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Il courait aussi vite que lui permettait son imposant compagnon d'ossement, fier construction qui ne correspondait à aucune créature connue. Un être tel que Chandakar ne pouvait se permettre d'avoir comme compagnon une créature née des dieux. Non, il l'avait créé lui-même car il était son propre démiurge. Mais c'était le cadet de ses soucis, cette nuit. Pour tout dire, il s'inquiétait pour la première fois que sa création ne soit pas aussi rapide qu'un cheval. Bon sang, il ne l'avait pas vue tomber cette maudite nuit ! Il ne lui avait jamais donné l'autorisation ! Elle aurait dû attendre ! Le jour où il serait un dieu, il mettrait bon ordre dans tout cela...
Endor n'était plus loin... il le savait parce qu'il connaissait la région... mais aussi parce qu'il entendait, lointaine, la rumeur de la bataille. Au moins, ce n'était pas encore terminé...
Soudain, alors qu'il débouchait devant la clairière du château, un formidable éclair tomba du ciel. Lui et sa monture furent illuminés, crépitant d'énergie, avant de s'abattre au sol. Il se releva tant bien que mal, furieux de s'être fait prendre aussi facilement. La hâte... l'ennemie de la vie ! Pourquoi ne se souvenait-il pas de ses propres leçons de sagesse ?
Autour, des hommes brandissaient des piques et des armes diverses. Il se sentit frémir en reconnaissant les tabards écarlate de la mystérieuse organisation qui venait de se créer. Oui, c'était bien eux... l'inquisition écarlate. Comme il le soupçonnait, les lords les avaient trop longtemps sous-estimé, pensant qu'ils se contenteraient de persécuter les petits nécromanciens sans importances. Cela arrangeait bien du monde, de savoir que les nouveaux venus ne pourraient jamais inquiéter les lords depuis longtemps en place... Il les avait prévenu ! Sot qu'ils étaient, ces pathétiques insectes imbues de leur pouvoir ! Quels piètres adorateurs de Phaïtos ! Il leur avait dit que l'inquisition grandirait si elle n'était pas maîtrisée... trop de gens avaient peur d'eux... Ils l'avaient écouté poliment avant de reprendre leur conversation, les inconscients ! Et maintenant ses craintes se réalisaient : l'inquisition écarlate attaquait le château. Pas seule, bien sûr, elle n'en aurait pas été capable. C'était ce crétin d'Angmort, qui se prétendait le plus grands des nécromants ! Il jalousait Zéphanie depuis longtemps et il avait décider de la renverser. Tout de même, il fallait lui reconnaître cela : réussir à s'assurer le concours de l'inquisition écarlate était un beau coup. Les défenses du château avait dû être submergées. Zéphanie était seule. Elle était vieille et affaiblie, et tous les lords primordiaux étaient morts depuis des années.
Chandakar se releva lentement, ses orbites vides couvant un feu féroce et sa multitude d'amulettes et de chaînes en or cliquetant ridiculement à chaque mouvement. Il ne restait que lui. Le plus indigne... celui qui avait été accepté seulement pour être surveillé de plus près... Mais ce soir plus que jamais, il se sentait l'âme d'un Lord. Il ne pouvait perdre trop de temps. Il regarda les hommes qui ricanaient, serviteurs d'Angmort et de l'inquisition, ils s'amusaient :
« Regardez-le avec toutes ses babioles et ses bibelots magiques, c'est à se demander comment il soulève autant d'or ! »
« Pour sûr, on va être riche ! »
« Vous croyez qu'il a quelque chose à compenser ? »
Une forme imposante se détacha :
« Bien sûr... c'est Chandakar, dont on dit qu'il serait le plus savant et le plus grand stratège des lords... pathétique... »
Chandakar remit droite sa tiare royale aux innombrables fioritures et regarda en direction de l'énorme golem d'ossement. L'être, semblable au squelette d'un géant, n'était autre que Vanek, le compagnon d'Angmort. La liche siffla :
« Écartez-vous ! Comment de misérables insectes comme vous peuvent-ils espérer me retenir ? Même si vous étiez dix fois plus nombreux, vous ne pourriez rien contre lord Chandakar, le plus grand des lords ! »
Vanek éclata de rire et fit un geste. Un nouvel éclair tomba et le compagnon-monture du lord fut pulvérisé. Puis, le signal de l'attaque fut donné. C'en était trop ! Il leur avait donné une chance, son honneur de lord était sauf ! Maintenant...
Il commença à invoquer sa magie, à la tisser avec la rapidité caractéristique qui était la sienne. Il combina la terre, le feu et la foudre, et il invoqua cette combinaison ultime qu'il appelait « l'armaggedon de Chandakar ». Le résultat fut terrifiant, comme d'habitude. Le sol se souleva et se fendit. Des flammes grondantes en jaillirent tandis que le tonnerre claqua. En un éclair, le monde devant lui n'était plus qu'un concerte d'explosion et de craquement féroces roulant parmi les escarpes.
Quand le cataclysme se tût, il ne restait plus qu'une terre dévastée. Le rugissement des éléments avait couvert les hurlements des victimes et même leurs cadavres étaient à peine visible.
Mais au milieu de se chaos, de la fumée et des gravats, jaillit Vanek. Le monstre d'ossements n'avait pas la moindre égratignure et il porta un coup de poing qui envoya la liche voler contre un arbre. Chandakar s'effondra dans un jaillissement de babioles dorées et de chaînes arrachées. Tandis qu'il essayait de se remettre, il vit d'étranges gravures luire sur les côtes de son adversaire.
« Inconscient ! Mon maître est bien plus puissant que tu ne le penses ! Par le pouvoir des runes, il a enchanté mes ossements ! Je suis non seulement un terrible guerrier, mais en plus, la magie me protège et frappe mes ennemis ! »
En effet, il semblait qu'une bulle l'enveloppait. Dans la zone où il s'était tenu, aucune magie n'avait pu pénétrer.
« Des runes incrustées sur une armure d'os ? » souffla Chandakar, stupéfait.
Mais déjà, plusieurs runes s'étaient illuminées et la foudre tomba. La liche dû faire un bon de côté pour éviter le plus gros du choc. Mais dans la foulée, il reçu un nouveau coup de poing. Il fut soulevé de terre. Invoquant le secours des âmes, il déversa une pluie de coups sur le bras qui le tenait, sans grand résultat. L'os était vraiment dur.
« Il va falloir t'y faire, ricana Vanek... ton age, ainsi que celui dans premiers lords, arrive à son terme. »
Il le rejeta au loin, puis chargea. Chandakar, furieux, invoqua les âmes des spectres pour guider son bras et chargea à son tour, portant en quelques secondes une dizaine de coups de ses phalanges osseuses au torse de son ennemi, sans grand succès. Il fut de nouveau rejeté et s'effondra, une jambe brisée. Il n'aurait pas le temps de la réparer avant le coup de grâce. Le compagnon d'Angmort leva une main qui s'illumina, crépitante de foudre.
« Voilà pour le plus savant et le plus grand stratège des lords... je m'attendais à mieux... »
Mais il fut interrompue lorsque son pouvoir, au lieu de frapper, remonta brutalement le long de son bras. Hors de contrôle, il l'enveloppa d'une aura étincelante, consumant ses ossements.
« Quoi ? Impossible ! »
Chandakar ramassa tranquillement sa jambe et la remis en place en expliquant :
« Crois tu que la possibilité d'enchanter un compagnon par des runes m'ait échappé ? Et pourquoi ne l'ai-je jamais fait ? Ton maître et toi êtes comme tous les mortels : vous tentez des choses sans réfléchir aux conséquences. Je les ai bien vue, ces runes gravé sur toi. Ce bouclier qui te protège des magies extérieures, mais pas de la tienne ! Ces runes « invoquer », « électricité » et « dompter »... Ma dernière attaque n'avait pas pour but de te blesser, mais juste de rayer la rune « dompter ». Ainsi, tu pouvais toujours invoquer la foudre, mais tu n'es plus capable de la contrôler. C'est terminé. »
Il se releva et pris le chemin du château tandis que le golem d'ossement hurlait, achevant de tomber en cendre.
Il avait assez perdu de temps ! Il entra en trombe dans les sombres couloirs où la bataille faisait rage. Les serviteurs de Zéphanie se défendaient furieusement, mais ils étaient acculés. Avisant un groupe mené par un officier, Chandakar se dirigea vers eux avec un calme trompeur. Les combattants de Phaïtos crurent un instant à un nouvel adversaire et les assaillants ne le remarquèrent même pas. Quelques secondes plus tard, ces aveugles trop stupides pour comprendre qu'un mouvement lent ne signifiait pas une absence d'agression gisaient à terre. La liche au regard brûlant demanda à ceux qu'elle avait sauvé où était leur maîtresse. Ils ne savaient pas clairement, mais soupçonnaient qu'elle soit toujours dans sa tour. Sans perdre de temps, Chandakar se hâta dans cette direction. Il aurait bien utilisé son déplacement des ombres, mais il devait économiser son pouvoir. Et prier Phaïtos pour arriver à temps auprès de la nécromancienne.
Ce ne fut pas le cas.
Lorsqu'il arriva, Angmort n'était plus, mais sa cible gisait contre un mur, en piteux état. Malgré son age avancé, près d'un siècle, elle était toujours aussi belle. Sa chevelure était maintenant entièrement blanche et, même mourante, elle gardait un port de reine. Chandakar se précipita :
« Première Lord, il faut vous soigner ! »
Elle le regarda, d'abord avec surprise, puis, pour la première fois, elle lui adressa un sourire.
« Chandakar... il a marqué une hésitation... son invincible compagnon avait été vaincu... j'aurais dû me douter qu'un tel prodige venait de toi... »
La liche l'inspectait, cherchant des traces de blessures. Il n'en voyait aucune de fatale, et pourtant, il sentait la vie qui fuyait. Il remarqua alors que sa main était noire. Elle hocha la tête :
« Il a touché un point vital de son khi. Son fameux... contact nécrotique. L’hémorragie interne va continuer à se répandre tandis que les vaisseaux qui guide mon sang éclatent les uns après les autres... C'est inutile. Je vais enfin mourir... comptes tu prendre la place de nouveau maître des lords ? »
« Cessez de dire des inepties ! La vie, la mort, le destin... autant de règles dont il est toujours possible de se passer ! Je vais vous soigner. L'ordre à besoin de vous. »
Elle rit. Un rire qui se changea bientôt en toux rauque.
« Tu as toujours voulu t'affranchir de toutes les règles... mais il en est qui sont immuables. Rien n'est éternel... pas même toi... Ce n'est pas grave. Nous ne mourrons pas vraiment, nous rejoignons seulement notre seigneur Phaïtos... apaise-toi... laisse aller... la souffrance mène à la damnation. L'acceptation mène au repos. »
« Parler ainsi ne sied pas à la Première lord ! La défaite ne saurait être acceptable, ni acceptée ! Il y a toujours une solution... »
Il regarda autour de lui. Des établis, des ossements éparpillés, des fioles alchimiques... rien d'utile. Les lords ne faisaient rien qui puisse préserver les vivants. En revanche...
« Les prêtres ! Ces sales raclures de Gaïa qui ont soutenu Angmort ! Je vais en ramener un et le forcer... »
« Non ! Tant que je vis, je suis la Première lord et je te donne l'ordre de n'en rien faire ! »
Il se figea. Non par obéissance vis à vis de la hiérarchie. Car dans la hiérarchie de l'univers, du moins si l'univers était organisé comme il se devait, même Zewen devrait s'incliner devant lui. Mais il y avait une autre forme de hiérarchie.
Il se tordit les mains, gémissant avec une angoisse grandissante.
« Je n'ai pas fini... je n'ai pas fini... je ne suis pas sûr que ça marche ! Trop tard... encore trop tard... »
« Quoi donc ? »
Elle le regardait en plissant les yeux. Il n'osa pas la regarder en face, mais dû se résoudre à lui expliquer. Sachant pertinemment qu'elle le maudirait pour l'éternité. Comment lui faire comprendre que, par décret du divin Chandakar, elle était l'être le plus sacré de la création ? Que sa mort aurait été une insulte à l'univers ? Et que par conséquent il avait tout mis en œuvre, sans son consentement, pour qu'elle ne rejoigne jamais Phaïtos ? Elle ne réalisait pas sa propre importance. Lui-même, au début, avait été furieux de cette femme qui voulait commandé à son destin... mais il ne l'avait pas tué. Il aurait voulu... mais il n'y arrivait pas. Et il ne comprenait pas pourquoi cette incapacité. Il lui avait fallut des années pour comprendre que c'était dans l'ordre des choses : elle était divinement belle et intelligente, et cela faisait qu'elle ne devait pas mourir. Les autres sots ne comprenaient pas. Mais lui, il comprenait. Il voyait plus loin que les pauvres insectes humains. Tout comme lui, petit paysan devenu être divin par la grâce de sa propre volonté, elle avait connu le même destin. Elle aussi avait traversé des épreuves incroyables. Elle avait rassemblé les Cinq lords primordiaux. Puis, ils avaient recruté Chandakar pour le surveiller, car ils le craignaient. Il avait accepté pour les détruire de l'intérieur, conscient que leur « surveillance » aurait ses failles. Il ne l'avait jamais fait car sa divine volonté ne voulait plus. Pour Zéphanie. Cette femme merveilleuse qu'il avait rencontré juste après avoir conçu le sort pour devenir un seigneur liche.
Il avait tout raconté, pêle-mêle, dans un fatras de mots incohérents... elle l'avait suivi en silence. Lorsqu'il se tût, elle garda le silence. Ne se vexa même pas qu'il ai tenté de la rendre immortelle, ce qui était une insulte à Phaïtos. Elle lui fit signe de s'approcher.
« Tu vas me tuer. C'est bien. Moi, Chandakar, je déclare que je suis condamné à mort ! Je ne mérite pas de vivre. »
Elle sourit à nouveau. Sa voix était faible et elle murmura :
« Lord Chandakar, réfléchissez et vous réaliserez que vous n'avez jamais prononcé cette condamnation. Car vous avez, au moins au fond de votre âme, compris ce qu'était l'essence du cycle de la vie et de la mort... Nous avons rarement été d'accord, mais il est une chose que je n'avais pas réalisé... Vous... êtes... le Sixième lord. »
Son regard se faisait vitreux.
« Phaïtos... que je vous rejoigne ou non... je reste votre humble servante... mon seigneur... »
Et elle mourut.
Et Chandakar hurla. Il hurla comme jamais. Il ne savait pas pourquoi. Il ne comprenait pas pourquoi son corps cessait soudain de lui obéir ainsi. Mais il en avait besoin. Trop de souffrance. Trop d'échecs. L'espace d'un instant, il redevint le petit adolescent malingre qu'il était il y a plus d'un siècle. Puis, il maudit le monde. Il maudit la souffrance. Même maintenant qu'il n'avait plus de chair, plus de nerfs, il pouvait encore souffrir ! Inconcevable ! Les dieux... tout était leur faute ! Les dieux, le monde... tout cela n'était qu'une immense mascarade.
Il fallait que cela cesse ! Pourquoi est-ce que la souffrance ne partait pas ? Elle partirait, bien sûr... mais pourquoi si lentement ? Une mascarade. Des corps en morceaux, une âme en morceaux. La haine de l'infini et de sa non-existance. Maudits ! Soyez tous maudits ! Traîtres ! Pantins du destin ! Tous ! Sur ce monde et sur tous les autres, pour tous les crimes et pour votre indifférence, pour votre bêtise et votre inconscience, vous paierez... oh oui, vous paierez...
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David le nerd
Dernière édition par Azra le Mar 15 Mar 2016 21:13, édité 2 fois.
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