En fait, depuis que j'ai lu
La science en action dudit Latour, envisager de faire de la recherche est devenu pour moi plus difficile. Quitte à perdre du temps et de l'énergie, bourré de désillusion, je préfère le faire dans les entreprises, au sein du secteur des ressources humaines, avec encore le maigre espoir de pouvoir aider des gens. Je n'ai pas la foi nécessaire pour me frotter à la recherche du monde universitaire, qui à mes yeux relève d'un engagement comparable à celui qui consacre sa vie à la religion.
De quoi parle Bruno Latour... Compliqué ça.
Il est inscrit dans le courant des
sciences studies, ce qui en français n'a guère d'équivalent, sinon éventuellement "discipline + des sciences et techniques", dans son sac la discipline est sociologie, même si son approche est plus anthropologique, si bien qu'il parle de son projet en termes "d'humanités scientifiques". Et en gros - très gros - il bazarde l'idée de modernité en expliquant que nous n'avons jamais été vraiment modernes, ce qui lui permet de remettre en question la position des sciences, des faits scientifiques, dans la société, de considérer qu'il y a des natures et des cultures (et non LA nature sur laquelle nos scientifiques occidentaux nous livrent des vérités éternelles, notre culture moderne et des cultures anciennes) qui sont construites conjointement par des collectifs humains/non-humains ; ce qui l'amène également à introduire une notion de réseau dans ses réflexions que je trouve passionnante.
Cette position ouvre une remise en question d'une vision assez répandue vision des sciences - dures ou sociales - et des techniques, en reconsidérant la genèse des "faits" scientifiques (ce qui implique qu'ils sont construits) ; c'est l'objet de
La science en action : montrer comment la science se construit, et comment les faits deviennent des "boites noires", qui contiennent plein de choses mais que l'on n'ouvre plus, et dont on ne considère plus que les entrées et les sorties. Par exemple, un chapitre entier du livre est consacré à la production de l'article scientifique, à ses codes, ses utilités, et renverse "la vérité de la science contre les discours rhétoriques" en "des discours rhétoriques pour faire émerger une vérité scientifique". Un des points intéressant de cette démarche est de pouvoir appliquer aux sciences/faits qui ont remporté la bataille de la vérité les même démarches socio-anthropologiques que l'on appliquerait aux "erreurs" (une reprise de symétrique de Bloor) :
"jusqu'ici, la sociologie de la connaissance n'expliquait, par un grand luxe de facteur sociaux, que les déviations par rapport au droit chemin de la raison. L'erreur pouvait s'expliquer socialement, mais le vrai restait à lui même sa propre explication. On pouvait bien analyser la croyance en les soucoupes volantes, mais pas la connaissance des trous noirs, les illusions de la parapsychologie, mais pas le savoir des psychologues, les erreurs de Spencer, mais pas les certitudes de Darwin. Des facteurs sociaux de même type ne pouvaient s'appliquer également aux deux. Dans ces deux poids, deux mesures, on retrouve l'ancien partage de l'anthropologie entre sciences - inétudiables - et ethnosciences - étudiables. Les présupposés de la sociologie de la connaissance n'eussent jamais intimidé longtemps les ethnologues, si les épistémologues n'avaient élevé au rang d'un principe fondateur cette même asymétrie entre les vraies sciences et les fausses."Sur la question des soucoupes volantes, on trouve, par exemple,
Ces réseaux que la raison ignore, ouvrage collectif du Centre de sociologie de l’Innovation (qui sont dans la lignée théorique de Latour et ses compagnons), une description des réseaux qui conduisent à la "croyance" en les soucoupes volantes, dont les structures et les moyens des acteurs sont semblables à celles des sciences qui n'engagent pas de croyance. Non pas que cela valide les soucoupes volantes, mais cela conduit au moins à faire l'effort intellectuel de prêter à ceux qui réfutent les soucoupes volantes la même attention critique qu'à ceux qui les valident.
Ce qui me pousserait à faire un doctorat dans la lignée de ce courant de pensée, c'est qu'il autorise une remise en question d'un domaine que j'aime énormément - les sciences et techniques - et surtout une implication sociale et politique d'acteurs non-évidents dans des domaines qu'on pourrait considérer comme l'apanage des scientifiques, de façon à former des "forums hybrides" (La référence est extraite de CALLON M., LASCOUMES P., BARTHE Y.,
Agir dans un monde incertain, essai sur la démocratie technique).
Et je vais arrêter là, parce que si je pars sur ce second point, ça va être trèèèèès long. Je ne suis même pas certain d'avoir rendu complètement et aussi justement que possible la pensée de Bruno Latour et autres, alors... Je vous ressors juste les extraits que j'avais mobilisé pour mon mémoire, qui peuvent peut-être éclairer ceux qui sont potentiellement intéressés :
Citation:
« Les deux cas qui viennent d’être exposés présentent des similitudes frappantes. Dans l’exemple des déchets radioactifs comme dans celui des lignes à haute tension, les incertitudes concernant les dangers encourus (qu’ils se situent à long terme ou à court terme) sont patentes. Dans les deux cas, malgré les incertitudes, voire à cause d’elles, il est pourtant nécessaire de prendre des décisions ou, comme on dit, de « faire quelque chose ». Dans les deux cas, les controverses portent à la fois sur la caractérisation des dangers et sur la procédure à mettre en place pour aboutir à une caractérisation des dangers qui soit considérée comme crédible et légitime. Dans les deux cas, les controverses prennent place dans des espaces publics que l’on propose de nommer des « forums hybrides ». Forums, parce qu’il s’agit d’espaces ouverts où des groupes peuvent se mobiliser pour débattre de choix techniques qui engagent le collectif. Hybrides, parce que les groupes engagés et les porte-parole qui prétendent les représenter sont hétérogènes : on y trouve à la fois des experts, des hommes politiques, des techniciens et des profanes qui s’estiment concernés. Hybrides, également, parce que les questions abordées et les problèmes soulevés s’inscrivent dans des registres variés qui vont de l’éthique à l’économie en passant pas la physiologie, la physique atomique et l’électromagnétisme. » [CALLON, LASCOUMES, BARTHE, 2001, pp.35,36]
Citation:
« Les controverses socio-techniques contribuent à la réalisation d’un second inventaire. Non plus celui des acteurs concernés et impliqués, mais celui des connexions possibles entre les problèmes en discussion et d’autres problèmes avec lesquels certains groupes engagés s’efforcent d’établir des liens » [CALLON, LASCOUMES, BARTHE, 2001, p.52]
Citation:
« Qu’il s’agisse de l’exploration des mondes possibles, et par conséquent de l’organisation des activités de recherche en vue de la production de connaissances nouvelles, ou bien de la composition du collectif, dans les deux cas le nombre et la diversité des groupes mobilisés, qui se trouvent du même coup concernés par le débat, fournissent un autre critère pour apprécier le degré de démocratie dialogique autorisée par la procédure concernée . Ce critère est donc un critère d’ouverture : dans quelle mesure de nouveaux groupes sont-ils invités à prendre la parole, à échanger, à négocier ? » [CALLON, LASCOUMES, BARTHE, 2001, p.217]