L'Univers de Yuimen


Forum de Jeu de Rôle Médiéval-Fantastique




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 Sujet du message: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Sam 27 Mar 2010 17:20 
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La Gorge de Kuasu


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Tout au nord de la région d'Eniod, le grand fleuve se voit s'étaler en plusieurs kilomètres de chutes au bout desquelles se trouve la non-moins impressionnante "Gorge de Kuasu", véritable cirque de chutes et de vapeurs d'eaux qui retentissent dans un grondement intense.

Kuasu était un puissant magicien varrockien, maître absolu dans la manipulation de l'élément aquatique. Son don l'avait naturellement amené à découvrir cet endroit et il avait choisi de s'en faire, caché derrière une de ces chutes, son foyer, et continuer à y vivre, en ermite, dans le but de s'enivrer au plus profond de lui-même des fluides qui parcourait naturellement ces lieux.

Nul ne savait réellement ce qu'il devint ensuite.

On s'est dit qu'il a simplement fini par mourir de vieillesse, ce jusqu'à ce que des explorateurs impétueux aient fini par découvrir son lieu d'habitat où, sur un vieux grimoire, le magicien laissa pour toute dernière ligne :

"Oui, par Moura oui ! Mes recherches furent fructueuses ! J'avais raison ! L'être pensant et son élément peuvent ne devenir qu'un ! C'est très risqué, mais si ce dernier sort réussi, je deviendrais à coup sûr esprit d'homme dans corps d'eau ! Mon corps faiblit, je n'ai plus rien à perdre à tenter cela ! Adieu, vieux os et chairs pourrissantes, je vous quitte pour cette étreinte humide que sera mon nouveau corps... Un corps qui plus est, sera immortel..."


Ce qui semble être son squelette fut trouvé non loin de là, mais il est à noter depuis cette fantastique découverte, une multitude d'évènements magiques se passant sans explication dans le fleuve... Des témoignages parlent aussi d'un récurent "Esprit de l'eau" qui le hante... Se pourrait-il que Kuasu ait réellement réussi ce qu'il entreprenait ?

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 Sujet du message: Re: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Mer 5 Avr 2017 14:06 
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5 – Plus belle sera la chute


Alors que nous chevauchions sur le chemin bordé d’herbes hautes au nord d’Eniod, le jeune eruïon me raconta son enfance dans la Tribu de Moura, m’expliquant la dureté du désert de Sarnissa oscillant entre chaleur infernale le jour et froid intense la nuit, rendant ce lieu hostile à toute vie. Je n’avais que plus de respect envers les eruïons de ce qu’ils vivaient quotidiennement là-bas. Il me dressa le portrait d’un lieu si aride qu’il n’y avait pas de végétation, ni même d’eau, à part en les très rares écrins bien fragiles que sont les oasis. J’avais déjà entendu parler des déserts, mais ce qui s’en rapprochait le plus, dans mon vécu, avaient été les terres de Khonfas où j’avais subi mon esclavage, mais le rythme de vie shaakte nous forçant à vivre de nuit et la grande proximité du village avec la forêt tropicale limitait grandement son influence. Je devinais difficilement les chaleurs étouffantes qu’il me décrivait et ces tribus amenés à se déplacer régulièrement de point d’eau en point d’eau, craignant de les trouver asséchés. Pourtant, mon âme de conteuse écoutait avec avidité ses mots, les gravant dans mon esprit pour, peut-être, les user un jour à mon tour dans une légende, pour faire vivre aux esprits n’ayant jamais quitté leur bout de monde des histoires venues d’ailleurs.

Il me raconta avec un détachement qui me paraissait presque étrange, derrière cette mine souriante qu’il affichait, les attaques menées par les eruïons sur les sindeldi du désert afin de grappiller un peu de nourriture et les répliques violentes qui s’en suivaient, augmentant toujours le nombre de morts rendus au désert. Il m’expliqua également les particularités physiques auxquelles des générations et des générations de brassages dans ces rudes conditions avaient menées, ces elfes qui, privés de tout, se retrouvaient capables de survivre avec presque rien, presque aucune nourriture.

Elladyl revint sur son histoire personnelle, les rêveries d’ailleurs qui alimentaient son esprit alors bien jeune, imaginant des contrées où l’eau et la nourriture sont en abondance. Il me raconta comment, après une sècheresse intense, il avait finalement décidé de tenter l’aventure et de fuir son désert pour se retrouver dans une prison, puis dans une galère. Je l’imaginais voguer sur des océans, voyant l’ironie profonde toute cette eau qu’il avait rêvé de voir et qu’il ne pouvait pourtant ingérer à cause du sel. Il survécu durant une dizaine d’année avant de se retrouver aux mains des shaakts du village de Szordrin. C’est là que j’intervins, permettant à ces esclaves de s’enfuir et d’embrasser leur liberté.

Je le regardai, méditative, tentant de comprendre ce que l’on pouvait vivre en étant asservit durant dix ans. Je n’avais connu que six mois d’esclavages, et ces six mois avaient déjà bien failli me rendre folle, alors, dix ans… ? Ce jeune devait avoir une force mentale hors du commun pour parvenir encore à sourire et à ne pas voir le monde en nuances de gris comme j’avais tendance à le faire.

(C’est quelque chose de récent pour toi, Lyn, son sourire n’est peut-être qu’un mécanisme de défense, comme le tien était d’obéir mot pour mot à tout ce que te disait Shi’ryil tout en fomentant ta fuite. Chacun survit comme il le peut).

Le souvenir de mon avilissement était encore trop frais dans mon esprit pour que j’apprécie réellement la portée des paroles de mon compagnon, aussi ne répondis-je pas, me contentant de flatter son encolure.

Elladyl me tire de ma pensée en me demandant mes origines, mon enfance et la raison qui m’a poussée à partir. J’esquisse un léger sourire.

- J’ai grandi dans la cité elfique de Cuilnen, une grande et belle cité entourées arbres verts, nichée au creux d’une immense forêt. J’y ai vécu en compagnie de ma mère, mon père et mon frère. Et, jusqu’à mes vingt ans, de ma grand-mère. Elle était humaine, ynorienne, et nous nous sommes que trop peu connus, mais c’est elle qui m’a donné le goût de l’Ailleurs et des contes. J’étais assez solitaire, non par mépris des autres, mais parce que j’avais une fougue et une ardeur à vivre que ne possédaient pas les enfants elfes au sang pur. Je ne comprenais pas leur passivité, le temps qu’ils mettaient à grandir alors que le vaste monde nous attendait. J’ai eu, en somme, une enfance des plus heureuses avec une famille et des amis aimants que je retourne régulièrement voir, même si les routes m’appellent.

« A l’âge de quatre-vingt ans, lorsque j’eus fini l’apprentissage que les hinïons suivent, je décidai de partir en compagnonnage dans la cité d’Hidirain, la Perle Blanche, la plus belle et sereine des cités elfique, demeurant à jamais hors du temps. J’y passais une quinzaine d’années formidables et, au moment de rentrer à Cuilnen, je me rendis compte que cette vie calme et routinière n’était pas pour moi, que j’avais besoin de voir et de découvrir le monde. C’est ce que je fais depuis lors.

J’aurais également pu lui parler de certaines histoires, certaines rencontres que je fis ou la blessure dont je porte aujourd’hui la profonde cicatrice dans le dos, mais… mes contes parlent d’autres personnes, pas de moi.

***


Ainsi passèrent deux journées entières de voyage où nous devisions calmement, nous taisant parfois durant plusieurs heures afin de contempler le paysage d’étendues herbacées flanquées de forêt, jusqu’à ce qu’un jour, un bruit étrange attira notre attention.

Il s’agissait d’abord d’un vrombissement qui emplissait l’air et croissait au fur et à mesure que nous avancions. Audible de très loin, il semblait provenir de la forêt, emporté vers nos oreilles par le vent qui soufflait d’ouest en est. Intrigués, nous décidâmes de nous enfoncer dans la forêt à l’orée de laquelle nous avancions depuis quelques heures pour en découvrir la source. Plus nous progressions dans les épais fourrés, plus le son devenait fort et tel que je n’en avais jamais entendu. On aurait dit… le bruit des vagues s’écrasant sur la jetée, mais en beaucoup, beaucoup plus puissant.

La réponse à ce mystère vint sous la forme d’une gigantesque, que dis-je, d’une colossale cascade. Plus haute que toutes les falaises qu’il m’eut été donnée de voir, la cataracte par laquelle l’eau se déversait devait avoisiner les deux kilomètres, pour autant que mon regard put en juger au travers de l’épais brouillard qui s’échappait du lac formé à ses pieds. Je restais un instant éberluée devant le spectacle qui s’offrait à mes yeux, peinant à appréhender le gigantisme du lieu.

Sentant soudain l'impatience de mon compagnon sous moi, je descendis de son dos pour le laisser s'éloigner sans nous consacrer le moindre regard. Admirative, je le vis courir jusqu'à la falaise pour s'élancer vers les chutes. Libre, léger, il virevolta dans la brume, ressentant avec une joie farouche la puissance qui se déchaînait sous lui, vivant intensément les eaux tumultueuses et le vacarme qui en émanait. Des gouttelettes folles tombaient sur ses écailles de nuit avec une force insoupçonnée et massaient son corps de leur contact. Sur terre, j'assistai à ce spectacle fantastique d'un loykarme vivant ce qu'aucun d'entre eux n'avait jamais rêvé de faire et, par le lien qui nous unissait, je ressentais chacune de ses émotions avec un acuité profonde qui me fit monter les larmes aux yeux. Je respirai par à-coups, j'avais l'impression que ma poitrine allait exploser sous mon coeur qui battait à la chamade, incapable de contenir cette exaltation crue que ressentait Lhyrr, cette jouissance à survoler ce déchaînement constant, imperturbable de la nature qui avait traversé les âges pour venir jusqu'à nous.

Bientôt mon compagnon disparut à nos yeux et, au bout de quelques instants, je retrouvai l'usage de la parole. Avec un sourire féroce, reliquat de ce que je venais de vivre, je me tournai vers Elladyl pour dire, par-dessus le vacarme des chutes :

- Nous ne sommes pas pressés, déjeunons ici ?

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 Sujet du message: Re: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Mar 9 Mai 2017 16:55 
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L'Elfe évoque son enfance avec sobriété et retenue après que je lui aie fait part de ma curiosité à cet égard. Bien loin du cadre de vie du désert où j'ai grandi, grottes misérables et paysages arides impliquant une lutte permanente pour survivre, le décor qu'elle me dépeint a pour moi la douceur un peu irréelle d'un rêve. Est-ce cela qui rend ses compatriotes si placides, satisfaits de leurs petites vies confortables? Pourquoi, dans ce cas, ma compagne d'aventure n'a-t'elle pas trouvé sa place dans ce monde si parfait d'apparence? Pourquoi cette particularité qui l'a poussée à partir à l'aventure, à quitter le cocon soyeux dans lequel elle a grandi? Peut-être parce qu'à force d'écouter des contes et autres légendes, elle a pris conscience qu'il existait autre chose, d'autres manières de vivre, de penser? Peut-être parce qu'elle a développé une conscience plus profonde du monde, et que cette conscience empêche de se sentir vraiment heureux alors que d'autres souffrent? Je n'ai pas de réponse absolue à toutes ces questions, je n'ai que des hypothèses, des suppositions plus ou moins intuitives en perpétuelle évolution.

Elle évoque ensuite une mystérieuse cité du nom d'Hidirain, la décrivant laconiquement comme la plus belle et sereine de toutes les villes Elfiques. J'opine pensivement à ces mots, bien que je ne puisse imaginer à quoi pourrait bien ressembler une cité Hinïonne. Je me sens étrangement partagé à l'idée que l'on puisse quitter un tel lieu pour aller affronter le monde et ses troubles, d'un côté je comprends la soif de découvertes, de connaissances, d'un autre je me sens naïf d'imaginer cet endroit comme étant idéal. Je crois que la vie implique le mouvement, la lutte, une évolution en somme. Peut-être est-ce cela qui manque dans ces lieux paradisiaques qu'elle me décrit? Là encore je n'en sais rien, je ne parviens pas à imaginer une existence qui ne nécessiterait pas de se battre pour survivre, sans doute parce que je n'ai jamais connu qu'une lutte incessante et impitoyable.

Au gré de notre chevauchée, nous finissons par entendre un discret grondement qui m'intrigue fort car nous sommes trop éloignés de la mer pour percevoir son ressac. Mon étonnement croît proportionnellement à l'ampleur de ce son grave et troublant, qui fait également naître en moi une discrète inquiétude. Nous décidons pourtant d'aller voir de quoi il retourne, notre curiosité l'emportant sur notre prudence, et parvenons un peu plus tard en un lieu si surréaliste que je me fige sur place en le découvrant. Un gigantesque cirque rocheux se révèle, duquel dévale une quantité d'eau impensable, prodigieuse. Je sens mon coeur se serrer dans ma poitrine à cette vision, même dans mes rêves les plus débridés je n'ai pas imaginé qu'il puisse simplement exister une telle quantité d'eau dans le monde. Ce qui coule là en une seconde abreuverait tout mon peuple pendant un siècle, le précieux liquide est présent en une quantité si absurde que c'en est presque...indécent.

Je m'approche du bord de l'eau dans un état second, envahi d'une espèce de crainte superstitieuse devant le gigantisme de cette cascade, je n'arrive pas vraiment à croire que ce soit de l'eau douce, on dirait plutôt qu'un océan se déverse là comme si le monde était barré d'une marche colossale. Je m'accroupis sur la berge et recueille respectueusement un peu de liquide dans le creux de ma main pour le goûter avec prudence, il m'est arrivé d'avoir assez soif pour essayer d'absorber de l'eau salée et ce n'est pas une expérience que j'ai envie de réitérer. Mais il n'y a pas de sel dans cette eau là, elle est si fraîche et si pure que j'en ai les larmes aux yeux, larmes que je m'empresse instinctivement de récupérer du bout d'un doigt afin de m'en désaltérer. Un éclat de rire jaillit soudain des tréfonds de mon être lorsque je réalise l'absurdité de mon geste, il y a là de quoi désaltérer tous les assoiffés du monde et moi je récupère une minuscule goutte sur ma joue, de peur qu'elle ne se perde? Plus rien n'a de sens, ici, tout ce que j'ai appris, tous les réflexes issus de mon passé perdent de leur substance, ils n'ont aucune raison d'être dans cet environnement. Pourtant...que se passerait-il si la cascade tarissait soudain? Si elle était souillée et qu'elle rende malade? Eh bien chaque goutte du précieux breuvage redeviendrait vitale, simplement. L'abondance ne devrait jamais impliquer du gaspillage ou un manque de respect, on ne sait jamais ce que demain nous réserve et nous autres Eruïons en savons assez sur la folie des dieux pour ne pas nous reposer sur des acquis qui peuvent s'effondrer d'un simple caprice de leur part.

Ce n'est que lorsque j'ai soigneusement rempli ma gourde que je réalise que l'air lui-même est humide, mon visage et mes vêtements sont recouverts d'une infinité de minuscules perles translucides issues des embruns qui tissent comme une nappe de brouillard autour de nous. En me relevant, je découvre avec stupeur que le Lokyarme s'est envolé et batifole dans cette brume impalpable avec une joie si intense qu'elle me laisse sans voix, les yeux écarquillés d'admiration. Il finit par disparaître à notre vue et ce n'est qu'à cet instant qu'Isil reprend la parole, un sourire étrangement féroce aux lèvres, pour me proposer de déjeuner ici puisque nous ne sommes pas pressés. Souriant pour ma part comme un idiot, je me tourne vers elle de manière à lui faire face et incline simplement le visage en signe d'acquiescement, la gorge encore nouée du spectacle majestueux auquel je viens d'assister. Il me faut faire un rude effort de volonté pour reprendre un peu mes esprits et me diriger vers ma jument afin de de sortir de ses fontes un peu de nourriture mais, à peine ai-je fait trois pas que je m'immobilise en portant instinctivement la main à la poignée de mon épée Shaakte.

Cinq individus, des humains vêtus de cuir et de pièces d'armures hétéroclites, nous observent de l'orée de la forêt, ouvertement sardoniques. Je fronce les sourcils en les examinant plus attentivement, ils sont crasseux et hirsutes, faméliques à faire peur et, plus inquiétant, armés jusqu'aux dents. Je ne suis qu'un jeune Elfe naïf, mais dix ans à ramer avec la lie de ce monde m'ont appris à reconnaître des malandrins lorsque j'en vois et ceux-là n'ont aucune intention de partager paisiblement notre repas. Cette certitude chasse durement la douce euphorie qui s'était emparée de moi, la vie est faite de luttes, ici comme ailleurs, insensé que j'étais d'en avoir douté. D'une voix dure je couvre le fracas de la cascade pour prévenir ma compagne d'aventure:

"Nous déjeunerons plus tard, d'abord il va falloir défendre nos vies, Dame."

Ma lame sort lentement de son fourreau alors que j'avance vers les bandits sans me poser la moindre question supplémentaire malgré leur nombre. Mon existence n'a été qu'un long combat pour survivre, elle s'achèvera quand Zewen l'aura décidé et il n'est pas en mon pouvoir d'échapper à mon destin, alors quelle importance si ce combat est le dernier? J'aurais eu la chance de voir ce lieu, de rencontrer Isil et son Lokyarme et puis, avec la mort c'est la souffrance qui disparaît, tous les Eruïons savent ça et rares sont ceux de nous qui craignent la fin.

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Elladyl, Eruïon errant de son état.


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 Sujet du message: Re: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Jeu 3 Aoû 2017 18:56 
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6 – L'eau, ça mouille


- Nous déjeunerons plus tard, d'abord il va falloir défendre nos vies, Dame.

Alertée par le ton de la voix de l’eruïon, je me retournai, le corps déjà en tension. Et pour cause, cinq humains avaient profité du bruit des chutes et de notre inattention pour s’approcher. Ils étaient encore sous le couvert des arbres, masqués par les ombres, mais ce que je percevais de leurs habits les rangeait indubitablement dans les rangs des bandits. Leurs vêtements étaient sales, leurs cheveux collants, mais ce qui attira le plus mon regard était la maigreur de leurs corps. Des cernes profonds se trouvaient sous leurs yeux et leur peau était d’une pâleur maladive. Malgré leur détresse physique, ou peut-être à cause d’elle, leurs visages étaient ouvertement hostiles et ils étaient armés.

Elladyl avait déjà découvert son épée et s’avançait vers eux, prêt à en découdre, cependant, je ne pouvais le laisser faire. Jamais je n’avais ôté une vie avec légèreté et nous avions devant nous des hères manifestement poussés par la faim. Or, j’avais vu jusqu’à quels extrêmes la faim pouvait pousser un être, aussi bon soit-il.

Je tendis le bras, posant légèrement ma main sur celle, armée, de mon compagnon de route pour lui demander de ne pas s’attaquer tout de suite à eux, sans parlementer. Parallèlement, j’envoyai une image mentale de la situation à Lhyrr qui répondit dans le silence de mon esprit.

(J’ai senti, je reviens.)

J’avais le sentiment que quelque chose clochait, mais je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus. Malgré tout, je m’avançai avec circonspection de quelques pas, prête à dégainer mon arme si cela tournait mal et sans les quitter des yeux, je leur dis :

- Nous ne souhaitons pas de conflit, nous pouvons partager notre nourriture avec vous.

Ils ne répondirent pas tout de suite, mais l’un d’eux s’avança, se dévoilant à la lumière. Son teint était plus blafard encore que je ne pensais et ses yeux… déstabilisants, sans que je ne sache pourquoi. Il portait une épée acérée et un bouclier sur des guenilles.

- Mes frères ! Notre Maître a répondu à nos demandes ! Le sacrifice, le don du sang pour l’eau, il le demande, c’est un signe !

C’est à ce moment que je mis le doigt sur ce qui me dérangeait dans son regard : la folie, un fanatisme qui écarquillait ses yeux. Ses pupilles étaient bien trop dilatées et le blanc trop visible. Ils dégainèrent leurs armes, tandis que le premier levait les bras vers le ciel en criant :

- Ô Grand Kuasu, accepte cette nouvelle offrande ! Montre-toi à nous ! Laisse-nous te rejoindre !

Je dégainai lentement l’épée d’Ölendra, ressentant un réconfort inattendu au contact du manche, comme si l’Ancêtre était encore des nôtres et que ma flèche n’avait pas transpercé son cœur sous les vivats des shaakts. Qu’elle veillait sur moi, me remerciant d’avoir abrégé ses souffrances. Quelle ironie.

- Qui est Kuasu ?

Je n’attendais pas réellement de réponse à ma question, c’était simplement un dernier espoir avant d’en venir aux armes. Le bandit resta muet tandis que ses camarades l’acclamaient. Je n’appris que plus tard que ces chutes s’appelaient les gorges de Kuasu, en l’honneur d’un puissant aquamancien qui aurait tenté de ne faire qu’un avec son fluide de prédilection. Si l’on ignorait ce qu’il était devenu, il semblait que sa disparition et un livre qu’il aurait laissé peu de temps avant, relatant son succès prochain, avaient inspiré un petit groupe de personnes jusqu’au fanatisme, bien décidé à faire de même. Et, manifestement, cela passait par les armes.

Le premier se jeta sur nous, et, par réflexe, je bondis devant Elladyl pour amortir le coup de mon épée. Nos lames s’entrechoquèrent et nos regards s’accrochèrent. Celui, fou, du fanatique face au mien, à présent déterminé. Les autres ne tardèrent pas à suivre leur chef et foncèrent sur nous en criant au moment où une ombre dévala des cieux qui s’écraser sur l’un d’eux, attirant l’attention d’un second. Lhyrr s’était joint à la partie. Au fond, j’en voyais un qui restait à l’écart des combats, il ne semblait pas posséder d’épée, mais un court sceptre qu’il agitait dans les airs en fermant les yeux. Je décidai, peut-être à tort, de ne pas lui prêter mon attention et de plutôt m’inquiéter de l’homme qui me faisait face. Je parai un premier coup qu’il m’envoya en pleine figure et me décalait petit à petit pour l’emmener sur un terrain qui me conviendrait mieux, avec moins de fourrés derrière moi et plus pour lui.

Nos lames tintèrent de nouveau lorsque je parais un coup. Il semblait avoir compris où je voulais en venir et tentait de m’en empêcher en contre-attaquant avec vigueur, mais, imperturbable, je déviais sa lame à chaque fois qu’elle me mettait en danger. Nous stagnions alors, aucun ne parvenait à prendre le dessus sur l’autre, car à chaque fois que je passais à l’offensive, j’étais gênée par le bouclier et les parades de mon adversaire. Je n’étais pas aidée non plus par le fait que je gardais un œil sur mes compagnons. Lhyrr semblait jouer avec sa proie, sautillant lestement autour malgré sa taille, la harassant de quelques coups de dents parfois feints, la poussant de sa queue, la rendant ainsi folle de rage. J’esquissai un sourire par devers moi, il prenait un réel plaisir à punir ainsi nos attaquants qui avaient perdu à ses yeux tout respect. C’était quelque chose que je ne pouvais comprendre, malgré le lien qui nous unissait, il était le penchant farouche et vengeur de ma sensibilité exacerbée.

Elladyl, quant à lui, semblait s’en sortir, mais plusieurs arbres et fourrés épais nous séparaient à présent, aussi je peinais à distinguer ses agissements.

(L’elfe s’en sort. Pour le moment), me dit Lhyrr, plus proche, qui avait saisi mon questionnement.

Je revins sur mon combat, juste à temps pour dévier une lame qui ne toucha pourtant pas mon épée. Au dernier moment mon adversaire feinta pour m’atteindre au cou, partie qui n’était pas protégée par mon armure. J’eus tout juste le temps de reculer en arrière pour éviter le gros de l’attaque, mais je sentis tout de même une estafilade se dessiner sur ma peau et le sang commencer à en couler. Je serrai les dents, rabrouant ma propre sottise, les joues rouges de honte.

Je me retenais de céder à un élan de rage en répliquant brusquement. Un élan qui me ressemblait pourtant bien peu et me surpris, les mines m’avaient donc tant changée ? A la place, je fis un effort pour garder mon calme et fis en sorte de nous laisser tomber dans le rythme des coups, cadencé par le tintement de nos épées ou de mon épée contre son bouclier. Un coup à la tête, esquivé, un coup au buste, paré par le bouclier, un coup aux jambes, esquivé de nouveau. Et ainsi de suite, les zones visées variant, mais le rythme restait le même. La barde en moi ressentait l’harmonie qui irradiait de ces vibrations tandis que mon adversaire se laissait aller à la facilité et baissait la garde. Lorsqu’il se fut suffisamment ramollit à mon goût, je saisis l’opportunité. Il arma son bras pour m’attaquer et je déviais son épée de ma lame, accompagnant le mouvement avec le brassard de mon autre main pour garder son arme hors de portée. Si son épée n’était plus un danger immédiat et que la mienne était à présent libre de ses mouvements, il restait un autre obstacle : son bouclier relevé pour protéger sa tête.

Profitant de l’instant de surprise, je reculai légèrement en fléchissant légèrement les genoux et en orientant mon épée de bas en haut. Ramenant mon autre main sur la garde pour me donner plus de force, j’engouffrais ma lame à l’intérieur de sa garde, entre son bouclier tenu trop haut pour le protéger et sa poitrine. Je manquais de force pour pénétrer réellement dans sa chair au niveau du torse et je sentis l’épée d’Ölendra riper contre ses vêtements. Jusqu’à ce qu’elle rencontre un obstacle : la peau fragile sous son menton dans lequel l’acier s’enfonça.

J’eus à peine le temps de voir ses yeux s’écarquiller de surprise lorsque soudain je me retrouvais projetée à terre et puis ballotée dans tous les sens par une gigantesque vague sortie de nulle part. Incapable d’empêcher un hoquet, je sentis l’eau s’engouffrer dans mes poumons et je tentais de haleter pour la faire sortir, mais je ne faisais qu’empirer les choses. En vain, j’essayai de me rattraper aux branches, aux troncs et aux fourrés, mais j’étais irrémédiablement entraînée par ce raz-de-marée issu du néant. Emportée, comme je m’en rendis compte avec un sursaut de terreur, droit vers la gorge et les chutes. Je ne pouvais voir la ravine avec toute cette eau, ce chaos environnant, mais elle ne pouvait pas être loin. Frénétiquement, j’essayais de m’agripper à quelque chose lorsque soudain je parvins à enfoncer l’épée d’Ölendra dans un tronc. Je m’y accrochais désespérément en attendant que l’eau s’en aille, si seulement elle voulait s’en aller et d’où qu’elle provienne. Avec peine, je me hissais vers le haut, vers l’air en crachant l’eau dans mes poumons pour inspirer une grande goulée d’air. L’instant d’après, j’étais de nouveau entraînée sous les flots.

Je sentais des branches me passer sur la tête, un gros caillou percuter mon bras avec toute la force induite par la vague. Puis, brusquement, un choc énorme qui me fit perdre connaissance l’espace d’une fraction de seconde. Lorsque je revins à moi, je me rendis compte que j’étais entraînée par le corps de mon premier assaillant, sans vie ou en passe de le devenir. L’épée d’Ölendra était nulle part en vue.

Soudain, le vide. Mon corps impuissant était entraîné vers les eaux tumultueuses de la cascade que je voyais s’approcher avec une acuité nouvelles. Je savais que je n’avais aucune chance de survivre si je m’enfonçais à l’intérieur, leur force m’écraserait aussi certainement que la nuit succède au jour.

Tout à coup, je fus rattrapée par des griffes qui s’enfoncèrent dans mes bras, perçant l’armure qui les protégeait. Lhyrr ! Il était parvenu à me rattraper ! Entraîné par mon poids, nous chutâmes tous deux de quelques autres mètres avant que les puissantes loykarme ne parvienne à hisser nos deux corps jusqu’en haut de la ravine. Je sentais ses griffes lacérer ma peau, mais je n’en avais que faire, j’étais en vie !

(Oui, et je tiens à ce que tu le restes), me répliqua la voix farouche de mon compagnon, qui ajouta : (désolé pour les griffes, Lyn, j’avais peur que tu glisses).

Le spectacle qui m’attendait était effarant, l’écorce des arbres avait été arrachée et certains étaient carrément couchés par terre tandis que les feuilles avaient toutes été emportées sur deux mètres de haut. Et pourtant il n’y avait plus la moindre trace d’eau, plus la moindre trace de cette vague gigantesque qui s’était abattue sur nous. J’étais interloquée, incapable de comprendre ce qu’il s’était passé lorsque j’avisais de la présence d’un de nos assaillants, celui qui était resté en arrière du groupe avec son bâton. Un aquamancien !

(Lhyrr ! Dépose-moi avant qu’il ne lance un nouveau sort !)

Le loykarme, pour une fois, ne protesta pas et me lâcha sur l’herbe qui n’était même plus humide. J’avisais avec soulagement mon épée encore plantée dans un arbre et m’en approchait pour l’arracher avant de courir de toutes mes forces vers le magicien. Mes bras, où m’avaient lacérées les griffes de Lhyrr, me brûlaient, mais la douleur restait supportable par rapport à ce que nous risquions si rien n’était fait.

J’étais à peine à un mètre de ma cible, l’épée déjà en train de s’abattre sur lui lorsque soudain je fus repoussée de nouveau en arrière par un choc humide sur mon armure. Il avait projeté vers moi un flot d’eau qui m’avait légèrement fait reculer, mais le gros de son sort avait heureusement été absorbé par son armure. Je me resaisis rapidement et plongea vers mon adversaire, arme en avant. Depuis le début, c’était lui la véritable menace et je l’avais complètement ignoré !

Il évita le coup en se déplaçant sur le côté. Si j’avais trouvé que mon premier adversaire avait le regard fou, celui-ci était encore pire. Ses yeux d’un vert vif étaient injectés de sang et ses cheveux blonds étaient hirsutes. J’étais incapable de lui donner un âge sous l’épaisse couche de crasse qui le maculait, mais j’étais certaine d’une chose : il riait comme un dément. Avec un frisson, je tentais de nouveau de l’atteindre d’un coup d’estoc, mais il para avec son bâton avant de faire une cabriole en se mettant hors de ma portée.

Il fit quelques mouvements dans les airs en murmurant des mots incompréhensibles et soudain je fus entourée d’un épais nuage de brume. Du moins, c’est ce que je pensais avant qu’elle ne s’infiltre dans mes poumons et ne provoque une quinte de toux irrépressible. Rapidement, mes yeux se mirent à piquer et à pleurer et ma peau à brûler. Je regardais autour de moi à la recherche d’une issue hors de cette brume, mais je n’en trouvais aucune. La forêt vierge s’était parée d’un voile blanc, opaque et acide. Sans perdre de temps à tergiverser, je me mis à courir dans une direction choisie au hasard, la manche posée sur mon nez pour limiter les dégâts. J’évitais de justesse un tronc et trébuchais sur une racine avant de parvenir à sortir du nuage de brume. Visiblement, j’en avais trouvé la sortie avant que des dégâts n’aient été faits à mon équipement. Le magicien profita cependant de ma sortie de sa brume, encore aveuglée, pour abattre sur moi son bâton. Je vis son mouvement du coin de l’œil et plongea en avant pour l’éviter, roulant sur moi-même et me relevant dans la foulée.

Habile, il sauta par-dessus mon coup d’épée, m’arrachant un grognement irrité, mais Lhyrr s’était discrètement approché derrière l’aquamancien et le toisait de toute sa hargne. Il saisit brutalement sa gorge entre ses crocs et je profitais de l’instant pour enfoncer l’épée d’Ölendra dans son cœur.

Je restais un instant ainsi, haletante, avant de lâcher l’arme et de me laisser tomber sur le sol. La frénésie du combat retombant brusquement. Mes cheveux échappés de leur tresse étaient eux-aussi hirsutes du combat qui s’était déroulé et je sentais l’entièreté de mon corps vidé par le raz-de-marée et la brume. Sans compter les diverses lacérations qui parsemaient à présent mes bras et mon cou. Je devais avoir l’air hagard. Je n’avais rien de grave, je le savais, mais il allait falloir que je m’en occupe. Mais pas tout de suite.

Puisant dans mes dernières forces, je cherchais l’eruïon des yeux. J’espérais de tout cœur qu’il ait survécu.

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 Sujet du message: Re: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Mar 8 Aoû 2017 02:38 
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Alors que j'avance déjà, lame au poing, vers ces humains que j'ai d'office classifiés comme malveillants, j'ai la surprise de sentir soudain la main légère de l'Hinïone se poser sur la mienne. Je détache brièvement les yeux de nos visiteurs impromptus et les pose sur le visage d'Isil pour comprendre la raison de ce geste, presque impensable venant de ma compagne de route si réservée d'habitude. Son attitude me renseigne aussitôt car elle avance alors de quelques pas, sans avoir dégainé son épée, et tente de parlementer avec les marauds, affirmant que nous ne souhaitons pas de conflit et que nous sommes prêts à partager notre repas avec eux. Je hausse les sourcils, un peu incrédule devant cette réaction pleine de modération et de bonté, avant de me rappeler que c'est une Elfe Blanche. Mais ces humains ne se satisferont pas de quelques victuailles, c'est du sang qu'ils veulent, il y a dans leurs yeux une lueur que j'ai appris à reconnaître voilà bien longtemps, lors d'une nuit où j'ai vu les anciens de mon peuple tenter de raisonner une troupe de Sindeldi. De sages paroles que nos ennemis n'écoutèrent pas même d'une oreille, c'était notre mort qu'ils voulaient et rien n'aurait pu les détourner de leur but.

Ce qui m'étonne le plus dans la situation présente, c'est que mon amie Elfe ait conservé une telle candeur malgré ce qu'elle a vécu chez les Shaakts, une expérience propre à priver de toute compassion n'importe qui, mais pas elle apparemment. Il fallait du courage pour soulever les esclaves et combattre les Elfes Noirs afin de regagner sa liberté, mais c'est tout autre chose qu'elle dévoile à cet instant car ce n'est certainement pas la crainte qui la pousse à agir comme elle le fait. Bien que je ne croie pas une seconde au succès de son entreprise, je n'ai pas la moindre envie de me moquer de cette espèce de naïveté qu'elle manifeste en espérant raisonner ces gueux. A mes yeux, elle a quelque chose de si pur que cela m'oblige à remettre en question ma propre réaction, exempte quant à elle de la moindre compassion. Tuer ou être tué, à cela se résument nos choix dans l'enfer de Sarnissa, un milieu qui fait de nous des êtres plus durs et impitoyables qu'il ne le faudrait, peut-être. Malheureusement, la réponse des gueux me donne tristement raison car l'un d'eux s'avance pour clamer:

"Mes frères ! Notre Maître a répondu à nos demandes ! Le sacrifice, le don du sang pour l’eau, il le demande, c’est un signe !"

Allons bon, des fanatiques...les humains n'ont-ils donc aucune mémoire du passé? Ignorent-ils, ou ne veulent-ils pas voir, que les dieux sont à l'origine des malheurs qui frappent les êtres vivants? Je m'abstiens pourtant de le clamer, il n'y a pas que la soif de sang dans les yeux de cet insensé, c'est la folie qui hante son regard, de celle qu'il serait vain de tenter de raisonner. Ses comparses dégainent leurs armes tandis que l'illuminé lève les bras au ciel en bramant:

"Ô Grand Kuasu, accepte cette nouvelle offrande ! Montre-toi à nous ! Laisse-nous te rejoindre !"

Kuasu? Qui est-ce encore que ce bougre? Un nouveau dieu? Dégoûté, j'avance pour me placer aux côtés d'Isil et grogne entre mes dents serrées:

"Bon sang, y'a tout un panthéon à disposition des bigots, mais croyez-vous que ça leur suffirait? Non, faut qu'ils en inventent d'autres...Kuasu...Ah c'est sûr, il manquait au palmarès celui-là..."

Je ne suis apparemment pas le seul à ignorer qui est ce nouveau persécuteur car Isil leur pose justement la question tout en dégainant enfin sa magnifique épée, pas trop tôt si on me demandait mon avis, ce qui n'est pas le cas. Comme de juste, les autres marauds se gardent bien de répondre, secret d'initié de pacotille sans doute, et préfèrent acclamer leur dingue de chef avant que le plus exalté ne se précipite sur nous. Eh bien, s'ils veulent rejoindre leur dieu avant l'heure je n'y vois guère d'inconvénient, ma lame saura leur rendre ce fier service, du moins je l'espère. Mais, outre le fait que je n'aie jamais été un combattant particulièrement doué, cela fait plus de dix ans que je n'ai pas manié une épée et j'en suis encore à me demander comment parer le coup qui nous arrive dessus qu'Isil est déjà en train de mener la vie dure à notre assaillant. Bon, eh bien voilà qui me renseigne sans détour sur mon habileté d'escrimeur, une chance que je ne me sois guère bercé d'illusions à ce propos, mon égo en aurait pris un méchant coup...

Les autres bandits se mettent presque aussitôt en branle pour se joindre à la curée, une charge que j'observe d'un air sombre en me demandant contre lequel je dois me porter pour éviter de me retrouver contraint de lutter contre plusieurs adversaires à la fois. Une fois de plus, j'en suis encore à cogiter lorsque une ombre voile le soleil, puis s'abat mortellement sur un ennemi tout en monopolisant l'attention d'un deuxième, bien trop proche du fauve ailé pour sa santé. Dans le genre pis qu'inutile je fais fort, une pensée qui m'incite à me remuer sans plus tergiverser pour aller faire tâter de ma lame au seul maraud encore inoccupé, le chef excepté car il se tient en retrait du combat pour le moment.

Mon adversaire, efflanqué comme un loup et crasseux comme un goret, pare rudement mon premier coup de taille de son braquemart ébréché en découvrant les deux rangées de chicots noircis qui lui servent de dents, m'adressant ainsi un sourire ouvertement moqueur. Avant que je n'aie pu ramener ma lame en position défensive, il riposte d'un revers agressif que j'esquive d'un bond frénétique en arrière, manquant de peu m'affaler à cause du sol inégal. Le temps que je reprenne mon équilibre et le bougre est déjà sur moi, pointant dangereusement sa lame en direction de ma gorge, un coup que je dévie de façon assez approximative du plat de mon épée et qui passe à moins d'une main de ma joue. Ma lame étant haute à cause de cette parade, j'opte pour une frappe diagonale visant son col, mais le maudit la pare en ramenant vivement sa lame à lui et, sa trogne hirsute fendue d'un plus large sourire encore, riposte brutalement d'une taillade visant mon bras d'arme. Je pivote assez joliment pour l'esquiver, mais je réalise à l'instant où j'entame mon geste que l'attaque n'était qu'une fichue feinte! Je ramène ma lame Shaakte en urgence pour tenter de parer la véritable attaque, qui visait en fait ma jambe et non mon bras, mais mon geste est un rien trop lent et le braquemart trace une sanglante balafre sur ma cuisse. Rageur, je fais décrire à mon arme un puissant arc de cercle afin de forcer mon adversaire à s'éloigner, ce qu'il ne consent à faire que pour mieux revenir à la charge, une fois ma lame au diable bien sûr puisque emportée par l'élan peu contrôlé que je lui ai insufflé.

Je tente de reculer si hâtivement que mon talon droit heurte une racine, ce qui me sauve peut-être la vie car le fendoir me frôle le menton alors que je chute rudement sur le dos. Souffle coupé par le choc, je sens la douleur de ma blessure à la cuisse affluer à cet instant, mais le moment est mal choisi pour m'en préoccuper car le maudit crasseux entend bien profiter de ma position malsaine pour me fendre en deux comme une vulgaire bûche. Je roule précipitamment de côté et frémis en voyant la lame se planter dans le sol à l'endroit précis où se trouvait mon ventre une seconde plus tôt, par Zewen ce n'est pas passé loin cette fois... Je m'active pour me relever malgré les protestations de ma jambe entaillée, pas assez vite toutefois car j'ai encore un genou en terre lorsque le coup de hachoir suivant menace de me fracasser le crâne. Je parviens à le parer à peu près correctement et riposte d'un coup d'estoc nerveux qui, cette fois, trouve la chair de mon ennemi et lui perfore salement l'abdomen! Il hurle comme un cochon qu'on égorge et me balance un rustique coup de poing de sa main libre, une attaque qui me prend totalement par surprise car c'est son arme que je surveillais. Je prends son poing en plein visage et le choc est si rude qu'il me renvoie aussi sec dos au sol, si bien sonné qu'il me faut faire un puissant effort de volonté pour rester conscient. Comble de chance, c'est vraiment mon jour, j'ai atterri sur un buisson épineux fort peu compatissant qui me larde de ses défenses acérées, mais ces égratignures sont le cadet de mes soucis car déjà le maraud fonce sur moi. Faute d'avoir le moindre espoir d'arriver à me relever avant qu'il ne frappe, je me tortille frénétiquement pour me dégager du buisson et plante mes talons et les ongles de ma main libre dans le sol pierreux pour essayer de reculer, mais je réalise très vite que cela ne suffira pas.

Sentant un caillou de la taille d'une pomme sous ma main, je m'en empare et le lance fébrilement à la figure de mon ennemi, désormais si proche qu'il n'a nullement le temps de l'esquiver. L'impact de la caillasse sur son arcade sourcilière gauche produit un craquement que je trouve résolument jouissif, d'autant plus que cela a pour conséquence de le stopper aussi net que s'il avait percuté un mur, ce qui est un peu le cas, d'une certaine manière. Le bougre beugle de souffrance et porte instinctivement sa main libre à sa blessure, laquelle saigne si abondamment qu'elle lui brouille salement la vision. Je me redresse frénétiquement sur les genoux et profite sans pitié de l'opportunité qui m'est offerte pour lui asséner un solide coup de taille dans les tibias, pas assez puissant pour lui casser les os mais bien suffisant pour le faire choir à plat ventre juste devant moi! Sans la moindre hésitation, je saisis mon épée des deux mains et la lève au-dessus de ma tête, pointe vers le bas, avant de la rabattre sommairement dans le dos du puant personnage. Ma lame, bien épaulée par le poids de mon corps pour une fois, position aidant, traverse le torse de l'humain de part en part jusqu'à aller buter dans le sol en dessous tandis que je gronde:

"Va rejoindre ton Kuasu! ça t'apprendra à ruiner mes beaux habits tout neufs, saleté!"

Je dégage ma lame d'une traction et lui administre un deuxième coup similaire pour la peine, teigneux jusqu'au bout des ongles. Mais c'est vrai à la fin, jamais je n'avais eu si beaux vêtements! J'en étais fier et c'est à peine s'ils avaient pris la poussière durant les quelques jours de voyage précédents, comment vais-je m'habiller maintenant?! Tout à mes questions existentielles, j'en oublie un peu ce qui se passe autour de moi et ne réalise mon erreur que lorsqu'une vague monstrueuse s'abat sur moi, événement qui me plonge dans une absolue incompréhension. La première idée qui me vient, totalement saugrenue, est qu'un abruti a réussi à détourner le cours du fleuve. La deuxième, plus sensée, me vient lorsque je prends conscience que le raz de marée est en train de m'emporter et que j'aurais tout intérêt à m'accrocher à quelque chose. Je m'y efforce aussitôt fébrilement, à l'aveuglette parce que l'eau n'a rien de la limpidité cristalline du fleuve en question, mais mes mains ne trouvent rien d'assez solide pour résister à mon poids et à la force du courant. Je commence à paniquer sévèrement lorsqu'un rocher finit par m'arrêter, pas en douceur mais tant pis, je lui en suis tout de même reconnaissant. Totalement déboussolé, hoquetant et toussant, je m'extirpe du flot tumultueux, à moins qu'il n'ait cessé aussi soudainement qu'apparu, le détail m'échappe mais qu'importe, il y a de l'air et c'est tout ce que je demandais.

Quelques secondes plus tard, après m'être frotté les yeux pour y voir un peu clair, je réalise que j'ai perdu mon épée dans la tourmente puis découvre Isil en train de lutter contre le chef de la bande, non sans mal apparemment car ce dernier esquive et pare habilement deux coups de suite. Je cille en voyant apparaître soudain une espèce de brume surnaturelle autour de l'Hinïone et m'exclame bêtement d'un ton abasourdi:

"Mais...c'est un mage!!!"

Certains pourraient relever que je suis assez doué pour asséner les évidences, mais pour moi il est totalement incompréhensible qu'un être doté de pouvoirs magiques fasse partie d'une bande de brigands. A plus forte raison quand il maîtrise la magie de l'eau, un don plus précieux que n'importe quel autre dans mon pays natal. Un tel être serait vénéré et choyé dans mon peuple, bien davantage qu'un dieu, il serait riche et influent, puissant. Ce que je vois là échappe si totalement à mon entendement que je reste là, à le regarder de mes yeux écarquillés, durant ce qui me semble être une éternité. Je ne songe au fait que je pourrais peut-être donner un coup de main à Isil que lorsqu'il est trop tard, le mage a fait une grossière erreur: il a oublié de surveiller Lhyrr. Lequel attrape l'inconcevable mage par la gorge, ce qui permet à l'Hinïone de lui plonger sa redoutable lame dans le coeur. A cet instant, un gémissement tout proche me fait sursauter, je tourne vivement la tête pour découvrir l'origine du son et aperçois alors l'un des bandits désespérément accroché à la berge du fleuve, sur le point d'être emporté par le courant. Apparemment je ne suis pas le seul a avoir subi le raz de marée, mais bon sang quel genre de chef faut-il être pour frapper ses propres guerriers de sa magie? Les coutumes des terres humides m'échappent, décidément. Quoi qu'il en soit, le maraud s'avise que je le regarde et me hèle alors d'une voix fêlée par la peur:

"Aidez-moi! Je vous en supplie, sortez moi de là!"

Un bref coup d'oeil alentours me permet de localiser mon arme, coincée entre les branches d'un buisson. Je la récupère rapidement puis me dirige vers le naufragé et lui tends ma main libre, qu'il saisit aussitôt en haletant:

"Merci, merci messire!"

Je lui souris en le tirant à moi et lui réponds aimablement: "Il n'y a pas de quoi, vraiment", avant de lui plonger ma lame dans la gorge.

J'observe durant quelques instants son cadavre dériver au fil de l'eau, puis envahi d'une soudaine inquiétude, je m'en détourne pour rejoindre Isil en boitillant et m'assurer qu'elle va bien. Je la découvre bien vite, dans une posture qui indique qu'elle s'est laissée tomber au sol, d'épuisement sans doute, échevelée et un peu hagarde. Je croise son regard qui semble me chercher et m'étonne d'y lire une inquiétude semblable à celle qui m'a saisi, d'autant plus qu'elle semble me concerner. Je lui adresse un signe de la main pour dire que tout va bien en m'approchant d'elle aussi rapidement que me le permet ma plaie, les yeux rivés au sol pour dissimuler mon trouble. J'ai beau chercher dans ma mémoire, je n'ai pas souvenir que quiconque m'ait jamais regardé ainsi. Certains adultes de mon peuple ont bien dû s'inquiéter pour moi, mais cela date du temps où j'étais encore l'un des enfants de la tribu, si précieux pour les nôtres, et mes souvenirs sont devenus un peu flous avec les années. Ce n'est qu'une fois parvenu auprès de l'Hinïone que je relève les yeux pour l'observer des pieds à la tête malgré ma gêne. Elle a visiblement subi quelques plaies qui nécessitent d'être soignées, rien de vraiment dangereux pour ce que j'en vois, mais assez tout de même pour expliquer son état d'apparente faiblesse. Fidèle à moi-même, je dissimule mon trouble derrière un sourire malicieux et lui tends une main pour l'aider à se relever:

"Vous avez un petit air sauvage, ainsi ensanglantée et décoiffée. ça vous va bien."

Je désigne le bord du fleuve du menton, en amont du combat, avant d'ajouter d'un air tout à fait sérieux cette fois:

"Venez, il faut nettoyer vos plaies sans tarder, Zewen seul sait quelles saletés souillaient les lames de ces fous crasseux."

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Elladyl, Eruïon errant de son état.


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 Sujet du message: Re: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Sam 12 Aoû 2017 00:53 
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7 - Travaux de couture


J’avisai bien vite Elladyl clopiner vers moi. Un rapide coup d’œil m’apprit qu’il souffrait d’une entaille non négligeable à la cuisse et qu’il aurait lui aussi un nombre certain d’ecchymoses sous peu. Malgré sa blessure, il me fit signe qu’il allait bien, mais son regard restait cependant posé sur le sol comme s’il redoutait de croiser le mien. J’ignorai ce qui le poussait à agir ainsi, mais le soulagement de le voir en relative bonne forme balaya rapidement l’interrogation. Il finit par arriver devant moi et m’observa à son tour à la recherche de blessures. Avisant de l’ensemble, il se permit un sourire malicieux en me tendant la main, ajoutant :

- Vous avez un petit air sauvage, ainsi ensanglantée et décoiffée. Ça vous va bien.

Avec un petit reniflement de dérision, l’œil amusé, je pris sa main et m’en aida pour me relever, retenant une grimace là où ça tirait sur mes nouvelles blessures. Le jeune eruïon indiqua l’amont du fleuve du menton avant d’ajouter, la mine grave, qu’il allait falloir nettoyer mes plaies des saletés sur les lames de nos assaillants. Je balayais ses inquiétudes d’un haussement d’épaule.

- Il n’y a qu’une blessure à cause d’une épée, le reste des plaies viennent des griffes de Lhyrr, répondis-je en rassemblant nos affaires avant de lancer un coup d’œil critique à la blessure d’Elladyl sur sa cuisse, plus profonde que je ne le pensais initialement. En revanche, cette plaie va nécessiter un soin approfondit. Nous ferons un feu et je m’en occuperai.

Il lança un regard d’excuse à Lhyrr en répondant :

- Il y a trois minutes, les griffes de votre compagnon étaient plantées dans ces crasseux personnages, soit dit sans vouloir l'offenser.

Je me tournai vers mon compagnon en haussant un sourcil. Ce dernier au la grâce de paraître gêné. Je haussai les épaules en me tournant de nouveau vers Elladyl.

- Je les nettoierai, évidemment, mais votre plaie, elle, a besoin de soins plus immédiats.

Je lançai un regard éloquent vers le sang qui s’écoulait à un rythme que je trouvai inquiétant de sa plaie.

- Vous, pendant ce temps, vous êtes en train de vous vider de votre sang. De quelle utilité pensez-vous être si vous tournez de l’œil parce que vous n’avez plus rien dans vos veines, mmh ? Qui montera la garde ?

C’était un coup bas, je voulais bien en convenir, mais je sentais qu’il allait discutailler pour ne pas traiter sa blessure qui, manifestement, en avait bien plus besoin que les miennes. Je peinai cependant à retenir le léger étirement d’une de mes lèvres et l’amusement de mes yeux.

Elladyl ne répondit pas, préférant hausser les épaules, mais un léger sourire étirant ses lèvres m’incita à plisser les yeux de méfiance. La discussion ne s’arrêtait pas là, semblait-il. Je laissai cependant couler pour me charger des tâches immédiates.

Péniblement, je fouillai les cadavres à la recherche de quoi que ce soit d’utile avant de laisser à Lhyrr le soin de les balancer par-dessus le précipice. Inutile d’attirer en sus des animaux sauvages. Après un temps trop long à mon goût, nous arrivâmes dans un lieu plus calme, à l’amont des chutes, qui nous permettait de faire un camp pour panser nos plaies. Après quelques morceaux de bois ramassés avec l’aide de l’eruïon et le feu allumé, je mis une gamelle d’eau à chauffer, dans laquelle je plaçai quelques bandes de tissus à tremper. Je me débarrassai de mon armure pour ne laisser que ma chemise tâchée d’un peu de sang au col et aux bras avant de sortir mon nécessaire à coudre et de me tourner vers Elladyl, une bouteille d’eau-de-vie à la main.

- Bon, voyons cette vilaine blessure.

Il observa avec une totale incompréhension le matériel que je tenais entre mes mains.

- Je ne sais trop ce que vous comptiez faire avec ça, mais...une lame chauffée suffira, ce n'est qu'une estafilade. Je regarderai ça après que nous ayons soigné les vôtres, de blessures.

Je lui lançai un regard éberlué et Lhyrr éclata de rire. Ou du moins ce qui ressemblait à un rire chez un loykarme, c’est-à-dire un feulement répété jusqu’à ce qu’il ne semble plus avoir d’air.

- Non, une fois que je me serai occupée de mes blessures, je ne serai plus en état de faire quoi que ce soit de mes bras, finis-je par répondre avec une patience exagérée. Hors, je vais avoir besoin de mes mains pour recoudre votre plaie, ajoutai-je en insistant sur ces derniers mots. Parce qu’il est hors de question que vous la cautérisiez et vous retrouviez avec une brûlure à traiter en plus d’une plaie ouverte, ou vous ne seriez plus en état de voyager. Ce serait dommage de rester bloqué ici, non ?

A peine mes mots furent-ils sorti de mes lèvres que je me rendis compte avoir fait une bêtise. Je ne m’y étais définitivement pas prise de la bonne manière car Elladyl sembla gêné, incertain, craignant le rire de Lhyrr comme mes mots. J’avais cru qu’il cherchait à fanfaronner en souhaitant se faire cautériser, mais il semblait qu’il s’agisse là en réalité d’une réelle habitude qu’il avait.

- Mais...je ne suis pas un vêtement, je ne veux pas être...cousu! La plaie ne sera plus ouverte si je la cautérise. Ce sera juste une petite brûlure, il n'y aura rien à...traiter. Et...vous...vous devez être soignée d'abord, c'est ainsi...toujours. Sauf votre respect, Dame.

Son regard sautait de Lhyrr à moi, cherchant une marque de compréhension ou de soutien de la part de l’un de nous deux. Mon compagnon, loin d’être des plus empathiques, le regardait avec amusement. Quant à moi, je pris une profonde inspiration avant d’entrer dans des explications plus détaillées, prudente :

- J’ai longuement discuté avec des guérisseurs de Cuilnen, avant mon départ. Ma mère l’avait exigé pour que je puisse quitter le giron familial. Ces guérisseurs m’ont expliqué qu’une cautérisation pouvait être une bonne solution lorsque l’on a pas mieux sous la main, lorsque l’on est pas en mesure de recoudre. Une brûlure referme la plaie, mais ajoute des risques accrus qu’elle s’infecte et il faut en plus soigner les lésions qu’elle provoque sur la peau, qui peuvent à leur tour se couvrir de pus. Recoudre une plaie est tout aussi douloureux et légèrement plus sur la durée, mais il permet de maintenir une plaie plus propre et de ne pas empirer la situation.

J’essayai d’avoir l’air rassurante, bien que je n’ai jamais été des plus pédagogues.

- Il est préférable de recoudre la plaie le plus tôt possible, avant que vous ne perdiez trop de sang.

Elladyl tergiversa quelques instants à mes mots. J’ignorai tout de ce qu’il se passait dans sa tête, mais j’observai avec attention les infimes changements de son visage trahissant ses émotions. J’avais l’impression qu’il y avait plus à cette dissension qu’une simple différence de technique, mais je ne parvenais pas à trouver quoi. Peut-être était-ce une différence culturelle, mais j’étais loin d’avoir les clefs pour la décortiquer. Il finit par retirer ses vêtements sans un mot et sans hésitation, mais une moue de débit sur le visage. Je comprends bien vite qu’il se lamente de la perte de ses vêtements, cependant la solution que j’aurais à lui proposer – prendre ceux de nos assaillants, risquerait de lui déplaire, aussi, pour le moment, je décide de n’en rien dire.

Il sembla se ressaisir pour accepter de se faire recoudre, préférant en finir vite avant de changer d’avis. Je hochai sobrement de la tête, ne souhaitant pas trop en rajouter. Cependant, à ma surprise, ses yeux se teintèrent de nouveau d’amusement et il ajouta, d’un ton faussement sérieux :

- Mais n'allez pas me coudre les deux jambes ensemble, ce ne serait pas très pratique non plus pour le reste du voyage.

Lhyrr avait raison, son mécanisme de défense face aux situations difficiles semblait être un sourire. Une vision des choses que je ne pouvais qu’apprécier et respecter après tout ce que nous venions de vivre en tant qu’esclaves, aussi lui adressai-je un sourire plein aux fossettes :

- Seulement si vous êtes sage.

Il me répliqua des paroles qui auraient pu tout droit être issues des contes à l'eau-de-rose que j'avais usage de raconter lorsqu'elles étaient dûment exigées par mon public. Je haussais les yeux au ciel, amusée, avant de passer aux choses sérieuses.

Je lui suggérai alors de prendre une bonne rasade d’alcool et de l’arroser de trois ou quatre autres avant de prendre place. Lhyrr vint s’asseoir juste à côté de nous pour regarder l’opération avec une curiosité, mais un regard sévère de ma part suffit à ce qu’il s’éloigne légèrement pour l’observer d’un peu plus loin et laisser à l’eruïon un peu d’air. Il en aurait besoin.

Sa plaie devant les yeux, mon assurance fondit sensiblement, mais je n’en laissai rien paraître. Je savais recoudre – en théorie. Si j’avais eu moult explications, assisté à des sutures et en avait été moi-même l’objet à plusieurs reprises, je n’avais jamais eu l’occasion de recoudre quelqu’un moi-même. Je pris une inspiration et regardait Elladyl pour lui demander l’autorisation de commencer à le soigner. Je me mis ensuite à l’œuvre, entreprenant de nettoyer la plaie avec des bandes de tissus que je venais de faire bouillir. Je les appliquai avec soin, prenant garde au début à éviter les contours de la coupure avant de la nettoyer à son tour en tapotant le plus doucement possible. Au fur et à mesure que rougissait l’eau des bandes et se découvrait l’ampleur de la plaie, je prenais conscience de l’ampleur de la tâche qui m’attendait et je sentais un brin de panique monter. Ce n’était pas tant la vue du sang qui me posait problème, j’en avais vu plus que mon compte, mais l’idée d’être responsable de l’opération et de ses conséquences me faisait craindre pour Elladyl. Cela avait quelque chose d’effrayant, mais je repoussai bien loin et bien fermement ces inquiétudes. Ce n’était pas le moment.

J’enlevai avec une petite pince les bouts de tissus qui restaient et je me retrouvai confrontée à mon premier problème : devais-je mettre d’eau-de-vie tout de suite au risque de lui faire mal pour rien ou pouvais-je attendre que tout soit recousu pour l’appliquer ? Je mordis ma lèvre inférieure et décidait de mettre de l’alcool maintenant, sans doute fallait-il nettoyer aussi l’intérieur de la plaie également. J’adressai un regard d’excuse à Elladyl avant d’appliquer l’eau-de-vie. Sa réaction, comme jusqu'alors, fut relativement maîtrisée, mais je voyais sans mal la douleur crisper son visage. Ce n'était malheureusement que le début.

Une aiguille recourbée en main, un pli de concentration sur le front, ce n’est qu’à ce moment que j’entrepris le gros de la tâche qui m’attendait. D’une main, je pressai la plaie pour en resserrer les lèvres et de l’autre j’approchai l’aiguille de la peau. Une hésitation et une inspiration plus loin, j’enfonçai la pointe. Cette fois, je ne me laissai aucun temps, aucune indécision et le bout de métal passa rapidement de l’autre côté. Je rassemblai les deux bouts du fil, exécutai un nœud et coupait les deux bouts en laissant environ un centimètre de chaque côté.

Je lançai alors un regard à Elladyl, satisfaite de mon œuvre avant de me souvenir que ce que je faisais était loin, très loin d’être agréable pour lui et lui adressai à la place une moue désolée. Il avait les yeux humides à cause de la douleur. Il leva alors la main, effleurant ma joue en me remerciant de ce que je faisais pour lui, entamant une seconde phrase qu'il n'acheva pas. Je haussai un sourcil inquiet, diantre, la douleur était-elle qu'il délirait à présent. Lhyrr, de son côté, observait la scène, hilare et ne manquant pas de partager son hilarité avec mon esprit. La souffrance de l'eruïon semblait être le cadet de ses soucis.

Renfrognée, je coupai un nouveau fil que je plaçai dans le chas. Mes yeux retombèrent sur la plaie.

Bien, une de faite ! Il n’en manquait plus qu’une dizaine... Mon cœur sombra.

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 Sujet du message: Re: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Dim 13 Aoû 2017 13:46 
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Isil saisit ma main pour se relever, laissant échapper un petit reniflement de dérision à mes paroles, une lueur d'amusement qui me réchauffe le coeur dans l'oeil. Elle était si grave, si triste lorsque nous nous sommes rencontrés, la voir sourire, ou simplement amusée, me semble être un signe qu'elle va mieux et j'en suis étrangement heureux, moi qui ne me suis soucié de personne depuis de longues années. Quand je lui fais part de la nécessité de soigner rapidement ses blessures, elle hausse les épaules comme pour chasser la question et me rétorque qu'elle n'a subi qu'un coup d'épée et que le reste de ses plaies provient des griffes de son compagnon ailé. Elle rassemble rapidement ses affaires puis observe d'un oeil critique l'entaille que j'ai subie à la jambe avant de déclarer que cette blessure là, contrairement aux siennes, va nécessiter un soin approfondi. Elle me propose aussitôt de faire un feu et de s'en occuper mais, doutant quelque peu que les griffes de Lhyrr soient très propres, je lui réponds doucement après un regard d'excuse au Lokyarme:

"Il y a trois minutes, les griffes de votre compagnon étaient plantées dans ces crasseux personnages, soit dit sans vouloir l'offenser."

Isil jette un regard à son compagnon, qui adopte un air un peu gêné que je ne peux m'empêcher de trouver cocasse, puis elle hausse les épaules en répétant vouloir s'occuper en priorité de ma coupure, urgence qu'elle souligne d'un coup d'oeil appuyé au sang qui s'en écoule lentement mais sans interruption. Sentant sans doute ma réticence, elle exagère la moindre en disant que je suis en train de me vider de mon sang et me demande de quelle utilité je pourrais bien être si je me vide de mon sang et, détail auquel je n'avais pas franchement songé, qui va monter la garde. Un peu interloqué par ces questions certes pratiques mais peu d'actualité à mon sens, je la dévisage pendant un bref instant avant de remarquer à nouveau cette petite lueur amusée dans ses yeux, agrémentée d'un pli à la commissure des lèvres qui m'apprend qu'elle s'efforce de ne pas sourire. Ses arguments ne manquent pas de pertinence, mais seule la tradition de mon peuple m'empêche de lui rétorquer, orgueilleusement sans doute, qu'il en faudrait plus qu'une vulgaire entaille pour m'abattre et que je monterai la garde même si cela doit m'achever. Je ne réponds pas, mais je n'en pense pas moins et un discret sourire relève le coin de mes lèvres alors que je hausse légèrement les épaules, fataliste. Mais elle n'est visiblement pas dupe de mon silence car elle plisse les yeux en me scrutant, sans répondre toutefois, ce qui n'est pas sans m'inquiéter la moindre, la discussion à ce propos n'est apparemment pas close...

Ma compagne d'aventures se met alors à fouiller les cadavres en quête de ce qu'ils pourraient avoir d'utile sur eux, ce que j'imite sur le corps du maraud que j'ai moi-même tué, puis nous remontons lentement et péniblement le fleuve afin de trouver un endroit moins sanglant, que nous finissons par dénicher en amont des chutes. Après avoir aidé à la récolte de bois pour le feu et être allé chercher de l'eau propre, je regarde d'un air de profonde incompréhension le matériel que dévoile Isil après s'être débarrassée de son armure: du fil, des aiguilles et une gourde d'alcool, vision qui me fait secouer la tête négativement, incrédule:

"Je ne sais trop ce que vous comptiez faire avec ça, mais...une lame chauffée suffira, ce n'est qu'une estafilade. Je regarderai ça après que nous ayons soigné les vôtres, de blessures."

Je prononce ces derniers mots comme la plus limpide évidence, il n'est pas question que je m'occupe de moi-même alors qu'une femme est blessée. Ce serait contraire à tout ce que j'ai appris, un Eruïon qui agirait ainsi serait la honte des siens, les femmes et les enfants passent d'abord, toujours. Je sais fort bien que ma plaie n'est pas qu'une estafilade superficielle, la douleur qu'elle m'inflige est cuisante, mais cela ne change rien, je suis un adulte capable de supporter la souffrance, la vie entière en est faite et j'ai appris à l'accepter il y a bien des années. Ma réponse, pourtant fort sensée à mes yeux, provoque une étrange réaction du Lokyarme qui se met à feuler jusqu'à ne plus en avoir de souffle, tandis qu'Isil me dévisage d'un air éberlué. Surpris et ne sachant trop comment interpréter ça, je recule d'un pas prudent tout en écoutant l'Hinïone me répliquer du ton qu'on prendrait pour convaincre un enfant têtu:

"Non, une fois que je me serais occupée de mes blessures, je ne serais plus en état de faire quoi que ce soit de mes bras. Hors, je vais avoir besoin de mes mains pour recoudre votre plaie. Parce qu’il est hors de question que vous la cautérisiez et vous retrouviez avec une brûlure à traiter en plus d’une plaie ouverte, ou vous ne seriez plus en état de voyager. Ce serait dommage de rester bloqué ici, non ?"

Ses mots me laissent perplexe et l'expression de mon visage le souligne sans fard. Hésitant et atrocement mal à l'aise, non parce que je doute de mes mots mais parce que je n'ai pas pour habitude de contrarier les volontés d'une femme, je remarque:

"Mais...je ne suis pas un vêtement, je ne veux pas être...cousu! La plaie ne sera plus ouverte si je la cautérise. Ce sera juste une petite brûlure, il n'y aura rien à...traiter. Et...vous...vous devez être soignée d'abord, c'est ainsi...toujours. Sauf votre respect, Dame."

Mon regard anxieux passe d'Isil à Lhyrr, en quête d'un soutien ou d'un signe que l'Hinïone se moque de moi. Pourquoi ne respecte-t'elle pas la tradition, l'ordre naturel des choses? Je pousse bien malgré moi un léger soupir, tout était plus simple dans le désert, nous avions un code de conduite clair et simple alors qu'ici...tout semble faussé, ce qui me plonge dans un profond désarroi qui semble grandement amuser Lhyrr. Ce qui lui vaut un regard noir de ma part, mon sens de l'humour étant un peu amoindri pour l'instant. J'écoute avec un intérêt mêlé d'étonnement les réponses savantes d'Isil à mes craintes, remarquant par devers-moi qu'elle esquive adroitement ce qui constitue le problème principal à mes yeux: me faire passer d'abord. Toutefois la contredire une fois encore et insister pour la soigner d'abord serait tout aussi grossier, ce qui implique qu'entre deux maux il me faut choisir le moindre. Je ne doute pas vraiment de ce qu'elle me dit au niveau de cette technique de guérison, même si cela me semble bien étrange, les Elfes Blancs sont réputés pour cela d'après le peu que j'en sais. Mais, ce qui est certain, c'est que plus tôt nous aurons pansé nos plaies mieux ce sera. Et puisque elle semble déterminée à me...recoudre d'abord, plus vite ce sera fait plus vite je pourrais m'occuper de ses blessures. Je soupire profondément et retire sans plus d'hésitation mes vêtements, non sans un air de profond dépit en découvrant leur état. Des loques, voilà tout ce qui reste de mes beaux habits, avec quoi vais-je m'habiller pour la suite du voyage? Perdu dans ma contemplation, je réalise soudain qu'Isil est toujours en train d'attendre et je m'empresse de lui répondre:

"Bon, alors allez-y, puisque je ne puis vous faire changer d'avis."

Une fois la décision prise tout me semble devenir soudain plus simple et léger, si bien que je hausse un sourcil en la dévisageant et ajoute d'un ton faussement sérieux:

"Mais n'allez pas me coudre les deux jambes ensemble, ce ne serait pas très pratique non plus pour le reste du voyage."

Cette répartie humoristique me vaut un sourire lumineux, le premier vrai sourire que je vois sur son visage, suivi d'une réplique dans la même veine:

"Seulement si vous êtes sage."

Je lui retourne une moue ouvertement malicieuse indiquant clairement qu'il serait vain d'attendre de moi la moindre sagesse et réponds sur un ton faussement sérieux:

"C'est hors de question, si j'étais sage vous arrêteriez de sourire et le jour s'en assombrirait, vous n'auriez plus assez de lumière pour me recoudre proprement."

Ce qui ne m'empêche pas de m'installer de manière à lui faciliter la tâche et d'avaler quelques gorgées d'alcool lorsqu'elle m'y incite, cela va faire mal et je le sais pertinemment, même si je dissimule mes craintes derrière mon habituelle légèreté. Lorsque Isil quête d'un regard mon aval pour commencer, après avoir silencieusement incité son compagnon intrigué à s'écarter un peu, je me contente d'un simple signe de tête et m'efforce de me détendre, les yeux rivés sur elle. Elle entreprend alors de nettoyer la plaie avec les bandes de tissu qu'elle a préalablement mis à bouillir, ses gestes ont beau être de la plus grande douceur, il n'empêche que je dois me faire violence pour ne pas broncher et gémir comme un gamin. Je frémis lorsqu'elle m'adresse un regard d'excuse en s'emparant de la gourde d'alcool, comprenant aussitôt qu'elle va en répandre sur la plaie et que je vais salement déguster, mais je parviens à rester tranquille et contrains mon esprit à replonger dans de lointains souvenirs. C'est à peine si j'ai conscience de la brûlure violente qui s'ensuit, la souffrance est notre lot, depuis toujours, nous avons appris à nous en détacher pour supporter les conditions infernales de notre contrée natale. La faim, la soif, la chaleur écrasante, le froid glacial, les piqûres ou morsures fréquentes, le fouet pendant mes années de galère...qu'est-ce qu'un peu d'alcool sur une blessure en comparaison? Une démangeaison, tout au plus, du moins aussi longtemps que je parviens à penser à autre chose, quelque chose d'heureux de préférence.

Seulement, des souvenirs heureux je n'en ai pas tant, le tour est vite fait et mon esprit revient brutalement au présent lorsque Isil rapproche les deux bords de la plaie pour la recoudre. Et là j'ai beau serrer les dents à les briser, je ne peux empêcher un grognement de douleur de franchir mes lèvres. Une pique de souffrance me fait voir des points noirs lorsque l'aiguille pénètre dans ma chair enflammée, j'ai la détestable impression que tout se met à tourner autour de moi, à en avoir la nausée. J’essuie d'un geste furtif les larmes qui ont jailli de mes yeux bien contre ma volonté, mais déjà l'Hinïone achève le premier noeud et me jette un regard empli de fierté joyeuse, qui se transforme en une moue désolée lorsqu'elle réalise que je ne suis pas précisément insensible à la douleur. Je me force à lui adresser un pauvre sourire et, sans trop savoir pourquoi, peut-être à cause de l'alcool que j'ai bu, je frôle sa joue d'une très légère caresse du bout des doigts en murmurant:

"ça va aller. Merci Isil...pour ce que vous faites. Je..."

Les mots suivants se bloquent dans ma gorge et meurent avant que je ne les prononce, ce qui est peut-être mieux d'une certaine manière. Je réalise à cet instant combien ma vie a changé depuis que je l'ai rencontrée, j'étais voué à l'esclavage jusqu'à ma mort et au lieu de ça je suis là, dans un lieu magnifique, avec elle et Lhyrr. Et comme si cela n'était pas suffisant, elle prend soin de moi, allant jusqu'à me faire passer avant elle-même. Comment pourrais-je trouver les mots pour lui dire ce que je ressens, alors qu'ils n'existent pas dans ma langue? Je préfère me taire et l'observer attentivement alors qu'elle poursuit son ouvrage, je n'ai pas de plus beaux souvenirs que ceux du temps passé à ses côtés et il suffit qu'elle soit là pour que je puisse oublier la douleur ou, du moins, la reléguer au second plan.

Elle ne tarde guère à achever la suture, ce que j'en viendrais presque à regretter tant il y avait quelque chose de magique à la voir s'affairer ainsi, concentrée à l'extrême et oublieuse de tout le reste. Mais, bien que je doive être aussi pâle qu'un de ces maudits Sindeldi et que quelques gouttes de sueur bien inhabituelles aient perlé sur mon front, je me reprends rapidement et la fixe au fond des yeux pour déclarer d'un ton sans appel:

"Merci du fond du coeur, Dame. A vous maintenant, laissez moi vous aider."

Sérieux aussitôt balayé par un sourire taquin:

"Promis, je n'emploierai pas de lame chauffée à blanc. Il me tarde de m'essayer à la couture, maintenant que j'ai bien regardé comment vous faisiez."

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Elladyl, Eruïon errant de son état.


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 Sujet du message: Re: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Lun 14 Aoû 2017 19:28 
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8 - Ce que nous étions


(Tu ne veux pas lui en rajouter deux ou trois, pour la forme. Ce serait dommage que ça se rouvre parce que tu ne l’as pas assez cousu, hein ?) me suggéra la voix serviable de Lhyrr dans mon esprit, alors que je regardai mon œuvre achevée d’un air satisfait.

Je lui lançai un regard sévère et j’entendis son rire un tantinet narquois résonner de nouveau. Elladyl, pendant ce temps, se redressait avec sa nouvelle plaie recousue, de la sueur sur le front et les traits tirés. Je plaçai quelques bandages autour que je fixai à l’aide d’une épingle. J’espérai que la blessure ne se rouvre pas.

Ma tâche achevée, je relevai la tête pour voir l’état de mon patient. Celui-ci semblait se remettre, ou du moins se remettre assez pour me remercier. Et me proposer de me recoudre à mon tour. Je haussai les sourcils. Avec tout ça, j’en avais oublié mes propres blessures. Il ajouta avec un sourire taquin qu’il promettait de ne pas employer de lame chauffée à blanc et qu’il rêvait de s’essayer à la couture.

Je ne répondis pas tout de suite, me demandant à quel point cela pouvait être une bonne ou une mauvaise idée.

(Une extrêmement mauvaise idée), précisa Lhyrr.

Néanmoins, je déboutonnais ma chemise et en extirpait délicatement mes bras, utilisant de l’eau là où le sang avait commencé à coller au tissus et me rabrouant de ne pas l’avoir fait plus tôt. La blessure que j’avais reçue au cou n’était qu’une estafilade qui se résorberait sans aide mais j’avais deux petites lacérations relativement profondes sur chacun de mes bras où Lhyrr m’avait rattrapée. L’armure avait pris le gros des dégâts, mais ses griffes étaient tout de même parvenues à percer le cuir à ces endroits. Il était clairement préférable de les recoudre pour qu’elles se referment rapidement. J’estimai les points à quatre par plaie, donc douze au total. Je poussai un soupir.

- Bien, je pense que ce sera nécessaire, en effet. N’oubliez pas de percer la peau pas très loin du rebord de la plaie, mais pas trop prêt non plus pour que ça ne s’arrache pas tout de suite.

Je pris me mis en tailleur, lui laissant l’accès à mes bras. Pendant ce temps, Lhyrr s’approcha et mon regard ne suffit pas, cette fois, à le faire reculer. Il s’assit derrière moi, non loin, prêt à observer l’opération dans ses moindres détails.

(Dis-lui que s’il te rate, ou te fait souffrir une seconde de plus que ce que tu devrais, je lui arrache la tête.)

Je tournais vers lui un regard noir.

(Je ne vais pas lui dire ça, cesse tes simagrées.)

Ses yeux verts étaient posés sur moi, imperturbables.

(Lyn, dis-lui.)

Je poussai un soupir excédé en me tournant vers Elladyl, mais en lui adressant d'un ton aimable :

- Lhyrr suggère de faire attention en recousant, comme tu n’as pas l’habitude.

Je ne remarquai qu'après coup avoir utilisé le tutoiement, mais, au final, ce n'était pas plus mal, après tout s'apprêtait-il à me recoudre. Le loykarme émit un petit grondement sourd, un tantinet menaçant, mais ne poussa pas les choses plus loin, estimant son avertissement comprit. Elladyl lui répondit qu’il ferait de son mieux, ne souhaitant pas me faire mal, ce à quoi Lhyrr se contenta de répondre par un grognement dubitatif.

Alors que l’eruïon se mettait à nettoyer la plaie et à recoudre l’ensemble, je devais lui reconnaître un certain sang-froid à officier ainsi avec le souffle du loykarme donc le cou, son regard fixé sur ses moindres gestes. La procédure elle-même dura quelques temps et, si je ressentais une indéniable douleur à chaque fois que l’aiguille perçait ma peau, je me devais de reconnaître qu’elle n’égalait en rien les douleurs que j’avais reçues avant, tout particulièrement celle de l’extraction de l’orcryte par Pulinn, la Maîtresse du Temple des Plaisirs. Je pense que ce soir-là, j’avais atteint les frontières de la folie, ne devait d’être de ce côté que grâce au soutien de Lhyrr. Tous les coups de fouet que je reçus infectés ou non, ne l’égalèrent jamais.

Elladyl acheva l’opération avec un sourire timide et je dus admettre qu’il s’en sortait très bien, les points étaient propres et nets et je n’avais rien à redire. Je m’étirais légèrement en me redressant, testant l’élasticité de mes membres et leurs nouvelles limites avant de lui adresser un léger sourire.

- Je te remercie à mon tour, Elladyl.

Lhyrr lui donna un léger coup de tête dans l’épaule, c’était le plus proche qu’il irait de remerciement et d’excuses pour son comportement.

L’eruïon s’en alla nettoyer ses vêtements au bord du fleuve. J’attendis qu’il finisse en préparant de quoi manger puis j’allais à mon tour pour faire de même, les accompagnant de quelques ablutions pour laver la sueur de la journée, prenant garde à ne pas mouiller mes tout nouveaux bandages.

Sans doute étions nous fatigués de l’expérience que nous venions de vivre car nous ne fîmes pas long feu ce soir-là et les discussions ne furent que limitées. Vidée, j’allais me coucher et fermait les yeux.


**
*


- Aelyn.

Mes yeux s’ouvrent au son de cette voix que je connais si bien. Non parce qu’elle a prononcé ce nom, à la fois si étrange et si familier, mais parce que pour une fois, elle ne provient pas de ma tête mais de quelque part non loin de moi.

Je suis entourée d’un ciel noir étoilé et je repose sur un grand cercle de roche nue et grise qui s’arrête brusquement pour laisser place à l’empyrée. Un lieu onirique dans lequel je suis déjà allée, lorsque j’ai tiré Lhyrr de la mort. Je tourne la tête vers lui.

Il est, comme il était alors, debout à quelques dizaines de pas de moi, se tenant droit au bord du rocher. De dos, je devine pourtant ses yeux perdus dans les abysses insondables. Elles représentent son esprit, je le sais. Pourtant, autrefois, il n’était qu’une aura lumineuse changeant de forme, devenant renard, loup, humain, orque, sindel. Sindel, c’est la forme qui revenait le plus et qu’il revêt à présent, un sindel emmitouflé dans une cape faite d’épaisses fourrures noires.

Je me redresse lentement. Comme alors, ma peau est différente, plus foncée et se teignant de nuances cuivrées. Je suis également plus grande, plus altière, mais toujours elfe vêtue d’une longue robe bleu nuit dont les contours semblent éthérés dans ce rêve. J’ignore à quoi ressemble mon visage, s’il est semblable à celui que porte mon corps endormi ou s’il est autre. Il appartient à Aelyn, cette autre femme morte il y a des siècles et qui pourtant est moi.

Lhyrr se retourne lentement et je retiens un hoquet de surprise. Les traits de son visage sont plus durs que ce à quoi je m’attendais, plus effilés et anguleux, ses sourcils fins figés dans un froncement. La peau de son visage, la seule apparente sous son armure noire est d’un blanc immaculé et sur ses cheveux argentés repose une couronne faite d’un métal obscur décoré d’épines. Ses yeux sont de glace.

- Lhyrr…

Il achève de se retourner pour se tenir face à moi, un sombre amusement sur le visage et ses lèvres étirées dans un demi-sourire ironique. Son apparence est inquiétante.

- Tu sais que tel n’est pas mon nom, Aelyn.

Il fait un pas vers moi et, instinctivement, je recule d’autant. Lhyrr cesse de bouger, son sombre amusement ayant laissé place à du désarroi. A moins que ce ne soit de la peur.

- Qui étais-je, Lyn ? Quel était mon nom ?

Il regarde ses mains gantées, les refermant en poings serrés.

- Depuis que tu as été faite prisonnière, j’ai ce cauchemar qui revient toujours. J’y vois du sang dans la neige, j’y vois un champ de bataille avec de toute part des macchabées et moi, dressé au milieu à me repaître de cette vue.

Il laisse retomber ses mains et me regarde. Ses yeux sont toujours aussi glacés. Un frisson d’appréhension me parcours.

- Je sais qu’il ne s’agit pas que d’un simple cauchemar, mais d’un souvenir. J’étais, ce suis cette personne. Mais j’ai beau chercher, fouiller en moi, je n’arrive à me souvenir de rien d’autre.

Il semble hésiter, comme s’il rechigne à prononcer les mots qui suivent.

- Si. Parfois je sens ta présence aussi, mais tu es différente. Tu n’es pas Aísillyn, tu es Aelyn, mais tu apparais pourtant sous une autre forme que je ne parviens pas à voir, comme si un voile m’en empêchait. Et parfois tu es morte.

Je sens son histoire effleurer des choses dans mon esprit, toucher des souvenirs profondément endormis qui s’agitent sans pourtant s’éveiller, flottant à la lisière de ma conscience. Il secoue la tête, sa détresse de plus en plus apparente sous ses dehors inquiétants. Il ouvre la bouche pour reprendre la parole, mais je le devance en avançant d’un pas.

- Eï’Lhiyr.

Ce nom sort de mes lèvres sans que je ne réfléchisse, mais il sonne juste, comme s’il avait hanté mon esprit. Eï’Lhyr retient soudain sa respiration, la sonorité semble appeler à elle d’autres souvenirs. Il tente de parler, hésite avant de se lancer.

- Nous étions ennemis. Tu as juré ma mort.

Je hoche sombrement la tête. Oui, cette affirmation fait écho dans mon esprit. Brutalement, une vision s’impose à moi. Celle d’une fourrure cuivrée et épaisse, que je ne peux toucher qu’avec des griffes. Au même moment, je suis saisie d’un haut-le-cœur alors que je sens mon corps se met à se modifier de lui-même, se parant de cette fourrure tandis que mes membres s’étirent et se replient pour prendre une forme plus animale.

Le cri de Lhyrr.

- Lyn !

Puis tout s’arrête.

**
*


Je me redressai brutalement, la respiration courte en tentant de chasser la fourrure sur mes bras. Je pris quelques secondes à me rendre compte qu’il ne s’agissait là que d’un rêve et que mes mains étaient ce qu’elles devaient être. J’inspirai longuement et lentement pour me calmer. Ce n’était que le cauchemar de Lhyrr, partageant sans doute sans le vouloir sa vision avec moi. Il y avait pourtant à l’intérieur un écho de vérité qui me laissait un goût des plus amères.

Par-delà le feu, je cherchai la silhouette du loykarme et je ne tardai pas à la trouver, m’attendant presque à voir à sa place un sindel engoncé dans d’épaisses fourrures. Je tendis mon esprit vers le sien.

(Ce que nous étions n’a pas d’importance), lui dis-je.

Mais je sentis que son esprit me restait fermé, j’ignorai même s’il avait perçu ce que je lui avais dit. Il redressa pourtant la tête saurienne, braquant sur moi ses yeux verts insondables. Nous nous regardâmes quelques instants avant qu’il ne se lève et ne s'éloigne du camp pour bondir et s'envoler dans la nuit de quelques battements de ses puissantes ailes. Il devait digérer ce qu'il venait d'apprendre et souhaitait rester seul avec ses pensées, il reviendrait en temps voulu. Pour ma part, je savais que le sommeil ne me trouverait pas, aussi j'attendis que mes mains cessent de trembler pour me lever et rejoindre Elladyl qui montait la garde. Je m'assis à côté de lui et laissa le silence s'imposer de lui-même. Je laissai mes pensées suivre leur cours, s'interroger sur ce que je venais de découvrir et sur ce que j'avais vécu ces six derniers mois.

- Qu'as-tu ressenti durant toutes ces années prisonnier sur une galère ?

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 Sujet du message: Re: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Mar 15 Aoû 2017 00:23 
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L'Elfe, après avoir bandé ma plaie, hésite longuement à accepter ma proposition de recoudre également ses blessures, qu'elle accueille de prime abord avec un haussement de sourcils dubitatif. Elle retire néanmoins sa chemise afin d'examiner la gravité des entailles subies, découvrant ce faisant son dos balafré en biais d'une immense cicatrice allant de l'épaule gauche au bassin droit et de nombreuses traces de coups de fouets. Mes sourcils se froncent imperceptiblement à cette vision, qui me donne une sombre idée de ce qu'elle a dû vivre chez les Shaakts. Rien d'étonnant à ce qu'elle ait du mal à retrouver le sourire, j'ai moi-même pris quelques de coups de fouet dans ma vie, mais assez peu finalement car je ne me suis jamais rebellé, acceptant mon sort avec ce fatalisme propre à mon peuple. C'est une toute autre histoire que raconte son dos, ceux qui l'ont ainsi marquée voulaient la briser, pas simplement la punir d'un regard de travers. Quand à la grande balafre, elle me semble plus ancienne, une terrible blessure à laquelle elle a eu beaucoup de chance de survivre.

Isil finit par pousser un soupir en admettant qu'il sera en effet nécessaire de recoudre ses entailles et me donne encore quelques conseils que j'écoute avec la plus grande attention. Contrairement à ce que laissait entendre ma plaisanterie, la couture ne m'est pas étrangère, les habits sont rares dans le désert et chacun sait les entretenir et les réparer. Cependant coudre deux pièces de cuir tanné ensemble, ou même deux bouts de tissu, n'a rien à voir avec ce qui m'attend là. La chair humaine est plus fragile et mieux vaudrait que je ne doive pas tâtonner pour planter l'aiguille au bon endroit.

L'Elfe s'assied en tailleur et Lhyrr vient aussitôt se placer derrière elle en me fixant de ses prunelles vertes, comme pour surveiller le moindre de mes gestes. Lui et Isil doivent se dire quelques petites choses car l'Hinïone lui jette un regard noir et excédé avant de se retourner vers moi pour m'indiquer, en me tutoyant pour la première fois, que son compagnon me suggère de ne pas faire de bourde. Un avertissement aimable, mais dont le sens véritable m'apparaît lorsque je scrute à mon tour le Lokyarme qui gronde de manière plutôt menaçante, bien que brièvement: je pourrais payer cher la moindre erreur. Regard rivé au sien, j'incline légèrement le visage en disant à mi-voix:

"Je ferai de mon mieux, Lhyrr. Je n'ai pas envie de lui faire le moindre mal, tu sais."

L'animal est impressionnant, ainsi placé et me fixant imperturbablement, mais je connais mes intentions et ma conscience est en paix, si bien que je parviens à détacher mes pensées de lui pour me consacrer entièrement à ma tâche. Je récupère prudemment une bande de tissu propre dans l'eau bouillante, la laisse refroidir assez pour ne pas risquer de brûler la peau de l'Elfe, puis j'entreprends de nettoyer avec toute la douceur dont je suis capable la plaie la plus marquée de ses avant-bras. Ceci fait, je m'empare de la gourde d'alcool d'une main, la débouche puis utilise ma main libre pour attraper celle d'Isil et la serrer avec force avant de verser un peu d'alcool sur la blessure. L'Hinïone reste admirablement stoïque, bien plus que moi quelques minutes plus tôt, ce qui m'arrange car mon manque d'expérience rendrait la tâche fort délicate si elle se mettait à trépigner de douleur.

Lâchant sa main, je prends fil et aiguille et m'accorde un instant de réflexion pour définir précisément l'emplacement de chaque point, ni trop près ni trop loin des bords de la blessure. Je visualise soigneusement chacun des gestes que je vais devoir faire puis, dès que je suis raisonnablement sûr de mon coup, je rapproche délicatement les bords de la plaie et me mets au travail. Bien que je n'aie jamais fait ça auparavant, mon geste est sûr et précis, toute ma vie j'ai travaillé de mes mains et cette tâche n'est finalement pas très différente d'autres que j'ai dû accomplir. Malgré tout, mon coeur sombre un peu chaque fois que je dois planter l'aiguille, non parce que je crains de faire faux mais parce que je suis placé pour savoir à quel point c'est douloureux et que, comme je l'ai affirmé à Lhyrr, je n'ai pas le moindre désir de faire mal à mon amie.

Le plus délicat est de tendre le fil pour bien joindre les bords de la blessure et faire un noeud qui ne soit pas trop serré, ni trop lâche, les deux premiers ne vont pas tout seuls mais je finis par trouver la bonne technique et le juste milieu. Oublieux que je suis du monde qui m'entoure et focalisé entièrement sur mon ouvrage, quatre jolis points ne tardent pas à sceller proprement la première coupure. Je nettoie encore une fois le sang qui en a coulé avant de la bander soigneusement, puis j'administre le même traitement à la seconde, bien plus rapidement exécuté cette fois.

Reste la coupure au cou, pas bien méchante mais nécessitant tout de même quelques points car à moins de transformer l'Elfe en momie elle serait difficile à bander de par son emplacement. J'invite Isil à pencher un peu la tête d'un geste léger et, un peu troublé par cette proximité fort inhabituelle avec la belle Hinïonne, nettoie avec tout un luxe de précautions cette dernière plaie. Je la referme avec davantage de points que prévu, plus rapprochés que ceux des bras car chaque mouvement de la tête qu'elle fera tirera dessus, ce qui augmente les risques qu'ils lâchent. Pour finir, j'y applique un bandage et le fais tenir de mon mieux, ce qui n'a rien d'aisé car pour bien faire il faudrait de longues bandes que je pourrais passer sous son aisselle opposée et je n'en dispose pas. Le maintien de ce pansement reste donc un peu précaire, mais je ne vois pas comment faire mieux avec le matériel que j'ai, si bien que je me recule enfin pour sourire un peu timidement à l'Elfe:

"Voilà, ça devrait faire l'affaire, je pense."

l'Elfe me remercie en m'adressant un léger sourire tandis que Lhyrr me donne un petit coup de tête dans l'épaule, sa manière d'admettre que j'ai fait un travail à peu près acceptable, sans doute. Nulle plaisanterie ne franchit mes lèvres, cette fois, sans un mot de plus je récupère la chemise ensanglantée de l'Elfe et mes propres vêtements pour aller les laver au bord du fleuve. Cette tâche accomplie, je reviens auprès du feu et mange une petite portion de ce que l'Elfe a eu la prévenance de préparer, puis je somnole un moment tandis qu'Isil se lave de la crasse de la journée. Un peu plus tard encore, lorsque je la vois céder à son tour à la fatigue, je me contrains à garder les yeux ouverts et monte une garde approximative, peu désireux d'être pris par surprise par d'autres malandrins.

Un bon moment plus tard, le Lokyarme décide soudain de s'envoler pour une raison que j'ignore, ce qui me vaut de sursauter brutalement et de porter instinctivement la main à mon arme. Je pousse un profond soupir et éloigne ma dextre de la poignée en réalisant la cause de mon sursaut, puis vois avec surprise Isil me rejoindre et s'asseoir à côté de moi. Nous gardons tous deux le silence, longuement, jusqu'à ce qu'elle me demande soudainement:

"Qu'as-tu ressenti durant toutes ces années prisonnier sur une galère ?"

La question me prend de court et mon premier réflexe est de tourner le visage pour la dévisager en levant un sourcil étonné, une plaisanterie aux lèvres. Je la retiens de justesse en prenant conscience qu'elle ne me pose sans doute pas cette question simplement pour alimenter la conversation, n'ayant pas eu l'impression que le silence la gênait jusque là. Elle a un air que je trouve profondément pensif, présentement, comme si quelque chose la tracassait, bien que je sois incapable de dire quoi. Je garde le silence quelques secondes encore, tournant mon regard vers le feu, puis je me décide à lui répondre à mi-voix:

"Au début, de la peur. L'angoisse de mourir sur ces bancs, enchaîné, sans avoir vu le monde. La crainte de ne pas être assez fort pour survivre, de ne jamais revoir les miens, de ne jamais être libre. Après...la crainte s'est enfuie, laissant place à une sorte de résignation. J'ai appris à ne plus penser au lendemain, à l'heure suivante, même. J'ai compris que je pourrais survivre longtemps, bien plus longtemps que les humains qui m'avaient enchaîné, et que je devais garder au fond de moi un espoir, quoi qu'il advienne."

Plongé dans mes souvenirs, je laisse filer un silence puis poursuis:

"J'étais triste, parce qu'autour de moi beaucoup mourraient. Au début j'ai essayé de me faire des amis, je m'intéressais à ceux qui se trouvaient près de moi mais...tous partaient si vite...c'était trop dur. Alors j'ai arrêté de leur demander leurs noms, l'histoire de leurs vies, je me suis replié sur moi-même si totalement que plus rien ne pouvait m'atteindre. A tous j'offrais un sourire, un mot léger pour qu'ils sourient aussi et passent leur chemin plus vite, mais je ne les voyais pas, pas vraiment. C'était comme...un rêve, comme si la vie n'était pas réelle, comme si tous ces êtres n'étaient que des ombres fugaces et impalpables."

Un nouveau silence, plus long que le précédent, puis je tourne le visage vers Isil et accroche son regard avant d'achever:

"Dans le désert nous vivons en tribus, nous sommes très solidaires et la solitude n'existe pour ainsi dire pas. Et c'est ça qui a été le plus dur pour moi: la solitude. Je crois que c'est cela qui aurait fini par me tuer, parce que l'existence ne vaut pas la peine d'être vécue sans partage, à mon sens."

Impulsivement, obéissant à mon instinct le plus tribal, je tends une main et presse brièvement celle d'Isil:

"Qu'est-ce qui vous...te trouble, cette nuit, mon amie?"

_________________
Elladyl, Eruïon errant de son état.


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 Sujet du message: Re: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Ven 18 Aoû 2017 01:23 
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9 - Discussions au coin du feu


La question, abrupte et personnelle, eut pour résultat de me faire dévisager par l’eruïon, les yeux déjà amusés et préparant sans doute sa prochaine plaisanterie. Se rendant compte que j’étais sérieuse dans ma demande, je vis sa mine s’assombrir et ses yeux se porter vers le feu. Je m’apprêtai à présenter mes excuses pour cette question indiscrète lorsqu’il répondit à mi-voix.

Au début, il avait ressenti la peur et l’angoisse de mourir enchaîné, ignorant du monde qui l’entourait. Il craignait ne plus jamais revoir les siens et de mourir enfermé. Plus tard, la peur a laissé place à de la résignation, vivant l’instant présent sans penser au futur, il avait compris qu’il était doté d’une longévité bien plus grandes que les êtres humains qui l’avaient enchaîné et que, peut-être, un jour cela lui permettrait d’être de nouveau libre.

J’écoutais ses propos avec le cœur serré, bien que nous fussions différents dans nos réactions, elles faisaient écho en moi. Il marqua un temps de silence que je ne cherchais pas à rompre, comprenant qu’il cherchait ses mots. Au début, il tenta de se faire des amis, mais les voyait tour à tour mourir, si bien qu’un jour il cessa de leur prêter intérêt pour ne pas revivre à chaque fois la même souffrance d’en voir un partir. Il se replia alors sur lui-même pour ne présenter au monde qu’un sourire.

A l’écouter parler, je n’avais aucun mal à me le représenter, enchaîné, le sourire aux lèvres. N’était-ce pas ce même visage qu’il m’avait montré depuis que nous nous étions rencontrés ? Il poursuivit en m’expliquant que dans le désert, la solidarité était le maître mot pour les tribus qui y vivaient et que la solitude fut ce qui le rongea le plus. Je hochai la tête, pensive, lorsque je fus surprise par la main qu’il pressa brièvement contre la mienne.

- Qu'est-ce qui vous...te trouble, cette nuit, mon amie?

Je l’observai un bref instant avant de plonger à mon tour le regard dans les flammes. J’hésitai à parler, tant ce que j’avais à dire semblait fou, loin des tracas de deux personnes tentant de recomposer avec une liberté nouvelle. Pourtant, il s’était confié à moi au lieu de choisir le repli. Peut-être était-ce mon tour de faire le même choix.

- As-tu entendu parler de ces âmes qui, à leur mort parcourent les âges pour se réincarner dans une nouvelle existence? A Cuilnen, j’ai entendu des sages les appeler des Âmes Ataviques et, jusqu’à présent, j’ai toujours cru qu’il s’agissait de mythes, de simples légendes que je contais.

Je poussai un soupir avant de reprendre, comme pour me donner le courage d’avouer ce que je n’avais exprimé que dans le secret de nos esprits, à Lhyrr et moi.

- Je pense que Lhyrr et moi sommes des Âmes Ataviques et nous avons déjà été liés par le passé. Il était un sindel et moi une elfe dorée, une ermansi. Ceci, je l’ai appris peu avant mon enfermement, mais, ce soir… Et bien, ce soir j’ai découvert que ce lien qui nous unissait était celui de l’inimité et d’une haine, une peur profonde que je lui vouais. Si profonde qu’elle est encore inscrite en moi. Pourtant, aujourd’hui, il est mon compagnon, un être qui partage mes pensées, la personne qui me connaît le plus et que je chéris le plus. J’aimerais me dire que notre passé n’a pas d’importance, et je le pense. Mais… et s’il en avait un ? Pourquoi nous retrouvons-nous ainsi liés par-delà les âges, que nous est-il arrivé pour que nous arrivions là ?

J’émis un petit son de dérision, haussant les épaules avant de me tourner vers l’eruïon.

- J’ignore comment tu as fait pour survivre dix années dans cette galère. Je pense qu’à ta place, je serais morte en me laissant dépérir, si je ne l’avais pas moi-même causée. N’as-tu pas envie de revoir les tiens, à présent ?

Il me répondit que si j’étais née dans un endroit merveilleux, le monde dans lequel il avait vécu n’était qu’un enfer, à tel point que nombre d’entre eux voyaient la mort comme une libération. Aussi, si la vie était pour lui rude sur la galère, elle pouvait s’avérer plus aisée que celle qu’il avait laissée derrière lui dans son désert. Bien qu’il ne fût pas libre sur la galère, il était pourvu en eau et en nourriture tous les jours. J’étais prête à protester que la nourriture fournie n’était pas réputée pour être suffisante, avant de me souvenir une chose qu’il m’avait dite, les elfes bruns n’ont besoin que de peu de nourriture et d’eau pour se sustenter. Il poursuivit en disant qu’il avait évidemment envie de revoir les siens, et que même son désert pouvait parfois lui manquer car, si cruel qu’il fut, il restait un lieu de grande beauté. Un jour, peut-être, y retournerait-il, mais pour l’heure il préférait voyager en ma compagnie et découvrir le monde dont il avait rêvé. Et me découvrir moi. Je lui lançai un regard surpris, haussant un sourcil et un peu gênée. Je n’étais assurément pas habituée à ce genre d’attention, moi qui avais pris pour habitude de voyager seule.

Son regard se perdit de nouveau dans les flammes et il poursuivit, répondant aux révélations que je venais de lui faire. Il me dit ne pas être connaisseur des Âmes Ataviques, mais que son peuple avait des histoires à ce sujet. Il commença par m’expliquer qu’ils ne vénéraient pas les dieux car il savait que l’âpreté de leur désert natal n’était que le résultat de leurs querelles. La seule déité qu’ils prient réellement est Zewen, qui aurait mis fin à la guerre. Il revient sur un sujet de discussion que nous avions brièvement abordé. Je lui avais dit que je ne croyais pas au Destin, contrairement à lui. Cette fois, il m’expliqua qu’il pensait que tous les destins étaient écrits dans le livre de Zewen, mais que pour un être, il existait une multitude de tracés différents et que ce sont nos choix qui nous faisaient naviguer entre ceux-ci. Je secouai légèrement la tête, telle n’était pas ma philosophie.

Je ne le contredis pas pour le moment et il poursuivit. Il avait déjà entendu parler d’âmes se réincarnant et qu’elles étaient la source de plusieurs légendes pour son peuples. Ils pensaient que la réincarnation était le lot des âmes les plus puissantes qui parvenaient à demeurer entières lorsque le corps se mourrait. Elles avaient alors un choix à faire, trouver la paix ou rester dans ce monde sous une autre forme. D’autres âmes qui n’avaient pas trouvé la paix durant leur vie pouvaient tenter de revenir de force et cela ne se passait que rarement bien pour elles. Je hochai la tête, j’avais suffisamment de légendes dans ma besace pour m’en faire une idée. Les seins décidaient de se détacher de la souffrance, la haine et la colère pour ne pas avoir à devenir ainsi.

Elladyl pensait que Lhyrr et moi étions de ces âmes fortes et que si nous nous étions retrouvés, c’était sans doute que nous avions encore quelque chose à vivre ensemble. Peut-être avions nous choisis de nous retrouver pour faire la paix l’un envers l’autre. Il conclue en disant que certains évènements ne sont que les conséquences de nos actes passés.

Lorsqu’il achève de parler, je reste un long moment méditative, réfléchissant à ses propos. Si je ne suis pas d’accord avec ses croyances sur le destin, il est indéniable que Lhyrr et moi nous sommes retrouvés, et ce n’est pas le fruit du hasard. Mon compagnon s’est réincarné dans de nombreuses vies depuis notre mort, mais moi, ce n’est que ma seconde vie.

- Je ne parviens pas à croire en ta vision du destin. Je pense que Zewen a agencé ce monde et à présent, tel un horloger, il l’observe, mais que tous nos choix ne sont que notre fait, que ce que nous sommes et souhaitons est intiment lié à nos parents, l’éducation que nous avons reçue et ce que nous décidons d’en faire. Pour moi, les Dieux n’ont pas plus d’influences sur nos vies, sur ma vie. Ce sont des entités puissantes, bien plus puissantes que nous, mais je ne pense pas que cela suffise pour nécessiter mes hommages. Ils ont leurs faiblesses, leurs forces, comme chacun.

C’était à mon tour de marquer un temps de pause, et j’ajoutai :

- Je pense donc également que si Lhyrr et moi sommes de nouveau ensemble, c’est à cause de nos actions passées, quant à savoir si c’est pour régler nos comptes… je l’ignore. Je crains que ce ne soit bien plus trivial que ça.

J’esquissai un léger sourire, laissant tomber le sujet.

- J’ai beaucoup de respect pour ce que tu as vécu dans les galères. Je pense sincèrement que je n’aurais pas supporté ce que tu as vécu, ma liberté a bien trop d’importance que moi.

Je poussai un petit soupir, plus sereine que quelques instants plus tôt, avant de regarder Elladyl.

- Merci pour cette discussion, et d’avoir écouté les radotages d’une bien vieille dame, Elladyl lui dis-je avec un sourire d'auto-dérision. Sans doute devrais-tu prendre à ton tour du repos, je resterai ici monter la garde.

J’indiquai l’épée d’Ölendra, naturellement installée dans son fourreau sur l’une de mes genoux. Une pensée inquisitrice vers Lhyrr m’apprit qu’il est toujours quelque part, dans les airs, mais que son esprit me restait fermé.

Il me répliqua en souriant que je l’avais trompé, lui qui ne voyais en moi qu’une charmante elfe, triste, certes, mais loin de ressembler aux mégères rabâcheuses qu’il avait connues.

J’esquissai un demi-sourire en secouant la tête, mais je le vis soudain baisser les yeux, l’air de rougir, bien que ce soit difficile à estimer en cette obscurité et avec son teint de peau. L’instant d’après il s’excusait, sans doute de ses paroles trop flatteuses, mais que ma différence avec les autres galériens le poussait à l’impudence. Ou du moins c’est ainsi que j’interprétai ses bafouillages.

- Quoi ? Tu veux dire que je n’ai pas de barbe, ni de puces et que je ne sens pas le brok’nud en rut ? Diantre !

Je m’amusai un peu de sa gêne, je devais l’admettre, mais il n’en avait pas terminé car il poursuivit en disant timidement que j’étais plus forte que je ne l’admettais. Il me parla alors des marques de fouet dans mon dos et je me rendis compte qu’il avait eu tout le loisir de les observer en me recousant. Je détournai les yeux, le visage soudain impassible. Il souligna ensuite la révolte que j’avais menée et la façon dont je m’étais assurée que les esclaves soient bien accueillis à Eniod. En vérité, pour cette dernière, je n’avais pas fait grand-chose, Mareg, l’aubergiste, s’était contentée du plus gros. J’allais lui faire remarquer, mais il poursuivit en disant qu’il avait fallu du courage et de la volonté pour faire ce que j’avais fait et survivre à ce que j’avais vécu, par rapport à lui qui s’était contenté de supporter passivement les années de galère.

- Je n’ai fait que ce que je devais pour me tirer de là et je n’allais pas laisser ces gens derrière nous, murmurai-je sans grande conviction.

Je lui fus grée d’agiter les flammes d’un bout de bois, me laissant le temps de me recomposer. Il était des souvenirs que je ne souhaitais pas ressasser en ces nuits sombres. Il finit par poursuivre en disant qu’il n’était ni très croyant, ni très pratiquant, mais que les légendes qu’il m’avait racontées avaient peut-être un fond de vérité. Il m’assura ensuite qu’aussi troublée que je sois, je pouvais parler sans crainte de l’ennuyer, ajoutant que j’avais fini par prendre une place importante dans sa vie.

En vérité, j’avais déjà tourné la tête vers les flammes, pensive et un peu mal à l’aise, mais il semblait avoir déjà pris le contrepied de ses mots car il se leva pour aller dormir et me « laisser rougir en toute intimité », vénérable aïeule que j’étais.

Pleine de réparties que j’étais, je tirais la langue à son dos et me tournai vers les ombres, l’épée d’Ölendra entre mes mains et la nuit devant.

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 Sujet du message: Re: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Ven 18 Aoû 2017 04:46 
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Isil écoute ma réponse avec attention, se contentant d'un unique hochement de tête lorsque j'achève de m'exprimer. Elle semble pourtant surprise lorsque je lui presse brièvement la main, un geste peut-être un peu trop audacieux, ou familier. Mais elle ne parait pas s'en offusquer, si bien que je ne lui présente pas les excuses qui menacent de franchir mes lèvres lorsque je réalise que mon acte aurait pu être mal pris. A la question que je lui pose ensuite, non moins personnelle que celle qu'elle m'a adressée, l'Elfe m'observe un bref instant en silence avant de tourner les yeux vers les flammes, semblant hésiter à me répondre. Je ne la presse pas ni ne précise que rien ne l'oblige à me répondre, attendant simplement avec cette infinie patience propre aux natifs du Dragomélyn, ou des déserts peut-être mais rien ne me permet de l'affirmer, je n'en ai jamais vu d'autre.

Au bout d'un temps, elle reprend la parole pour me demander si j'ai déjà entendu parler des âmes qui se réincarnent, que les sages de Cuilnen, sa ville natale, nomment âmes ataviques et qu'elle considérait jusque alors comme de simples mythes. Là encore je garde le silence, qui seul pourra peut-être d'exprimer ce qu'elle a sur le coeur. Elle soupire doucement, comme pour se donner le courage de se dévoiler, avant de poursuivre. Elle m'explique alors penser qu'elle et Lhyrr ont déjà été liés par le passé, lui étant à l'époque un Sindel, et elle une Ermansi, terme que je n'ai jamais entendu. Leur relation passée aurait été bien différente de celle que je connais, c'est la haine et l'inimitié qui prévalaient alors, et une crainte profonde de la part d'Isil, ou plutôt de celle qu'elle était alors, bien qu'elle soit encore présente en elle à ce jour. Elle me dit avoir appris ça ce soir, révélation des plus troublante puisque Lhyrr est aujourd'hui l'être qui la connait le mieux et qu'elle chérit le plus, partageant jusqu'à leurs pensées. Elle aimerait se dire que le passé n'a pas d'importance, mais me demande, ou se demande à elle-même, ce qui se passerait si ce n'était pas le cas et qu'il en avait. Elle s'interroge ensuite sur les raisons qui font qu'ils se retrouvent liés par delà les âges, ce qu'ils ont fait pour en arriver là, avant d'émettre un petit son de dérision, puis de hausser les épaules en me faisant à nouveau face.

Elle revient alors à mes années de galère, un changement de sujet qui trahit à mon sens une sorte de gêne à m'avoir parlé de ses pensées qui formaient certainement la cause de ce trouble que j'ai senti en elle ce soir. Elle déclare qu'elle serait morte en se laissant dépérir, quitte à s'ôter la vie elle-même, si elle avait vécu tant d'années en esclavage, puis me demande si je n'ai pas envie de revoir les miens. Je rive mes prunelles couleur d'acier dans celles, bleu nuit, de ma nouvelle amie, longuement. Nulle trace d'incrédulité ou de légèreté dans mes yeux, en ces instants, ne s'y trouve qu'une attention profonde et, sans doute, un éclat qui révèle la joie que j'éprouve à pouvoir parler ainsi avec elle de choses plus personnelles que la pluie et le beau temps. C'est de ce genre de partage que je parlais quelques minutes plus tôt, un échange sincère et respectueux que je n'ai pas eu la chance de vivre depuis plus d'une décennie. Aussi, c'est une réponse sincère qui franchit mes lèvres:

"Tu es née dans un endroit merveilleux, où la vie est aisée et presque dolente si j'ai bien compris tes mots lorsque tu m'en as parlé. Dans mon pays au contraire, la vie est perpétuelle souffrance, à tel point que beaucoup d'entre nous attendent la mort avec impatience, la voyant comme une libération. Pour moi, la vie à bord de cette galère était rude, mais néanmoins plus facile que celle que j'avais connue. Je n'étais pas libre, bien sûr, mais j'avais à manger et à boire tous les jours, il me suffisait de ramer et de baisser les yeux devant les gardes. Je voyais des gens mourir, mais le désert aussi prend de nombreuses vies. Ai-je envie de revoir les miens? Oui, bien sûr, ils sont ma famille et me manquent parfois. Même le désert me manque de temps en temps, il est cruel mais c'est aussi un lieu d'une grande beauté. J'y retournerai peut-être un jour mais, pour l'heure, ce dont j'ai vraiment envie, c'est de voyager avec toi. De découvrir à tes côtés ce monde dont j'ai tant rêvé, de te découvrir, toi."

Un sourire souligne mes dernières paroles, non pas celui de façade que je réserve au monde pour me dissimuler mais un vrai sourire venant du coeur. Isil me jette un regard surpris et hausse un sourcil, visiblement un peu mal à l'aise, une réaction que j'ai déjà remarquée chez elle chaque fois que je me suis permis un semblant de compliment, mais qui m'étonne toujours un peu. Ne sachant trop comment l'interpréter, je poursuis en contemplant les flammes claires qui s'élèvent:

"Quant aux questions que tu te poses à propos des réincarnations et de Lhyrr, je ne suis pas un sage capable de comprendre vraiment de tels mystères, mais je peux te parler de ce que pense mon peuple de ces choses là."

Je marque un temps d'arrêt, autant pour m'assurer qu'Isil souhaite entendre ce que je pourrais lui dire que pour trouver les mots adéquats.

"Nous ne vénérons pas les dieux, parce que nous savons que l'enfer de Sarnissa est le résultat de leurs querelles et que, d'une certaine façon, c'est à eux que nous devons la pénibilité de nos vies. Le seul dieu que nous prions est Zewen, qui mit fin à la guerre divine et trace dans son grand livre les innombrables destins possibles de toute chose. Tu m'as dit ne pas croire, ou vouloir croire au destin, préférant l'idée que nous ayons le choix de nos destinées, et nous n'avons pas développé davantage le sujet. Selon nos traditions, ce n'est pas un unique destin tout tracé que Zewen trace dans son livre, mais une infinité de destins possibles. Ainsi, nous avons le choix de notre destinée, nos décisions définissent une voie parmi toutes celles possibles, à chaque instant de nos vies. Mais toutes ces possibilités sont incluses dans le livre de Zewen, elles y sont inscrites mais nous n'en vivons qu'une, celle que nous choisissons. Et c'est celle-ci que nous appelons communément notre destin."

Une brève pause, durant laquelle je remarque qu'elle secoue la tête pour manifester un désaccord, mais comme elle ne fait pas mine de s'exprimer pour l'instant je reprends, les yeux à nouveau perdus dans les flammes:

"J'ai déjà entendu parler d'âmes qui se réincarnaient, encore et encore, plusieurs légendes évoquent cela dans mon peuple. Nous pensons que certaines âmes sont plus puissantes que d'autres, assez pour demeurer entières lorsque le corps meurt. Les âmes qui ont trouvé la paix au cours de leur existence auraient un choix à faire, elles pourraient décider de rejoindre l'essence du monde, ou de revenir, si elles pensent avoir encore quelque chose d'important à vivre. Celles n'ayant pas trouvé la paix peuvent aussi tenter de revenir, mais les légendes évoquent d'effroyables épreuves, si elles échouent elles seraient alors condamnées à demeurer pour l'éternité dans l'enfer de Phaïtos, tourmentées et à jamais plongées dans la souffrance."

Mon regard revient se river à celui d'Isil, serein mais songeur:

"C'est pour éviter cette dernière "option" que nous nous efforçons de nous détacher de la souffrance, de la haine, de la colère, et d'accepter notre vie de manière à trouver la paix de l'âme. Je me dis que Lhyrr et toi faites partie de ces âmes fortes, et que si vous vous êtes retrouvés, c'est que vous aviez encore quelque chose à vivre ensemble et que, peut-être, vous réincarner et vous rejoindre dans cette nouvelle vie était un choix que vous avez fait pour trouver la paix l'un envers l'autre. Un choix volontaire ou pas, certains événements ne sont que les conséquences de nos actes passés."

L'Elfe reste un long moment méditative après que j'aie achevé mon évocation de nos coutumes. Elle finit par exprimer cette réserve silencieusement manifestée lorsque je lui ai parlé de notre façon de voir Zewen et le destin:

"Je ne parviens pas à croire en ta vision du destin. Je pense que Zewen a agencé ce monde et à présent, tel un horloger, il l’observe, mais que tous nos choix ne sont que notre fait, que ce que nous sommes et souhaitons est intiment lié à nos parents, l’éducation que nous avons reçue et ce que nous décidons d’en faire. Pour moi, les Dieux n’ont pas plus d’influences sur nos vies, sur ma vie. Ce sont des entités puissantes, bien plus puissantes que nous, mais je ne pense pas que cela suffise pour nécessiter mes hommages. Ils ont leurs faiblesses, leurs forces, comme chacun."

Elle ajoute encore, après une pause:

"Je pense donc également que si Lhyrr et moi sommes de nouveau ensemble, c’est à cause de nos actions passées, quant à savoir si c’est pour régler nos comptes… je l’ignore. Je crains que ce ne soit bien plus trivial que ça."

Je plisse légèrement les yeux à ce mot de "trivial", ne comprenant pas vraiment ce qu'elle veut dire par là, mais déjà elle change de sujet et déclare avoir beaucoup de respect pour ce que j'ai vécu dans la galère qui a été mon unique demeure pendant plus de dix ans. Elle réaffirme qu'elle n'aurait pas résisté à cela, aimant trop sa liberté pour supporter des années d'esclavage. Je l'ai écoutée sans l'interrompre, réfléchissant en silence à ses paroles jusqu'à ce qu'elle me remercie avec un sourire d'auto-dérision d'avoir écouté ses radotages de bien vieille dame et me suggère d'aller me reposer, son épée en travers des genoux pour monter la garde. Ces mots font aussitôt resurgir mon esprit taquin et impulsif, si bien que je lui réplique sans vraiment réfléchir, un sourire malicieux aux lèvres et dans les yeux:

"Vous...tu m'as bien abusé alors, je voyais en toi une charmante jeune Elfe, un peu triste certes, mais bien loin de ressembler aux vieilles mégères rabâcheuses que j'ai connues."

Ce n'est qu'après avoir parlé que je me souviens de la gêne qu'elle a précédemment manifestée, lorsque je lui ai dit que j'avais envie de voyager avec elle et de la découvrir. Un peu confus de mon audace, bien qu'elle secoue la tête avec un demi sourire amusé aux lèvres, je baisse aussitôt les yeux en rougissant et marmonne:

"Désolé, je...je n'ai plus l'habitude de...enfin, vous...tu es très...différente des galériens que j'ai côtoyé ces dernières années..."

Clairement amusée de ma gêne cette fois, elle riposte du tac au tac:

"Quoi ? Tu veux dire que je n’ai pas de barbe, ni de puces et que je ne sens pas le brok’nud en rut ? Diantre ! "

Surpris par cette comparaison si imagée, et pertinente, avec mes compagnons de galère, je ne peux m'empêcher de rire en la dévisageant avec une intensité inhabituelle durant quelques secondes de plus que ne le voudrait la bienséance. Mes yeux regagnent le sol à l'instant où j'en prends conscience et je m'empourpre de plus belle tout en pouffant encore de sa répartie. Après un bref moment, je me force à relever les yeux vers elle et ajoute timidement:

"Je crois, moi, que tu es bien plus forte que tu ne veux l'admettre. J'ai vu les marques de fouet sur ton dos, je t'ai vue mener la révolte qui nous a permis de nous évader, puis t'assurer que nous recevions bon accueil à Eniod. Il fallait un bon sang de courage et une sacrée volonté pour faire ce que tu as fait, pour survivre à ce que tu as vécu, bien plus qu'il ne m'en a fallu pour supporter passivement quelques années de galère."

Elle murmure, sans conviction, qu'elle n'a fait que ce qu'il fallait pour se tirer de là et qu'elle ne pouvait laisser les autres esclaves derrière elle. Je souris doucement pour moi-même, son humilité l'honore mais j'ai vu de mes yeux sa bravoure et son dévouement envers des gens qu'elle ne connaissait pourtant probablement pas. Aujourd'hui encore j'ai vu son courage à l'oeuvre, elle s'est jetée devant moi pour parer le coup qui m'était destiné. Et plus tard, assez sérieusement blessée malgré tout, ce n'est pas d'elle qu'elle s'est inquiétée, mais de moi. Au point de refuser d'être soignée avant que je ne l'aie été. Repenser à tout cela me trouble passablement, je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme elle et...non, mieux vaut ne pas creuser davantage la question, je suis encore bien assez rouge sans ça. Je tisonne pensivement le foyer, non qu'il en ait vraiment besoin mais cet acte simple me permet de retrouver un peu de contenance. Glissant sur la suggestion de l'Elfe d'aller me reposer, je reprends après une minute de silence, les yeux toujours rivés aux flammes:

"Je ne suis pas très croyant, encore moins pratiquant. A mes yeux ce que je t'ai raconté sont des légendes, des croyances de mon peuple. Je ne sais pas si elles ont un fond de vérité, mais ce sont de jolies histoire à conter au coin du feu."

Je hausse les épaules et relève la tête pour regarder à nouveau l'Elfe dans les yeux:

"Ce que je sais en revanche, c'est que tu es troublée par ce qui t'arrive, par ces souvenirs qui rejaillissent en toi et les questions qu'ils posent. Et troublé, on le serait à moins, je ne peux qu'imaginer combien cela doit...déstabiliser. Si tu crains de m'ennuyer avec ça c'est dommage parce que, pour moi, c'est une marque de confiance que de partager nos inquiétudes, nos peurs, nos questionnements. La vie est moins sombre lorsqu'on peut s'ouvrir à quelqu'un de ce qui nous tracasse en sachant que cette personne ne se moquera pas, ne sera jamais indifférente à ce que l'on éprouve. Nous nous connaissons encore bien peu mais...tu as pris une place très importante dans ma vie. Pas seulement pour ce que tu as fait, mais pour celle que tu es. Tu as une belle âme, Isil, quel que soit ton passé elle rayonne comme une étoile dans la nuit du désert, pure et claire."

Une moue malicieuse prend place sur mon visage, éternel réflexe protecteur lorsque j'ai le sentiment que je baisse un peu trop mes remparts, avant que je n'achève mon discours:

"Je ferai mieux d'aller dormir un peu maintenant, que tu puisses rougir en toute intimité, ô vénérable aïeule."

Un rire léger souligne ma taquinerie alors que je me lève pour aller me reposer un peu, je presse doucement l'épaule de l'Hinïonne au passage puis vais m'installer un peu plus loin, les yeux levés au ciel pour admirer la voûte céleste, magnifique en cette soirée. Ce n'est pas vraiment le besoin de sommeil qui m'a incité à aller m'allonger, c'est plutôt que j'ai besoin de réfléchir un peu à ce qui m'arrive depuis que j'ai entrepris ce voyage aux côtés d'Isil. Son attitude me déstabilise passablement, avec elle mes repères sociaux n'ont plus aucune consistance, elle ne réagit jamais comme une Eruïonne le ferait, ou presque. Je ne comprends pas non plus cette gêne qu'elle manifeste chaque fois que je lui fais un compliment, pourquoi réagit-elle ainsi? Dans nos tribus, aucune fille de plus de quatorze ans ne rougit encore quand un homme la complimente, elle l'accepte comme quelque chose de naturel, ou le dédaigne d'un air méprisant si son auteur lui déplaît. Mais peut-être est-ce différent chez ces autres peuples, peut-être que cela ne se fait pas, comment pourrais-je le savoir? Elle est la première femme que je côtoie depuis que j'ai quitté ma tribu.

Faute d'avoir la moindre chance de trouver réponse à cette question dans l'immédiat, je repense à nos discussions de la soirée, puis à celles des jours précédents. Il me semble que ma compagne de voyage se montre moins sombre, dans l'ensemble, qu'elle hésite moins à aborder des sujets la concernant, un tabou presque absolu durant les premiers temps. Mais sa réserve fond peu à peu, les sourires viennent plus facilement illuminer son visage et j'en suis heureux parce que la joie de vivre est la seule chose que je possède et que je puisse partager avec elle. Peu à peu mes pensées dérivent vers un demi-sommeil empli d'étranges rêves issus de ce que nous avons traversé aujourd'hui, j'en avais sans doute besoin, finalement.

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Elladyl, Eruïon errant de son état.


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 Sujet du message: Re: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Dim 20 Aoû 2017 14:30 
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Chapitre V – Vers les terres des loups


1 – Une robe, grands dieux, une robe !


Les jours qui suivirent nous retrouvèrent sur les routes et aucun incident comme celui des gorges de Kuasu ne vint perturber notre trajet. Elladyl et moi profitâmes de ces longues heures pour faire plus ample connaissance. J’étais contente d’avoir cédé à mon instinct en l’ayant invité à se joindre à nous car sa nature joviale égayait un voyage qui aurait autrement été bien morne.

Lhyrr et moi avions parfois des moments plus sombres lorsque nos esprits se tournaient vers les mines d’esclaves de Khonfas ou sur les récentes révélations sur notre passé. En des temps anciens, nous avions été ennemis jurés et avions fait quelque chose pour nous retrouver liés, bien que nous ignorions quoi. Nous avions cependant l’intuition que c’était quelque chose de mauvais. Et cela nous rongeait.

Dans un accord tacite, nous avions convenu de ne pas en parler car nous n’avions aucune prise sur nos souvenirs, ne faisant que spéculer sur de vagues réminiscences, mais ce savoir pendait au-dessus de nos têtes. Pourtant, lors de mes nuits les plus agitées, et elles étaient fréquentes, je m’éveillai recouverte par l’aile plumeuse de Lhyrr, étendue comme un dais qui me cachait aux yeux du monde. Sans un mot, il berçait mon esprit jusqu’à ce que je retrouve le sommeil, lovée contre sa chaleur. Parfois une mélopée aux accents étranges, venue d’un lointain pays s’élevait à son tour.

Je savais que les nuits de mon compagnon étaient tout aussi désagréables, mais il avait toujours eu une meilleure prise sur notre lien, si bien qu’il m’était impossible de percer l’attitude impassible qu’il arborait la plupart du temps.

Nous laissâmes bientôt la luxuriante forêt d’Eniod pour nous retrouver plusieurs jours durant dans les étendues herbacées qui s’étendaient au nord de la cité. Les herbes d’une cinquantaine de centimètres s’élevaient, jaunissantes et monotones, à perte de vue et je trouvai ce paysage morose. Il me manquait les arbres et les branches, le bruissement du vent dans les branches et le doux murmure de la vie forestière qui jamais ne dort. Ici, mes sens étaient agressés par le bourdonnement incessant des insectes parfois entrecoupé du couinement blessé d’un rongeur pris dans les serres d’un puissant rapace. A mon grand soulagement, nous finîmes par longer la côte où la mer laissait à voir un spectacle que je trouvais agréable, reposant. J’ai toujours aimé les paysages côtiers toujours en mouvement, le ressac des vagues suivant le rythme immémorial des marées sous l’œil changeant des nuages. Jamais la côte ne nous laissait à voir deux fois la même chose et nous offrait des levés de soleil devant lesquels je restais contemplative.

Finalement, au bout d’une dizaine de jours de voyage, nous approchâmes de la frontière nord d’Eniod derrière laquelle s’étendait la Sororité de Selhinae.

- Mareg, la tenancière de l’auberge d’Eniod, m’a dit qu’il existait un bac pour relier la rive d’Eniod à celle de Dehant sans avoir à passer par les terres de la Sororité, dis-je ce matin-là à Elladyl. Si ces terres ne seraient pas très dangereuses pour moi, elles le sont beaucoup plus pour toi qui est un homme. La Sororité est peuplée uniquement par des femmes qui, bien souvent, on eut des expériences des plus désagréables avec la gent masculine. Aussi voient-elles d’un très très mauvais œil tout mâle qui franchirait la frontière.

Elladyl sembla s’agiter à mes nouvelles, le regard sombre. Il semblait outré que l’on puisse violenter une femme et qu’il s’agissait là d’un acte grave et impardonnable. Visiblement, son peuple était particulièrement matriarcal et tout manquement à une femme était passible de bannissement, ce qui équivalait à une condamnation à mort. Nous venions assurément d’une culture différente et, même si ses paroles étaient louables, je trouvais qu’il en manquait un pan entier, aussi répondis-je avec un accent inflexible :

- Pour moi, maltraiter un homme tout aussi bien qu’une femme est grave et impardonnable. Le sexe de la victime n’en fait pas sa souffrance plus ou moins acceptable.

C’est ainsi que plus tard dans la journée nous arrivâmes face au dit bac. Il s’agissait d’un petit bateau attaché à un simple ponton au-dessus de la mer à côté duquel se tenait un vieux varockien édenté. Ce dernier était assis sur un petit tabouret et jouait avec la bague qu’il avait au doigt. Il nous héla à notre approche.

- Oyez, m’sieur dame ! Vous tombez bien mal, mon bac n’peux plus traverser d’l’aut’ côté d’la rive !

Fronçant les sourcils, je m’avançai de quelques pas pour ne pas avoir à crier.

- Quand sera-t-il de nouveau fonctionnel ?

Le vieillard haussa les épaules d’un air contrit.

- J’sais pas, ma bonn’ dame, ça peut bien prendre une s’maine, pour autant que j’sache, sans doute plus. C’est qu’mon idiot d’apprenti a foncé dans l’ponton avé la barcasse et qu’y m’y a collé un trou ! Du coup j’l’ai envoyé en ville chercher une pièce eu’d’rechange, mais ça va prendre du temps, pour sûr !

Je me renfrognai légèrement en posant une question à laquelle j’avais déjà deviné la réponse :

- Il n’y a pas d’autre moyen que votre bac pour aller à Dehant sans passer par les terres de la Sororité, je suppose ?

Le vieil homme secoua la tête.

- Combien de temps prend la traversée par les terres de la Sororité ?

- Un peu moins d’deux jours, si vous êt’ rapid’.

Je le remerciai avant de rejoindre Elladyl et Lhyrr. Tous deux avaient pu suivre la conversation.

- Bien, nous avons le choix d’attendre plus d’une semaine ici ou tenter la traversée par les terres de la Sororité.

Il me répondit, de son air chafouin auquel j’étais venue à m'habituer, de lui prêter une de mes robes. Je le regardai un instant sans réagir avant de répéter :

- Te prêter une de mes robes ? Le ciel t'est-il tombé sur la tête ? Et puis je n'en ai pas. Tu peux très bien monter sur Lhyrr pendant que moi je traverse avec Miynn les terres de Selhinae.

Lhyrr avait les moyens d’emmener une personne de l’autre côté des terres de la Sororité, mais il restait toujours Miynn, la monture d’Elladyl. Il était évident pour moi qu’il me revenait de mener le cheval sur les terres interdites aux hommes tandis que mon compagnon et l’eruïon passaient de l’autre côté. L’évidence n’était pas pour tout le monde, manifestement.

Il prêta une brève réflexion à mes paroles, réflexion dont le sérieux volait en éclat par l'éclat de rire à peine réfréné. Il secoua la tête avant de me répondre qu'il était hors de question de m'abandonner et de me priver de Lhyrr car les routes n'étaient pas sûres. Je secouai la tête, m'apprêtant à affronter un long argumentaire.

- Les routes de la Sororité sont parmi les plus sûres que je peux trouver pour une femme. Il ne m'arrivera rien chez eux, elles maîtrisent très bien leurs terres face aux mâles étrangers. Mais les femmes sont les bienvenues.

Il me fixa alors avec une intensité que je lui ignorais. Il y avait dans son regard une dureté et une inflexibilité qui me prirent pas surprise, mais c'est avec douceur qu'il me demanda de ne pas insiter, expliquant qu'il prendrait quoi qu'il arrive ce chemin, ne me laissant pas prendre de risque pour lui. "C'est ainsi, accepte-le mon amie", conclut-il.

Son air, plus que ses propos, me prirent tellement de cours que je ne répondis pas tout de suite, à tel point que je sentis bientôt le museau de Lhyrr pousser légèrement mon épaule.

(Parfois, il est bon de reconnaître qu'une bataille ne peut être gagnée, Lyn. Laisse-le faire, nous serons là pour le sortir du pétrin le moment venu.)

Je flattai distraitement le chanfrein de Lhyrr avant de pousser un soupir.

- Bien, nous irons tous les trois dans les terres de la Sororité.

Il inclina la tête en signe de remerciement avant de balayer de nouveau son sérieux par un sourire malicieux en me demandant si j'avais de quoi le déguiser en bien vieille dame, faisant ainsi écho à une discussion que nous avions eu sur mon passé... lointain. Je secouai de nouveau la tête, laissant cette fois une amorce de sourire flotter sur mes lèvres.

- Non, je n'ai pas de quoi te déguiser en "bien vieille dame", en revanche, j'ai une idée de qui le pourrait.

Il me répondit d'un ton faussement solennel que lorsque nous arriverons en ville, il se devait de m'offrir des robes car une dame comme moi se devait d'en avoir des malles pleines pour les prêter à son ami, avant de demander avec un rire léger si je pensais que le vieil homme en cachait dans sa barque. Je haussai un sourcil amusé à ses allégations en disant :

- Je te prends au mot, tu auras le droit de toutes les essayer avant pour voir si elles te sont seyantes, lui répondis-je avant de lancer un coup d'œil au vieil homme. Lui n'en cache pas dans sa barque, mais sa femme en a assurément.

Joueur, il tournoya sur lui-même, imitant une jeune demoiselle admirant une nouvelle tenue avant d’éclater de rire pour dire :

- Soit, je ferai rire toute la ville, mais ensuite il faudra que tu les portes et que tu m'emmènes danser dans un grand bal. J'ai toujours rêvé de danser dans un bal, j'avais un ami qui parlait de ça, il avait vécu à la cour de Tahelta et…

Il s’arrêta net, confus, avant d’ajouter, balbutiant que, oui, demander au vieil homme était une bonne idée. Cette soudaine envolée avait visiblement appelé à lui d’autres souvenirs avec lesquels il ne savait pas composer. Je comprenais très bien, aussi je n’insistai pas et hochai la tête avant de me diriger vers le vieux bonhomme.

- Monsieur, votre femme aurait-elle des robes qu’elle accepterait de vendre ?

Le varrockien fit une moue dubitative tout en tournant sa bague.

- C’est qu’ma Miounne est morte y’a trois ans, alors el’ pourra difficilement vous répond’ eu’d’la tombe. C’pour quoi faire ?

J’esquissai un demi-sourire en indiquant Elladyl de la tête.

- Ce jeune homme s’est mis en tête de traverser le territoire de la Sororité déguisé en femme.

Le passeur éclata de rire, un sacré rugissement sortant de ses poumons.

- Pour sûr, ce s’ra pas l’premier à essayer, m’enfin y’en a qui y sont arrivé. J’vais vous passer une robe de ma p’tite Miounne, ça l’a toujours fait rire les p’tit gars com’ vous, d’où qu’elle est, j’sais qu’elle s’marrera bien. Allez, suivez-moi, ma p’tit bicoque est pas loin.

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 Sujet du message: Re: La Gorge de Kuasu
MessagePosté: Dim 20 Aoû 2017 15:33 
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Nous cheminons tranquillement durant les jours suivants, sans le moindre incident. Au gré des heures qui défilent, nous bavardons de tout et de rien, faisant peu à peu plus ample connaissance, bien qu'Isil se perde parfois dans ses pensées et plonge alors dans un profond mutisme, plus ou moins sombre selon les cas. Bien que l'envie me tenaille souvent de tenter de ramener le sourire à ses lèvres, je comprends vite qu'elle a certainement besoin de ces temps de silence et d'introspection, aussi je m'abstiens en général de la déranger, c'est un chemin intérieur qu'elle seule peut parcourir. Je me contente alors d'être là, présence tranquille et silencieuse, bien que toujours discrètement attentive. Ce sont les nuits qui sont le plus dures pour moi à ce niveau, je ne peux ignorer que le sommeil de ma compagne est presque toujours agité, troublé et laissant supposer qu'elle fait des cauchemars souvent assez violents pour la réveiller. Je dois parfois me faire violence pour ne pas l'inciter à en parler ou lui demander idiotement si elle va bien, cela ne servirait à rien, je ne ferais que l'agacer et ce n'est pas le but.

Avec le temps qui passe, je me retrouve peu à peu, apprenant à composer avec l'environnement si différent de celui que j'ai toujours connu, avec la présence de cette femme qui partage dorénavant chaque heure de mon existence. Je retrouve aussi avec un surprenant plaisir les tâches routinières, si simples mais que je n'ai pas eu l'occasion d'accomplir durant plus de dix ans. J'ai tout loisir de repenser à ma vie dans le désert, à nos usages et à la manière dont nous gérions l'inévitable proximité qui règne dans nos abris souterrains, souvent bien exigus par rapport au nombre d'occupants. Nous avons des règles pour que tout se passe bien, elles sont rarement exprimées par des mots, ce sont plutôt des comportements que l'on apprend instinctivement à adopter et qui me reviennent naturellement, lentement mais sûrement. Ils visent souvent à concéder aux autres une certaine intimité, à respecter le besoin naturel de solitude qu'éprouvent tous les êtres à des degrés divers dans un milieu qui, de base, ne le permet pas. Très vite ils redeviennent pour moi des évidences que j'applique avec Isil, évitant par exemple de la regarder lorsqu'elle souhaite se laver ou se changer, ou pendant qu'elle dort.

Je ne peux pas la prendre dans mes bras pour la tranquilliser lorsqu'elle s'agite dans son sommeil ou se réveille en sursaut, comme je le ferais naturellement avec un enfant ou une femme dont je serais très proche, bien que j'en aie envie quelque part, ce qui n'est pas sans faire naître en moi une sourde anxiété que je ne m'explique pas. Mais mon passé me souffle une manière dont je peux agir, que je mets en pratique dès le quatrième soir: lorsque Isil va se coucher, je prépare silencieusement du thé et pose bien en évidence une tasse à son attention, prête à être remplie si elle le souhaite. Lorsqu'elle s'agite, je ne me tourne pas vers elle pour l'observer au risque de la gêner et d'entrer dans son intimité contre son gré, mais je chantonne de lentes mélopées de mon pays natal, apaisantes et douces, dos à elle.

Ce n'est que quelques jours plus tard, après que nous ayons quitté les forêts denses entourant Eniod pour nous engager dans de vastes plaines couvertes d'herbes jaunies, que je comprends la nature de cette anxiété qui a pris place en moi. Ce soir-là, après une longue journée de chevauchée, nous installons comme de coutume notre bivouac pour la nuit et préparons notre repas. Nous n'avons plus besoin de parler pour faire ce qui est à faire, chacun s'occupe naturellement d'une tâche ou d'une autre, selon son humeur et les circonstances, comme deux personnes qui ont pris l'habitude de vivre ensemble par la force des choses. Je ramasse du bois et l'apporte près du foyer, Isil l'y empile, je l'allume, elle met une casserole d'eau à bouillir, je lui tends les légumes que nous allons y faire cuire, tout est simple, normal, rôdé. Et c'est cela qui m'ouvre les yeux, cette normalité.

Je réalise soudain combien ce voyage serait différent si j'étais seul, à quel point sa compagnie me manquerait. J'avais établi une infranchissable distance avec tous ceux que je côtoyais, allant jusqu'à ne plus demander le nom des gens qui se tenaient à côté de moi sur les bancs de nage de la galère où j'ai si longtemps ramé, par peur d'être atteint par leur disparition souvent prompte. Et voilà que je réalise que je me suis attaché à cette Hinïonne que je connais malgré tout encore si peu. Je ne la regarde plus comme une inconnue de passage, avec une sorte d'indifférence dissimulée par un masque souriant, mais avec un sentiment sur lequel je peine à mettre un mot tant il m'était jusqu'alors étranger: de l'affection, ou de la tendresse, je ne sais pas trop. Les deux, peut-être. Et c'est cela qui engendre mon anxiété, ce n'est plus une étrangère dont je n'ai rien à faire, mais une amie que je n'ai pas envie de perdre. Le seul fait de le comprendre chasse la peur qui avait pris racine en moi, laissant soudain place à une certaine gêne lorsque je réalise que cela fait trois bonnes minutes que je la dévisage sans penser à contrôler le moins du monde ce nouveau sentiment que je viens de découvrir et qui brille, je le sens, dans mes yeux. Je ne m'excuse pas cette fois, je me suis assez retrouvé pour ne plus me comporter en enfant, si bien que seul un discret sourire prend place sur mon visage avant que je ne détourne posément les yeux. Quel mal y'aurait-il à ce qu'elle sache que j'éprouve de la tendresse pour elle, au fond? Peut-être que cela la mettra un peu mal à l'aise, j'ai appris à quel point elle était réservée quant aux sentiments, mais je me dis que c'est peut-être quelque chose qui lui fera du bien que de prendre conscience qu'elle a auprès d'elle quelqu'un pour qui elle est vraiment importante. A moins que cela ne l'effraie et ne l'incite à se refermer pour se protéger, je n'ai aucune certitude à ce propos, mais je n'ai aucune envie de me composer un masque chaque fois que je la regarde et je ne peux qu'espérer que ce ne soit pas le cas. Advienne ce que doit, me souffle le côté fataliste de mon peuple, il est des choses sur lesquelles on n'a aucune prise et celle-ci en fait partie.

Quelques jours plus tard, nous rejoignons la côte et découvrons la mer, un spectacle qui semble bien davantage plaire à ma compagne que la monotonie des plaines, ce que je peux comprendre bien que revoir la mer ait quelque chose d'aigre-doux en ce qui me concerne. J'ai passé trop d'années à ne voir qu'elle, mais ces souvenirs pénibles ne s'attardent guère, ils appartiennent à un temps échu et parcourir cette côte somme toute magnifique avec Isil n'a vraiment rien de désagréable. Elle ne manque jamais d'observer un peu rêveusement les levers de soleil, qui sont splendides je dois bien l'admettre. J'évite de prononcer la moindre parole ou de lui imposer ma présence dans ces moments, ne venant admirer l'aube à ses côtés que lorsqu'elle m'y invite d'une manière ou d'une autre. Un beau jour, elle me déclare soudain:

"Mareg, la tenancière de l’auberge d’Eniod, m’a dit qu’il existait un bac pour relier la rive d’Eniod à celle de Dehant sans avoir à passer par les terres de la Sororité. Si ces terres ne seraient pas très dangereuses pour moi, elles le sont beaucoup plus pour toi qui est un homme. La Sororité est peuplée uniquement par des femmes qui, bien souvent, ont eu des expériences des plus désagréables avec la gent masculine. Aussi voient-elles d’un très très mauvais œil tout mâle qui franchirait la frontière."

Je m'assombris à ces mots, non parce que ma vie pourrait être mise en péril et le passage m'être interdit mais pour ce qu'ils impliquent et dont la seule idée fait vibrer ma voix de colère:

"Dans mon pays, il n'y a pas plus grand déshonneur que de violenter une femme, c'est un acte grave et impardonnable. Celui qui maltraite une femme ou la traite sans considération est banni, ce qui équivaut à une condamnation à mort car nul ne peut survivre longtemps seul dans le Dragomélyn. Les seigneurs des terres humides devraient faire de même, leurs peuples s'en porteraient mieux. Enfin, allons donc voir si nous trouvons ce bac dont t'a parlé Mareg."

Ma réplique me vaut une réponse d'Isil sévère et inflexible, nos cultures se heurtant sur ce sujet:

"Pour moi, maltraiter un homme tout aussi bien qu’une femme est grave et impardonnable. Le sexe de la victime n’en fait pas sa souffrance plus ou moins acceptable."

Peu désireux d'entamer un débat sur ce point pour l'instant, je me borne à acquiescer d'un signe de tête, peut-être en reparlerons-nous un jour, mais pas maintenant. Nous trouvons le bac évoqué peu après, un petit bateau tout simple attaché à un ponton sommaire sur lequel se trouve un vieil homme édenté assis sur un tabouret. A peine nous approchons-nous de lui qu'il nous hèle:

"Oyez, m’sieur dame ! Vous tombez bien mal, mon bac n’peut plus traverser d’l’aut’ côté d’la rive ! "

Isil fronce les sourcils et s'enquiert:

"Quand sera-t-il de nouveau fonctionnel ?"

A quoi le vieil homme rétorque d'un air contrit:

"J’sais pas, ma bonn’ dame, ça peut bien prendre une s’maine, pour autant que j’sache, sans doute plus. C’est qu’mon idiot d’apprenti a foncé dans l’ponton avé la barcasse et qu’y m’y a collé un trou ! Du coup j’l’ai envoyé en ville chercher une pièce eu’d’rechange, mais ça va prendre du temps, pour sûr !"

Ma compagne se renfrogne à cette nouvelle et demande s'il existe un autre moyen de rejoindre Dehant sans passer par les terres de la Sororité, ce qui lui vaut un hochement de tête négatif du vieillard. Elle le questionne ensuite sur le temps qu'il nous faudrait pour traverser ces terres interdites aux hommes, ce qui prendrait un peu moins de deux jours si nous nous hâtons, d'après l'homme. Isil nous rejoint alors, Lhyrr, Miynn et moi, pour nous présenter les choix qui s'offrent à nous: attendre une bonne semaine, ou tenter de franchir les terres de la Sororité. Je lui répondrais bien que nous avons le temps et que passer une semaine à camper dans la région avec elle n'aurait rien pour me gêner, mais le contretemps n'a pas semblé l'enchanter d'après ce que j'en ai vu, elle arbore d'ailleurs toujours une mine si contrariée que je ne peux m'empêcher d'en être amusé. Mon caractère insouciant et facétieux prend aussitôt le dessus et je hausse les épaules en prenant mon air le plus angélique pour répondre:

"Prête-moi une de tes robes."

L'Elfe me regarde un instant sans réagir, d'un air dont je ne parviens pas à définir s'il est incrédule ou agacé, puis finit par me rétorquer avec le plus grand sérieux:

"Te prêter une de mes robes ? Le ciel t'est-il tombé sur la tête ? Et puis je n'en ai pas. Tu peux très bien monter sur Lhyrr pendant que moi je traverse avec Miynn les terres de Selhinae."

Je la scrute en faisant mine de réfléchir, refrénant à grand peine un éclat de rire devant tant de sérieux, mais je crains de la vexer et finis par secouer la tête négativement en chassant de mon mieux l'humour peint sur mes traits et en regardant Isil au fond des yeux:

"Hors de question que je t'abandonne et te prive de Lhyrr, ces routes ne sont pas sûres."

Elle secoue la tête de l'air de celle qui s'apprête à devoir livrer une rude joute oratoire avant de me répliquer calmement:

"Les routes de la Sororité sont parmi les plus sûres que je peux trouver pour une femme. Il ne m'arrivera rien chez eux, elles maîtrisent très bien leurs terres face aux mâles étrangers. Mais les femmes sont les bienvenues."

Cette fois toute trace d'amusement quitte ma physionomie, j'ai eu un bon aperçu de la sûreté des routes il y a quelques jours et toute mon éducation se révolte en moi à l'idée qu'elle propose. A cet instant je n'ai plus rien du jeune Eruïon timide et enjoué qu'elle a presque exclusivement connu, c'est le guerrier Elfe Brun adulte, forgé et trempé dans l'enfer de Sarnissa qui se tient devant elle, dur et inflexible. Je modèle pourtant soigneusement ma voix de façon à lui répondre avec douceur, elle ne connait pas nos coutumes et ne peut donc pas réaliser ce que sa proposition a d'offensant pour moi:

"N'insiste pas Isil, je viendrai avec toi ou je franchirai ces terres seul pendant que tu iras avec Lhyrr de l'autre côté, mais je ne te laisserai pas prendre des risques pour moi. C'est ainsi, accepte-le mon amie."

Ce soudain changement d'attitude de ma part semblent laisser mon amie sans voix, jusqu'à ce que Lhyrr pousse légèrement son épaule du museau, en fait. Elle flatte distraitement le chanfrein de son Lokyarme avant de soupirer:

"Bien, nous irons tous les trois dans les terres de la Sororité."

J'incline le visage, un geste respectueux de remerciement, puis retrouve un malicieux sourire, toute trace de gravité envolée:

"Bon, alors as-tu de quoi me déguiser en...bien vieille dame?"

Une taquinerie relative à notre discussion d'il y a quelques jours sur son passé, "bien vieille dame", ses propres mots, qui me font autant sourire aujourd'hui que lorsqu'elle les a prononcés. Elle n'a pas oublié non plus car un début de sourire naît à la commissure de ses lèvres tandis qu'elle secoue négativement la tête:

"Non, je n'ai pas de quoi te déguiser en "bien vieille dame", en revanche, j'ai une idée de qui le pourrait."

Les yeux pétillants de malice, je hausse un sourcil faussement sévère et déclare solennellement:

"Quand nous arriverons en ville, je t'offrirai des belles robes, une dame comme toi devrait en avoir de pleines malles et pouvoir en prêter à son ami!"

Puis je ris de bon coeur et ajoute, toujours taquin:

"Tu crois que le monsieur en cache dans sa barque?"

Mes pitreries lui font hausser un sourcil amusé et, une fois n'est pas coutume, elle me taquine en retour:

"Je te prends au mot, tu auras le droit de toutes les essayer avant pour voir si elles te sont seyantes".

Elle jette ensuite un coup d'oeil au vieil homme et ajoute:

"Lui n'en cache pas dans sa barque, mais sa femme en a assurément."

Je tournoie gracieusement sur moi-même, simulacre de damoiselle faisant admirer sa nouvelle tenue à des amies, ris à nouveau et finis par river à nouveau mon regard dans celui d'Isil pour lui préciser d'un ton rieur:

"Soit, je ferai rire toute la ville, mais ensuite il faudra que tu les portes et que tu m'emmènes danser dans un grand bal. J'ai toujours rêvé de danser dans un bal, j'avais un ami qui parlait de ça, il avait vécu à la cour de Tahelta et..."

Je m'interrompts, un peu confus mais juste à temps quand même, et ajoute un peu trop rapidement:

"Euh...enfin, demandons-lui, oui, c'est une bonne idée."

Elle me regarde un instant sans répondre avant de hocher la tête et de retourner vers le vieillard tandis que je reste immobile, la suivant songeusement des yeux. Je repense à nos premières rencontre, dans l'auberge d'Eniod, aux mots que je lui ai dit, sur le ton de la plaisanterie, après qu'elle m'ait proposé de l'accompagner. Depuis combien de temps n'a-t-elle pas ri véritablement? Quand a-t-elle dansé pour la dernière fois, participé à une fête sans se soucier d'autre chose que de s'amuser dans l'instant présent? Trop longtemps, sans aucun doute, et je ne peux m'empêcher d'en éprouver une sourde tristesse. J'aimerais tant l'entendre rire, voir un peu de joie revenir dans ses beaux yeux souvent si tristes ou douloureux. Ce n'est pas pour tout de suite à ce qu'il semblerait, mais qu'importe, je sais être patient et renoncer lorsque je me suis fait une promesse n'est pas dans ma nature.

Quoi qu'il en soit la demande qu'Isil adresse au vieillard le fait exploser de rire, je ne sais pas exactement ce qu'elle lui a dit, étant trop loin pour entendre leurs paroles, mais en tout cas ça l'amuse. Il ne tarde pas à entraîner Isil vers sa bicoque, sans doute pour quérir de quoi me déguiser, tandis que je veille sur Miynn et Lhyrr. Encore qu'il serait sans doute plus juste de dire que ce dernier veille sur nous, à en juger par son attitude vigilante. Un nouveau rire insouciant franchit mes lèvres lorsque je repense à mon idée farfelue, pas de doute, je vais avoir fière allure attifé en damoiselle...

_________________
Elladyl, Eruïon errant de son état.


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