet Aliep dans une position inconfortable, yeux clos. La grille au dessus de lui délivre moins de lumière qu’elle ne le devrait à cette heure, et des gouttes tombent sur le visage du garçon sans que cela ne le trouble le moins du monde. A son arrivée, le jeune homme ouvre les paupières et fixe Vohl, un point d’interrogation dans le regard.

« Sombre veux que l’on s’entraine ensemble… »
« Et toi, non...? »
« Moi, si, mais tu faisais autre chose. »
« Ça peut attendre. J’arrive. »

Le garçon se lève et suit Vohl jusque sous la grille où ils ont l’habitude de se battre ou de s’entrainer au combat. Face à face dans les rayons de soleil, les deux amis se mettent en position de garde.

« Il y a des consignes particulières ? »
« Tu me tapes, je te rends les coups. »
« Ok. Ça me va. »

Le garçon lui saute dessus comme un sauvage. La meilleure technique pour déstabiliser l’adversaire, c’est de ne pas en avoir. De technique. Vohl s’esquive d’un rapide pas de côté. Toutes griffes dehors, le chat sauvage semble rebondir sur la paroi de pierre en direction du voleur, qui se baisse en attrapant la veste d’Aliep avant de le ramener brutalement vers le sol, où il roule en rigolant.

« Pas très conventionnel ! »
« Eh, t’as dit pas de consignes, j’ai bien le droit de me défouler de temps en temps ! »
« Alors, t’as eu ta dose ? »
« C’est pas demain la veille ! »

Les deux compagnons combattent avec joie l’un contre l’autre. Une véritable ivresse à travers laquelle ils traduisent toute l’affection virile qu’ils ont l’un pour l’autre. Leurs coups et leurs parades, leur absence de retenue dans chaque mouvement sont autant de cris.

« Les égouts ne forment que les meilleurs ! »

Une fente d’Aliep vise l’épaule de Vohl. Ce dernier saisit la main de l’enfant qui tient la lame, et se décale sur la droite pour pousser le gamin en avant, faisant riper sa lame contre la roche. Aliep ne résiste pas au mouvement de poussée, mais plie son bras pour pouvoir rouler sur la paroi rocheuse, pendant qu’il déplie le même bras pour en accélérer le mouvement lors de sa rotation. Son bras décrit un arc meurtrier vers la poitrine de Vohl.

« Mais l’air pur du dessus renforce la constitution ! »

Vohl tente de progresser le long du bras, mais sitôt qu’il entre dans la zone contrôlée par son adversaire, le jeune garçon remonte violement son genoux contre la cuisse du voleur, le faisant rouler dans les nattes humides et les déchets qui peuplent le sol dans un cri de douleur.

« Les escalades, ça c’était quelque chose ! »

Le voleur roule au sol avant de se stabiliser, une main et un genou au sol, du même côté. Aliep s’élance déjà vers lui, la main armée tendue vers l’arrière pour augmenter la puissance de son coup. Vohl s’élance vers lui, notant chaque mouvement, chaque élément du décor. Au moment où Aliep rabat sa main, anticipant le déplacement de son adversaire pour l’atteindre entre les côtes, Vohl tend le bras droit vers celui de son adversaire, le soulevant tandis que les deux combattants se croise, et frappe le flanc découvert à deux reprises sans douceur en tournant son buste, pendant que leurs épaules droites sont à la même hauteur. Avant de finir son mouvement de pivot, sa main attrape l’épaule d’Aliep, qui est de dos. Son bout de bois vient se placer sur la carotide de l’enfant une fraction de seconde… avant que Vohl ne relâche son compagnon pour lui expédier un coup de pied modéré dans l’arrière train de l’enfant. Entrainé par l’élan, le garçon avance de quelques pas avant de tourner vers son ami une fausse expression de contrariété. La face mimant le dédain du noble pour les mendiants, le voleur se fend d’une remarque froide, singeant la façon de parler de Sombre.

« Tu te bas bien pour un gamin. Mais tu as un long chemin à faire. »

Aliep se met à rire en répondant à la pique de Vohl.

« T’es plutôt vif pour un ancêtre ! »
« Un autre échange, jeunot ? »
« Parce que celui-ci est terminé ? »

Le jeune enfant se rue sur Vohl, la lame une nouvelle fois tendue vers l’arrière. La même attaque que précédemment ? Vohl n’est pas stupide au point de se faire berner par une stratégie aussi élémentaire. Campé sur ses pieds, en position de garde Vohl se tient prêt à réagir. Arrivé à sa hauteur, Aliep saute en tournant, et la lame est désormais au niveau du visage du jeune oranien. Vohl réagit en catastrophe, son adversaire bouge trop vite pour l’arrêter. Il se jette au sol. Le garçon passe au-dessus de lui, et s’immobilise deux pas plus loin pendant que l’assassin se relève. Les deux amis foncent comme d’un commun d’accord droit l’un vers l’autre. Les lames se heurtent avec violence, et l’arme d’Aliep se fiche dans celle de Vohl. Face à face, l’amitié de l’adulte et de l’enfant s’exprime sans un son, dans un regard bref. Une confiance réciproque, formidable, digne de rester sur cette terre comme un exemple.

« Tu es un frère. »
« Tu pourras toujours compter sur moi. »

Le voleur laisse son arme soudée à celle de son ami pendant que la main d’Aliep recule pour un nouveau coup. La fente s’étend vers son visage, et Vohl parvient à saisir la main directrice avec la sienne propre. Le voleur semble alors se plaquer à son adversaire, de nouveau presque tête contre tête : mais pendant son pas en avant, sa jambe droite passe derrière les pieds d’Aliep. Dans le même mouvement, lors de l’impact, le coude droit de Vohl percute avec violence le plexus de son ami, qui bascule en arrière, trébuchant sur la jambe de Vohl. Ce dernier l’accompagne au sol, immobilisant le bras armé avec son genou gauche. Tout cela s’est passé en un instant, et les deux protagonistes cessent tout geste et ne disent rien pendant quelques secondes.

A la merci de Vohl, Aliep se rend. Si son amour propre est froissé, sa bonne humeur naturelle revient vite et il ne tarde pas à congratuler chaleureusement Vohl en portant sur lui un regard un peu admiratif… que Vohl doit bien admettre apprécier. Les deux frères de l’âme reprennent le chemin du dortoir, discutant avec animation des techniques qu’ils ont employées pendant le combat. N’ayant pas de directives venant de Sombre, ils sont libres de leur soirée jusque la nuit. Pendant qu’Aliep se remet en position du « Lotus », comme il l’a expliqué au jeune homme, ce dernier s’éloigne dans le tuyau pour aller courir. C’est un exercice qu’il affectionne particulièrement maintenant que circuler dans les égouts ne lui pose plus de problème notable, du moins lorsqu’une lumière diffuse passe par les grilles. Il se retourne une dernière fois pour voir Aliep avant de disparaître : son inquiétude vient d’une envie de protéger celui qu’il considère comme un petit frère. L’enfant semble serein, et ouvre un œil pour le regarder, lui faisant un geste de la main pour lui signifier de s’en aller. Vohl repart troublé. C’était l’œil gauche. Puis son trouble se dissout dans sa course.
Le temps file comme Vohl dans les égouts, et la soirée est bientôt là. Aliep se relève lorsqu’il arrive, et ils attendent tous deux Sombre en silence. Ce dernier apparaît comme venant de nulle part, fidèle à lui-même. Il semble préoccupé, si pour une fois l’ynorien a bien su lire sur la figure blafarde de l’homme.

« Remettez vos habits de voyage…ah. Très bien. Vous irez jusqu’au cimetière en longeant la muraille. Ne tentez rien d’idiot. »

(Sombre qui s’inquiète…c’est un rêve. Mais un rêve inquiétant.)

Les apprentis se dirigent vers la sortie.

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Dernière édition par ValdOmbre le Ven 23 Oct 2015 13:50, édité 1 fois.

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 Sujet du message: Re: Les égouts d'Oranan
MessagePosté: Ven 23 Oct 2015 12:20 
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La journée suivante, le voleur est exceptionnellement dispensé d’entrainement, Sombre ayant apparemment une chose urgente à faire en surface. Il en profite pour récupérer les quelques parts de sommeil qui lui manquent encore…une grasse matinée bien méritée, après le nombre d’épreuves dont il a triomphé ces derniers temps. Aliep ne se permet pas la même flemmardise, et le voleur le voit se lever tandis que lui se rendort. Il ne se lève finalement qu’au tout début d’après-midi, tandis que le repas quotidien est apporté par les autres enfants : les fruits de leurs larcins montrent à quel point leur apprentissage a été efficace. Son regard s’attarde sur chacun d’entre eux. Le soir, pendant qu’ils lui apprenaient les rudiments de la langue des signes, il s’était aussi renseigné sur chacun d’eux. Si son lien avec eux était moins fort qu’avec Aliep, il les appréciait tout de même grandement : un besoin de veiller sur plus petit que soi, la tristesse de leur vie avant d’arriver ici et de rencontrer Aliep et Sombre. Sur les trois gamins, deux avaient été vendus à leur plus jeune âge à un esclavagiste manifestement reconnu, Calev Seg : contre une poignée de pièces, leurs parents avaient été contraints de les céder pour rester en vie. Les parents du troisième, plus aimants, avaient lutté contre les hommes de main de l’esclavagiste. Leur mort fut longue et douloureuse, de ce qu’en avait compris Vohl, et si l’enfant assurait ne plus y penser, dans ses yeux on voyait danser la peine et l’horreur, que le temps trop court n’avait pas encore effacés. Ils avaient été tirés de cette situation par Sombre, le soir où ils devaient être vendus de nouveau, cette fois-ci à une fervente matriarche de Khonfas, selon toute vraisemblance pour des sacrifices à Valshebarath. Ces enfants ont eux aussi vécu des expériences plus traumatisantes que la plupart des adultes dans toute leur vie. Vohl grappille quelques bouchées dans les plats que ces derniers ont amenés en les remerciant chaleureusement, avant s’engager de nouveau dans les égouts pour sa course quotidienne.

Rentré avant que le soir n’arrive, Vohl attend patiemment, assis en tailleur – la position du lotus se refuse obstinément à lui, semblant l’agonir d’injures et lui signifiant qu’il ne possédait pas le nombre d’articulations nécessaires-, et tente de visualiser ses ‘fluides’, comme Aliep avait nommé ce qu’il sent circuler en lui. Vohl est plongé dans la confusion : pour lui, Sombre a employé le terme de ‘ki’, il en est certain ! Quel est donc la différence entre ces deux termes ? Désignent-ils au final la même chose ? Serait-ce une forme plus puissante du ‘ki’, « l’atout » dans sa manche qui lui permet de compenser la perte d’un œil, ce que lui a laissé entendre leur entraineur ? Une forme assez puissante pour remplacer même un œil perdu ? Vohl finit par abandonner ce questionnement, remisant dans un coin de sa tête les maigres informations dont il dispose. Il fait le vide en lui, et sent fluctuer l’énergie habituelle qui l’habite, en sommeil pour l’instant. Rien d’autre. Il finit par conclure que le môme s’est gentiment moqué de lui ! Aliep arrive quelques temps après, revenant manifestement d’un entrainement qui l’a laissé épuisé ! Il s’allonge à côté de Vohl, et ferme les yeux dans l’attente de Sombre.
Vohl finit par tirer son compagnon de sa torpeur : la nuit est déjà bien entamée, et leur mentor n’est toujours pas revenu. Aliep se lève.

« Eh bien, on dirait qu’on va devoir improviser seuls, ce soir. On va se faire écorcher vifs si on ne souscrit pas à l’exercice du soir habituel. Et ce même s’il n’est pas là, tu peux me croire ! »
« Tu as toujours la carte de la dernière fois ? »

Aliep sort de sa poche le bout de parchemin particulièrement épais, pour mettre en
valeur les reliefs de la ville.

« On a déjà fait le port, le bocchi… On n’a rien fait vers le Nord-Est ! C’est surement là qu’il nous aurait envoyé, ce soir. »

Vohl ne voit pas d’objection à ça. Après tout, Aliep connait Sombre depuis bien plus longtemps que lui.

« Faisons ça. Direction l’Auberge des hommes libres ! Ça devrait convenir niveau distance. »
« C’est parti. »

Après s’être changés, ils font route avec entrain vers la surface, confiants en eux-mêmes, prêts à conquérir le monde du dessus sous la pluie battante.

Pauvres de Toits

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