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Bon, attention, spoil partiel sur le fond du roman, pas tant sur l'intrigue.
L'Epouvanteur est une traduction, dont je ne connais finalement que la version française ; cependant, j'ai toujours apprécié la qualité du texte, qui sans être lourd est assez riche dans les descriptions des lieux ou des atmosphères. L'intrigue est bien ficelée, accessible sans tomber dans des clichés de la littérature jeunesse à héros. Surtout, le roman comporte une part sombre distillée tout au long des pages ; pas le côté obscur du méchant, l'horreur ou je ne sais quoi, mais... sombre. Un peu le gris de la violence et de la misère quotidienne.
C'est l'histoire d'un gamin qui est envoyé en apprentissage avec l'Epouvanteur, pour faire un métier ingrat mais nécessaire, qui doit quitter sa mère, son foyer, non parce que le destin l'a décidé (enfin...), ou parce qu'on a buté sa famille, mais parce qu'il est le septième fils d'un septième fils, que l'aîné a la ferme, et que les autres sont partis en apprentissage chez d'autres artisans, et que finalement, sa naissance n'a que conduit au choix du maître, mais au fond, sa situation, il la doit à une manière de fonctionner des familles pour ne pas fractionner l'héritage.
L'Epouvanteur, c'est un type qui a un métier de merde. Très cultivé, mais craint et redouté, vivant seul, reclus, sans autre compagnon qu'un apprenti. La manière dont le merveilleux est abordé dans les romans n'a rien de très spectaculaire au premier abord : c'est avant tout de l'exorcisme quotidien, de fantômes, de créatures, dont certaines, certes, sont puissantes. Mais pour l'apprenti, c'est surtout apprendre des classifications, des techniques, des savoir-faire, creuser et reboucher des fosses, refaire les mêmes gestes, suivant l'adage qui dit que c'est en forgeant qu'on devient forgeron. Toutes les épreuves, les confrontations (parce qu'il y en a, il en faut), tendent plutôt à révéler les manques du "héros", résultent parfois de ses erreurs, il n'en ressort pas plus fort, ou grandi (du moins n'ai-je pas trouvé), mais plus conscient, plus lucide, peut-être plus proche de son maître, et surtout avec une meilleure acuité de l'importance de sa tâche et du chemin qu'il lui reste à parcourir.
Et comme l'apprenti en apprend sur son maître, le lecteur découvre aussi progressivement le personnage de l'Epouvanteur, son histoire, les différents aspects de son métier, l'artisanat du merveilleux. Et l'apprenti, en sortant de sa ferme, en apprend beaucoup plus sur ses semblables que sur les créatures et esprits qu'il est censé combattre.
Ce que j'apprécie particulièrement dans ces romans (les cinq premiers que j'ai eu l'occasion de lire tout du moins), c'est l'imbrication de tous ces éléments et bien d'autres encore, qui font du roman une sorte de roman d'apprentissage, dont la cible est bien entendue les "jeunes", mais qui ne les prend pas pour des idiots, pour des innocents, pour des êtres à ménager (et par là je n'entends pas seulement les préserver du sang, des tripes et du sexe, mais surtout de la violence et de la complexité des rapports humains), sans pour autant les bousculer trop violemment. C'est ce subtil équilibre qui fait que cette lecture que je commence à considérer comme de "jeunesse" est une de celles qui pour moi, sept ans plus tard, a le mieux vieilli.
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C'est par la sagesse qu'on bâtit une maison, par l'intelligence qu'on l'affermit ; par le savoir, on emplit ses greniers de tous les biens précieux et désirables. Proverbes, 24, 3-4
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