"Qui vive, qui vive ?" cria pour la troisième fois le factionnaire et, dans sa voix, il y avait, sous entendu, une sorte d'avertissement personnel et antiréglementaire. "Retourne en arrière pendant qu'il est encore temps, voulait-il dire, tu veux donc te faire tuer ?"
Et, finalement, Lazzari comprit, il se rappela brusquement les dures lois du fort, se sentit perdu. Mais au lieu de fuir, il lâcha, Dieu sait pourquoi, la bride du cheval et s'avança tout seul, criant d'une voix perçante :
"C'est moi, Lazzari ! Tu ne me reconnais pas ? Moricaud, oh ! Moricaud ! C'est moi ! Mais qu'est-ce que tu fabriques avec ton fusil ? Tu es fou, Moricaud ?"
Mais la sentinelle n'était plus Moricaud, ce n'était plus qu'un soldat au visage dur, qui, maintenant, levait lentement son fusil et visait son ami. Elle avait appuyé la crosse contre son épaule, et, du coin de l'oeil, elle épia le sergent-major, souhaitant silencieusement que celui-ci lui fît signe de ne pas insister. Mais Tronk était toujours immobile et la regardait toujours sévèrement.
Lazzari, sans se retourner, recula de quelques pas, butant contres les pierres.
"C'est moi, Lazzari ! criait-il. Tu ne vois donc pas que c'est moi ? Ne tire pas, Moricaud !"
Mais la sentinelle n'était plus le Moricaud avec qui tous ses camarades plaisantaient librement, elle était seulement une sentinelle, l'une des sentinelles du fort, en uniforme de drap bleu foncé avec le baudrier de cuir verni, une sentinelle absolument identique, dans la nuit, à toutes les autres, une sentinelle quelconque qui l'avais mis en joue et qui, maintenant, pressait sur la détente. Une sentinelle qui avait les oreilles bourdonnantes et à qui il semble entendre la voix rauque de Tronk qui disait : "Vise bien !", quoi que Tronk n'eût pas bronché.