Mes transactions avec l'alchimiste se soldent finalement bien rapidement. Connaissant son laboratoire comme sa poche, il attrape des fioles un peu partout pour finalement les poser devant moi. Je suis soulagé de constater qu'il me fournit des fioles à ma taille, et que par conséquent je puis stocker en nombre dans mon sac. J'avoue ne pas trop savoir comment j'aurais fait sinon. Je récupère donc bien vite mes potions de mana, ô combien précieuses pour ma survie, ainsi que des flacons contenant des liquides de toutes les couleurs. Les fioles surprises, probablement. Je les range sagement dans mon sac en me promettant de n'y avoir recours qu'en cas de situation complètement désespérée. Une fois mon paiement effectué, pour lequel on peut remercier ma conseillère financière Aurore, je m'envole pour retourner auprès de Maelan et Guasina.
La première réflexion que je me fais, c'est que j'ai réussi à me trouver une plutôt belle équipée. Moi qui étais partisan de la discrétion et de la solitude à mon réveil, je trouve finalement réconfortant de pouvoir nouer des alliances avec certains autres prisonniers. Une part de moi est bien évidemment consciente que ces liens contractés sont autant un avantage qu'un fardeau, une protection qu'un carcan. Et je suis aussi parfaitement au fait que ce genre d'entente tacite ne vaut pas grand chose dans la situation dans laquelle nous sommes ; mieux vaut m'attendre à une trahison à tout moment. Cependant, j'apprécie la compagnie de Maelan, j'apprécie ma rencontre avec Guasina comme j'ai apprécié la droiture de Léandre et le mystère d'Ethel. Parler, échanger sur notre situation, partager nos doutes, nos théories, ourdir quelques plans, voilà qui a permis, et ce n'était pas gagné d'avance au vu de la situation, de m'apaiser un peu. De me donner une ancre à laquelle raccrocher ma raison.
Bien entendu, je ne suis que haine pour ce nouveau Marionnettiste ; encore un qui se délecte de manipuler les existences des autres comme on brandit des jouets. Mais je parviens à canaliser ma colère, plus ou moins efficacement, sur ma perception de l'environnement. Je m'en sers pour me talonner les flancs, aiguiser mes capacités d'analyse, accentuer mes perceptions de mon environnement et surtout des autres. J'ai pu l'expérimenter à loisir lors de notre quête dans les profondeurs : dans ce genre de situation où les relations entre les vivants sont au centre de l'intrigue, où un coup de poignard peut vous arriver dans le dos si vous n'y prenez pas garde, et où l'allié détecté à temps peut vous permettre de jouer un coup décisif dans la partie de vos survies, il est primordial -que dis-je, absolument essentiel- de savoir appréhender le caractère des autres.
C'est un drame de la confiance que nous jouons tous ici, une fois de plus. Si nous nous vouions tous une loyauté indéfectible, je ne me fais aucun doute sur nos chances de nous échapper. Seulement voilà, nous sommes divisés ; par conséquent faibles. Même les mages de la puissance de Naral ont besoin de plus petits qu'eux pour s'en sortir. A cette pensée d'ailleurs, j'esquisse un sourire narquois. A présent, c'est moi qui suis en possession de la poudre cristalline. Son destin m'appartient, et je saurai divertir la cantonade le moment venu en le réduisant en poussière. C'est peut-être triste à avouer, mais je crois que je ne connais pas de sentiment plus doux que la satisfaction qu'on éprouve à déchaîner sa vengeance.
Triste, mais concordant parfaitement avec l'histoire d'une vie volée.
Ainsi donc disais-je, je me retrouve en compagnie de Maelan à qui je sais pouvoir faire confiance malgré nos différents, et de cette étrange créature qu'est Guasina. Tandis que nous nous regroupons pour nous diriger vers la pièce suivante, je me permets de la détailler un peu, chose que je n'avais pas eu l'occasion de faire auparavant. Je reste toujours abasourdi par sa ressemblance avec les Akrillas, même si en y réfléchissant à deux fois, on se rend vite compte des quelques différences. Son teint de peau, tout d'abord, est légèrement trop foncé, tandis que ses oreilles me donnent l'impression d'être fixées à l'envers. Et puis, bien sûr, elle n'a pas d'ailes. Voler m'est tellement naturel, et tellement pratique dans ce monde trop grand pour nous, que je ne peux m'empêcher de me demander comment elle a bien pu faire jusqu'ici pour se débrouiller seule. Je suis pourtant bien placé pour savoir que de petits êtres comme nous sont parfaitement capables de prendre soin d'eux -et mieux encore, de régler leur compte à quelques géants-. Une bonté certaine peut se déceler dans les traits de son visage malicieux ; et le simple fait que le peureux Maelan semble accorder sa confiance à la lutine me rend moi-même plus enclin à m'ouvrir à elle.
Je suis d'ailleurs heureux qu'elle approuve mon idée de charger Maelan de porter une arme pour elle, le temps qu'elle utilise les potions de l'alchimiste pour se transformer en géante. J'aurais moi-même acheté ces potions si je n'étais pas certain de me battre avec ma magie. Sur un champ de bataille, avec mes ailes et ma petite taille, j'ai de quoi me mettre hors de portée de mes ennemis puis de quoi leur régler froidement leur compte. C'est amplement suffisant ; pas besoin de me faire broyer dans une mêlée.
(Eh le bouloum, « petits et puissants » alors ? )
(Ce n'est pas parce que je ne compte pas aller me battre au corps à corps avec des géants que je les dézinguerai pas. Je ne vois pas l'intérêt de me rapprocher du danger si je peux abattre ce danger de loin.)
( Roh, t'es pas drôle. )
( Ben voyons. Désolé de ne pas me faire écrabouiller pour te satisfaire, boule de fluide.)
( Tu as tort, il y a quelque chose de très noble de mourir pour sa Faera. )
( Tu n'es pas censée protéger ton maître et tout le blabla ? Fais gaffe, je vais te dénoncer à la police des Faeras. )
( Comment as-tu entendu parler d'eux ?? C'est un secret absolu ! )m'interpelle-t-elle d'un coup d'une voix alarmée.
( Hum, à vrai dire, je pensais venir de l'inventer, mais je crois que nous reparlerons de tout ça plus tard. )
( Et merde. Je vais me faire coffrer pour divulgation de secret faerique.)
Clôturons ici cette déconcertante parenthèse pour décrire la pièce dans laquelle nous venons de pénétrer. Ou plutôt, la cour par laquelle nous venons de sortir. Immense étendue de pavés, elle semble occuper une place centrale de la prison puisque quatre murs l'encadrent de chaque côté. Trônant au centre de la cour des Pendus dont je comprends soudain le nom, une gigantesque construction de bois et de cordes, au bout d'une desquelles pend un cadavre glauque, dégage une aura lugubre. La cour en elle-même n'offre pas grand chose de plus à voir, à part des portes et des meurtrières un peu partout, donnant accès aux autres parties de la prison. Enfin, mentionnons le fait que cette cour est à ciel ouvert. Moi qui ne pensais plus revoir le couvert des nuages avant bien longtemps, je me délecte un instant de la vue, bien qu'elle soit à l'image de prison, c'est-à-dire déprimante.
Tandis que nous descendons prudemment les escaliers menant à la cour, j'avise soudain les personnages toujours plus étranges vers lesquels nous nous dirigeons. Tout d'abord, un géant parmi les géants, mastodonte indescriptible, tout en muscle et en plaques d'aciers fixées sur son corps, marche pesamment autour de la potence, pas imposant après pas imposant. Il porte une hallebarde énorme à l'aspect meurtrier, et je me fais immédiatement la réflexion que je ne veux pour rien au monde m'approcher des cornes qui sortent de sa bouche difforme. En bref, encore un prince charmant dans notre conte de fées. Foutu Marionnettiste. Non loin de lui se tient un squelette décharné, très similaire à ceux qui se trouvaient dans le couloir des cellules, ainsi qu'une créature de feu que je ne parviens pas à identifier. Mais mon esprit a été dépassé dès la partie « créature de feu » de toute façon.
Enfin, pour conclure ce magnifique tableau, n'oublions pas de mentionner ce cher Naral qui s'arrête devant le gibet comme si un spectacle allait bientôt s'y dérouler, ainsi que Herbert, notre bon geôlier, qui traverse la cour comme si de rien n'était et atteint bientôt une porte à l'autre bout de la place pour nous y attendre.
En voyant cet elfe exécrable fixer le cadavre tristement pendu au bout de sa corde avec son éternel rictus narquois déformant ses lèvres, je sens soudain monter en moi une incontrôlable bouffée de rage. Je jette un coup d'oeil à mes camarades et leur annonce d'une voix tremblante :
« Regardez cette ordure se délecter du spectacle... Il faut faire quelque chose ; on ne peut pas laisser ce malheureux pendre comme ça au bout de sa corde. Transformé en hochet pour psychopathes pour le seul crime d'être tombé dans cette prison de fou ?! Hors de question. »
Ni une ni deux, faisant fi de toute prudence, j'accélère subitement le battement de mes ailes et monte à une dizaine de mètres de hauteur. Ce faisant, je plonge chercher en moi mes fluides de glace et les rassemble toujours plus vite dans mes avant-bras. En moins de temps qu'il ne me faut pour atteindre un point à la verticale du pendu, à une dizaine de mètres au-dessus de lui, je forme un massif pic de glace, que je prends soin d'affûter en forme de pointe de flèche. Puis faisant le vide dans mon esprit, je vise avec toute ma concentration la corde qui retient le pendu attaché au gibet et lâche mon projectile.
M'attendant à des représailles immédiates, je ne prends pas le temps de vérifier si j'ai atteint mon but et prends immédiatement de la hauteur, encore et encore, histoire de me mettre hors de portée des occupants de la cour. Il me vient alors l'idée que je tiens ici une chance unique de découvrir la taille de la prison, et surtout où nous sommes. Peut-être même de m'échapper ? Au fond, je n'y crois guère, mais je me sens porté par un espoir fou. Je scrute donc l'horizon, tout autour de moi, jetant parfois quelques coups d'oeil à la cour qui se rétrécie de plus en plus, tâchant de voir où nous sommes.
Je ne prends pas le temps d'être horrifié par l'imprudence de cet acte inconsidéré. Tout ce à quoi je puis penser, c'est le défi que je viens de lancer à cette prison de malheur, à son maître cinglé et à tous ses occupants maudits. Et j'éprouve une satisfaction enragée.
HRP : Ainsi donc, je lance un pic de glace à 1 PM sur la corde qui retient le pendu, et je monte le plus haut possible pour essayer d'apercevoir les limites de la prison, les bâtiments, l'endroit on se trouve, etc.