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Après m'avoir couvert la tête d'un sac de manière à ce que je ne voie rien, les Eruïons m'entraînent en me tenant par les coudes sans douceur aucune, à une allure si vive que je m'avère incapable de la soutenir plus d'un quart d'heure. Ma jambe mal guérie me fait souffrir le martyr et mon aveuglement n'arrange rien, je trébuche sans cesse et finit par tomber brutalement à genoux, le souffle court.
"Debout sale chien! Tu te reposeras quand on sera arrivés!"
Mes ravisseurs me relèvent sèchement et me forcent à avancer d'une rude bourrade dans le dos, mais je n'ai pas fait dix pas de plus que mon pied heurte douloureusement un rocher et que je m'affale à nouveau, à plat ventre et assez rudement pour m'entailler le visage sur un caillou malgré la toile qui le recouvre. Tandis qu'ils me redressent encore, je sens mon sang commencer à couler sur mon front, puis dans mes yeux que le liquide salé pique atrocement, mais de cela les Eruïons n'ont cure, si tant est qu'ils s'en rendent seulement compte. Ils ont quand même réalisé que je ne tenais presque plus debout et décident donc de me traîner en me portant à moitié, sans se soucier aucunement que mes pieds rencontrent divers rochers dans l'aventure. Préférant ne pas imaginer dans quel état ils sont après les dix premiers chocs, je chasse la douleur en me réfugiant dans mes pensées, perdant ainsi peu à peu toute notion du temps qui passe.
A un moment, les Elfes Bruns marquent une pause et me forcent à boire quelques gorgées d'eau, mais c'est à peine si je réagis alors que le bienfaisant liquide ruisselle sur mes lèvres et ma gorge bien plus qu'à l'intérieur. Revenir à la conscience impliquerait de renouer avec la souffrance et je n'y tiens pas, j'en ai eu ma dose ces dernières semaines et le dernier coup du sort m'a si rudement ébranlé que je ne parviens plus à avoir simplement envie de continuer à lutter. La folle équipée se poursuit néanmoins, encore et encore, si interminablement que j'en viens à me demander confusément s'ils ont prévu de s'arrêter un jour. Mais tout a une fin, les meilleures choses comme les pires, et mes "porteurs" s'immobilisent soudain pour me jeter rudement au sol tandis que leur chef, le seul qui m'ait adressé la parole jusque là, déclare d'un ton étrangement respectueux:
"Voici l'Elfe que vous nous avez demandé de vous ramener, Mère."
Malgré mon épuisement et ma léthargie, je remarque subitement un fait des plus troublant: ils ne parlent pas en Sindel, et pourtant je les comprends! Or je ne connais rien à la langue des Eruïons, n'ayant jamais croisé ce peuple auparavant, alors par quel miracle...
(L'un de mes précédents maîtres le parlait, Tanaëth. C'est grâce à moi que tu comprends, et parle, cette langue.)
(Ah... bien...)
(Hey! Du nerf! Reprends-toi, rien n'est joué encore), s'exclame ma Faëra, révoltée par mon apathie.
"Mettez-le à genoux et enlevez-lui sa capuche, je veux le voir", ordonne à cet instant une voix féminine, m'empêchant de répondre à Sindalywë.
Deux Eruïons me redressent sèchement et retirent enfin le tissu qui m'aveugle depuis des jours, ou du moins en ai-je l'impression. La lumière qui éclaire le lieu est si vive, et les croûtes du sang qui m'a coulé sur le visage si dures que je dois cligner de nombreuses fois des yeux avant de parvenir à distinguer quelque chose. Et ce que je découvre alors ne me plaît pas, mais alors pas du tout. Face à moi se trouve, assise sur une espèce de trône tarabiscoté en pierre, une Eruïonne au visage dur et sévère. Elle possède de longs cheveux couleur de vieil argent tressés, est dotée d'un bien étrange et perturbant regard doré et revêtue d'une très belle armure complète de couleur rougeâtre. De part et d'autre, deux gardes féminines pareillement équipées la protègent, sabres au clair et vigilantes. Face à ce trio, derrière moi autrement dit, je découvre en tournant la tête que nous sommes loin d'être les seuls occupants de la vaste salle hexagonale creusée dans la roche vive dans laquelle je me trouve désormais. Il y a là une bonne centaine, peut-être plus, de guerriers Elfes Bruns armés jusqu'aux dents, munis d'armures sans commune mesure avec celles de leur dirigeante et de ses protectrices. Eux ne portent que des pièces disparates d'acier, cabossées et usées pour la plupart, et du cuir. Leurs armes en revanche semblent être de bonne qualité et, détail qui me fait tiquer, beaucoup d'entre eux portent des haches identiques à celles que nous a remises Mëaren. Mais force m'est d'abréger mon examen de cette troupe car l'un des Eruïons qui m'encadrent m'assène à cet instant une violente gifle afin de me contraindre à regarder la matriarche.
"Voici donc le prétendu oracle qui se prétend en mesure de me tuer. Je m'attendais à quelqu'un de plus...impressionnant. Tu as un nom, Sindel?"
Je ne peux empêcher mon visage de trahir ma surprise à ces mots: comment est-elle au courant du marché passé avec Mëaren?! Mais je me reprends d'un effort de volonté et lui réponds poliment dans sa langue, qui sonne étrangement dans ma gorge:
"Je m'appelle Tanaëth Ithil, Dame. Mais vous faites erreur, sauf votre respect. Je n'ai jamais eu l'intention de m'en prendre à vous."
La matriarche hausse un sourcil et me sourit froidement avant de répondre d'un ton mielleux:
"Vraiment? On m'a pourtant assurée du contraire. Je pense que tu mens, comme tu as menti en te prétendant "oracle". Mais je suis étonnée que tu parles notre langue. Enfin, peu importe tout cela. Emmenez-le et enfermez-le avec les autres", ajoute-t-elle à l'attention de mes ravisseurs.
"Un instant! S'il vous plaît! Qu'avez-vous fait des esclaves Sindeldi et de mon ami? Pourquoi massacrez-vous de pauvres hères incapables de se défendre?"
L'Eruïonne fait signe à ses sbires d'attendre un instant et me dévisage en silence de longues secondes d'un air amusé avant de me répondre:
"Si tu étais ce que tu prétends, tu devrais le savoir, Sindel. Mais je suis ravie que tu n'aies rien compris, c'est la preuve que notre secret est bien gardé. Tu auras tes réponses bien assez tôt, cela je te le promets."
Sur un nouveau petit signe de sa part, les deux Eruïons qui m'entourent me relèvent sèchement et m'emmènent rapidement hors de la salle malgré mes tentatives de me libérer de leur étreinte. Quelques instants plus tard, nous parvenons dans une galerie dont les murs sont percés de nombreuses ouvertures, certaines munies de barreaux en parfait état qui indiquent sans détour la vocation de ce lieu: une prison.
(Voilà qui me changera, tiens...)
Mais, sans perdre un instant, mes ravisseurs m'entraînent jusque devant l'une d'elle et, après avoir ouvert la grille qui la clôt et m'avoir délié les mains, me jettent à l'intérieur comme un vulgaire sac de patates, ce qui me fait jurer assez joliment. Sans tenir compte de la douleur qui irradie de mes pieds massacrés, je me relève hargneusement avec la ferme intention de faire assez de boucan pour obliger les Eruïons à revenir et tenter d'en assommer un ou deux pour passer mes nerfs, mais je me fige en réalisant que je ne suis pas seul dans ma geôle. Bien plus grande que je ne l'avais imaginé, près de cinq mètres de large pour le triple en longueur, elle contient une bonne trentaine de Sindeldi que je reconnais aussitôt à leur terrible maigreur et aux balafres qui sillonnent leurs corps livides: les esclaves de Mëaren! Bon sang, ils ne les tuent pas, ils les capturent! Je les observe, perplexe, lorsque l'un des prisonniers se trouvant au fond de la cellule écarte la presse pour me rejoindre en s'exclamant:
"Sithi soit louée! Je pensais qu'ils vous avaient tué!"
Brëanal! Il est vivant, par tous les dieux! Je me dirige vers lui afin de lui octroyer une brève accolade, puis je me recule un peu pour lui répondre:
"Heureux de vous savoir en vie aussi, mon ami. Mais je crains fort que notre posture ne soit pas des plus enviables, avez-vous une idée de ce qu'ils comptent faire de nous?"
Le capitaine grogne avec mépris à cette question et me rétorque avec colère en désignant l'un des autres prisonniers:
"Oui... Tarhël est là depuis presque deux semaines et parle l'Eruïon, il a entendu ce que disaient les gardes. Tarhël, viens par là et répète ce que tu as entendu à mon ami!"
Le Sindel en question s'approche et, après s'être assuré qu'aucun Elfe Brun ne traînait dans les parages, éclaire enfin ma lanterne:
"Ils parlent d'un raid contre notre peuple, j'ai cru comprendre que cela faisait longtemps qu'ils la préparaient mais je n'ai pas réussi à savoir où ils prévoyaient d'attaquer. Par contre, quand ils parlent de nous, ils utilisent un mot qui leur sert à désigner des cibles d'entraînement pour les archers, alors je me demande s'ils ne vont pas se servir de nous pour exercer leurs tireurs..."
Je fronce les sourcils à ces révélations, examinant dans tous les sens ce que je viens d'apprendre et ce que je sais avant de répondre pensivement à mi-voix:
"Cela n'a pas de sens! Les efforts et les risques pris pour nous capturer sont démesurés pour un tel dessein. Et puis, surtout, ils sont loin d'avoir assez d'eau et de nourriture pour les gaspiller à maintenir en vie de vulgaires "cibles" d'entraînement. Non, il y a autre chose, mais quoi? Et quel rôle joue Mëaren dans tout ça?"
"Je suis d'accord, ils nous gardent dans un but plus utile que celui de servir de vulgaires cibles. Mais Mëaren n'a peut-être rien à voir avec tout ça", remarque Brëanal en nous faisant signe de nous écarter de la grille pour poursuivre notre conversation.
Une fois parvenus au fond de la geôle, je reprends:
"Peut-être, mais avez-vous remarqué que la moitié des Eruïons portaient des haches identiques à celles que nous a données Mëaren? Je me demande s'il ne se sert pas de sa mine de fer pour leur fournir des armes, mais en échange de quoi, ça..."
"De fer? Mais il n'y a pas de fer dans la mine, c'est du charbon qu'on y trouve", précise Tarhël à ma plus grande surprise.
"Ah oui? Dans ce cas... ça veut dire que ce sont les Eruïons qui fournissent Mëaren en armes. En échange de ce charbon, j'imagine. Mais pourquoi traitent-ils avec lui, vu leur nombre ils pourraient aisément s'emparer de la mine, en condamner la sortie et l'extraire eux-mêmes. Quelque chose m'échappe..."
"Les esclaves, enfin, nous..." suggère Brëanal en s'assombrissant.
"Pas bête, mais pourquoi?"
"Bah, si ce qu'on raconte à Tahelta est vrai, pas mal de bagnards en fuite les rejoignent. Avec les esclaves, ils pourraient renforcer leurs rangs de manière plus efficace qu'avec les rares fugitifs qui parviennent à s'échapper."
"Moui...mais alors pourquoi nous garder ici et parler de nous comme de cibles d'entraînement? Et pourquoi Mëaren n'en profite-il pas pour sortir de Raynna?"
Nous avons beau cogiter ferme et émettre diverses théories, aucune ne s'avère vraiment convaincante et nous ne tardons pas à sombrer dans un profond mutisme. Quelques heures plus tard, une escouade d'Eruïons lourdement armés nous apporte un maigre brouet constitué de plus d'eau que d'autre chose, mais il semble tout de même contenir quelques vagues traces de racines nourrissantes et cela suffit plus ou moins à apaiser notre faim. J'espérais que nous pourrions tenter une évasion, mais ces damnés Eruïons sont prudents et s'en prendre à eux lorsqu'ils nous nourrissent conduirait à un véritable carnage, unilatéral selon toute probabilité. Quant à la grille, elle s'avère d'une résistance à toute épreuve, il faudrait un bélier de bonne taille pour la défoncer et nous n'avons pas même une brindille sous la main. Contraints de nous résigner, j'en profite pour raconter à Brëanal ce qui s'est passé entre mon départ de son bureau et nos retrouvailles à Raynna, récit qui le fait enrager et jurer comme un charretier lorsque j'évoque celle qui l'a remplacé:
"La petite putain! Cette misérable garce est donc à la solde de Fergaim! Je m'en doutais mais je n'avais jamais pu en avoir la preuve! Par Sithi, il va y avoir du grabuge dans la milice lorsque j'y remettrai les pieds!!!"
Cela, je l'espère bien, mais encore faudrait-il que nous parvenions à nous échapper, pour commencer. Ensuite il nous faudra arriver jusqu'à Nessima et, si Brëanal pourra sans doute y entrer sans mal et prendre le premier Cynore pour Tahelta, il me faudra quant à moi affronter mon destin en défiant Averenn et en tentant de faire lever mon bannissement. La partie est loin d'être gagnée mais, pour le moment, nous ne pouvons guère qu'attendre le bon vouloir de nos geôliers. Les heures, puis les jours passent, lentement, tous semblables, rythmés uniquement par le frugal repas quotidien. La puanteur de notre charmante demeure est atroce, mais nous ne la sentons presque plus, à force. Fort heureusement, quelques trous de la taille d'une tête d'enfant percent le sol d'un côté de la cellule, au moins ne sommes nous pas contraints de vivre au milieu de nos excréments, mais c'est une bien maigre consolation.
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