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Le sergent Fardel ne tarde pas à revenir et m'informe que le Duc est prêt à me recevoir, avant de me murmurer que ma visite le divertira, Luminion étant fort tranquille ces derniers temps. Je ne suis pas vraiment sûr d'être enchanté de servir de divertissement, à dire vrai, mais au moins le Duc ne devrait-il pas être spécialement de mauvaise humeur. Quant au fait que Luminion soit paisible, ma foi c'est une information plutôt positive, encore qu'il puisse s'agir du calme qui précède la tempête. Il n'est pas impossible non plus que mes diverses actions aient provisoirement détourné l'attention des Garzoks, mais je n'en mettrais pas ma main à couper. Quoi qu'il en soit le sieur Fardel me conduit aussitôt devant le Duc, installé sur son trône comme à son habitude. Le noble Kendran me salue d'un signe de tête, auquel je réponds d'une révérence formelle, puis me demande si mes projets ont avancé et, question plus épineuse, si l'escorte de ces dames s'est bien déroulée. Par Sithi, n'est-il donc au courant de rien? Voilà bien une chose que je peine à concevoir, voire à croire, Robert de Pérussac n'est certainement pas homme à ignorer ce qui se passe dans son Duché. Si ma première réaction a été de hausser un sourcil surpris, je me reprends vivement en réalisant qu'il s'agit plus probablement d'une manière de m'éprouver et rive mon regard à celui du Duc:
"Je n'ai malheureusement pas été en mesure d'escorter ces dames. Gaëlle d'Amaranthe m'a informé que dame Matsuno, ne me voyant pas revenir au jour dit, était venue s'enquérir de la situation vers elle. Ne sachant rien des raisons de mon absence, Gaëlle a délégué deux guerriers de l'Opale afin de me suppléer. Je ne puis qu'espérer que le voyage se soit bien déroulé, mais je n'ai aucune nouvelle à ce propos."
Je marque une brève pause en remarquant soudain un détail troublant: le Duc tient entre ses mains une lettre cachetée munie d'un sceau que je ne puis manquer de reconnaître puisqu'il est la marque officielle du commandeur de Clair de Lune. Que fait cette lettre dans les mains du Duc? Aurait-il intercepté un messager de l'Opale? Voilà qui serait fort gênant, sur le principe plus qu'autre chose car je doute fort que Sylayëm soit assez idiot pour confier des informations capitales à un morceau de parchemin, mais tout de même. Ceci étant il serait malavisé de ma part d'exiger des explications, pour l'instant du moins, mais dans quelle mesure dois-je lui relater ce qui m'est arrivé? Discrète ces derniers temps, ma Faëra se réveille soudain pour me murmurer:
(Bah, il s'ennuie, distrais-le en lui contant tes aventures, non?)
(De distraire à ennuyer il n'y a qu'un pas, et puis il y a certains points que je préférerais garder pour moi. Mais soit, va pour le récit, il n'y a pas l'air d'avoir foule de ménestrels dans le coin...)
"Je vous avais dit, à la fin de notre dernière entrevue, que j'entendais aller faire un tour du côté du fleuve afin de repérer d'éventuels camps ennemis. C'est ce que j'ai fait, non sans succès puisque je suis tombé sur un campement où certains de vos hommes, dont le sergent Fardel ici présent, étaient retenus prisonniers. Je ne doute pas que cet excellent soldat vous ait fait un rapport circonstancié, aussi ne vous ferai-je pas perdre votre temps en vous répétant ce que vous savez déjà."
Une manière de souligner que je ne suis pas totalement dupe, libre à lui d'affecter la plus complète ignorance si cela lui chante mais je n'ai pas l'intention d'affecter de n'en rien voir. Je passe donc sans plus m'attarder à la suite:
"Peu après que vos hommes se soient mis en route pour revenir à Luminion, j'ai été pris en chasse par une forte troupe de Garzoks. Le précédent combat m'avait fatigué et j'ai préféré tenter de les semer en traversant le fleuve. Mais les bougres me collaient au train et, dans ma hâte, j'ai glissé sur un rocher en traversant, ce qui m'a valu d'être emporté par le courant. Comme vous pouvez l'imaginer, le poids de mon armure et de mon équipement m'a entraîné droit au fond, j'aurais dû me noyer mais par un heureux hasard le courant m'a rejeté sur la berge bien en aval, inconscient."
Le souvenir de ces instants me fait imperceptiblement frémir, il s'en est fallu d'un cheveu pour que j'y reste mais, à bien y songer, j'ai frôlé tant de fois la mort par après et cela de manière autrement déplaisante que cette noyade évitée de justesse fait presque figure d'anecdote.
"J'ai été retrouvé par une Earionne, Sirnass Mawess qui, vous le savez certainement, réside avec sa famille dans une maison isolée dans les terres sauvages entourant Omyre. Elle m'aurait sans doute achevé si je n'avais porté cette bague, qui m'a été offerte en remerciement d'un service rendu au culte de Moura."
Je lui montre la bague en question avant d'enchaîner:
"Elle m'a donc recueilli et soigné, lorsque j'ai été en état de reprendre la route, il était déjà trop tard pour que j'arrive à temps pour escorter ces dames, bien des jours avaient passé. J'ai alors décidé de m'enfoncer plus avant dans les terres d'Omyre, afin de prendre la mesure exacte de la menace qui pèse sur votre Duché, et sur ce continent en général. Quelques jours plus tard, je suis tombé dans un piège. Les Garzoks avaient barré une série de collines pour m'intercepter, je ne sais comment ils ont fait au juste mais il est clair qu'ils avaient retrouvé ma trace et percé à jour mes intentions d'approcher d'Omyre."
Un sourire dur se dessine sur mon visage à cette évocation:
"Ils étaient nombreux, près de trois cents répartis en quatre camps, mais leur nasse comportait une faille. Plutôt que de rebrousser chemin, je leur suis donc rentré dans le lard. C'était risqué, mais l'occasion était trop belle pour ne pas en profiter. Je vous fais grâce des détails, mais au final je suis parvenu à franchir leur barrage en tuant un paquet de soldats, deux Matriarches Blanches, un Nécromancien et leur général. L'armure de ce dernier est entre les mains de votre forgeron, s'il vous faut une preuve de ce que j'affirme. Bref, ce combat s'est terminé par la retraite d'une unité d'Orcs, après que j'aie étêté leur officier, et j'ai poursuivi mon chemin jusqu'à tomber sur un sinistre pont suintant de malédictions.
J'aurais certainement dû m'abstenir au vu de ce qui a suivi mais...j'exècre la magie noire, c'est viscéral. J'ai donc franchi ce pont et ai découvert une grotte, un véritable antre des ténèbres. J'y ai trouvé une araignée monstrueuse, bardée de piques de la taille de petites épées, une abjection telle que je n'en avais jamais entendu parler. Après l'avoir tuée, je me suis enfoncé plus loin dans cette caverne et j'ai découvert d'étranges portes, faites d'Ondryia et décorées de sculptures marines. Je n'ai pas compris tout de suite de quoi il s'agissait mais je suis parvenu à les ouvrir, jusqu'à parvenir en un lieu...inconcevable.
Une nécropole, Messire, une titanesque nécropole abritant les corps de milliers de Garzoks, voilà ce qu'est cette sombre grotte proche d'Omyre. Malheureusement certains morts ont une fâcheuse tendance à se relever, en particulier lorsqu'un puissant Nécromancien pourrit depuis des lustres dans un tel lieu. J'ignore quel était son nom, mais je sais qu'il avait été enfermé en ces lieux par la volonté d'Oaxaca, il ne pouvait quitter son antre et a cru pouvoir se servir de moi pour se libérer. Mal lui en a pris, après un rude combat contre ses marionnettes je l'ai proprement incinéré, mais c'est une victoire que j'ai payée très cher. Après ça j'ai poursuivi mon exploration, j'espérais trouver quelque trésor susceptible de valoir toutes ces embûches et, s'il n'était pas celui que j'espérais, j'ai bel et bien trouvé un trésor merveilleux qui m'a éclairé sur l'histoire de cet endroit."
Je marque une pause à cet instant, me prenant au jeu et ménageant mes effets tel un apprenti conteur soucieux de captiver son auditoire:
"Le tombeau d'Esswan Sessra, Messire de Pérussac, se trouve enfoui dans les profondeurs de cette grotte. Devant Sithi j'en fais le serment: je l'ai vu de mes yeux. Il se trouve dans une partie féerique de la caverne, un véritable palais de cristal foisonnant de concrétions extraordinaires protégé par des parties noyées et des pièges. Son sarcophage trône au milieu d'un petit lac souterrain, il a la forme d'un coquillage et est constitué d'Ondryia. Un incroyable monceau de perles d'une merveilleuse pureté l'entoure, mais bien fou serait celui qui tenterait de s'en emparer car un puissant Sylphe veille sur les lieux. Ce n'était pas le premier que je rencontrais, toutefois, c'est l'un de ses semblables qui m'a accordé l'arc des Glaces que je possède, après m'avoir éprouvé dans un contexte similaire. Une réplique de cet arc se trouvait dans un cercueil de cristal, je ne savais pas que ce n'était pas le vrai mais je me suis refusé à profaner la dernière sépulture de l'Hinïonne qui le détenait avant moi pour lui dérober son arme. Cela a convaincu le Sylphe que j'étais digne de porter cette relique et il me l'a confiée, mais le plus surprenant c'est que son semblable qui gardait le tombeau d'Essran Sessra le savait. Les vents murmurent bon nombre de choses à qui connaît leur langage, m'a-t'il dit. Il savait donc que je ne chercherais pas davantage à profaner la dernière demeure de cette légendaire guerrière Earionne, aussi m'a-t'il accordé de voir sa sépulture et m'a fait don de l'une de ces perles, en souvenir de ces instants."
Une discrète émotion m'envahit à ce souvenir, sans doute fera-t'il à jamais partie de ceux, rares et précieux, que l'on n'oublie jamais.
"La suite est moins merveilleuse. Les Garzoks m'attendaient à la sortie de la grotte, et je n'étais plus en état de combattre. Ils m'ont assommé et m'ont emmené à Omyre. Je me suis réveillé dans les geôles de leur arène, lieu sordide s'il en est. J'avais humilié les orcs dans les collines, les autres races au service d'Oaxaca se gaussaient d'eux parce qu'ils avaient fui devant un unique ennemi. Le maître de cette arène m'a donc extorqué un marché, il voulait que je démontre à leurs détracteurs que m'abattre n'était pas chose aisée, en échange de quoi j'étais censé pouvoir bénéficier d'un sursis et peut-être un jour reconquérir ma liberté. Je me suis donc retrouvé sur le sable de leur maudite arène, je pensais devoir affronter seul les adversaires qu'on m'enverrait et l'idée d'étriper quelques sbires d'Oaxaca en plus n'avait rien pour me déplaire.
Mais...la surprise a été amère: ils détenaient un groupe de Sindeldi, probablement capturés lors de l'attaque sur Tahelta, qu'ils avaient longuement torturés. Il y avait des femmes et des enfants, quelques guerriers aussi mais aucun n'était en état de se battre et leurs armes étaient bonnes à jeter. Quant à nos adversaires...il s'agissait de la trentaine d'Orcs qui avaient fui devant moi, ils brûlaient de se venger et étaient lourdement armés, plate, pavois, lourdes haches..."
Je serre les dents en me remémorant cela, une moue amère sur les lèvres et les yeux flamboyants de colère:
"Je n'ai rien pu faire pour les miens, ils ont été massacrés sans la moindre pitié. J'ai vu les deux gamins être exterminés alors qu'ils étaient recroquevillés contre le mur de l'arène, terrorisés, incapables de seulement se défendre. Leurs bourreaux riaient en les débitant à la hache, Messire de Pérussac, ils riaient..."
Je me secoue pour chasser ces souvenirs, sans grand succès car ces images-là aussi sont gravées à jamais dans mon âme, puis je poursuis sur un ton si neutre qu'il en est atone:
"Je les ai tués, les rieurs et les autres, tous, jusqu'au dernier. Après cela c'est devenu de la folie, les spectateurs se chamaillaient déjà dans les gradins mais là ils sont descendus dans l'arène pour en découdre, le chaos était si total que c'en était absurde. J'en ai profité pour me frayer un passage jusqu'à la salle d'armes de l'arène, j'ai récupéré mes affaires qui, je le savais pour les y avoir vues, s'y trouvaient, puis je me suis enfui par les souterrains que j'avais repérés lors de ma captivité. J'ai erré longuement dans un véritable dédale,dont j'ai bien cru ne jamais sortir. Tous les passages que j'explorais finissaient par remonter dans la ville de surface, mais j'ai fini par trouver une issue donnant à l 'extérieur de la ville. Après ça, il m'a suffi de me faufiler entre les patrouilles, jusqu'à revenir ici."
Une fin quelque peu déformée bien sûr, mais je ne tiens pas à lui révéler ma relation avec Faryä pour le moment. Mon regard revient se river à celui du Duc, à qui je demande posément en désignant du menton la missive qu'il tient entre les mains:
"Je vois que vous tenez une lettre en provenance de Messire Illinwë, commandeur de la citadelle de Clair de Lune. Me feriez-vous la grâce de m'apprendre de quoi il retourne? Pardonnez ma question mais je suis surpris qu'il vous ait adressé une lettre, Dame Gaëlle étant responsable de notre ordre en votre Duché."
Dernière édition par Tanaëth Ithil le Lun 24 Juil 2017 19:26, édité 1 fois.
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