Un problème, moi ? Moi, princesse Aldryde, avoir un problème ? Pour sûr, par la grâce ineffable de Gaïa qui me protège – depuis que j’ai annoncé mon repentir, rien n’est plus évident que son œil posé sur moi – jamais je ne rencontre de problème qui n’ait par avance été écrit dans les astres, immédiatement accompagné de sa résolution. Plus ou moins simple, effectivement, il faut bien vous l’avouer : mais ce qu’il vous faut ici retenir, lecteurs qu’en mon cœur j’aime plus que tout, c’est l’absence inhérente à mon être de problèmes insolubles.
(Vous m’admirez, ne dites pas le contraire.)Néanmoins là n’est pas la question qui nous préoccupe, mais bel et bien les quelques heures qui viennent sur-le-champ de s’égrainer, que vous ne vîtes pas et que la nécessité m’oblige à vous narrer. Admettez cependant qu’il y ait dans mon discours quelques ellipses funestes et qui mortellement vous blesseront dans votre chair, car l’heure n’est pas au conte… mais à la guerre.
(Le suspens est à son comble, n’est-ce pas ?) Laissez-moi, lecteurs, avant toute chose vous noyer dans l’attente et l’espérance d’un combat, pour vous faire le récit non moins palpitant de ce qui fut avant.
En réalité, la honte ne me prit pas toute entière, et le jeune et altier commensal de la Femme-cheval n’attenta pas d’action à mon encontre : le fait est que, fort justement et avec la bonté dont Gaïa m’investit chaque jour, avec l’altruisme légendaire dont je fais montre avec une ostentation et une humilité émouvante, avec le bien indicible charrié par mon sang des plus nobles, je donnai l’occasion à cet aimable prince de prendre repos – une sieste sans doute méritée au vu de sa prestance guerrière, lui qui sans doute prend les armes pour pourfendre le mal ! Alors que ma tête le frappait avec légèreté, apanage de mon peuple, il s’allongea gracieusement à terre et y entama un sommeil réparateur.
Moi qui l’avais accompagné jusques aux mondes oniriques – notez là encore mon altruisme sans pareil – je reprenais les airs d’une poussée au sol, geste vénusien s’il en est, époussetant d’un revers de main la terre sombre qui avait cru pouvoir sans mon accord s’agripper à ma robe de silm comme le fait l’araignée sur les roides murs. Je redressai délicatement mon masque de pétale velouté qui avait chu d’un cil sur l’arrête de mon nez, et c’est donc sans m’occuper un seul instant de Tips, qui s’était au plein gré de mon insu évaporé de mon esprit, que je m’interrogeai sur la meilleure manière de recevoir ces invités de marque – eux qui, à l’inverse de mon premier ami, n’avaient sans doute nulle envie de se coucher céans, mais au contraire de sans attendre prendre connaissance de leur hôtesse et de moi, réserve inépuisable d’amabilité.
(Salut à vous, ô princes !) Euh, non…
(Yscaelle Cahidrice Aro, pour vous servir !)Quelque peu… pompeux, n’est-il pas ? Avec un sourire, peut-être ?
Pourtant lecteurs, ne vous laissez pas emporter par le ressac ô combien saisissant de ce questionnement, car voici le comble de l’affabilité, de la courtoisie, que dis-je ! de la prévenance ! Je sentis sur l’instant mon cœur chavirer au contact de tant d'obligeance, car quelqu’un – je dis quelqu’un car n’ayant pas eu le temps de faire les présentations, toute fourvoyée que j’étais dans mes élucubrations, j’ignorais en tout point le nom de nos invités – m’offrit son bras pour que je pusse reposer dorsaux et ailes, et m’entraîna sans plus tarder dans une visite de toute beauté des lieux environnants. Certes, je me sentais quelques peu étouffée d’une étreinte si chaleureuse, mais blesser mon aimable ami d’une telle remarque me parut sur le moment légèrement déplacé. Plutôt que
m’offrir son bras, j’eusse davantage choisi l’expression
me tenir dans sa main, mais ceci est un détail qui nuirait à la poésie de mon récit, et que donc je vous épargne.
Ce nonobstant, chers lecteurs, loin se faut de poésie dans la narration que je vous fais présentement. C’est avec un total défaut de civilité, en effet, que mon preux chevalier qui m’avait fait escorte me lâcha sans parcimonie dans une nouvelle clairière, loin de celle qui tel un écrin délicieux renferme encore à l’heure où je m’adresse à vous le joyau astral aux jambes pileuses.
C’est là, lecteur, que s’arrêtent les enchâssements voluptueux de mon analepse, et je tiens à vous signifier mon immense douleur au postérieur, certainement doublement tuméfié aujourd’hui, comme l’iris opaline et exquise porte en son sein le terrible cyan de la nuit sans étoiles. Brusque fut le coup, et il m’envoya contre le sol au contact même de la terre dure. Ma respiration maintenant s’en ressent, et loin de moi sont les heures où telle une sylve j’étais emplie de l’air si doux du soir.
(De l’aiiir !)...
Mais…
...
Mais quel affront !
Voyez, lecteurs, tout comme moi, ces indigents et petites gens qui se pressent dans cette clairière baignée de soleil, et qui frappent – comble de l’effarement ! – mon illustre chevalier servant, qui ici même, grossit mille fois mais toujours de cette frêle constitution vêtue d’ivoire et de cuir voletant, vient de prendre nouvelle forme. Voyez, encore, ces ailes écarlates comme l’est le sang s’épanchant amplement d'une plaie profonde ! Voyez cette grâce, cette noblesse ! Et cependant, un asticot de Lutin à bonnet vert qui s’avance vers lui, l’air horripilé voire horripilant, tenant à la main une arme non identifiée !
Mais ! Cela ne se peut !
Mes lucioles attestent de cette hérésie, et déjà farouchement le trio virevoltant se masse vers le Lutin en salopette, me montrant ainsi la voie royale que je devrai emprunter.
Je fais fi de mon manque total d’air, et refoule également le peu de ressentiment que j'ai eu à l'encontre de mon ami qui m'a ainsi jetée à terre ; je m’apprête ici même à combattre pour mon honneur : vous l’aurez compris, l’heure du combat sonne sur cette clairière et ces fous qui la hantent. Pour Gaïa, j’espère que Tips m’accompagnera : il ne faudrait pas que cet invité princier soit par malheur pris pour cible, car il adviendrait, je le sens, un châtiment terrible pour ceux qui lui auraient manqué d’égards…
… et si par les divins arrêts de Gaïa, ce petit Lutin venait à agacer ce prince de sang, il me paraît que son courroux ne feraient état d’aucun lignage, tout noble qu’il soit, et qu’il saurait, sans coup férir, s’abattre sur moi.
-
Ah non, hein ! Ca, ça va pas être possible !
Interlude musical.