Casus BelliŒuvre IV :
La Fable de l'Ours et du Loup
L'Ours et le Sorcier
Après les événements de la Tour des Dieux, Goetius se rendit rapidement vers le sud en passant au travers des champs pour se rendre dans le comté de Mordansac. De son excès de confiance durant son altercation avec Vledic, il regrettait maintenant l’orgueil qu'il avait eu de dévoiler son identité et ses liens avec le comte de Mordansac. Ce fut une erreur de réflexion de sa part et maintenant sa place dans la cour de Mordansac était compromise. Non pas qu'il se sentait loyal envers lui, mais l'opportunité de vivre dans un château avec tout le confort nécessaire tout en pouvant mener ses expériences avec la complicité et la protection du châtelain était une opportunité qui ne se renouvellerait pas de si tôt.
Il était hautement improbable que le comte endosse les fautes du nécromant mais il s'imaginait mal refaire sa vie ailleurs. Après tout, il était attaché à ces terres de Valorian, qu'il avait exploré en long en large et en travers. Il était en terrain connu, il s'y sentait à l'aise et c'était bien ce dont il avait besoin après tous les périples des derniers mois.
De plus, il n'avait pas passé une nuit dans le château lorsqu'il se retrouva enfermé entre les pages de ce conte maudit... Qu'est-ce que le comte pouvait penser d'un homme auquel il avait donné une chance et qui disparut la nuit suivante ? Probablement peu de bien.
Mais Goetius avait un atout de taille en sa faveur désormais.
Le comte voulait faire de lui un nécromant ? Il en était un désormais et il pouvait le prouver de bien des manières. Il parlait aussi déjà à l'époque de son ardente volonté de renverser Adalbéron, peut-être que ses actes le pousseront à se révolter de manière plus abrupte...
Oui, malgré les risques, il devait tenter sa chance avec le comte. Le jeu en valait la chandelle. De l'audace, de bons arguments et un peu de chance, c'était tout ce qu'il lui fallait dans cette entreprise.
Goetius, à l'approche des terres de Mordansac, décida alors de quitter la voie des champs pour, contrairement à son habitude, marcher comme un être humain normal sur les chemins. Il avait la désagréable impression de s'exhiber en public, ce qui était un peu le cas, il voulait être remarqué.
Si la plupart des paysans ne faisaient guère attention à lui et que seuls les plus impressionnables regardaient avec l'inquiétude dans les yeux celui qu'il prenait pour un sordide étranger vêtu de noir au visage défiguré, les plus anciens, stupéfaits, se rappelaient soudainement de la sinistre histoire de la famille Gomorrheus et de leur petit garçon maléfique. Ils se demandaient s'il s'agissait de lui, qu'il croyait mort dans cette ferme maudite depuis plus de quinze ans.
Goetius se surprit à aimer ça. Avoir les regards qui se tournaient vers lui, provoquant confusion et crainte. Ces villageois bruyants et imbéciles lui inspiraient toujours autant de dégoût que de colère, mais maintenant il savait s'en amuser. Il avait bien changé, depuis son départ de la ferme où il se terrait comme une proie apeurée jusqu'à faire totalement oublier son existence. Il le sentait, ce changement, c'était son destin qui était en route pour tout balayer.
Il remarquait parmi ces gens toujours cette absence d'hommes en état de faire la guerre, qui avaient tous été enrôlé de force pour servir de chair à canon dans le combat contre Oaxaca. Ne restaient parmi la gente masculine plus que les vieillards, les impubères, les estropiés et ceux qui étaient trop simples d'esprit pour servir dans l'armée pour vaquer aux laborieux travaux des champs auprès des femmes. Cela ne présageait rien de bon, Mordansac ayant dû se résoudre même pour sa propre garnison à composer une soldatesque de vétérans aigris et de jeunes bleus ayant à peine appris à tenir une épée par le bon bout, se baladant dans les rues sous une tenue de garde bien trop grande pour eux.
Traversant la place du marché de Mordansac qui faisaient bien peine à afficher quatre marchands pouilleux derrière leurs caisses de légumes à moitié avariés, de poissons puants et de pains bossus auprès d'une clientèle qui présentait les mêmes défaut, un de ces fameux vétérans, accompagné de son escouade de bambins en côtes de maille, arrêta Goetius dans sa marche jusqu'au château.
Surpris, le nécromant dût retenir son réflexe d'invoquer ses fluides face à ce soldat cinquantenaire au laisser-aller apparent qu'il trouvait bien présomptueux de l'arrêter ainsi. Mais autant cela lui était déplaisant, surtout en comptant sa certitude de pouvoir se débarrasser de ces plantons en un claquement de doigt, il devait faire bonne figure.
"Holà, halte-là mon bonhomme ! Je vous ai jamais vu dans le coin vous ! Vous êtes un voyageur ? Qu'est-ce que vous venez faire dans notre tranquille bourgade ?" Le nécromant dût vraiment se retenir de ne pas s'énerver. Ce genre d’événements inutilement pompeux étant une des innombrables raisons pour lesquelles il évitait autant les contacts humains. Il ne savait même pas quoi répondre à ce soudard et les gueux alentours commençaient à détourner leurs regards curieux vers lui, dans l'attente de sa réponse.
Face à cette situation, Goetius, très inadapté aux comportements sociaux, choisit de se taire, de passer à côté de l'homme et de continuer sa marche comme s'il n'existait même pas. Ce qui provoqua bien sûr la suspicion de l'homme qui vint à nouveau lui bloquer le passage en lui posant la main contre l'épaule, l'autre main prête à dégainer son épée.
"Hé, vous croyez aller où comme ça ?"L'énervement commençait à se faire sentir sur le visage de Goetius et il lui répondit enfin :
"Je dois voir le comte de Mordansac, laissez-moi passer !""Hé, vous doutez de rien vous. Le comte est un homme occupé, il ne vous recevra pas comme ça. Qu'est-ce que vous avez d'aussi urgent à lui dire ?""Imbécile, laissez-moi passer, vous attirez bien trop l'attention sur moi. J'ai de graves nouvelles à lui annoncer et vous me faites perdre mon temps.", grogna Goetius.
Sceptique, croyant avoir affaire à un fou, le garde lui répond avec nonchalance :
"Tiens donc. Et quels genres de nouvelles ?""Le genre que je ne dévoilerais pas à un grotesque sous-fifre qui fait le planton sur la place du marché !" Il soupira puis eût un éclair de lucidité en se rappelant soudainement du nom de code dont Mordansac l'avait affublé pour leur première rencontre et de ce qu'il avait appris ce jour-là. Il se calma un brin, s'approcha de son oreille et lui chuchota avec assurance :
"Ecoutez-moi. Allez trouver Mathurin Thadeus ou le comte et dites-leur que l'Invité de Crépuscule est de retour. Et arrêtez tout de suite d'attirer l'attention sur moi sinon je me débrouillerais pour que vous vous retrouviez dans les geôles à survivre en dévorant les charognes de rats et les champignons qui pousseront sur vos membres gangrenés. Est-ce que je suis bien clair ?"Le vétéran resta un moment interdit, se demandant sincèrement qui pouvait être cet homme encapuchonné qui semblait n'avoir aucune crainte de formuler des insultes et des menaces envers un garde avec autant d'aplomb. Il ne savait pas vraiment quoi choisir entre la possibilité de paraître idiot en obéissant à un fou ou à frapper ce qui pouvait se dévoiler être un émissaire ou un espion du comte qu'il ne connaissait pas. C'était leurs rôles après tout, de ne pas se faire remarquer.
Dans le doute, il choisit la prudence en se disant que s'il le faisait tourner en bourrique, il aurait tout loisir de se venger plus tard.
Le vétéran finit par ordonner à ses hommes de rester sur place tandis qu'il l'escortait jusqu'à la solide porte aux ours de l'entrée du château qu'il avait pu voir la dernière fois qu'il y était venu. Après avoir frappé le heurtoir, le judas s'ouvrit et le portier s'exclama avant que le garde n'ait pu le présenter :
"Ah, vous ! Je vous reconnais ! Entrez, le comte attends votre arrivée !"Il déverrouilla avec empressement tous les loquets de la porte et le fit entrer. Goetius pénétra dans l'enceinte comme s'il était chez lui, ne manquant pas de lancer un dernier regard noir terriblement silencieux au garde du marché auquel le portier claqua presque immédiatement la porte au nez. C'était le boiteux au teint morne qui lui avait ouvert la dernière fois.
Il était étonné que Mordansac soit au courant de sa venue. Comment pouvait-il s'attendre à son retour ?
Après avoir passé la cour dans laquelle il avait autrefois affronté les loups et que son regard se soit irrésistiblement tourné vers le balcon vide sur lequel il avait vu le comte pour la première fois, Mathurin vint à sa rencontre avec un visage dépourvu d'émotion.
Ce personnage qui l'avait assommé d'informations, un homme à l'âge difficilement déchiffrable et à la longue barbe blanche, le bras droit de Mordansac, l'avait autrefois laissé complètement indifférent mais, en le retrouvant cette fois, il venait d'avoir une intuition étrange. Il se souvenait s'être fait la bête réflexion que le plus important garde du corps de Mordansac n'était qu'un vieillard dépourvu d'armes. Une remarque bien ironique, il s'en rendait compte aujourd'hui, lui-même se reposant maintenant bien davantage sur ses pouvoirs et son verbe que sur l'intimidation d'une lame de métal. Là où il voyait autrefois un simple domestique, il devinait un mage à ne pas sous-estimer.
Goetius se sentait commencer à avoir des sentiments qu'il ne comprenait pas, qu'il n'avait pas ressenti depuis son enfance. Une sorte d'empathie et de respect pour cet homme qu'il ne connaissait pourtant pas le moins du monde. Il n'avait aucune envie de se montrer aggressif ou dominant auprès de lui et même s'il interprétait ça comme une faiblesse de sa part à corriger, l'étrange sensation ne lui était pas désagréable.
Les deux hommes ne se dirent rien, Mathurin ne communiquant qu'avec son regard qu'il l'emmenait jusqu'à Mordansac. Un comportement silencieux et efficace qui confortait le nécromant dans le début de sympathie qui naissait en lui pour l'individu.
Le comte de Mordansac avait cette immense pièce du château qui faisait à la fois salle des festins et salle du trône, des rangées entières de tables et de chaises disposées autour d'épaisses colonnes, coupé en deux par le tapis rouge qui menaient jusqu'aux marches de son trône d'ébène. Les deux ours empaillés d'un côté et de l'autre semblant prêts à prendre vie à tout moment pour déchiqueter celui qui s’assiérait dessus sans leurs accords. Le comte Alankert de Mordansac y était assis avec sa peau d'ours mais la salle était vide, peu éclairé et délicieusement silencieuse. Mathurin le rejoignit à sa droite et fit signe de la main à Goetius de s'arrêter au pied des marches. Outre eux trois, la salle était vide de toute vie. Pas un garde à l'horizon.
Le comte ne prit pas la parole de suite, lui laissant l'embarras de rester là, debout et en attente, jusqu'à ce qu'il daigne démarrer la discussion alors que lui, même assis, le dominait depuis la hauteur de ces marches. Le genre de petites commodités que les puissants s'amusaient sadiquement à pratiquer pour jouir de leur condition sur les simples d'esprit, qui pouvaient facilement perdre une partie de leur confiance et de leur intelligence face à ce décorum qui réussissait à les oppresser.
Le nécromant joua le jeu. Ça ne lui plaisait pas et en d'autres contextes, il aurait brisé cette mise en scène grotesque en sa faveur. Mais il s'était rendu ici de sa propre volonté et se savait sur une pente savonneuse. Il ne fallait pas le brusquer et laisser le comte dans sa zone de confort pour espérer regagner sa confiance.
Mordansac resta longtemps silencieux, gigotant sur sa chaise, soufflant du nez, l'air pensif. Il lia ses mains, posant ses deux index sur ses lèvres, scrutant Goetius comme s'il ne l'avait jamais vu auparavant en essayant de deviner qui il pouvait être avant d'enfin briser le silence.
"Gomorrheus Goetius, vous souvenez-vous de la dernière fois que vous vous êtes trouvé dans cette salle ? J'ai partagé mon repas et mon vin avec vous, je vous avais offert une place dans ma cour et je vous avais confié plusieurs missions à votre discrétion la plus absolue. Le matin suivant, vous aviez disparu sans laisser la moindre trace. Et alors que je croyais ne plus jamais entendre parler de vous, j'apprends que vous avez terrassé plusieurs hommes de Vledic, vous déclarant être à mon service en tant que maître nécromant, me projetant dans une situation des plus épineuses... Je devrais vous faire tuer sur-le-champ pour tout cela et je vous devine assez intelligent pour l'avoir compris..."Il passa sa langue entre sa lèvre et ses dents inférieures, fixant le nécromant, qui restait silencieux, dans les yeux.
"Cependant, vous êtes revenu ici de votre plein gré, vous présentant à la porte du château sans hésitations... Vous ne manquez pas de cran, je dois l'admettre. Mais avant d'établir ma sentence à votre égard, j'aimerais que vous m'aidiez à éclairer un message que j'ai reçu d'un de mes espions... Thadeus, faites-nous donc la lecture je vous prie !"Le conseiller sortit de sa poche une lettre et une paire de binocle qu'il déposa sur son nez avant de se mettre à lire :
"Sorti de la Tour des Dieux après l'aube. S'annonça être Goetius Gomorrheus, bourreau, tortionnaire et maître nécromant au service du comte Alankert de Mordansac. Apparition d'une créature des enfers nommée Vrykolakas qui élimina l'archer Audren Selyfan et le chevalier Eusèbe Venentis. Repli.""Qu'est-ce que ce Vrykolokas, Goetius ?"Le nécromant eût un sourire malicieux, invoquant ses fluides nécromantiques. Mathurin fut soudain en état d'alerte, invoquant des fluides lumineux dans ses mains, prêt à frapper. Le comte lui fit signe que ce n'était pas nécessaire, comprenant que Goetius ne s'apprêtait pas particulièrement à attaquer. Une information très intéressante pour le nécromant. Mathurin trempait donc dans la magie de lumière...
Le nécromant invoqua alors Vrykolakas dans son nuage de fluides verdâtres avec fierté.
Le colosse mort-vivant déstabilisa un instant Mathurin, le visage marquant une profonde colère, mais pas Mordansac, qui semblait soudainement comme un gosse. Le comte descendit de son trône et des escaliers pour l'admirer de plus près.
"Il obéit à la moindre de vos volontés ?""Je n'ai pas encore pu beaucoup expérimenter ses limites mais il semblerait que oui.""D'où vient-il ?""J'ai beaucoup appris pendant mon absence... La Bête de Blakalang m'a enseigné l'art de la nécromancie et j'ai acquis Vrykolakas dans la Tour des Dieux. C'était un des gardiens de l'endroit. Il a une force brute des plus satisfaisante et je suspecte un potentiel magique en lui.""Mathurin ! Descendez-donc mon ami, ce n'est tout de même pas tous les jours que nous pouvons être témoin d'un tel spectacle entre nos murs ! Que pensez-vous de ce cher Vrykolakas ?"Le conseiller descendit à petit pas, vraisemblablement dégoûté et peu pressé d'approcher ce monstre.
"Vous savez déjà ce que je pense de la nécromancie, Alankert."Alors que le conseiller descendait, Vrykolakas sortit de sa léthargie à la grande surprise de Goetius. Le minotaure semblait de plus en plus inquiet au fur et à mesure qu'il s'avançait vers lui.
"Qu'est-ce que..." "Oui mais ce n'est pas ce que je vous demande ! Calmez vos instincts d'inquisiteur et usez plutôt de vos connaissances pour me dire ce que nous avons besoin de savoir sur cette créature !"Mathurin s’exécuta, tournant autour de Vrykolakas, qui semblait être figé de peur. Goetius était confus, il ne comprenait pas comment la bête pouvait soudainement se mettre à exprimer une émotion telle que la crainte mais cela ne semblait pas choquer les deux hommes, qui l'ignoraient complètement.
"C'est un minotaure gardien. La présence de chair démontre que le nécromant l'a fait compagnon après une mort datant de plusieurs mois. Il semblerait que des expériences aient été mené sur lui avant le décès mais qu'il ne soit pas dû au nécromant en question. On lui a fait ingéré de grandes quantités de fluides de feu, de force. Les chairs sur son crâne n'ont pas pourris, il a mal réagit aux fluides et il y a eu une combustion spontanée dans son cerveau qui s'est stabilisé après la mort, c'est pourquoi les flammes sont toujours vivaces et ne semblent plus l'atteindre. Il n'a aucune capacité à l'usage de magie de feu et s'il n'ingère pas à nouveaux de fluides avant trois mois, sa combustion va petit à petit décroître pour finir par cesser définitivement.""Très bien. Quelles seraient les prévisions de combat ?""En l'état, deux paladins et un archer protecteur seraient suffisants pour abattre le compagnon et son maître sans essuyer de perte. Pour un nécromancien plus averti qui développerait son potentiel de feu, ce serait déjà plus problématique et je recommanderais une formation de deux paladins, d'un théurgiste et deux spécialistes de magie d'eau, mages de guerre ou enchanteurs, qui auraient consigne d'entamer le combat dès que le nécromant se retrouverait dans un endroit clos ou souterrain pour s'assurer d'un minimum de perte. Pour un nécromant expert qui développerait son potentiel de feu au maximum et qui saurait lui fournir une armure adaptée, de grandes pertes seraient à prévoir. Je dirais, en terrain neutre, qu'il faudrait au minimum deux théurgistes, trois paladins, un archer-mages d'eau et deux archers protecteurs.""Certes, Mathurin, certes... Mais je n'avais pas en tête le plan que vous élaboreriez si vous étiez toujours dans l'ordre... Plutôt comment vous vous y prendriez avec les effectifs d'Adalbéron, en prenant en compte leurs méthodes.""Et bien dans ce cas, je n'attendrais pas la confrontation sur le champ de bataille. La meilleure stratégie resterait d'éliminer le nécromant quand il s'y attend le moins. En sachant vers où le nécromant se dirige, je placerais des archers camouflés sur sa route en leur donnant ordre de tirer dans le dos de tout voyageur suspect. Si cela ne réussit pas et que le nécromant se retrouve sur le champ de bataille, je me débrouillerais pour l'isoler des troupes et je mettrais six de mes meilleurs chevaliers et deux guérisseurs courageux et bien entraînés sur le coup. Un guérisseur pour défaire le compagnon, l'autre sur les potentiels squelettes invoqué et les chevaliers pour les protéger. Il faudrait aussi des archers montés en renforts au cours du combat pour pourchasser le nécromant lorsqu'il se retrouverait à court de fluides et chercherait à s'évader."Goetius était stupéfait. Qui était ce Mathurin Thadeus ? Qui était Alankert de Mordansac ? Le nécromant n'avait pas la notion de tous les mots qu'ils employaient. Inquisiteur, paladin, théurgiste, archer protecteur, archer-mage, mage de guerre, enchanteur... Il savait que c'était des termes en lien avec la magie, mais dans ces duchés où les êtres doués de magie sont si rares... Et ils employaient ces mots tels de redoutables chefs de guerre qui avaient une stratégie pour tout cas de figure. Il détestait se sentir incompétent et ignorant par rapport aux autres.
"Attendez, qu'est-ce que tout cela signifie ? A notre première rencontre, vous parliez faire de moi le seul être doué de magie de tous les duchés !""Doué de magie d'obscurité, j'entendais. Je pensais que cela était plutôt clair. Mais vous pensez bien que je n'allais pas intégrer un nécromant de votre trempe dans ma cour s'il pouvait devenir un sérieux ennemi à tout moment. Cela dit, vous avez raison, je vous dois quelques explications..."Le comte s'éclaircit la gorge et commença à éclairer le nécromant sur qui ils étaient :
"Mathurin et moi sommes amis d'enfance, nous avons suivi un cursus militaire et magique à Kendra Kâr particulièrement rigoureux. Mathurin est devenu théurgiste, puis il a quitté la capitale pour rejoindre l'ordre purificateur de Gaïa jusqu'à devenir leur grand inquisiteur. Bref, l'ennemi numéro un des nécromants comme vous. Il apprenait leurs capacités et leurs façons de faire, gérait des escouades spécialisées et était chargé de traquer et de tuer tout nécromant et autres adeptes de magies interdites n'importe où dans le royaume avant qu'ils ne deviennent trop puissants. C'était -et c'est toujours, d'ailleurs- le meilleur à ce petit jeu-là. Je n'ai quant à moi pas la chance d'avoir une aussi bonne expertise que lui sur le sujet, mais je ne me défends pas trop mal. J'ai une rare connaissance qui me permet de pouvoir utiliser la magie d'obscurité avec des fluides de lumière, opposés. Alors c'était il y a longtemps, je suis un peu rouillé, mais s'il vous venait à l'esprit de vous en prendre à moi à la première occasion, ne soyez pas si sûr de votre victoire. La magie de lumière fait des ravages sur vos morts-vivants et aussi redoutable que semble votre Vrykolokas, sa vie -si je puis m'exprimer ainsi- n'est réduite qu'à une âme ambulante collée à ce corps pourrissant par un simple fil de magie noire qu'il est bien simple de couper lorsque l'on possède nos connaissances.""Alankert, je persiste à penser qu'il n'est pas sage de révéler tout ceci à notre invité...""Non, je ne crois pas. Si ce cher Goetius est revenu nous voir, c'est qu'il a compris son rôle dans tout cela... N'est-ce pas ?""Je ne vous suis pas."Mordansac s'approcha de lui, le tenant par l'épaule et le faisant un peu marcher dans l'immense salle.
"Bien sûr que si, vous me suivez. Vous avez mis le feu aux poudres concernant mes relations avec le duc. Quand j'ai appris ça la première fois, j'étais sur le point d'envoyer Mathurin vous éliminer. Puis j'ai réfléchi et je me suis dit que ce que vous m'avez offert là, c'est une opportunité. L'opportunité d'en finir avec toutes ses histoires. Je me fais vieux et je ne supporte pas l'idée de mourir sans avoir vengé ma famille. Ma garnison, je sais, fait peine à voir. Le duc ne me laisse guère le choix que de me résoudre à de vieux vétérans blasés et des jeunots sans expérience. Si je ne devais me reposer que sur eux, la guerre serait fini avant d'avoir commencé. Mais j'ai maintenant aussi dans mes rangs Mathurin, dont les talents en gestion militaire ne sont plus à prouver, et d'un nécromant qui a très judicieusement choisi un redoutable compagnon ! Je sais déjà que Kendra Kâr n'enverra aucune aide au duc, ils rêvent presque autant que moi de se débarrasser de cet imbécile. Il ne pourra compter que sur une garnison qui n'est pas beaucoup plus fourni que la mienne, même s'il possède quelques petits spécialistes. Le seigneur Vledic aussi, possède une brochette d'homme dont il vous faudra vous méfier. En ce qui me concerne, je vais faire traîner cette histoire autant que possible mais ils finiront fatalement par assiéger le château. Cependant mon bon ancêtre était un homme avisé, il a fait nos murs épais et robustes. Ils ne pourront tomber que s'ils réussissent à construire de solides machines de guerre. Et ça, ça prend du temps et ça coûte des sous. Des sous que le duché n'a pas vraiment en ce moment. Nous avons aussi assez de vivres pour survivre pendant des mois, le siège s'éternisera et les ruinera à petit feu. Sans parler des difficultés qu'ils auront à nourrir leurs troupes." "Je ne comprends pas, quel sera mon rôle là-dedans ?""Vous et Mathurin allez partir avant que cela n'arrive et, pendant que je gère le siège, vous allez devoir faire équipe, parcourir le duché et faire tout ce qui est possible pour faire pencher la situation en notre faveur. Rechercher des alliés et saboter les plans d'Adalbéron autant que faire se peut... Vos deux intelligences sauront accomplir ce travail, je n'en doute pas. Mathurin sera votre supérieur. Il a ordre de vous abattre si vous tentez de me trahir, de déserter ou si vous tentez quoi que ce soit de suspect. Je dois prendre mes précautions. Pour le reste, il vous expliquera tout en détails. Sur ce, je vous laisse entre ses mais, vous avez beaucoup à faire..."Le nécromant était stupéfait. Il avait largement sous-estimer ce comte. Il se sentait idiot et floué. Ce qu'il venait de se passer ici, c'était qu'il venait de devenir esclave des volontés de Mordansac. Il n'avait pas eu le droit de refuser ou de protester et il était condamné à la soumission de suivre un de seuls hommes du duché à pouvoir le réduire au silence éternel. Il avait perdu sur tous les tableaux. Il n'aurait jamais dû revenir ici.
Il pensa soudainement au vieil herboriste qu'il avait lui-même soumis en esclavage. Un être qui lui était indifférent au possible, qu'il élimina sans hésiter lorsqu'il lui posa problème. Si Mathurin avait ce dégoût de la nécromancie, il ne faisait pas de doutes qu'il partagerait le même sort à sa moindre tentative.
Pourtant, étrangement, il n'en voulait ni au comte ni à Mathurin.
Ces hommes avaient réussi à se jouer de lui, à le manipuler. Lui qui n'avaient jamais joué que le rôle du dominateur et réussit à pourfendre tous ceux qui avaient tenté de renverser la vapeur. C'était impressionnant. Il existait donc des êtres qui, en quelques sortes, lui ressemblaient et étaient dignes de son respect. Cela remettait toute sa perception du monde en cause. Il se sentait presque fier que le comte l'ai senti digne d'être son serviteur... fier... d'être son esclave ?
Le Peintre Écarlate