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A un kilomètre du village de Pistou, dans une toute petite clairière qui trouillotait d’une pastille de clarté blonde le coeur obscur de la forêt, deux fées étaient assises l’une à côté de l’autre.
Le soleil, passant ses pinceaux ardents entre les feuilles dentelées des chênes, posait des glacis brillant sur leurs cheveux pâles et les fines soieries dont elles étaient vêtues. Des nuages de pollens dansaient dans l’air statique, frais et lourd d’humidité. Les crosses des pougères dégouttaient de rosée, de petits champignons, roses et ronds comme des orteils, montaient en meute à l’assaut d’énormes racines moussues. Les deux fées discutaient entre elles, de leur voix mélodieuse, ou disons que l’une d’elle monologuait tandis que l’autre faisait assez mal semblant d’écouter :
- Tu crois qu’il m’aime ?
- Comment ?
Assise sur une branche basse capitonnée de lichen bleu, la fée Babine-Babine se balançait doucement. Son œil était rêveur, et son minois transpirait de niaiserie. Elle mâchonnait le bout de son pouce étroitement bandé – c’est à des détails comme ça qu’on reconnaît les apprenties ensorceleuses. La fée Pétrol’Kiwi, elle, était en train de préparer sur ses genoux, dans un pot de bois, un nouvel onguent anti-mycosique dont elle attendait des effets miraculeux contre la spongiure du bouleau. En tout cas, plus miraculeux que ceux de l’onguent précédent, lequel dissolvait le parasite, l’écorce, le pot et ses genoux avec un appétit égal.
- Tu crois qu’il m’aime ? répéta Babine-Babine. Loki. Le korrigan dont je viens de te parler pendant un quart d’heure. Oui ?
- Le grand dépendu aux cheveux rouges ? Je pensais que cette saison, tu en étais à l’elfe noir ? Celui qui se fait appeler Porteur-de-tempête ?
- Moudubas ?
- Voilà.
Pétrol’Kiwi ricana dans son pot. Car elle même portait pour vrai patronyme la croix pesante de Tendance-haussière, aussi estimait-elle qu’elle avait bien le droit de se moquer.
- Vois-tu, analysa Babine-Babine, je crois qu’entre Moudubas et moi, ça n’a jamais été vraiment sérieux. C’est un très bon ami, bien sûr, mais je le trouve un peu immature, tu vois ?
- …
- En fait, je crois qu’il a peur de s’attacher. L’idée de devoir faire un choix l’angoisse terriblement, tu vois ?
- …
- Tu pourrais faire un effort pour t’intéresser un peu à autre chose qu’à toi, grommela Babine-Babine dans son pansement.
- Moudubas est un crétin, déclara Pétrol’Kiwi d’un ton à glacer définitivement les confidences les plus subtilement analytiques.
- Tu es dure. Je crois qu’il se cherche, c’est tout.
- Eh bien, pour se trouver, il est pas rendu. Sauf s’il est caché au fond d’un poulailler.
- Alors ça ! s’étrangla Babine-Babine, ça, ce sont des ragots immondes que fait courir Pimprenouche, sous prétexte qu’il n’a pas voulu danser avec elle à la dernière orgie de solstice.
Pétrol’Kiwi haussa les épaules et commença à badigeonner, au pinceau, une grosse plaque de spongiure bleuâtre qui rongeait le flanc d’un bouleau :
- Il n’empêche qu’il paraît que beaucoup de nains ont constaté que, là où Moudubas passe, les poules trépassent. Et pas de la scarlatine.
Babine-Babine, qui pensait déjà à autre chose, recommença à se balancer sur sa branche en grignotant son pansement :
- Et que penses-tu de Loki ? Il est terriblement mûr, lui. Non ?
- Oh, si. Si c’était une tomate, il faudrait se dépêcher de préparer la vinaigrette. Il est rouge blet, ce pauvre garçon.
- On ne peut rien te dire, soupira Babine-Babine.
- Ecoute, dit Pétrol’Kiwi en se reculant un peu pour évaluer le bien-posé de son badigeon : les korrigans sont moins méchants que les elfes, mais seulement parce qu’ils sont encore plus feignants. La seule chose que tu as en commun avec Moudubas et Loki, c’est le feu aux fesses, alors arrête de penser. Il n’y a qu’un organe pour ça, et il n’est pas concerné par vos affaires.
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