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 Sujet du message: La grotte obscure
MessagePosté: Ven 31 Oct 2008 23:13 
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La grotte obscure


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Cette grotte, située au Sud-Est d'Omyre, est accessible uniquement depuis un terrible pont.

L'ambiance est macabre lorsque vous entrez dedans, car la lumière y est inexistante après quelques mètres. Des sorts maléfiques hantent ces lieux, tout comme de sombres et sinistres créatures que vous rencontrerez de toute manière au cours de votre périple.
Sachez que si vous rentrez dans ces lieux c’est à vos risques et périls et que, même si l’on sait depuis des années qu’un fabuleux trésor y est caché, aucun être y étant entré n’en est ressorti.

Ossements, cris, bruits, tout y est étrange... Il vous faudra beaucoup de courage pour arriver au bout de cette grotte et à la salle où se trouve le trésor.

Cette grotte est fort bien gardée, pièges, gardiens, animaux sauvages ou plutôt monstres, sont là pour veiller à ce que le trésor ne soit jamais retrouvé.

Si vous êtes téméraire alors osez cette aventure, mais sachez que vous pourrez y laisser votre peau sans aucun chagrin de la part des gardiens de ce lieu.

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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Sam 29 Avr 2017 19:11 
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La gueule béante des ténèbres qui m'accueille à ma sortie du pont a l'aspect d'une plaie déchiquetée, impression encore renforcée par la roche rougeâtre du lieu. Large et basse, enfin tout est relatif car le plafond culmine à plus de deux fois ma taille, l'entrée est parsemée de chicots rocheux qui font penser à des crocs. L'air change de texture, il ne me brûle plus les voies respiratoires, il pue atrocement le cadavre faisandé. La fâcheuse impression d'avoir la peau racornie et fripée disparaît dès que je pose le pied sur le sol de la caverne, je devrais m'en réjouir mais, je ne sais pourquoi, ce n'est pas vraiment le cas. L'obscurité est profonde mais le flambeau de mon Ardente dégainée dispense assez de lumière pour que j'aperçoive une multitude d'ossements répandus au sol. En avançant de quelques pas, je découvre qu'il y a aussi quelques cadavres encore pourvus de lambeaux de chairs en putréfaction, voilà qui explique l'odeur putride qui me fait plisser le nez. Je remarque également que certains gros os semblent avoir été fendus dans le sens de la longueur, comme si quelqu'un ou quelque chose avait voulu en prélever la moelle. Je raffermis ma prise sur mes armes, je ne sais pas ce qui rôde dans ces entrailles damnées de la terre mais une chose est sûre: ce n'est pas amical.

Mon instinct me hurle de rebrousser chemin et j'hésite franchement à l'écouter, jamais mon sentiment d'être en danger de mort n'a été aussi violent, même dans les pires combats que j'ai vécu. Je suis à peu près certain d'être observé, j'ai l'impression de sentir physiquement peser sur moi des regards emplis de malignité sournoise et ma peau se couvre de chair de poule alors que je me demande quel genre de créature abjecte me guette. J'ai déjà affronté quelques horreurs bien corsées, goules à deux têtes, colosses graisseux, matriarches blanches et autres arctosas, mais j'ai la détestable impression que ce n'étaient que des amuse-bouches comparé à ce qui hante cet endroit malsain. Le silence est absolu, étouffant, il pourrait signifier qu'il n'y a aucune vie ici mais les nombreux cadavres racontent une toute autre histoire. Je dompte rudement l'angoisse qui m'étreint et avance lentement, les yeux balayant sans répit les ombres épaisses qui m'entourent. Elles ne sont certainement pas entièrement naturelles, ces ombres, car l'aura éclatante répandue par ma lame embrasée est bien moindre qu'elle ne le devrait, elle semble être étouffée par je ne sais quel sombre sortilège. Quoi qu'il en soit je ne ferai pas demi-tour, je n'ai pas affronté une armée d'orcs et des légions d'âmes en peine pour abandonner maintenant, d'autant plus que je n'ai pas le choix si je veux voir un jour ma fille: je dois trouver cette foutue bague tant désirée par mon amante machiavélique et la cape dont elle m'a parlé.

Plus qu'une galerie, l'entrée de la grotte est en réalité une immense salle souterraine légèrement en pente vers l'intérieur de la montagne. Bien loin de posséder de belles formes arrondies par l'eau, elle est toute en arêtes agressives et parsemée ici et là d'amas de blocs détachés du plafond qui forment des zones chaotiques et instables. Rien ne bouge tandis que je pénètre plus profondément dans la montagne, les seuls bruits sont ceux de mes pas et des battements de mon palpitant qui me semblent assez sonores pour être entendus jusqu'à Omyre. Je dois avoir parcouru une bonne centaine de mètres lorsque la salle se rétrécit pour former un goulet qui m'évoque indiciblement le gosier de quelque monstrueuse créature fossilisée. Il donne accès à une galerie approximativement rectangulaire de plus de dix mètres de large pour la moitié de hauteur, les cadavres et les ossements sont moins nombreux ici mais la puanteur, elle, semble croître inversement, comme si elle se condensait du fait de la taille plus modeste de l'endroit. Une cinquantaine de mètres plus loin, la galerie se divise en deux conduits un peu plus modestes, l'un semble plonger vers les profondeurs tandis que l'autre paraît au contraire se poursuivre à l'horizontale.

(Et merde. Manquait plus qu'un labyrinthe pour que ce soit la totale...)

(Tu as connu pire au Rock Armath, non?)

(Oui, mais je ne tiens pas spécialement à réitérer l'expérience. Accessoirement il n'y avait pas des cadavres partout et j'avais des potions de soin en quantité à l'époque, ça avait quelque chose de rassurant.)

(C'est vrai. Eh bien, évite d'être blessé, cette fois?)

(J'aimerais bien, Syndalywë, j'aimerais bien. Mais ça pue la mort ce coin...)

Ma petite compagne de fluide ne trouve rien à redire à ça, il y a vraiment quelque chose de morbide dans l'atmosphère, outre la simple odeur de charnier. Il me reste à choisir quel passage je vais emprunter, mais comment savoir lequel est le bon? J'ai beau examiner sol et parois, je ne vois aucun indice susceptible de m'indiquer le chemin, nul n'ayant évidemment pensé à poser un panneau permettant de se diriger sans risque d'erreur. Je m'étais dirigé aux courants d'air, dans le Rock Armath, mais il n'y en a pas le moindre ici. Au final, l'idée de plonger vers le coeur du monde ne m'inspirant pas plus que ça, j'opte pour la galerie horizontale et m'y engage sans plus hésiter. Pour découvrir qu'elle s'achève en un magnifique cul de sac une centaine de pas plus loin, butant sur un effondrement massif que seule une souris pourrait espérer franchir. Un discret raclement derrière moi me fait subitement me retourner en hâte, la rage au ventre de m'être aussi stupidement laissé piéger dans ce passage sans issue.

"Sithi miséricordieuse!"

Cette exclamation effarée m'échappe quand je vois le monstre de cauchemar qui m'a furtivement suivi. Je croyais être à peu près imperméable à la peur, mais là elle déferle en moi comme un tsunami et je frissonne en sentant quelques gouttes de sueur glaciales ruisseler le long de ma colonne vertébrale. L'araignée colossale qui me lorgne de ses innombrables yeux malveillants relègue les arctosas que j'ai combattu au rang d'aimables plaisanteries. Elle est si massive qu'elle occupe la quasi totalité de la section pourtant conséquente de la galerie! L'atrocité fait deux fois ma taille en hauteur et je préfère ne pas imaginer son envergure, que l'étroitesse très relative du conduit l'empêche de déployer pleinement. Son ignoble corps boursouflé et ses pattes puissantes ne sont pas recouverts de poils, mais de véritables piques aussi longues que des épées. Pattes velues qui se terminent en outre par des crochets inquiétants en forme d'hameçons, capables sans aucun doute de déchiqueter aisément ses proies. Son corps est pourvu de nombreux yeux qui doivent rendre toute approche discrète impossible, tous sont emplis d'une lueur avide et affamée qui me glace jusqu'aux os. Le pire dans tout ça, c'est que je vais devoir l'affronter de face, sans aucune possibilité de la contourner. Mes esquives seront rendues difficiles par l’exiguïté des lieux, quant à me mesurer à sa force en parant ses coups, j'ai comme un doute que ce soit une bonne idée. Mais, bonne ou pas, je crains fort de ne pas vraiment avoir le choix. Elle est bien assez grosse pour balayer tout l'espace disponible de ses abjects membres bardés d'épines et, si elle possède un point faible, j'ignore totalement lequel. Les prochaines minutes s'annoncent jouissives, si tant est que je survive aussi longtemps.

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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Ven 19 Mai 2017 01:39 
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La peur. Elle m'envahit mais ne me domine pas, c'est une drogue pernicieuse à laquelle on s'accoutume, si l'on n'y succombe pas. J'ai regardé la mort au fond de ses orbites creuses tant de fois qu'elle est devenue comme une vieille compagne toujours proche, je ne crains plus son étreinte glaciale, même si je ne la désire pas. La peur. Seuls les fous et les idiots n'en éprouvent pas, elle est salutaire et le courage consiste à la surpasser pour rester en mesure d'agir malgré l'écrasant fardeau qu'elle semble être. Je suis terrifié par le monstre abject qui se délecte déjà d'avoir piégé sa proie impuissante, mais cela ne m'empêche aucunement d'agir en premier. Je suis en vie et j'entends bien le rester, quand bien même toutes les apparences seraient contre moi.

Mon énergie spirituelle se déploie massivement lorsque je l'invoque en fondant sauvagement sur l'horreur. C'est par ma seule volonté que mes lames se meuvent et jamais elles ne sont aussi létales que lorsque j'améliore ainsi ma technique au moyen de cette force intérieure redoutable. Elle est la clé de voûte de mes danses, le torrent furieux qui balaye tous les obstacles qui se dressent sur ma route. Le prédateur ici, c'est moi, pas cette grosse araignée bouffie.

J'entre au contact en tournoyant sur moi-même pour insuffler davantage de puissance à mes lames tendues à l'horizontale. Le monstre crisse de colère en tentant de se recroqueviller dans la galerie pour éviter mes reliques, mais l'espace réduit joue contre elle et mes deux lames percutent durement sa patte la plus avancée. Le choc est rude mais insuffisant pour trancher le membre visé, je ne fais que l'entailler après avoir fracassé deux de ces foutues piques qui bardent le corps de l'ignoble. La réplique ne se fait pas attendre, l'arachnide riposte en projetant sur moi son autre patte avant dans l'intention de m'agripper avec le dangereux crochet qui forme son extrémité. Je me replie d'un bond en arrière en ramenant mes deux reliques devant moi en position de parade, une initiative heureuse car l'ignoble est plus vive que ne le voudrait la décence. L'impact est si violent qu'il m'oblige à reculer de trois pas de plus pour l'absorber, mais l'abjecte siffle de douleur lorsque son membre se heurte aux tranchants acérés de mes armes. La blessure produite est superficielle, mais il en suinte néanmoins une humeur grise qui doit être l'équivalent de son sang. Sur la durée cette plaie devrait l'affaiblir un peu et, s'il n'y a pas de quoi pavoiser, c'est toujours bon à prendre. Seulement, des pattes, cette damnée bestiole en a plus que de besoin et sait parfaitement user de cet atout pour multiplier ses attaques. Je n'évite son deuxième membre visant à faucher mes jambes que d'extrême justesse, en sautant fébrilement pour qu'il passe sous moi plutôt que de me jeter à terre.

Si preste que je sois à faire usage de mon Ki, le bref instant qui m'est nécessaire pour le modeler en une Danse de Moura suffit à la créature pour enchaîner d'un ignoble jet de salive d'aspect gluant! Surpris de cette attaque imprévue, je ne l'esquive qu'imparfaitement en me jetant de côté, si sa salive est corrosive je vais déguster parce que j'ai l'épaule droite recouverte de cette saleté. Un dégoût indicible me saisit à l'idée d'être en contact avec cette putride substance mais je n'ai pas vraiment le loisir de me décrasser dans l'immédiat, déjà la bête profite de mon trouble pour tenter de m'asséner un nouveau coup de patte à hauteur de tête. Je me baisse fluidement pour l'éviter et me contorsionne pour balancer ma Vorpale à toute volée sur le membre agresseur déjà blessé, en visant soigneusement l'entaille déjà provoquée pour accroître mes chances de le couper. Ma frappe est malheureusement déviée par l'une des épines qui jonchent l'abomination et ne fait que riper sur sa peau coriace sans causer de dommages. L'immonde réplique en levant haut l'une de ses pattes qu'elle rabat aussitôt avec violence sur moi, dans le but de m'écraser au sol sans doute. Je glisse d'un pas sur la droite et relance ma Vorpale dans une ellipse horizontale, destinée à trancher ce membre qui sera imprudemment exposé après la parade complémentaire de mon ardente. Mais je découvre avec effroi que la matière gluante que l'arachnide m'a projeté dessus est odieusement collante, ce qui ralentit malencontreusement ma tentative de parade car les écailles de mithril qui recouvrent mon épaule droite refusent tout net de coulisser ainsi qu'elles le devraient. Si mon pas de côté m'évite d'être aplati à la manière d'une crêpe, il n'est pas suffisant pour empêcher l'ignoble de me fouetter de son membre bardé de piques. Je n'ai que le temps de contracter mes muscles pour absorber un peu le choc avant d'être violemment projeté à terre, souffle coupé par la puissance de l'impact reçu en pleine poitrine.

Avisant du coin de l'oeil la patte qui revient à la charge pour me broyer au sol, je roule fiévreusement de côté et frémis lorsque le crochet acéré qui prolonge l'appendice se plante à moins d'une main de mon crâne. J'esquisse le geste de me relever d'un bond mais l'abjecte n'entend pas me laisser ce loisir, déjà une autre de ses trop nombreuses pattes fuse pour me hameçonner les jambes. Incapable de la parer dans la position scabreuse où je me trouve, je poursuis follement ma roulade pour l'esquiver, jusqu'à buter sèchement contre quelque chose de rigoureusement inamovible. Ma première pensée est que je viens de heurter une paroi, mais les parois ne sont pas censées bouger, encore moins m’agripper aux jointures de mon armure pour me soulever de terre! Quant à me dégager, bernique, la velue a projeté trois pattes crochues dans ma direction dès la seconde où elle m'a saisi, trois pattes largement plus néfastes pour ma santé que celle qui me tient, dans l'immédiat du moins. Mais allez donc manier correctement des lames en étant suspendu par le bas du dos à un truc qui n'a de cesse de remuer, je réalise dans la fraction de seconde qui suit que je n'ai pas la moindre chance de parer les trois attaques dans ces conditions. La mort dans l'âme, je me résigne à tenter une action que je déteste: je lui lance rageusement mon ardente à la face. Pas vraiment dans le but de la blesser car une épée n'est pas précisément conçue pour servir d'arme de jet, mais dans l'espoir que l'imposante flamme menaçant son odieuse caboche la contraigne à reculer et à me lâcher.

Mon plan impromptu fonctionne à merveille, ou presque. Le monstre recule, ça oui, il me lâche bel et bien, mais pas vraiment comme je l'espérais. Dans sa retraite hargneuse, l'horreur me jette un peu comme on balancerait un joli caillou ramassé au creux de sa main et qui s'avérerait être en réalité un scorpion mortellement venimeux: brutalement. Je vole littéralement, pas bien longtemps à mon grand dam, cette foutue grotte est pleine de murs fort peu compatissants. Je m'écrase douloureusement contre l'un d'eux dans un grand fracas de ferraille puis, dans la foulée, au sol, qui ne se montre guère plus souple. Salement sonné, je tente de me rassembler et me relève en titubant, cherchant la monstruosité d'un regard étrangement brouillé. Comme il serait aussi difficile de la rater que de manquer un mammouth dans un couloir, je la découvre sans tarder malgré ma vision perturbée. Elle se trouve maintenant à une quinzaine de mètres de moi, à distance prudente de mon ardente qui flambe au sol et apparemment peu pressée de l'enjamber. J'essuie de ma main libre le liquide qui me coule dans les yeux et grimace en le découvrant d'un bel écarlate, je savais bien que c'était stupide d'entrer là-dedans sans un stock de potions de soin...

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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Ven 19 Mai 2017 17:36 
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Le putride arthropode me lorgne de tous ses petits yeux malveillants, patient mais avide déjà de son prochain festin de chairs et de sang. Le feu de ma lame lui a calciné quelques-uns de ses regards mais, je frémis de dégoût, ces derniers semblent se reconstituer à toute allure. L'abjecte n'a cependant pas le pouvoir de refermer les balafres que je lui ai infligées, suintantes d'une humeur grisâtre répugnante. Cela finirait peut-être par l'affaiblir, le temps aidant, mais le sang qui coule de mon front lacéré agit de même sur moi. Et, au vu de nos masses respectives, je gage que je manquerai de forces bien avant elle. Il faut que j'en finisse et vite, sans quoi il ne lui restera plus qu'à me décortiquer tranquillement pour festoyer à sa guise. Mais le comment m'échappe. Toute ma science des armes n'a réussi qu'à lui infliger quelques éraflures sans grande conséquence alors que le coup reçu m'a ébranlé plus que je ne souhaite l'admettre. De tous les adversaires que j'ai affronté ce monstre est certainement le plus puissant et ma confiance s'effrite inexorablement sous le poids des multiples regards malsains qui me lorgnent. J'hésite à tenter de me saisir de mon arc afin de lui planter quelques dards de ma façon dans la viande, mais il règne une telle tension, un équilibre si précaire, que le moindre geste le romprait. L'immonde serait sur moi bien avant que je n'aie eu le temps de lui décocher un projectile, j'ai appris à mes dépens de quelle vélocité elle était capable.

L'araignée géante jaillit soudain, écartant ma lame embrasée du bout d'une patte négligente avant de se ruer sur moi. Je réagis à l'instinct, son mouvement est vif mais il ouvre une faille dangereusement étroite dans sa garde, de celles dont on hésite à profiter. Je plonge au sol malgré mes doutes, hésiter durant un combat aussi rude c'est périr à coup sûr et mieux vaut une chance minime que pas de chance du tout. Mon plongeon suivi d'une roulade fébrile m'amène sous l'horreur, sous les articulations de ses pattes gauches pour être plus précis, tandis qu'elle se précipite encore vers l'avant, entraînée par son poids. Je me relève d'un bond nerveux sous le dernier de ses ignobles membres épineux et frappe son articulation de toutes mes forces physiques et spirituelles, tenant ma redoutable Vorpale à deux mains pour accroître la puissance de mon attaque. Le coup dévastateur ravage chitine et chairs flasques d'un même élan, tranchant net la patte visée et déséquilibrant imperceptiblement le monstre. Cela ne l'empêche nullement de riposter d'un balayage virulent de sa patte la plus proche, que je n'esquive que grâce à une nouvelle roulade acrobatique au sol en direction de mon ardente qui flamboie au pied de la paroi. L'abjecte entreprend aussitôt de pivoter pour être en mesure de me faire face, une tentative quelque peu ralentie par l'étroitesse de la galerie par rapport à son envergure. Je parviens à récupérer ma lame embrasée mais la maudite créature trouve le moyen de m'asséner un coup de boutoir dans le dos alors que je me trouve brièvement à plat ventre dans ma folle cabriole. Je grogne de douleur en sentant mes côtes craquer sous la force du monstre, j'aurais une chance indécente si aucune n'est cassée...

La bête relève la patte qui vient de s'abattre sur moi pour achever sa rotation, brandissant déjà un autre membre pour tenter de me plaquer définitivement au sol. Je bascule fébrilement sur le dos alors que l'araignée achève son mouvement pivotant, pour découvrir sa gueule ignoble juste au-dessus de moi. Le monstre a commis une légère erreur d'appréciation de l'espace dans sa tactique de retournement, son abdomen pansu a heurté l'éboulis qui clôt la galerie, comme me l'apprennent les quelques pierres qui roulent, délogées par le choc. Aurais-je été deux mètres plus loin de l'éboulis que l'ignoble aurait pu se servir correctement de ses pattes avant pour me déchiqueter mais, là, sa position l'oblige à relever d'abord ce qui lui sert de buste pour pouvoir m'atteindre de ses membres. Elle s'y emploie avec célérité mais, si preste qu'elle soit, elle m'expose durant un infime instant sa gorge, si tant est que l'on puisse nommer ainsi la boursouflure qui en tient lieu. J'y plonge rageusement mes deux lames avant qu'elle n'ait eu le temps de se redresser, hurlant à pleins poumons de douleur autant que de jubilation en sentant mes armes s'enfoncer profondément dans le monstre. La souffrance qui irradie de mes côtes malmenées lorsque je tire ainsi dessus est féroce et manque me faire défaillir, mais l'exaltation du combat est telle que je parviens à rester conscient, pour l'instant du moins. La créature émet un atroce sifflement de rage plaintive et tente de bondir en arrière tout en se cabrant pour échapper à la morsure de mes reliques. Son geste est si brusque qu'il m'arrache mes deux armes des mains mais, quant à reculer, l'amas de blocs qui se trouve derrière elle le lui interdit. Je profite de ce bref instant pour m'écarter d'elle, sans la moindre grâce car c'est à quatre pattes que je décampe fiévreusement de la zone dangereuse où vont incessamment s'abattre ses multiples membres aux allures de piliers bardés de piques.

Si grande que soit ma hâte à dégager de là, l'ignominie velue possède une allonge mortelle qui lui permet de m'agripper férocement un mollet pour m'attirer à elle! J'ai beau racler le sol rocheux de mes ongles pour me retenir, rien n'y fait, l'abjecte me traîne vers sa gueule comme une vulgaire poupée de son. Je ne tarde pas à me retrouver suspendu dans les airs comme un saucisson mis à sécher, à ce détail près que je la crois plus adepte de viande fraîche que de salaisons. Le monde semble pris de folie alors que j'oscille lamentablement, la tête en bas et que tout le paysage tourne autour de moi. J'aperçois fugitivement les poignées de mes lames qui dépassent de la gorge de la créature, la fumée nauséabonde qui s'échappe désormais de sa petite bouche immonde. La créature agonise, j'en suis certain, mais pas assez vite pour lui interdire de me dépecer vivant. Déjà les crochets menaçants de deux autres pattes tentent de disséquer ma puissante armure de mithril en forçant sur ses jointures. J'ai beau me contorsionner avec toute l'énergie que confère la panique, je ne parviens pas à saisir la lame d'Eden qui se trouve dans mon dos. Si l'abjecte ne parvient pas à déchiqueter mes protections dans l'immédiat, elle tire si violemment dessus que les lanières de cuir qui les maintiennent me cisaillent douloureusement les chairs. Ce constat me fait subitement penser à d'autres lanières, bien plus accessibles que l'épée de mon ancêtre. Des armes sans aucun doute impuissantes à percer la chitine qui barde le corps de mon monstrueux adversaire, mais je n'ai pas mieux à portée de main et l'horreur n'est pas protégée partout par sa carapace.

Les sombres fouets Shaakts claquent lugubrement dans la grotte, ma position m'empêche de viser précisément mais l'atrocité possède bien trop d'yeux pour son bien et les lanières ne tardent pas à en cingler sèchement quelques uns. Le fait qu'elle puisse les reconstituer n'empêche pas que les crever lui fasse mal, apparemment, car elle me lâche aussitôt en crissant rageusement. Je chois à terre dans le plus total désordre, me joignant à ses cris de souffrance lorsque la roche glaciale percute mon dos déjà douloureux. Je voudrais me relever mais je n'en ai pas la force. C'est tout juste si je parviens à ramper pour tenter de m'éloigner de mon bourreau, serrant les dents pour surpasser les vagues de douleur qui m'assaillent et menacent de me submerger au moindre geste que je fais. Je n'ai plus qu'une idée en tête, fuir ce monstre, le combattre encore n'est plus une option dans l'état où je me trouve. Bien heureux si je parviens à lui échapper, une possibilité à laquelle je ne crois pas le moins du monde. Ma nuque est aussi dure que la roche qui m'entoure alors que je me crispe dans l'attente du coup qui me tuera, et que je ne verrai pas venir puisque je lui tourne le dos dans ma vaine tentative de filer.

Une nouvelle vague me submerge à cette dernière pensée, de honte celle-ci. Que suis-je en train de faire? La réponse à cette question m'écoeure tant que je crache un effroyable juron entre mes dents serrées. Je suis en train de fuir comme le dernier des lâches, moi qui me suis toujours targué d'affronter la mort en face. Un Danseur d'Opale ne fuit pas, ne se rend pas, il combat jusqu'à son dernier souffle. Peu importe que nul être vivant n'assiste à ma déchéance, comment soutiendrai-je le regard de Sithi lorsque je me retrouverai devant elle? Que lui dirai-je pour justifier ma faiblesse, ma lâcheté? Que je suis désolé, que je voulais voir ma fille, ne serait-ce qu'une fois? Que j'avais peur de la rejoindre, elle, une fois mon temps sur terre achevé? Foutaises que tout cela. J'aurais des raisons de craindre cet instant si je me déshonore, si je trahis tous les espoirs qu'elle a placé en moi, tout ce que mes illustres aïeux ont représenté. Cela ne sera pas, ni maintenant ni jamais, j'en ai fait le serment sous le regard de notre Mère.

Je puise dans les tréfonds de ma volonté la force de me relever, péniblement, chancelant, et de faire face à ma mort en digne Fils de Sithi. J'ai beau trembler de tout mon corps, je lâche mes fouets pour dégainer mon héritage d'Eden en retenant un gémissement lorsque la souffrance issue de ce simple geste vrille ses tentacules maudites en moi. L'air pue la charogne calcinée, le sang et quelque chose d'autre, acide, aigrelet à en avoir la nausée. Le sol est gluant de l'humeur putride qui suinte des plaies de l'araignée colossale, de mon fluide vital écarlate, aussi. L'immonde n'est pas plus en forme que moi, réduite à ramper alors que mon ardente la consume de l'intérieur, embrasant ses chairs damnées et répandant une infecte puanteur. Ses innombrables petits yeux noirs me fixent, mauvais, tandis qu'elle avance vaille que vaille vers moi pour m'achever en battant piteusement de ses membres qui ne semblent plus vraiment répondre à sa volonté. Sa gueule abjecte s'ouvre et se ferme spasmodiquement, fumante, avide encore de dévorer une proie qui aurait dû être aisée à piéger. Regard dur et mâchoire bloquée, je la contemple une seconde, puis je me fends sauvagement, soutenu par toute la puissance de mon Ki, et lui plonge la légendaire lame d'Ethërnem dans la gueule, jusqu'à la garde.

Mes jambes se dérobent sous moi et je tombe à genoux devant le monstre, les deux mains toujours rivées à ma lame. Je le regarde, les yeux dans les yeux, indifférent aux piques qui me frôlent tandis que les derniers spasmes de sa lente agonie agitent ses membres. Elle s'immobilise enfin, toute trace de vie quittant ses petites prunelles malveillantes, et je lui murmure froidement:

"Le prédateur, ici, c'est moi, vermine."

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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Sam 20 Mai 2017 01:15 
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Il me faut un temps considérable pour dégager mes reliques, coincées sous la masse de l'arachnide. Je finis par les récupérer après avoir débité tout l'avant de la créature en morceaux assez petits pour que je sois en mesure de les déplacer, une ignoble boucherie qui achève de saper mes dernières forces. Je m'affalerais volontiers sur place pour récupérer un peu mais la puanteur abominable qui règne dans le coin m'en dissuade, si bien que je me traîne vers la sortie en prenant appui contre les parois tant je peine à tenir debout. Je parviens sans encombre à la vaste salle où arrive le pont maudit qui m'a permis de franchir l'abîme maléfique, une vision qui n'a rien de plaisant, même après ce que je viens de vivre. Vidé, tant par le combat en lui-même que par le sang que j'ai perdu et la douleur qui me taraude le buste, j'hésite à l'emprunter pour m'extirper de cet antre des ténèbres aussi vite que possible. L'idée qu'il se trouve, à son extrémité, toute une horde d'Omyriens armés jusqu'aux dents me refroidit pourtant la moindre. Quand à poursuivre l'exploration de cette grotte, la perspective n'est pas plus alléchante, mais ai-je bien le choix? Je n'ai pas retrouvé la bague que Färya a exigé que je récupère, ni cette fameuse cape qui me sera, d'après elle, si indispensable à l'avenir.

Je soupire doucement et, après m'être assuré que j'étais le seul être vivant dans le coin, entreprends d'ôter mon armure afin d'évaluer les dégâts que j'ai subis. Force m'est de commencer par déchirer un pan de tissu propre sur l'une de mes tenues de rechange pour éponger le sang qui dégouline toujours de ma plaie à la tête et me trouble la vision. Une simple estafilade sans grande gravité, après examen, mais assez conséquente tout de même pour que la recoudre ne soit pas un luxe. Malheureusement, je n'ai pas de miroir et recoudre à l'aveugle ne m'inspire pas vraiment. Les Garzoks s'enorgueillissent peut-être de leurs balafres mais, personnellement, je me passerais volontiers d'un gros bourrelet disgracieux sur le front. Une fouille méticuleuse de mon sac me permet de retrouver ma vieille bourse réservées aux herbes, délaissée depuis le jour où j'ai eu les moyens de m'offrir des fioles de soin. J'y trouve quelques feuilles de snaria, cette plante aux deux visages, prompte à guérir comme à empêcher une plaie de se refermer, selon la face utilisée. Aucun risque que je me trompe toutefois, je m'en suis servi des années durant et ma bonne fortune ne remonte pas si loin que je puisse avoir oublié la façon de s'en servir. Quelques minutes plus tard, un bandage de fortune et trois de ces feuilles parviennent enfin à endiguer le ruissellement écarlate qui m'aveuglait, une bonne chose, même si je préfère ne pas imaginer à quoi ressemble ma trogne ensanglantée ainsi enturbannée.

Après quelques gorgées bienfaisantes d'eau pure, je m'attelle à finir de retirer mon armure de torse et découvre alors de somptueuses teintes allant du bleu pâle au noir ornant ma chair. Chaque inspiration un peu profonde me fait grincer des dents de douleur et palper les zones les plus foncées pour déterminer la gravité de la blessure manque me faire tourner de l'oeil, mais je dois savoir ce qu'il en est et je serre les dents. Sans être un expert, j'ai vu et subi assez de blessures pour avoir une idée de leurs implications. Ce qui est rassurant c'est que je ne crache pas de sang et que je peux respirer à peu près normalement à condition de ne pas vider ou gonfler mes poumons trop intensément. Ce qui l'est moins ce sont les protubérances inhabituelles qui marquent trois de mes côtes, fracturées dans le meilleur des cas. Aucune des herbes que j'ai en ma possession ne guérira ça, mais je n'en mâchonne pas moins quelques tiges pâles susceptibles d'atténuer la douleur et d'aider à résorber les hématomes. Pour finir, j'enroule soigneusement mon torse de bandelettes de lin bien serrées qui auront pour fonction première de m'empêcher de respirer inconsidérément, tout en limitant un peu les frottements dus à mon armure. Ceci fait, je m'adosse à un rocher et ferme les yeux après avoir demandé à Syndalywë de me prévenir si quelque chose approchait. Un peu de repos me permettra d'avoir les idées plus claires pour décider de la suite des événements.

Le silence. Nul chant d'oiseau, pas le moindre bruissement d'élytres pressées, pas davantage de gouttelette cristalline heurtant le sol. Rien que le silence, absolu, épais, pesant, menaçant. Et une odeur de charnier à laquelle se mêle, âpre et discrète, une fragrance de chairs calcinées. J'ouvre soudain les yeux, le palpitant cognant à peine trop vite, anxieux de cette absence totale de vie et de sons. Je frissonne en me relevant précautionneusement, bien qu'il n'y ait âme qui vive aux environs, plus fermement convaincu que jamais que cette grotte est un lieu de mort et que ma présence y est incongrue, blasphématoire même. Les quelques heures de méditation que je me suis octroyé m'ont ressourcé, sans parvenir pour autant à atténuer vraiment la lancinante douleur qui irradie de la partie dorsale de mes côtes, mais je n'ai pas découvert de solution à mon problème. Sortir, sans les objets que je suis venu chercher et au risque d'être confronté à un comité d'accueil? Poursuivre mon exploration, malgré mes blessures, au risque de tomber sur pire que l'ignoble créature que j'ai pourfendue? Et quant bien même j'opterais pour ce chemin, il me faudra ressortir tôt ou tard et les chances que je sois en meilleure forme me semblent salement inexistantes.

Maudite Shaakte, qui m'a précipité dans un piège comportant en son sein un autre piège et un autre encore, le tout formant une nasse insoluble dont je doute de plus en plus sortir vivant, à défaut d'indemne. Seulement, s'il n'y a pas de bon choix, lequel est le moins pire? Sortir, sans le moindre doute, et sans délai. Mais cela signifie renoncer, perdre à jamais cette enfant encore à naître, peut-être. A moins que je ne revienne plus tard, mais l'idée ne me sourit guère. L'araignée était-elle la seule gardienne de ce lieu? Je n'en sais rien mais, si tel était le cas, d'autres pourraient alors s'emparer de cette relique et de cette bague que je suis venu chercher. Comment espérer retrouver ces objets ensuite, sachant que leur destination la plus probable serait alors la sombre cité d'Omyre puisque seuls ses soudards arpentent ces régions? Je suis parfois téméraire, je le sais, mais certainement pas au point d'aller me balader dans les rues de la capitale d'Oaxaca sur ce monde. A plus forte raison en possession du diadème de sa mère, relique que j'ai pour mission de protéger de son avidité comme de celle de ses laquais.

Un sourire lugubre fleurit sur mes lèvres, je sortirai d'ici avec ce que je suis venu chercher ou je ne ressortirai pas. Je dégaine lentement mes lames, grognant sourdement lorsque cela tire sur mes côtes, puis je m'enfonce d'un pas résolu dans les profondeurs de la caverne.

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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Sam 20 Mai 2017 21:36 
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Dédaignant la galerie en cul de sac où j'ai combattu l'arachnide, j'emprunte la seule autre voie existante, un conduit rectangulaire d'environ six de mètres de large pour la moitié de haut qui plonge régulièrement vers les profondeurs. La puanteur n'y est pas moindre, bien que ne s'y mêle pas d'odeur de brûlé, évoquant à la fois le charnier et la vieille poussière. Je parviens à une nouvelle intersection après une centaine de mètres de progression mais, après exploration, la galerie de gauche n'est qu'une profonde niche parsemée d'ossements qui bute sur un autre éboulis après une trentaine de mètres. Les parois griffées de toutes parts et le nombre d'os qui y traînent me font supposer qu'il s'agissait de l'antre du monstre épineux, une espèce que je ne suis pas pressé de recroiser. Une rapide fouille des lieux me permet de découvrir de vieux restes de vêtements et des pièces d'armure rouillées ou déformées, quelques armes aussi, sans grand intérêt. L'arachnide semble s'être fait un devoir de tout saccager et je ne trouve rien de bien intéressant dans son repaire, point de cape merveilleuse ou de bague remarquable en tout cas.

Je rejoins sans plus tarder le passage principal et poursuis mon chemin, tous les sens aux aguets, jusqu'à parvenir dans une nouvelle salle, ovale approximatif d'une trentaine de mètres de long pour une vingtaine de large au sol rocheux légèrement en pente. Je raffermis ma prise sur mes armes en découvrant, à l’extrémité opposée, une sinistre porte de fer noir, haute comme deux hommes mais trop étroite pour en laisser passer plus d'un à la fois. Je m'en approche prudemment en scrutant nerveusement les recoins d'ombre de la salle, trop nombreux à mon goût, mais nul son ne trouble l'épais silence, nul mouvement non plus. Parvenu à une dizaine de pas de l'huis, je réalise que ce dernier est pourvu de gravures discrètes, dissimulées par la couche de poussière qui s'y est déposée, mais ce n'est pas ce qui m'incite à m'immobiliser dans la foulée. A son pied gît un corps, momifié par le temps et la sécheresse du lieu. Un Elfe sans doute, à en juger par la finesse de ses os, et un guerrier à en croire son accoutrement d'acier. Lequel n'a pas suffit à le protéger, deux piques ayant proprement traversé la plate pourtant épaisse. Si le fait de trouver un corps de plus dans cet antre ténébreux ne me perturbe guère, ces deux piques de fer noir, identique à celui qui constitue la porte, qui sont plantées dans le cadavre ne manquent pas de m'inquiéter. Ce sont de simples pointes, de la longueur d'une flèche et du diamètre d'un pouce, mais elles sont indiscutablement la cause de sa mort. D'où sortent-elles? Comment cet être a-t'il franchi l'obstacle de l'arachnide, pourquoi est-il venu jusqu'ici, autant de questions qui ne trouveront peut-être jamais de réponse mais la présence inexplicable de ces étranges pointes me dérange fortement et j'hésite à faire un pas de plus vers cette étrange porte. A force de scruter les alentours, murs et plafond, je finis par discerner quelques trous dans ce dernier, parfaitement ronds et d'un diamètre similaire à celui des pointes.

"Un piège...ça manquait, tiens..."

Reste à savoir ce qui l'a déclenché, si mon armure est sans doute plus résistante que celle du mort, je ne tiens pas particulièrement à le vérifier. Mais j'ai beau étudier attentivement le sol et la porte, aucun mécanisme n'est visible, pas la moindre trace d'une dalle qui aurait bougé, pas le moindre relief susceptible d'avoir servi de poussoir sur l'huis, rien de rien. Quant à m'approcher davantage du corps pour l'examiner de plus près ou voir s'il ne dissimulerait pas quelque chose, l'envie m'en démange mais la prudence me l'interdit. Il y a bien plus de deux trous au plafond, près d'une douzaine pour ce que j'en vois, tous joliment orientés vers la zone située juste devant la porte. Supposer dans ces conditions que le piège a été désamorcé serait plus qu'hasardeux, mais comment franchir cet obstacle sans risquer de me transformer en porc-épic? Je déroule pensivement l'un de mes fouets et le fait claquer contre l'une des pointes qui transpercent le cadavre, enroulant ainsi la lanière autour, puis je tire doucement le corps à moi, prêt à esquiver un projectile si nécessaire. Rien ne se passe. Rien de particulier non plus sous le guerrier mort, si ce n'est une vieille épée des plus quelconque, il n'y a que de la roche brute, comme partout ailleurs dans cette salle.

L'équipement de mon prédécesseur en ces lieux n'a rien de folichon au premier abord: armure banale, une dague tout juste bonne à couper un saucisson, du moins à mes yeux, un sac devenu miteux avec le passage du temps. Dans ce dernier pourtant, je déniche deux fioles soigneusement enroulées dans des chiffons et une petite pochette de cuir où tintent quelques yus que je glisse aussitôt dans ma propre bourse. Détrousseur de cadavres, je connais plus glorieux comme profession mais il n'en a plus besoin et rien dans mes croyances n'interdit de récupérer ce qui pourrait me servir sur les morts. Les deux fioles s'avèrent être des potions de soin, reconnaissables à la couleur particulière de leur liquide ainsi qu'à l'odeur typique qui en émane une fois débouchées. J'en range une dans mon sac et avale l'autre après avoir demandé confirmation de leur nature à ma Faëra, capable de reconnaître le fluide magique qui les compose. Je sens avec un indicible soulagement mes côtes se ressouder et la douleur disparaître en grande partie, dieux que c'est bon de pouvoir respirer normalement! Le breuvage ne suffit pas à réparer totalement mon corps, pas assez puissant, mais je peux bouger normalement et je préfère conserver la deuxième pour le prochain coup dur, qui ne saurait manquer d'advenir bientôt si j'en crois mon instinct.

Le fait que j'aie déplacé le corps sans rien déclencher me fait supposer que c'est probablement sur la porte que se trouve la clé du problème. Je m'en approche donc lentement, Ki déjà modelé à fleur de peau et lames en position défensives, afin de l'examiner de plus près. Comme de juste, les fines gravures représentent des scènes macabres, mais sans pour autant être particulièrement atroces ou "maléfiques", étonnamment. Elles pourraient orner des tombes Thorkines ou humaines, voire même elfiques pour ce que j'en discerne. Je n'arrive pas à dire à quelle race appartenaient les êtres représentés, la poussière qui les recouvrent m'empêche de bien voir mais je m'abstiens bien de l'épousseter d'un revers de manche. En regardant plus attentivement, je réalise qu'une zone de la taille de deux paumes environ est plus propre que le reste, sans doute nettoyée par l'elfe qui gît derrière moi, un geste qui fut responsable de sa mort, selon toute vraisemblance. Toujours aux aguets, je me penche pour observer les petites silhouettes humanoïdes rendues plus apparentes par le geste malheureux: des Earions, incontestablement, les trois personnages que je peux observer ont les mains palmées. Étrange. Existerait-il un rapport entre ce lieu et cette étonnante famille Mawess que j'ai rencontrée? Mystère, je leur poserai peut-être la question si je retourne là-bas un jour, la seule interrogation qui importe pour l'instant est de découvrir comment ouvrir cette fichue porte.

Je me recule de quelques pas, saisis le sac du mort et le lance contre l'huis, pile à l'emplacement nettoyé. Deux claquements secs résonnent dans la salle, aussitôt suivis de deux piques noires qui se fichent superficiellement dans le roc avant de retomber au sol, produisant un tintement métallique lugubre. Bon, ne pas toucher, donc, du moins pas à cet endroit. Je récupère le sac de la pointe de ma vorpale et le relance contre la porte, plus haut cette fois. Claquements, piques, encore. Apparemment le simple fait de toucher ce battant déclenche le piège. Ennuyeux. Je tâche de me souvenir de tout ce que j'ai appris d'eux lors de mon séjour dans cette étrange famille, mais je n'ai pas souvenir du moindre indice pouvant m'aider à résoudre ce problème. A moins que...Moura? De la part d'Earions, la solution doit sans doute avoir un rapport avec l'eau, mais lequel? Étonnant, d'ailleurs, que des Elfes liés à l'eau aient creusé ce lieu, si totalement dépourvu d'humidité. Peut-être est-ce justement dans cette sécheresse que réside la clé? Un peu dubitatif, je verse un peu d'eau de ma gourde dans ma paume et la projette sur l'huis ferreux, qui ne tente rien n'a rien à ce qu'on dit. Il n'y a pas de claquements secs ni de piques, cette fois, mais une série de cliquetis provenant de la porte, qui s’entrebâille quelques secondes plus tard en grinçant lugubrement! Je laisse échapper une exclamation étouffée de satisfaction et pousse la porte du bout de ma lame en m'efforçant de rester hors de la trajectoire des projectiles, sait-on jamais, mais rien ne se passe. Je la franchis sans encombre, et m'immobilise aussi sec en découvrant ce qu'elle dissimulait.

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Dernière édition par Tanaëth Ithil le Lun 5 Juin 2017 18:34, édité 1 fois.

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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Dim 21 Mai 2017 16:12 
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A peine passée la porte débute un escalier, étroit en son sommet il semble s'évaser à l'infini alors qu'il plonge abruptement dans une faille colossale, dantesque. Loin, très loin en dessous de moi, le sol est visible, dévoilé par une lueur orangée issue d'une centaine de grands braseros de fer noir suspendus au bout d'interminables chaines du même métal qui semblent sourdre des ombres du plafond, indiscernable. Dès le pied de l'escalier, un nombre incalculable d'alvéoles percent les parois, certaines fermées par des plaques de ce même fer noir, d'autres ouvertes, toutes rigoureusement alignées telles les alvéoles d'une ruche insensée. Nul besoin d'être devin pour comprendre la fonction de ce lieu: une nécropole. Une gigantesque nécropole issue d'âges oubliés, dernière demeure de milliers, de dizaine de milliers d'êtres dont nul ne se rappelle même le nom. Et là-bas, si lointaine qu'elle en est minuscule, à l'extrémité opposée de la faille, une estrade d'un jaune pisseux s'élève marche après marche, jusqu'à une espèce de trône blafard. Un trône occupé par une forme noire, sinistre et indiciblement inquiétante, bien que je ne puisse la distinguer précisément vu la distance. Derrière moi, l'huis ferrugineux se referme dans un claquement lugubre qui se répercute sans fin dans la nef immense, lequel est suivi du cliquetis de ses pênes qui se verrouillent.

Quelques gouttes de sueur, glaciales, ruissellent lentement le long de ma colonne vertébrale, me faisant frémir. S'il existe une porte menant tout droit aux enfers sur ce monde, je crois bien que je viens de la trouver. La sombre silhouette sur son estrade m'évoque irrépressiblement Phaïtos assis sur son trône d'ossements. Une stupide légende propre à effrayer les enfants que cette image sans doute mais, ici, elle acquière une réalité macabre et terrifiante. Une peur abjecte noue mes entrailles et rend mon esprit confus, il règne là une atmosphère effroyable de malignité, antique et poussiéreuse, évoquant de ténébreux sortilèges ignorés des vivants.

(Sois prudent mon Bien-Aimé, ça pue la magie noire, ici.)

(Oui, merci, j'avais cru remarquer...)

Le murmure mental de ma Faëra, bien qu'il ne fasse qu'asséner une évidence criante, me permet de retrouver quelque peu mes esprits. Je déglutis péniblement et plisse les yeux dans un effort colossal de volonté pour surmonter ma terreur, que l'être qui se tient sur le trône soit vivant ou mort, dieu ou mortel, n'y change rien. Je ne suis pas venu jusque là pour faire marche arrière. Dents serrées à les briser, je contrains mes jambes à se mouvoir, un pas, puis un autre. Une marche, puis une autre, et une autre encore. La descente est interminable mais je n'en ai pas vraiment conscience, j'ai l'impression de nager en plein cauchemar et j'évite de mon mieux toute réflexion. Réfléchir à ce que je suis en train de faire, si peu que ce soit, anéantirait les lambeaux de ma farouche résolution, me ferait tourner les talons en hurlant d'effroi, fuir à toutes jambes tel le dernier des lâches. Ce serait certainement l'attitude la plus sage, mon instinct me le hurle à tue-tête, mais le Champion de Sithi ne saurait se déshonorer ainsi. La Lame du Crépuscule ne cède pas à la peur, sous peine de cesser d'être digne de ce titre, d'être digne de la confiance de notre Mère.

Je manque m'affaler fort peu glorieusement lorsque mon pied cherche en vain la marche suivante et se pose sur le sol qui marque le fond de la faille béante. Mes prunelles étrécies sont rivées à l'estrade, sa partie basse en tout cas car j'évite soigneusement de les relever vers le trône. Le reste, le paysage si on peut l'appeler ainsi, n'est que fatras de taches indistinctes, brouillées, sans importance. Un pas, puis un autre et un autre encore, chacun me rapproche davantage de l'entité lugubre qui siège là en maître absolu de son royaume des morts. Ce n'est que lorsque je parviens au pied de l'estrade, odieusement constituée d'os, que je consens un regard à ce qui m'entoure, pour retarder l'observation de l'être damné plus que par réelle curiosité. Le fond de la plaie terrestre doit faire une cinquantaine de mètres de large à cet endroit, les parois sont constellées d'alcôves sépulcrales sur une hauteur vertigineuse. Toutes celles du bas sont éventrées, profanées, souillées, vides pour ce que je peux en voir. Les ossements de leurs hôtes ont du servir à bâtir l'ignoble estrade, je suppose, mais je n'ai guère envie de m’appesantir là-dessus. Je sens sur moi le poids du regard de l'être, de son attention, et chaque seconde qui passe rend le silence plus menaçant, plus difficile à supporter. Les jointures de mes doigts, enlacés aux poignées de mes lames, blanchissent sous l'effort que je fais pour ne pas me mettre à trembler comme une feuille. Lentement, à regret, je finis par lever la tête pour dévisager la créature qui me scrute du haut de sa pile macabre de trépassés.

De l'être je ne vois que le visage, le reste de son corps est dissimulé par d'amples pans de tissu noir et j'en remercie Sithi car la seule vue de son faciès me donne la nausée. Émacié à l'extrême, l'être n'a plus que la peau sur les os, littéralement, encore que ladite peau soit absente ici et là, révélant la blancheur de l'os dessous. De longs reliquats miteux de chevelure grisâtre pendouillent de son crâne décharné, surmonté d'une couronne de bronze terni dotée de pointes acérées et ornée de symboles ésotériques plus sombres. Ses prunelles sanglantes luisent au fond de leurs orbites creuses, luisant comme d'effroyables charbons ardents, rivées sur moi. Sa voix s'élève soudain, grinçante, suintant de mépris et de sarcasme:

"Je t'aurais bien accueilli amicalement, mortel, mais, au vu du trépas de ma chère amie à huit pattes, je suppose que ta visite en mon royaume ne doit rien à la courtoisie. N'est-ce pas?"

Il me faut puiser au plus profond de moi pour lui répondre, d'une voix que je m'efforce de rendre assurée mais qui, à mes oreilles, sonne faux, imperceptiblement fissurée qu'elle est:

"Elle m'a attaqué, je me suis défendu. Qui êtes-vous?"

L'être ricane sinistrement à ma question et lève une main squelettique qui désigne d'un geste vague tout ce qui l'entoure:

"Je suis leur roi, mortel, leur dieu. Seule ma volonté les anime, lorsque le caprice m'en prend. N'entends-tu pas leurs gémissements, leurs plaintes, leurs suppliques? Ils ont soif d'existence, mes fidèles sujets, tellement soif que, parfois, je les prends en pitié et leur offre la vie. Un semblant, du moins, mais ils seraient malvenus de s'en plaindre, ne crois-tu pas?"

Dément. Cet être est fou à lier, cela ne fait pas le moindre doute. Sa pitié, la nature de son trône en indique l'ampleur. Quant à sa prétention d'être le dieu de tous ces trépassés, non, je ne vois là qu'une vieille chose qui a outrepassé son temps sur terre. Mais une vieille chose encore dangereuse, infiniment dangereuse, sans conteste. Tout insensible que je sois à la magie, je sens son pouvoir occulte hanter la nécropole telle une ombre malfaisante, à l'affût, avide de prendre la vie qui palpite en moi. Je n'ai guère d'espoir d'éviter une confrontation mais le tenter ne coûte rien:

"Sans doute devraient-ils vous en savoir gré, Sire. Pardonnez mon intrusion en votre demeure, je n'ai nulle intention hostile envers vous ou vos...sujets. Je suis venu chercher une bague et une cape, leur dernier propriétaire est entré ici et n'en est jamais ressorti, à ce qu'on m'a dit."

Un nouveau rire évoquant le grincement de gonds rouillés accueille ma tirade, puis l'être se penche vers moi et susurre doucereusement:

"On t'a bien renseigné, mortel. Personne ne sort d'ici vivant, j'y veille. C'est la cape de ce traître de Revan que tu es venu chercher? Fatale erreur, petit elfe. Je pense, moi, que je vais m'approprier ce diadème que tu portes. Ces jolies lames que tu brandis si nerveusement, aussi, et cet arc de même, tu n'en auras plus l'usage."

"A quoi vous serviraient ces insignifiantes reliques, quand le pouvoir des ténèbres est vôtre? Concluons plutôt un marché, la cape et la bague en échange d'un service?"

Ma réponse a fusé, instinctive, plus j'en saurais sur ce fou plus j'aurais de chances de m'en tirer, connaître son adversaire est un atout à ne jamais négliger.

"Qu'aurais-je à faire de tes services alors que je dispose d'une armée de larbins, mortel? Tes armes n'ont aucun intérêt à mes yeux, tu vois juste. Ce diadème, en revanche, je connais une déesse qui serait ravie de le récupérer. Qui sait ce qu'elle serait prête à donner pour tenir entre ses mains l'héritage de sa mère? Tu n'as rien à offrir que je n'aie déjà, elfe, mais elle, c'est une autre histoire."

"Que vous offrira-t'elle? Le droit de vous agenouiller devant elle? L'honneur insigne de la servir? A moins que...la liberté, est-ce à cela que vous aspirez? Un être aussi puissant que vous ne resterait pas tapi dans ce cimetière poussiéreux s'il avait le choix, je me trompe? C'est elle qui vous a enchaîné ici et vous espérez qu'elle vous déliera si vous lui remettez ce diadème?"

Les prunelles de l'entité flamboient dans les ombres, irradiant de colère et d'une haine si virulente qu'elle me force à reculer d'un pas:

"Malin le mortel, oh oui, très malin. Trop. Tuez-le."

Je cille en voyant les premières marches de l'estrade bouger, Dieux! Les morts qui les composent rassemblent leurs ossements et se relèvent, orbites vides braquées sur moi, avant de se mettre en branle dans ma direction, lents et chancelants mais nombreux, si nombreux!

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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Lun 22 Mai 2017 03:02 
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[:attention:] Scènes gores pouvant heurter les personnes sensibles [:attention:]


Mes lames entrent dans la danse avant que le premier squelette n'arrive à portée, vives et féroces. L'exaltation sauvage du combat envahit torrentueusement mes veines, mêlée d'une sorte de soulagement étrange à l'idée d'en avoir fini avec les palabres tortueuses auxquelles je me suis livré pour retarder l'inéluctable. Pas une seconde je n'ai vraiment cru que la discussion pourrait aboutir, mais il fallait que j'essaye. Les morts relevés sont plus d'une vingtaine mais, en fait d'armée, ce ne sont jamais que d'insignifiantes broutilles que mes armes dévastent, fracassent, sans la moindre difficulté. Ils approchent, et s'éparpillent aussitôt en macabres esquilles qui recouvrent bientôt le sol d'une couche traîtresse d'une sale couleur ivoire. Le dernier amas d'ossements se disperse sous la morsure de ma Vorpale sans que je ne sois seulement essoufflé, un sourire froid ourle mes lèvres alors que je fais face au maître des lieux:

"Vos larbins manquent de consistance, sire. Vous voulez ce diadème? Venez donc le chercher..."

Le délabré m'accorde une parodie grimaçante de sourire avant de répliquer avec une ironie mordante:

"Et prétentieux, avec ça. Voyons si elle manque aussi de consistance."

Un rire sinistre s'échappe de sa gorge ravagée par le temps alors qu'il lève une main décharnée en murmurant une espèce d'incantation dont je ne saisis pas un traître mot. Les trois premières marches de l'estrade formaient une armée de squelettes, spectacle inquiétant que de les voir se relever, mais ce qui se lève maintenant n'a rien à voir avec de pitoyables marionnettes. Je jure en voyant toute la masse d'os commencer à se mouvoir, à se rassembler pour former une colossale créature évoquant un lézard géant. Je recule vivement de quelques pas en rassemblant mon Ki, le regard dur, ce tas d'os là ne se brisera pas comme un verre de cristal sous mes lames, si redoutables soient-elles. Mon énergie spirituelle se déploie à pleine puissance pour améliorer ma maîtrise martiale, j'y perds un peu en force mais je doute fort que cette dernière puisse me conférer la victoire face à cette nouvelle abjection. Ma retraite me permet de découvrir que le trône est en réalité posé au sommet d'une haute colonne de pierre, magnifiquement sculptée de scènes marines, dissimulée jusque là par le monceau d'os qui se dresse maintenant devant moi.

Le saurien d'ivoire jauni fuse dans ma direction à une vitesse effarante en tout point digne de son homologue de chair, mâchoires béantes et prêtes à me broyer. Je m'écarte sur la droite d'une glissade effrénée, tout juste suffisante pour éviter la gueule mais pas assez, loin s'en faut, pour esquiver l'épaule massive du monstre en pleine course. Le choc brutal me renverse comme une vulgaire quille mais mon sens aigu de l'équilibre me permet de me rattraper sur un poing serré sur mon ardente et de rebondir aussitôt pour me mettre à l'écart des griffes de la patte arrière du monstre. Ces dernières me frôlent d'assez près pour que j'en aie des sueurs froides, mais déjà la longue queue du reptile mort-vivant fouette les airs pour m'écraser proprement au sol. J'y oppose une parade féroce de mes deux lames, m’arque-boutant bien en appui sur mes deux pieds pour contrer le brutal impact que ce geste va inévitablement engendrer. Le coup est d'une force telle qu'il me projette en arrière sur plus de cinq mètres malgré mes précautions, mais cette fois je m'y attendais et maintiens mon équilibre sans trop de difficulté. Mes reliques ont pratiqué une brèche profonde dans l'entrelacs d'ossement qui sert de queue au lézard, sans parvenir pour autant à la rendre inutilisable, malheureusement. En ce qui concerne mes bras, le contrecoup de ma parade s'y fait douloureusement sentir, cette saleté est décidément trop costaud pour que je m'y confronte de cette manière. L'esquive est ma meilleure option mais la célérité inquiétante de cette créature ne me laisse guère d'illusions, c'est un jeu dangereux dont je ne sortirai pas indemne longtemps.

Loin d'avoir besoin d'une longue distance pour s'arrêter, comme c'est le cas pour un taureau par exemple, le monstre effectue une volte-face foudroyante et se précipite à nouveau sur moi. La largeur de ce colosse d'ossements, pattes écartées dans sa course, est telle qu'il me faudrait des ailes pour l'esquiver sans péril, pensée qui me donne subitement une idée. Plutôt que de tenter de m'écarter, je fonce à toutes jambes sur lui en rassemblant mon Ki et le déploie massivement une seconde avant le choc frontal, mêlant la technique de charge armée à celle de la croix de Rana. Lancé à pleine vitesse, je bondis au-dessus de sa gueule hargneuse et atterris sur sa nuque, dans laquelle je plante sauvagement mes deux reliques! Une créature de chair et de sang hurlerait de douleur sous la violence de ce coup double, peut-être même s'abattrait-elle, la nuque brisée. Mais le monstre d'ivoire ne laisse pas échapper la moindre plainte, ne titube pas, ne manifeste d'aucune manière que ma frappe pourtant ravageuse l'ait seulement blessé.

(Par Sithi, il faut quoi pour le tuer ce truc?!)

(Du soleil, de la magie de lumière, ce sont les seules choses qui peuvent le terrasser, à moins de le réduire en miettes.)

(Tu vois des fenêtres quelque part? J'ai l'air d'un mage? Bordel!)

Elle en a de bonnes, Syndalywë, des fois. En attendant, le titan s'ébroue, se cabre, se tortille pour m'évacuer de son dos, auquel je ne reste accroché qu'en m'agrippant de toutes mes forces aux poignées de mes armes profondément fichées dans sa nuque. Une foutue monture que voilà! Je vois d'ici la tronche des gardes de la porte d'Ynorie si je me pointais avec elle mais, pour ce qui est de rester en selle, bien heureux si je m'y maintiens encore quelques secondes. Je profite d'un bref répit pour dégager mon ardente et asséner un coup colossal explosif sur la trogne ivoirine, ce qui lui fracasse salement la protubérance qui simule son arcade sourcilière droite. Maigre victoire car les éclats issus de ma frappe sont encore en l'air lorsque quelque chose d'incroyablement pesant me percute le dos et m'envoie valdinguer au loin. J'ai largement le temps de me maudire de ma distraction tout en voltigeant, j'aurais dû garder un oeil sur sa foutue queue! Fort heureusement pour moi les runes incrustées sur mon armure ont limité les dégâts, mais elles ne pourront rien pour atténuer ma très prochaine rencontre avec le rocher qui compose le fond de la faille infernale...

J'amortis de mon mieux la chute en roulant à terre, au son du rire grinçant et ouvertement moqueur de l'autre taré juché sur sa colonne. Je me relève vivement en jurant intérieurement et jette un regard noir à l'olibrius lorsqu'il demande d'un ton lourd de sarcasme:

"Alors, assez consistante à ton goût, mortel?"

(Maudit, je vais t'en donner du consistant, moi, attends un peu.)

Une fanfaronnade creuse que je me garde bien d'exprimer à haute voix, pour l'heure ma position n'est guère brillante. Toujours est-il que ma roulade, toute disgracieuse qu'elle ait été, m'a épargné le pire. J'en serai quitte pour quelques bleus, mais je n'en suis plus à ça près. Bien plus gênant est le fait que mon Ardente soit restée coincée dans le cou épais de l'autre brute osseuse, laquelle est déjà en train de se ruer vers moi. Je dégaine nerveusement ma lame d'Eden en rassemblant une fois de plus mon Ki, j'hésite à invoquer mon tigre runique mais je m'en abstiens. Il se ferait écharper en un instant par le colosse d'os et serait bien incapable de bondir assez haut pour menacer le dégingandé, l'invoquer maintenant serait pis qu'inutile. Quant à me dépêtrer du pétrin dans lequel je me suis fourré, je sèche méchamment. Il faudrait un miracle et j'ai assez vécu pour savoir que les Dieux en sont avares. Les yeux étrécis de concentration, j'attends néanmoins de pied ferme la charge du monument sépulcral en cherchant une faille dans laquelle je pourrais me glisser pour éviter son assaut. Je la trouve alors qu'il est sur le point de me tomber dessus, minime mais bel et bien existante. La prise de risque sera conséquente, mais je n'ai pas vraiment le choix et je me jette à terre une fraction de seconde avant d'être happé par la gueule béante, droit sous cette dernière. Le titan passe au-dessus de moi à toute allure et la queue qui traîne dans son sillage me contraint à une roulade précipitée sur le côté pour l'éviter, au terme de laquelle je me relève comme un diable sortant de sa boîte, armes brandies au-dessus de ma tête. Je rabats brutalement mes deux lames sur le monstrueux appendice caudal qui défile devant moi en hurlant comme un possédé, déployant puissamment mon Ki pour accroître encore la force de mon attaque. Le choc effroyable résonne dans la salle, lugubre fracas d'os brisés, suivi du rire à moitié dément qui franchit mes lèvres sans autre raison que l'exultation d'avoir parfaitement placé ma frappe. La queue du monstre reptilien, déjà affaiblie par le premier coup que je lui ai porté, se détache de son ignoble carcasse et soubresaute follement au sol!

Piètre triomphe car la bête ne semble même pas le remarquer, toute affairée qu'elle est à faire demi-tour, mais c'est toujours ça de pris. Le problème dans l'histoire, c'est que j'aurais épuisé mon Ki bien avant de l'avoir réduite à l'état d'esquilles, à ce rythme. Sans compter qu'il restera toujours l'autre sinistre clown et que j'ignore de quelles autres horreurs il pourrait m'abreuver. Je l'avais pressenti avant même de commencer ce combat, la force brute ne me donnera pas la victoire, mais alors quoi? J'ai beau me torturer l'esprit, la voie pouvant me permettre de m'en sortir m'échappe toujours. Quoique, en y pensant bien, il y aurait peut-être un moyen. Pas très glorieux peut-être, mais qu'importe, ce n'est certes pas pour la gloire que je suis venu ici. Je me précipite à toute allure vers la colonne de roc sur laquelle se trouve l'émacié, poursuivi par son animal de compagnie qui charge furieusement à son accoutumée. J'enlace le pilier d'un bras en arrivant contre, ce qui freine brutalement ma course et me fait le contourner si rudement que je manque me fracasser le nez dessus. Le lézard, lui, ne manque rien du tout. Lancé à pleine vitesse, il percute le pilastre de toute sa masse, au doux son du hurlement de dépit de celui qui s'y est si imprudemment juché. A ce hurlement se joint le phénoménal craquement de la roche qui éclate, et le mien droit derrière. L'explosion du roc derrière lequel je me trouve, imprévue et agrémentée de la bestiole qui le traverse littéralement pour ce que j'ai le temps d'en voir, m'envoie bouler pèle-mêle au loin comme un vulgaire gravier.

Je me ramasse en beauté cette fois, aveuglé par les projections rocheuses je me sens rebondir plusieurs fois au sol avant de m'immobiliser en tas, l'entier de mon réceptacle de chair protestant avec virulence contre le traitement infligé. Là je suis sonné, et ce n'est que le prénom. Il me faut plusieurs secondes pour me rassembler suffisamment et parvenir à essuyer la poussière et le sang qui voilent ma vue d'une main tremblante. Ce geste m'apprend que j'ai une armada d'éclats de roc incrustés dans le visage, quelques esquilles d'os, aussi, au toucher. A en juger par les informations lancinantes que me prodigue mon corps, l'une de ces esquilles a dû se planter dans mon abdomen malgré l'armure, une autre dans mon biceps gauche et une autre encore dans ma cuisse droite. Ma poitrine déclare fermement qu'elle a subi le gros de l'impact et que quelques-unes de mes côtes supérieures n'ont pas résisté, mon pied gauche stipule qu'il refuse tout usage, broyé sans doute par un rocher, à moins que ce ne soit par le monstre, comment savoir? Ce qui est certain c'est que je déguste salement et que le lieu damné qui m'entoure tangue si joliment que j'ai l'impression de me trouver sur le pont d'un navire pris dans un ouragan. J'essuie une nouvelle fois le sang qui coule en abondance dans mes yeux et tente de stabiliser un peu ma vue d'un rude effort de volonté, avec un succès mitigé. Une ombre assombrit soudain le paysage, occultant si bien ma vision chancelante que je jurerais que la nuit vient de s'abattre avec la soudaineté absurde d'un conte pour enfants. De ceux qu'on raconte pour les effrayer, alors, à en croire la voix grinçante et mauvaise qui en émane:

"Tu ne m'amuses plus, mortel. Je reconnais que je t'ai sous-estimé, j'aurais dû t'écraser sous le poids des ténèbres sans attendre. Mais qu'importe, ta vie est mienne, ton âme est mienne. Et je vais prendre mon temps."

Un rire sinistre suit cette pompeuse déclaration, puis une main de ténèbres apparaît et se referme sur ma gorge pour m'étouffer lentement. Ce qui ne m'empêche pas de croasser d'une voix fêlée en tâtonnant de ma main la plus valide en quête d'une arme, de quelque chose à lui balancer à la figure:

"Tombée de ton perchoir, la goule?"

Ma réplique n'a pas l'heur de lui plaire apparemment car la force occulte qui m'étreint la gorge accentue sa pression tandis qu'une lame courbe vicieusement dentelée apparaît dans mon champ de vision, à quelques centimètres de mes prunelles:

"Tu seras moins faraud une fois que je t'aurai tranché la langue, sale petit elfe..."

La main sombre se dissipe comme brume matinale au soleil, aussitôt remplacée par celle, osseuse et glaciale, de l'être maléfique dont les doigts se reploient comme des serres sur ma gorge. De l'autre, il insère la pointe de sa dague entre mes lèvres et tente de forcer le rempart de mes dents serrées, sans succès car je détourne la tête d'un violent soubresaut, quitte à m'infliger une sanglante balafre sur la joue au passage. Je retiens de justesse un hurlement de douleur, bien déterminé à le forcer à m'achever avant de lui concéder ma langue, non qu'elle m'ait si bien servi que je ne puisse m'en passer mais ce n'est pas une raison. A cet instant, mes doigts fébriles se referment sur un caillou de la taille d'un pamplemousse et, puisant dans mon désespoir les forces qui me font défaut, je l'assène violemment dans la face nécrosée qui me domine. L'être glapit de douleur et de rage mêlée en s'écartant, preste comme un serpent, ce qui me permet de me redresser la moindre et d'aspirer une grande bouffée d'air. La souffrance qui jaillit de ma poitrine à cette inspiration me fait défaillir et parsème ma vision de points noirs, mais la panique qui menace de me submerger définitivement est telle que je trouve au tréfonds de mon être les ressources pour rester conscient.

Il se produit un phénomène étrange lorsque l'on frôle l’abîme. Le temps semble se décomposer en une infinité d'instants extraordinairement clairs, tout paraît se dérouler au ralenti, tout devient limpide. Ce n'est qu'une impression, bien sûr, mais on a le sentiment d'avoir tout le temps du monde pour agir alors qu'en réalité on ne fait qu'assister, impuissant, aux événements. Du moins est-ce le cas pour le commun des mortels mais, si je suis mortel ainsi que me l'a bien assez rappelé le maudit qui se palpe le crâne d'un air outragé, je ne suis pas commun. Ne voyez là aucune prétention, je ne fais qu'énoncer un fait. Je suis un guerrier, ces instants étranges où tout semble presque figé, ces infimes mais interminables secondes où l'on frôle la mort, je les ai vécues de nombreuses fois. Or les êtres vivants sont ainsi faits qu'ils s'accoutument à tout et n'importe quoi, la peur, la douleur, la faim, ces instants paradoxaux, tout. Le commun des mortels est condamné à observer sa fin approcher sans pouvoir réagir, j'en ai longtemps fait partie, mais ce n'est plus le cas.

A une quinzaine de mètres de moi, je vois les ruines de la colonne, brisée en plusieurs tronçons, qui a écrasé le titan osseux sous son dais de roc. Je vois aussi, à quelques trois mètres, le sombre maître de ces catacombes qui s'efforce de juguler la douleur de son crâne ébréché. Sans doute n'a-t'il pas ma tolérance à la souffrance, l'habitude, encore. Le temps s'écoule si lentement que j'ai l'impression qu'il lui faut des heures pour amener ses doigts cadavériques de son occiput saignant à ses yeux, qui s'écarquillent millimètre par millimètre. Plus haut, des lueurs orangées emprisonnées dans leurs cages de fer noir, elles pourraient sembler sinistres mais je ne peux m'empêcher de les trouver belles. A moins d'un mètre de ma main religieusement fermée sur son caillou gît la légendaire lame d'Eden, posée là, comme ça, triste et abandonnée. Un rictus propre à faire cailler du lait naît sur mes lèvres ensanglantées, le temps reprend son cours pressé et inexorable.

Je roule sur le côté en lâchant mon caillou, bandant toute ma volonté pour surpasser l'intolérable souffrance que cela provoque en moi. Ma main tendue et désormais libre s'empare de l'épée épurée de mon illustre ancêtre, je grogne trois syllabes, brèves, le Verbe Divin ne s'embarrasse pas de fioritures oiseuses. Un puissant tigre apparaît, et bondit sur mon ordre impérieux:

"Bouscule! Tue!"

Le fauve percute l'être, il ne parvient pas à le blesser car ce dernier est largement assez redoutable pour se protéger d'un tel assaut, mais cela le contraint à reculer de quelques pas pour se débarrasser du félin runique. Dans mon corps, les fleuves argentés de ma force spirituelle se font tempête, vents furieux et colériques qui trouvent leur exutoire en parcourant toute la longueur de ma lame. Ils en jaillissent, avides de liberté, soufflent de toute leur sauvagerie élémentaire jusqu'à percuter avec une précision parfaite une chaîne noire comme une nuit sans lune.

(Ô Rana, prête-moi ta force, juste un instant, je t'en prie!)

La chaîne ancestrale cède sous le coup de boutoir, le lourd brasero de fer rempli de charbon ardent à ras la gueule chute, inexorable, alors que mon tigre se meurt sous l'effet d'un sortilège plus sombre encore que le fer calciné. L'être lève les yeux, sentant d'une manière ou d'une autre qu'un danger le menace, mais il est trop tard. Le fer et le feu sont sur lui, implacables, et le jettent à terre dans une somptueuse gerbe d'étincelles. Le choc ne le tue pas, mais le feu toujours affamé s'empare de ses frusques bien sèches malgré les tapes désordonnées qu'il assène aux flammes dévorantes. Deux ou trois secondes encore et c'est sa peau que le brasier entreprend de ronger, le hurlement qu'il pousse alors n'a rien d'humain, ce n'est qu'une stridence suraiguë qui pourfend le ronflement grave du feu et mes tympans par la même occasion. Les prunelles malveillantes de l'être, désormais emplies d'une terreur sans nom, croisent les miennes un bref instant. Il a une couronne de flammes, maintenant, le reliquat de sa tignasse se consume comme de la paille en crépitant et en répandant une odeur nauséabonde. Je lui souris, plus froid que le givre, juste avant que ses globes oculaires ne commencent à fondre. Sans doute n'est-il plus en mesure de m'entendre mais je n'en ai cure, je lui dois bien une petite oraison funèbre:

"Je garderai ma langue, finalement."

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(Aung San Suu Kyi)


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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Sam 27 Mai 2017 20:31 
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Les minutes s'écoulent, interminables, alors que je tente d'extirper les divers éclats qui se sont incrustés dans mon corps, non sans m'évanouir par deux fois. Le mage sombre achève de se consumer lorsque je parviens enfin à retirer la longue pointe d'os qui s'est plantée dans mon abdomen, en serrant les dents afin de ne pas laisser échapper la moindre plainte. Le sang coule abondamment et ça fait un mal de chien mais je me débrouille, les dieux savent comment, pour avaler la dernière des potions de soin que j'ai trouvées sur la cadavre tombé devant la porte noire avant de me laisser retomber sur le dos, faible comme un nouveau-né. La fiole agit presque instantanément et referme le plus gros de mes blessures, sans parvenir à me soigner totalement tant j'ai pris de mauvais coups dans la bataille. Au moins les flots de sang qui fuyaient mon corps se sont-ils taris et mes os passablement ressoudés, ce qui atténue assez fortement la douleur pour que je ne songe pas à me plaindre de la qualité de la fiole. Avec un peu de repos je devrais être en mesure de poursuivre ma quête, en espérant que je n'aurais pas à mener un nouveau combat car je ne me sens pas vraiment en état, malgré la nette amélioration.

Je me résous à tenter de me lever après quelques heures de méditation, ce n'est pas la fête mais je tiens debout et mes plaies ne se rouvrent pas. Je commence par récupérer mes armes et les nettoyer soigneusement sur un pan de la chemise que j'ai déchirée après ma lutte contre l'arachnide, puis je me mets en demeure de fouiller un peu l'immense salle. Toutes les tombes ouvertes sont vides, n'y traînent que quelques lambeaux de tissus antiques et, ici et là, des bouts d'os brisés. Les rangées supérieures, à partir d'une hauteur de quelques dix mètres, sont toujours fermées par leurs plaques de fer, les ouvrir ne me tente guère, profaner des tombes n'a jamais été l'un de mes passe-temps favoris. C'est d'ailleurs parce que je ne l'ai pas fait qu'un Sylphe a accepté de me remettre l'arc des glaces que je porte, si j'avais touché à la sépulture de l'Hinïonne qui le possédait avant moi je ne serais certainement pas là pour le raconter. Si les parois percées d'innombrables niches funéraires n'offrent aucun passage susceptible de mener quelque part, je finis par trouver une petite galerie horizontale à l’extrémité de la faille, dissimulée par une lame de rocher. Rectangulaire et visiblement taillée dans la masse, elle est juste assez grande pour qu'un elfe puisse s'y tenir debout et marcher de face. Je dégaine ma lame flamboyante, autant pour m'éclairer que pour me défendre en cas de besoin, puis m'enfonce plus avant dans les entrailles de la montagne.

La galerie débouche, une vingtaine de mètres plus loin, sur une nouvelle porte de fer qui a été si bien forcée qu'elle pend, gauchie et misérable, sur un unique gond tout tordu. La scène qui se dévoile à mes yeux lorsque je la franchis me glace le sang: une dizaine de corps nus et atrocement mutilés "ornent" les murs de pierre d'une petite salle hémisphérique de quelques vingt pas de diamètre. Des chaînes noires scellées dans la roche, identiques à celles soutenant les braseros dans la faille, enserrent leurs gorges, trop courtes pour qu'ils aient pu s'asseoir ou se tenir debout. Si la sécheresse du lieu a préservé les cadavres de la putréfaction, ils n'en sont pas moins hideux, décharnés comme de vieilles momies encore couvertes de peau racornie. Laquelle laisse entrevoir les supplices effroyables que les malheureux ont subi, découvrant ici et là les os ou les viscères qui jaillissent de leurs abdomens à la manière de serpents aussi desséchés que du vieux parchemin. Il y a là trois elfes, bien malin qui pourrait déterminer de quelle couleur ils étaient car il ne reste d'eux qu'une enveloppe grisâtre, et deux humains. Les autres étaient des Garzoks, cela devrait me réjouir de les voir là, aussi morts qu'il est possible de l'être, mais il n'en est rien. Vaincre ses adversaires en combat c'est une chose, les torturer durant des heures, des jours peut-être, en est une toute autre.

Quoi qu'il en soit, Sithi marchera sur ce monde avant que quelques cadavres ne m'effrayent et je me dirige sans plus leur prêter attention vers la porte jumelle de celle qui a été défoncée et qui, intacte quant à elle, perce la roche à l'opposé de l'entrée. Un regard prudent au plafond m'assure qu'il n'y a là nul orifice d'où pourrait jaillir un projectile, ce qui ne signifie pas qu'elle soit dépourvue de protections bien évidemment. Parvenu à trois pas du battant, je réalise cependant que cet huis-là a été également forcé, bien que de manière moins brutale. Prêt à esquiver tout ce qui pourrait me menacer, j'écarte lentement le panneau de fer et découvre une galerie similaire à celle que je viens d'emprunter. Le silence étant total et rien ne semblant vouloir attenter à ma vie, je me glisse dans le passage et poursuis mon chemin, tous les sens aux aguets. Le conduit ne tarde pas à obliquer sur la droite puis, le tournant franchi, dévoile le sommet d'un étroit escalier plongeant dans les profondeurs de la montagne. Il débouche, une bonne centaine de marches plus loin, dans une vaste nef d'origine naturelle au plafond magnifiquement décoré de concrétions pointues. Le sol en revanche a été aplani et accueille un indescriptible fatras de tables et d'étagères chargées d'instruments mystérieux, de parchemins, grimoires, cornues et autres objets divers évoquant étrangement l'antre d'un quelconque alchimiste bien plus que la tanière d'un nécromancien. Si impressionnante que soit la flamme entourant ma lame ardente, la salle est si vaste qu'elle ne parvient qu'à en illuminer une fraction, laissant la part belle aux ténèbres qui occultent d'innombrables recoins. Un raclement sourd provenant du fond de la salle me fait soudain sursauter et dégainer nerveusement ma Vorpale dans la foulée. Par Sithi, quel nouveau maléfice vais-je devoir affronter?!

Je recule instinctivement d'un pas lorsque la créature de cauchemar quitte pesamment les ombres. D'anciennes légendes me reviennent à l'esprit, qui me permettent de mettre un nom sur la bête: un minotaure. Mi-homme mi-taureau, l'être est plus massif et musculeux que n'importe quel Garzok. Sa tête bovine supporte une paire de cornes si développées qu'elles ne dépareraient pas un auroch, leur envergure atteignant allègrement les deux mètres. Les naseaux frémissants du monstre laissent échapper une légère brume dans le froid souterrain tandis que ses petits yeux bovins me lorgnent sans qu'aucune espèce d'intelligence puisse s'y deviner. Toutefois je me garde bien de le supposer aussi idiot que ses prunelles pourraient le laisser penser, la monstrueuse hache sombre qu'il tient dans l'une de ses mains épaisses indique qu'il est assez malin pour pouvoir se servir d'une arme. Sa présence ici ne manque pas de me surprendre, les légendes que j'ai entendues le décrivant comme étant un serviteur de Yuimen, une sorte de Gardien voué à cette seule divinité. Mais si c'était le cas, que ferait-il ici, dans le repaire d'un nécromancien enfermé là par Oaxaca? Il y a pas mal de choses qui m'échappent, dans ce lieu maudit, mais l'heure n'est pas à la réflexion au vu de l'attitude du monstre qui gratte furieusement le sol de ses sabots, prêt à charger apparemment. Une charge que je n'ai pas le moindre désir d'affronter dans mon actuel état de faiblesse mais la seule autre option serait la fuite, et ça, je ne peux m'y résoudre.

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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Dim 28 Mai 2017 16:18 
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Le monstrueux bovin charge tête baissée, en poussant un mugissement si grave et colossal que quelques fines stalagmites se détachent du plafond. J'adresse une pensée fervente à Moura et déchaîne mon Ki afin de l'honorer de cette danse fluide qui lui est associée. Contrer le bestiau je n'y songe pas, sa masse est telle que le sol tremble sous son pas furieux et il me renverserait comme une vulgaire cruche avant de me piétiner si je m'y risquais. Seule l'esquive est envisageable, mais elle nécessite une souplesse que mon corps encore meurtri rechignera à déployer, la partie va être serrée. Je reflue vivement d'un pas et me baisse pour me couler sur la gauche du monstre juste avant qu'il ne m'atteigne, non sans grincer des dents aux tiraillements douloureux que cela provoque sur mes blessures encore fraîches. En temps normal je riposterais de mes deux lames en tournoyant, le monstre est sans doute incroyablement costaud mais sa technique laisse fortement à désirer et sa charge laisse entrevoir des failles assez larges pour que mes lames s'y insinuent sans grande difficulté. Je m'en abstiens pourtant, sentant que mon équilibre n'est pas idéal et que mon geste en serait bancal, mes côtes me font trop souffrir pour que je me risque à l'extension foudroyante qui m'assurerait le succès.

Tel un bon gros taureau, mon adversaire poursuit sa charge sur quelques mètres avant de parvenir à se retourner en soufflant bruyamment de colère, ce qui me laisse le temps de me remettre en parfaite position pour l'esquive suivante. Il fonce sur moi en meuglant de plus belle, cornes basses et hache haute, mais ses armes ne trouvent que le vide car je me suis décalé d'un entrechat fluide, sur sa gauche encore afin de l'empêcher de se servir de son hachoir monstrueux. Cette fois aussi j'aurais pu l'atteindre et le blesser, mais probablement pas assez sérieusement pour l'affaiblir, cela n'aurait fait que le rendre plus enragé qu'il ne l'est déjà. Le minotaure revient à l'assaut sans tarder, oscillant de la tête afin de balayer un espace plus large, mais la Danse de Moura a ceci de particulier que mes esquives s'améliorent de plus en plus tant que je ne tente pas de frapper. Je l'évite d'une glissade et me rapproche de l'une des parois, libre à lui de foncer sur moi une fois de plus, je doute fort que le rocher cède sous ses cornes, si puissantes soient-elles. Mais le cornu n'est pas totalement crétin et tente une approche moins rustique au moyen de sa hache qu'il balance férocement à l'horizontale pour tenter de me couper en deux. Contre un adversaire normal je dévierais la hache de mon Ardente et forcerais une ouverture dans laquelle plonger ma Vorpale, son mufle prendrait cher, mais la musculature massive de ce bougre là me dissuade de m'y risquer. Je dois lui danser autour sans jamais m'y confronter directement, jusqu'à l'instant où je pourrais lui porter un coup mortel. Plus facile à dire qu'à faire, il a beau être pataud quand il charge, sa hache il sait incontestablement la manier et plus rapidement qu'escompté. Force m'est de compléter mon esquive d'une parade fébrile de mes deux armes que j'incline de manière à dévier le coup plutôt qu'à m'y opposer. Bien m'en prend car sa puissance physique est plus considérable encore que je ne le pensais, je parviens à mes fins mais le choc n'en est pas moins brutal et me secoue douloureusement les poignets.

S'il y a une chose que l'expérience m'a appris, c'est qu'un combat à l'arme lourde ne s'éternise jamais, il n'y a que dans les contes que les échanges durent des heures. Dans la réalité, le poids de l'arme et son inertie met le corps à si rude épreuve que la fatigue ne tarde pas à se faire sentir et, quand on joue avec des haches ou des épées longues et pesantes comme le sont celles que nous manions actuellement, la moindre défaillance signifie une blessure grave. Si coriace que soit ma plate de mithril, un coup de ce tranchoir que brandit le monstre fracassera les os et les organes qui se trouvent dessous quand bien même elle résisterait. C'est un foutu jeu auquel nous nous livrons, un jeu auquel je finirais par perdre s'il se mettait à durer un peu car ma résistance physique ne saurait être comparée à celle de mon adversaire, mes poignets malmenés par le choc pourtant atténué par ma parade parfaitement exécutée le clament assez. Il faut que j'en finisse vite mais, tout lambin qu'il soit, ce damné boeuf ne m'a pas fourni d'ouverture assez conséquente pour que je sois en mesure de l'atteindre sérieusement. Je grogne en esquivant une nouvelle fois la hache qui vrombit dans les airs et me frôle le crâne, quand votre ennemi ne vous offre pas l'occasion, il faut la créer, l'amener à se découvrir. Seulement le maudit use habilement de son arme pour empêcher toute approche, son allonge supérieure m'obligerait à m'exposer dangereusement pour le toucher, alors comment?!

J'esquive un nouveau coup de hache d'un bond, me glisse sous une corne cherchant à m'embrocher et évite de justesse le retour sifflant du tranchoir avant que la solution ne m'apparaisse. Je modèle mon Ki en refluant comme la marée devant un nouvel assaut des redoutables cornes, les yeux plissés de concentration pour déceler l'instant adéquat. Le minotaure balance à nouveau sa hache, de haut en bas afin de me fendre à la manière d'une bûche cette fois. Armes en position basse, je me décale prestement d'un pas de côté en pivotant légèrement et, dans un déferlement de Ki utilisé à pleine puissance, je remonte sèchement ma Vorpale en direction de la main qui tient le fendoir. Ma relique percute si durement la pogne du monstre que j'en ai les dents qui claquent, fracassant les os de mon ennemi qui meugle de douleur et laisse échapper son arme! Nouvelle explosion d'énergie spirituelle, je me fends brutalement, ardente brandie, dans la faille béante que la perte de la hache vient de créer dans la défense du minotaure. Ma Flamboyante s'enfonce de près de trois mains dans la cage thoracique du buffle, un coup effroyable capable d'abattre à peu près n'importe quel adversaire. Mais un minotaure n'est apparemment pas forgé dans le même métal que le commun des mortels car ma frappe dévastatrice ne le tue pas, à mon grand dam car je me suis salement découvert en pensant le terrasser de cet unique coup.

Je me replie en catastrophe lorsque je réalise mon erreur, mais il est déjà trop tard et le poing gauche du colosse me percute violemment l'abdomen. L'impact est proprement monstrueux, même les runes incrustées sur mon armure ne peuvent m'en protéger parfaitement et je suis projeté à plus d'une douzaine de mètres, souffle coupé et vision parsemée de points noirs. Je m'écrase lourdement contre une table adossée à la paroi, table dont le plateau pourtant épais se brise sous le choc dans un grand fracas de bois et de verre brisé, puis au sol, dans un bruit de ferraille malmenée cette fois. Je tente de me relever mais mes jambes sont de coton et j'en suis réduit à ramper pour m'écarter de la trajectoire de mon bourreau qui se précipite, plié en deux et boutoirs d'ivoire parfaitement placés pour m'encorner. Ma lame ardente est toujours fichée dans son buste, incendiant sa chair qui grésille atrocement sous la brûlure, mais le damné ne semble pas même s'en apercevoir. Quant à ma Vorpale, j'ignore où elle a voltigé, quoi qu'il en soit elle n'est pas à ma portée. Il me reste bien ma lame d'Eden mais je n'aurais jamais le temps de la dégainer avant que le buffle humanoïde ne m'empale, étourdi comme je le suis. Pas plus que je ne parviendrais à l'esquiver en rampant, d'ailleurs, l'évidence est criante. Faute de mieux, je saisis fébrilement la traverse de chêne massif qui reliait les pieds de la table et la cale précipitamment à l'angle du mur et du sol en m'y recroquevillant de mon mieux. J'ai le temps d'adresser une très brève supplique à Sithi pour que la poutre, qui me semble presque dérisoire face à la masse de mon adversaire, résiste avant que le monstre ne la percute de plein fouet avec son front obtus. La traverse ploie brutalement entre mes doigts serrés dessus, puis éclate dans un sinistre craquement en projetant un peu partout de longues échardes. Et j'ai beau faire, le mur dans mon dos refuse obstinément que je m'y incruste davantage pour me soustraire à la trogne bovine désormais si proche que j'en perçois l'odeur fauve.

(C'est la gloire, je vais crever comme un paysan, empalé par un foutu bestiau...)

Je dois puiser dans tout mon courage pour ne pas fermer les yeux face à mon funeste destin, on ne choisit pas sa mort, mais on a le choix de la manière d'y faire face. Mon coeur manque un ou deux battements lorsque le crâne épais du minotaure s'immobilise net à quelques centimètres de ma propre tête, retenu par ses deux longues cornes recourbées qui ont percuté le roc de part et d'autre de moi avec assez de force pour faire trembler la montagne, du moins en ai-je l'impression! Il me faut une seconde pour réaliser que bovidé n'a pas cherché à m'empaler avec l'une de ses piques, il n'a visé qu'à m'aplatir sommairement en me fonçant dessus, trop enragé peut-être par ma lame de feu qui lui dévore les entrailles pour réfléchir lucidement. Et apparemment le choc, les chocs plutôt car ma poutre en plein front a dû lui sonner joliment les cloches même si elle a explosé, l'ont salement secoué car il recule en titubant et en dodelinant de la tête, les yeux injectés de sang. Je dois être aussi dépourvu de raison que lui, à bien y songer, car c'est sans réfléchir plus qu'il ne l'a fait que je m'agrippe de toutes mes forces à sa corne droite lorsqu'elle passe à ma portée du fait de son oscillation crânienne. Le monstre beugle furieusement et se redresse impétueusement en sentant le poids incongru pendu à son boutoir, bien décidé à m'envoyer valser sans délai. Mais je m'accroche comme une tique affamée et je tiens bon. Voyant qu'il ne se débarrassera pas aussi aisément de moi, le rustre cornu incline le mufle pour m'amener à portée de sa main valide, ce qui me fait passer devant son torse, ballottant dans les airs comme feuille au vent. Je me contracte brutalement à cet instant et me contorsionne malgré mes abdominaux douloureux pour envoyer mes deux pieds frapper à toute volée le pommeau de mon ardente afin de l'enfoncer davantage! La bête pousse un effroyable rugissement désagréablement gargouillant lorsque ma lame embrasée le perfore de part en part, des bulles sanglantes jaillissent de sa gueule écumante mais cela ne l'empêche malheureusement pas de m'asséner un coup de poing maousse dans la cuisse droite.

C'est à mon tour de hurler de souffrance, elle est si cuisante que j'en lâche ma prise sur la corne et vais lamentablement m'écraser au sol, juste devant les sabots massifs et velus du monstre qui trépigne. Je roule frénétiquement sur moi-même pour m'écarter de leurs pesantes et létales saccades mais, si je parviens à éviter l'écrasement pur et simple, l'un d'eux me percute violemment les reins et m'envoie douloureusement bouler quelques pas plus loin.

(Dieux que j'en ai marre de me prendre des gnons! Putain de grotte! Putain de Shaakte!)

La rage écarlate qui s'empare de moi me permet de surmonter les terribles vagues de douleur qui me vrillent le corps et l'âme, puis de me relever lourdement en dégainant la lame de mon ancêtre pour faire face une fois de plus. La bête avance déjà sur moi d'une démarche incertaine, les yeux emplis de haine, la gueule et les naseaux ruisselant de sang, le torse fumant et crépitant au contact de ma flamboyante qui le perce. Je ne l'attends pas, la colère qui m'embrase est plus virulente que les flammes qui dévorent mon ennemi et je me rue sur lui en boitant si bas que c'est un miracle que je parvienne à conserver mon équilibre. Au diable la finesse, la stratégie, je lève ma lame à deux mains au dessus de ma tête et déploie sans retenue mon énergie spirituelle pour lui asséner une frappe colossale sur le museau en hurlant à pleins poumons:

"Crève saloperie!!!"

Le bovin lève son bras intact pour se protéger, un réflexe qui le sauverait peut-être s'il portait une armure ou un bouclier, mais il n'a rien de tel. Le membre, bien qu'incroyablement musculeux et épais, ne l'est pas assez pour empêcher le tranchant mortellement affûté de mon arme renforcé de toute la puissance de mon Ki de le couper net, et de s'enfoncer derrière dans son mufle sanguinolent. Le monstre pousse un mugissement désespéré, vacille lourdement, choit enfin à genoux. Il meurt, je le sais, mais peu importe, je n'en ai cure et ce ne sera jamais assez tôt. Je rassemble à nouveau mon énergie intérieure et cogne de toutes mes forces, de haut en bas et en visant la plaie déjà ouverte sur son museau. La caboche du bovidé se fend jusqu'au col sous l'impact, le tuant sur le coup, mais ce n'est pas encore assez à mon goût. Je frappe, encore et encore, réduisant mon ennemi en quartiers de bidoche sanglante qui ne dépareraient pas l'étal d'un boucher, jusqu'à ce que mes bras refusent de soulever ma pesante lame une fois de plus.

Je m'immobilise enfin, tremblant, le souffle court, ne tenant debout que parce que je m'appuie sur mon épée pour ne pas m'effondrer. Le silence revient, agréable après le fracas de la bataille et les mugissement monumentaux du boeuf à moitié humain. Bien après lui me reviennent mes esprits, plus tard encore l'idée de regarder vraiment ce que je viens de faire. Une boucherie. Une ignoble boucherie. Ce n'est pas la première fois qu'une rage aveugle s'empare ainsi de moi, cela m'est arrivé à deux ou trois reprises au cours de ma vie et je n'en éprouve toujours qu'une honte profonde. Profonde mais passagère, je suis en vie et mon ennemi est mort, quelle importance pourrait bien avoir le reste? Quoi qu'il en soit j'en ai ma claque de cette maudite grotte, ma claque des monstres innommables dont se plaisent à s'entourer les fidèles d'Oaxaca. Ma claque d'elle, aussi et surtout. Tôt ou tard je me retrouverai en face d'elle et je lui présenterai l'addition de toutes ces horreurs, de toutes les souffrances que j'ai endurées, de toutes les tortures auxquelles j'ai assisté. Tôt ou tard elle me répondra de tout cela, de sa tentative d'invasion du Naora et des massacres de mes frères et soeurs sur nos colonies. Tôt ou tard elle subira le poids de ma colère et de mes lames, je me fous qu'elle soit une "déesse", je me fous qu'elle dirige un empire gigantesque et possède assez d'armées pour envahir des mondes: je la renverrai auprès de son père, geignante et brisée, pleurant des larmes de sang. Une moue sarcastique déforme brièvement mes traits: la rage de la bataille ne m'a peut-être pas encore tout à fait abandonné, en fin de compte.

Mais pour l'heure, je vais trouver cette damnée bague et cette foutue cape, puis je sortirai d'ici et j'irai passer une journée entière dans un bain brûlant à Luminion, même s'il me faut pour cela creuser une tranchée au moyen de mes lames dans une armée d'orcs.

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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Dim 28 Mai 2017 23:26 
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N'ayant nulle fiole de soin à disposition, j'en suis réduit à mâchouiller quelques herbes atténuant la douleur et à me reposer une bonne heure avant que mes jambes n'acceptent à contrecœur de me porter pour explorer un peu la vaste salle naturelle. Je boite ferme et ma poitrine ainsi que mon abdomen me font souffrir le martyr mais, à force d'en prendre plein la figure, je me suis habitué à la souffrance. Pas que ce soit moins douloureux ou plus agréable, non, simplement j'ai appris à la reléguer au second plan, à empêcher mon esprit de se focaliser dessus. Les tables et autres étagères qui encombrent le lieu sont chargées de parchemins, de grimoires, de fioles et autres cornues, sans parler de quantité d'objets dont j'ignore totalement à quoi ils pourraient bien servir. J'ai beau examiner tout un tas de fioles, je ne parviens pas à déterminer avec certitude si l'une d'elle pourrait servir à soigner, si bien que je préfère m'abstenir d'essayer au hasard des liquides potentiellement empoisonnés. Quant aux parchemins et grimoires, ils sont écrits dans une langue que je ne peux lire et, à leur aspect général, je les suppose plus volontiers de contenir de noires incantations que de jolies légendes sur l'origine de ce lieu. Point de cape ni de bague dans cette salle, en tous les cas. Pas d'avantage d'armes ou d'armures, pas le moindre yu, ni la plus petite pierre précieuse, rien de bien intéressant en somme à mes yeux. Pourtant, les cadavres desséchés enchaînés dans la salle précédente ne sont certainement pas venus jusque là à poil, sans compter que Faryä m'a parlé d'un fabuleux trésor dissimulé dans ces tréfonds maudits. Alors où se trouvent les équipements de ceux qui m'ont précédé, dont sont censés faire partie les deux objets que je cherche? Où se cache ce foutu trésor, tant qu'à faire? Parce que quitte à être venu jusque ici en manquant de peu de me faire trucider une demi-douzaine de fois, s'il y a vraiment quelques joyaux planqués ici je ressortirais bien avec.

Une fouille méticuleuse des lieux finit par me dévoiler une galerie basse en forme d'ellipse aplatie, dissimulée par une lame de rocher, qui plonge en pente douce vers de plus abyssales profondeurs encore. Je m'y engage Ardente en main avec un soupir résigné, un de ces jours je vais finir par ressortir de l'autre côté du monde et j'aurais l'air bien fin en débarquant à dix mille lieues de Nirtim dans un pays totalement inconnu. Enfin, au moins il n'y a qu'un unique passage et je peux tout juste m'y tenir debout, ce qui me change agréablement des entrailles du Rock Armath où j'ai erré tant de jours. Le conduit, indubitablement naturel car son pourtour est recouvert d'innombrables cupules ciselées par un ancien torrent en régime noyé (qui n'ont strictement rien en commun avec des coups de burin, ainsi que me l'a répété une bonne dizaine de fois Norêk, le chef des éclaireurs du Rock), se poursuit sans accroc durant une bonne centaine de pas avant de buter sur un nouvel huis de fer. Quoique buter soit un bien grand mot car, comme les précédentes, elle a été allègrement défoncée, par le minotaure je suppose. Il me suffit d'une poussée pour l'écarter de mon chemin et découvrir, derrière, un vaste espace guère plus haut que la galerie parsemé de nombreux piliers de roche, laissés là par l'eau de jadis qui a dû emprunter les voies les plus tendres pour se faufiler au coeur du massif.

Chat échaudé craignant l'eau froide, ma Vorpale jaillit de son fourreau à tout hasard et je tends l'oreille en m'immobilisant à l'entrée. Mais il n'y a rien, pas le moindre petit bruit suspect, pas la moindre apparence de mouvement. J'avance néanmoins lentement, tous les sens aux aguets et prêt à faire déferler mon Ki en cas de besoin, jusqu'à découvrir trois grandes niches dans une paroi, creusées, elles, de main d'homme. Ou d'elfe, plus probablement, mais peu me chaut de savoir qui a bien pu passer sa vie à creuser là.

(Eh bien voilà, ils sont là ces foutus équipements!)

(Oui, pas trop tôt! Tu as vu, il y a une galerie qui continue à descendre sur ta droite?)

(Mmm. Effectivement. Mais voyons toujours si je peux dégoter cette maudite bague et la cape...)

Il y a là, entassé pèle-mêle, de quoi équiper une bonne vingtaine de guerriers: armes, armures, sacs plus ou moins rebondis, quelques coffrets même, bref, tout ce que pourrait souhaiter n'importe quel aventurier qui se respecte. Cela étant, la plupart des armures nécessiteraient des réparations et aucune ne vaut celle que j'ai sur le dos, si bien que je les écarte sans m'y attarder. Quant aux armes, haches, épées, marteaux de guerre et autres, certaines me semblent de bonne qualité mais, là encore, nulle ne saurait surpasser mes puissantes reliques et je les écarte de même. Plus intéressant, je déniche cinq capes, de teintes diverses, que je palpe pensivement durant quelques instants. Est-ce de l'une d'elles que m'a parlé Faryä? Comment savoir?

(C'est indestructible, une relique.)

(Juste. Bien vu.)

Une caresse de mon ardente suffit à incendier la première, la deuxième se racornit avant de s'enflammer aussi et les deux suivantes ne résistent pas mieux. La dernière en revanche, étroitement tissée de laine noire, refuse obstinément de se laisser dévorer par le feu. Je tente alors de la lacérer du tranchant létal de ma Vorpale, sans plus de résultat.

(Bon...je ne sais pas si c'est la bonne cape, mais ça y ressemble et elle résiste joliment.)

(Je ne sais pas, je n'avais jamais entendu parler de ce Revan avant, mais elle contient bel et bien une certaine magie.)

(Alors va pour celle-ci...)

Je m'en équipe sans plus tergiverser, ayant de toute manière perdu la mienne voilà bien des jours dans les eaux tumultueuses du fleuve, puis j'entreprends de poursuivre ma fouille. Les sacs ne recèlent pas grand chose de palpitant, nourriture avariée, couvertures et vêtements, torches et briquets, quelques cordes. J'écarte le tout et m'intéresse ensuite aux trois coffrets identiques posés un peu à l'écart. De simples boîtes rectangulaires en chêne grossièrement assemblé en y regardant de plus près, et dépourvues de serrure. Ils mesurent quelques trois mains de long pour deux de large et autant de profond. Le premier contient une demi-douzaine de fioles que j'examine aussitôt avec la plus grande attention. Si je suis incapable de définir la nature de quatre d'entre elles, deux au moins sont clairement des potions de soin! J'en avale une sans demander mon reste, fermant les yeux de bonheur en sentant mon corps se reconstruire à toute allure et la douleur se dissiper dans la foulée. Le breuvage magique n'est pas assez puissant pour me guérir totalement mais je ne touche pas à la seconde, préférant la conserver pour un cas d'urgence, et vide les cinq potions restantes dans ma gourde. Dans le deuxième coffret je trouve un joli tas de yus, qui rejoignent aussitôt ceux que je possède déjà. Quant au troisième, ma gorge s'assèche lorsque s'en dévoile le contenu: bagues, colliers, bracelets, joyaux, il y a là un véritable trésor. L'or et l'argent scintillent de conserve avec les gemmes, incrustées pour certaines dans des parures, côtoyant d'autres métaux plus communs et même certains que je n'ai jamais vus.

(Bon sang, comment je fais pour savoir laquelle de ces bagues est la bonne, moi?!)

(Bah, tu n'as qu'à embarquer tout ça et lui demander en temps voulu.)

(Moui...la connaissant elle serait capable de vouloir le tout et j'aurais du mal à l'empêcher de prendre ce qu'elle veut...)

(Et après? Tu comptes te transformer en paon de cour surchargé de bijoux?)

(Tsssk! L'Opale a grand besoin de fonds, imagine ce qu'on pourrait faire avec ça!)

(Je plaisantais, Tanaëth. Sers-toi de tes yeux, à défaut de ta cervelle.)

(Tu sais que tu as bien de la chance d'être immatérielle?)

L'échange, aigre-doux mais dénué de méchanceté, se poursuit alors que je déverse le contenu du coffret au sol, si agaçante que soit parfois ma petite compagne fluidique son avis n'est jamais à dédaigner. Je commence par séparer les bagues du reste, soupirant en réalisant qu'il y en a presque une vingtaine. Je les examine une à une sous toutes leurs coutures, une fois, puis une deuxième, sans parvenir pour autant à déterminer laquelle pourrait tant intéresser mon amante Shaakte. Je suis sur le point de renoncer lorsque un symbole gravé sur une chevalière faite d'une étrange pierre pâle attire mon attention. Je récupère fébrilement ma Vorpale, que j'ai posée à côté de moi pour avoir les mains libres, et en observe la garde en silence durant quelques instants. Aucun doute, la matière comme le symbole sont identiques et je sais à peu près ce que signifie ce dernier. Il s'agit de la marque d'une guilde d'assassins de sinistre réputation au service des Matriarches de Caix Imoros, la Main de Sang de Luzkeh. Sachant que mon amante fait partie de la Famille Thil'isy et que son ambition n'a d'égale que sa fourberie, les implications pouvant découler de la possession de cette bague me laissent un drôle de goût dans la bouche. Il faudra que je tire ça au clair avant de lui concéder cette chevalière, cela ne lui plaira certainement pas mais tant pis, je veux en avoir le coeur net, savoir si mes suppositions ont un quelconque fondement. C'est l'esprit en ébullition que je fourre la chevalière dans ma bourse et le reste des bijoux dans mon sac, j'entrevois enfin une trame dans les manigances de Faryä et je ne suis vraiment pas certain qu'elle me plaise.

(Bon, sortir fissa de ce trou à rats, maintenant.)

(Tu ne veux pas aller voir ce qu'il y a plus loin? Je doute que ce soit de ce trésor là qu'elle parlait. C'est étrange toutes ces tombes dans la faille et ces gravures Earionnes sur les portes.)

(Dis ce que tu as à dire Syndalywë, j'en ai ma dose de cette caverne...)

(Rien de plus que ce que j'ai dit, je suis curieuse et j'aimerais comprendre, voilà tout.)

Une ébauche de sourire fleurit sur mes lèvres. Je la connais assez pour savoir quand elle me dissimule quelque chose. Elle pourrait sans problème voir le passé de ce lieu, je le sais pertinemment et elle sait que je sais. Tout comme je sais qu'il ne me servirait à rien d'insister, si elle veut que j'aille plus loin c'est qu'elle juge que j'en retirerai quelque chose qui me rapprochera du fil d'or de mon destin, ni plus ni moins. Quoi, ça je n'en ai pas la moindre idée, mais je lui voue une confiance si absolue que je peux accepter d'avancer en aveugle sur la seule foi de sa parole jusqu'au moment où je serai en mesure de comprendre. Je m'enfile donc sans plus hésiter dans la galerie inexplorée qui se trouve à ma droite, identique à celle qui m'a amené ici.

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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Lun 5 Juin 2017 14:54 
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Il me semble marcher pendant des heures dans un tunnel sans fin qui descend immuablement. La seule chose qui change au bout d'un bon moment, c'est le taux d'humidité qui croît insensiblement jusqu'à être suffisant pour que les parois soient constellées de fines gouttelettes qui scintillent comme autant de diamants à la lumière vacillante de mon ardente. Un spectacle somptueux que je ne peux m'empêcher d'admirer malgré mon désir de plus en plus pressant de retrouver l'air libre, autant la première partie de la grotte était sombre et lugubre, autant cette partie est féerique et enchanteresse.

A force de progresser, je finis par arriver devant une nouvelle porte, toujours de ce même fer noir mais incrustée de corail rouge celle-ci. En m'approchant, je réalise que ces incrustations forment des lettres et que la surface de l'huis comporte de nombreuses éraflures. Ici aussi le minotaure semble avoir sévi, mais cette porte-là devait être autrement résistante que celles qu'il a défoncées car rien n'indique qu'il soit parvenu à ses fins. Méfiant, je n'ai pas oublié le piège protégeant la première de ces mystérieuses portes, j'avance encore un peu pour tenter de déchiffrer ce qui est écrit. La langue est celle des Earions, je reconnais la forme de certaines lettres pour avoir étudié ce langage voilà des années sous la férule de mon précepteur, mais il me faut un long moment et bien des tâtonnements avant d'arriver à comprendre le sens général de ce qui est gravé là. Ma traduction n'est qu'une vague approximation qui ne saurait rendre hommage aux vers fluides de ce langage que je maîtrise très moyennement et qui, de plus, me semble avoir passablement évolué depuis lors, mais je le prononce tout de même pensivement à voix haute:

"Ci-gît celle qui fut élue par Moura, pour nous mener hors des eaux. De la mer elle fut le bras qui les remparts ébranla. Des cents et des mille subirent sa fureur, qui gisent là pour témoigner de celle qu'elle fut. Garde-toi de profaner son ultime repos, qui que tu sois, seule l'eau dure et la foi ici te protégeront."

L'eau dure? De la glace? La bonne blague, le glaçon le plus proche doit se trouver à quinze jours de marche d'ici et je n'ai rien d'un mage capable d'en créer. A moins que...je souris doucement, ce n'est peut-être pas de glace qu'il s'agit. De l'eau dure et la foi, en Moura incontestablement...Je lève lentement ma dextre et effleure le battant de ma chevalière d'Ondrya, un peu crispé tout de même mais, après tout, je ne risque jamais que ma peau et je n'en suis plus à ça près. Un long cliquetis se fait entendre, puis la porte s'écarte devant moi en grinçant comme si elle n'avait pas servi depuis des lustres, ce qui est certainement le cas.

Je sursaute en entendant soudain le fracas monumental qui réduit abruptement le silence des profondeurs au néant. Un son commun, réalisé-je vite, celui d'une prodigieuse masse d'eau qui s'écrase au sol après une longue chute, une cascade autrement dit, et pas une petite. En parallèle, une lumière si aveuglante jaillit de l'huis entrebâillé que je me vois contraint de détourner la tête durant quelques secondes afin de laisser à mes yeux le temps de s'acclimater avant d'y voir quoi que ce soit. Peu à peu ma vue s'habitue et je découvre alors avec un effarement total ce que dissimulait la porte et qui, vraisemblablement, constitue le coeur, la raison même d'exister de cette grotte. Sa raison originelle du moins, bien éloignée de ce que laissait présager l'occupation sinistre du serviteur déchu de la Déesse noire. Devant moi s'ouvre une caverne assez vaste, naturelle sans doute à en juger par l'aspect brut du lieu, dont le centre est occupé par une pyramide à degrés massive qui semble remonter à l'aube du monde tant elle est érodée et couverte de...mousse?! Derrière cette bâtisse d'un autre âge, la puissante chute d'eau dont le vacarme m'a tant surpris dévale d'une hauteur vertigineuse, c'est en remontant son cours des yeux que je découvre enfin la source de la luminosité incongrue en ces lieux, et de la présence de cette mousse accessoirement: le soleil. Une ouverture perce le plafond, lointaine mais assez conséquente pour que l'éclat de l'astre du jour suffise à illuminer largement toute la cavité et produise un magnifique arc-en-ciel miroitant dans la vapeur d'eau dégagée par la cascade. Je me trouve au fond d'un aven colossal, profond de plusieurs centaines de mètres, dans lequel se perd un torrent certainement issu des montagnes qui se trouvent au sud-est de la grotte. Si cette entrée peut sembler de prime abord autrement plus accessible que le passage que j'ai emprunté pour arriver jusqu'ici, je réalise vite qu'il n'en est rien. Il faudrait avoir des ailes pour l'emprunter, aucune corde ne saurait être assez longue pour permettre la descente. Et même avec des ailes cela resterait périlleux car les paquets d'eau qui jaillissent au gré des ressauts auraient vite fait de s'emparer du volatile et de l'emmener s'écraser sur les rochers du fond de la grotte. Ceci sans compter d'éventuelles protections magiques car je doute fort que cet accès-là en soit dépourvu au vu des embûches placées pour empêcher quiconque d'arriver dans ce sanctuaire par l'entrée "officielle".

Une fois rassasié du spectacle majestueux de l'eau et du soleil, je promène lentement mon regard alentours et découvre les détails de la salle. Deux piliers mafflus et inclinés, situés de part et d'autre de la pyramide, semblent l'encadrer, bien que ce soit une illusion d'optique car elles se trouvent bien en deçà et formeraient plutôt une arche donnant accès à la partie la plus vaste de la salle où se trouve bâti l'édifice. Ces deux colonnes sont ornées à leur base de grands visages de pierre magnifiquement sculptés dans la masse, immuables gardiens figés de ce sanctuaire. Je leur trouve un petit quelque chose de dérangeant car des espèces de traînées rougeâtres sont visibles sur leurs faciès, semblant couler de leurs yeux et de leurs lèvres en évoquant indiciblement du sang. Entre elles, la rivière qui, malgré l'impressionnante fureur avec laquelle elle dévale dans le gouffre, s'écoule là comme un ruisseau placide tant le lieu est gigantesque. Ici et là, sur le sol rocheux approximativement plat mais inégal qui émerge du cours d'eau, quelques étonnants cristaux dressent leurs prismes vers la voûte, dotés d'une teinte orangée qui les fait paraître embrasés.

J'ai vu bien des endroits étranges dans mon existence, à commencer par les merveilles souterraines du Rock Armath, mais jamais je n'ai ressenti une telle impression d'ancienneté et de majesté immuable dans un lieu. J'ai le sentiment d'avoir pénétré dans un mausolée intemporel qui ne peut s'aborder qu'avec le plus profond respect, de la déférence, même. Sithi sait que je ne suis pas humble de nature, aucun Sindel ne l'est mais, là, je crois bien que c'est de l'humilité que j'éprouve face à ce tombeau. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, la mise en garde gravée sur la porte l'indique sans fard. Après de longues minutes de contemplation muette, je finis par avancer en direction de la pyramide avec tout un luxe de précautions pour ne pas troubler la sérénité de l'endroit par un grincement d'armure ou un cliquetis de ferraille de mes lames. Ce qui, à bien y songer, est totalement absurde car le vacarme produit par la cascade couvrirait le fracas d'une bataille. Une petite moue amusée prend place sur mon visage à cette pensée mais je ne démords par pour autant de ma discrétion, les sons guerriers n'ont pas leur place ici et c'est bien cela que représenterait le moindre bruit issu de mes armes ou de mes protections.

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L'édifice possède deux ouvertures apparentes. L'une s'ouvre à son pied, de forme ogivale elle perce le premier niveau de la bâtisse, bien plus vaste que les étages suivants qui sont, eux, plus régulièrement échelonnés. L'autre prend place au dernier étage qui, lui, ressemble grossièrement à un cube posé sur la pyramide. Un escalier pentu situé au milieu de la face apparente de ma position permet d'y accéder. En avançant, je m'aperçois que le premier étage forme une espèce d'esplanade sur laquelle est construit la pyramide à proprement parler et que deux bâtiments plus petits l'entourent, que je ne pouvais voir car les piliers aux masques de pierre me les dissimulaient. Mais comme aucun des deux ne comporte la moindre porte et que pour atteindre directement celle du dernier étage de l'édifice principal il me faudrait être plus habile grimpeur que je ne suis, le mur bordant l'esplanade étant haut de quelques six mètres et parfaitement vertical, je me dirige sans hésitation vers l'orifice du premier niveau. Je marque une brève pause une fois arrivé devant, j'ignore quel nouveau traquenard m'attend ici et l'envie de dégainer mes armes est bien présente, mais je ne peux m'y résoudre, pas ici. Je ne m'en tiens pas moins prêt à dégainer en franchissant le seuil, saisi soudain par une sourde anxiété à l'idée que le volume sonore de la cascade m'empêchera d'entendre arriver une éventuelle menace.

Un couloir de même forme ogivale que la porte plonge dans la pyramide, obscur car placé de telle manière à ce que la lumière du jour n'y puisse pénétrer. Faute de me décider à extirper ma Flamboyante de son fourreau, je demande à Syndalywë de faire luire le pendentif dans lequel elle aime à se loger, l'insigne de la milice de ma ville natale, Nessima. Ma petite compagne de fluide accède sans récriminer à ma demande et une douce lueur crépusculaire ne tarde pas à éclairer mes pas. Cela fait longtemps que je n'ai usé de cette source de lumière et même simplement songé à ce collier que je porte pourtant en permanence autour du cou depuis le jour où j'ai enterré Moraën, sa propriétaire légitime, sous un arbre des jardins de l'académie de magie de Tulorim. Je ne sais trop ce qui m'arrive, peut-être est-ce l'atmosphère antique de ce lieu, mais j'ai l'impression que tout cela, ma jeunesse au Naora, la rencontre avec Moraën, son assassinat et la vengeance glaciale que j'ai exercée en représailles, remonte à une autre vie. Une autre vie que je ne me suis pas offert le droit de regretter depuis bien des années, et pourtant...oui, pourtant aujourd'hui je ressens comme une discrète nostalgie de ma patrie, de mes semblables que je n'ai pour ainsi dire pas revus depuis près de trente-cinq ans. Alors que je m'enfonce de plus en plus profondément dans les entrailles du tombeau, je repense à ma rencontre avec Sithi, à ses paroles:

"Es-tu prêt, Tanaëth, à devenir mon Champion sur Yuimen, mon héraut qui empêchera à mes enfants de s'égarer plus encore ?"

Une question à laquelle je n'ai pas hésité à répondre d'un oui clair et définitif. Réponse qui m'a valu de devenir la première Lame du Crépuscule sur Yuimen, héraut et champion de notre mère, censé la représenter pour guider son peuple puisque elle-même ne peut résider sur notre monde d'accueil. Alors, que suis-je en train d'essayer de faire au juste, qu'est-ce que je fais sur Nirtim à batailler pour tenter de gagner les "faveurs" d'humains à jamais incapables de voir plus loin que le bout de leurs éphémères existences? Mon idée était que, si je parvenais à les unir et à les convaincre que la seule défense ne les sauverait pas des ambitions d'Oaxaca et qu'il fallait impérativement profiter de sa faiblesse actuelle pour agir, je pourrais un jour retourner au Naora avec derrière moi tout le poids de leurs royaumes, diplomatiquement parlant s'entend. Ceci dans l'espoir que ces relations interdisent au Clergé de réagir à leur accoutumée en éradiquant sommairement l'hérésie que représente à leurs yeux l'Opale. Je me demande maintenant si je ne me suis pas salement fourvoyé, si je n'ai pas vécu trop longtemps loin des miens et que, confronté à d'autres cultures, je n'ai pas oublié celle de mon peuple. Je ne sors de mes pensées que lorsque mon pied heurte quelque chose: une marche. Le couloir s'achève sur un escalier ascendant fort raide, ce qui me fait sourire avec une ironie acide. Des marches, encore et toujours des marches, jusqu'à n'en plus pouvoir, jusqu'à manquer de souffle. Jusqu'à l'instant fatidique où l'on renonce, où l'on s'assied et où l'on meurt, là, affalé d'épuisement sur une de ces foutues marches que l'on n'a plus le courage de gravir. Une métaphore de l'existence que je trouve des plus appropriées, bien qu'elle soit vaguement saumâtre. Je ne suis pas encore à bout de souffle, loin de là, mais la question se pose néanmoins crûment: que suis-je en train d'essayer de faire?

Le courage. C'est peut-être bien ça le fond du problème, en ce qui me concerne comme à propos de l'immobilisme des humains, et des autres peuples aussi en y pensant, par rapport à Oaxaca. Je crains, moi, de me confronter aux Ithilausters et aux autorités du Naora. Pas vraiment que j'aie peur pour ma vie, je ne serais pas dans ce lieu si c'était le cas, mais parce que cela pourrait déboucher sur une confrontation sanglante et j'aurais l'impression de trahir Sithi en décapitant quelques-uns de ses enfants. Quant à Oaxaca, les peuples craignent de s'y confronter depuis la débâcle de Pohélis d'après ce que j'en sais. Ils se sont alliés, ils ont combattu côte à côte et ils sont tous rentrés chez eux, chacun de son côté, la queue entre les jambes après s'être fait écharper. Il faudrait un miracle pour les inciter à reprendre la lutte, la défaite les a mis à genoux et la honte en a fait des lâches alors qu'ils auraient dû se relever aussitôt pour reprendre le combat. Je pourrais passer cent ans à faire saigner les forces de la noire avant que les dirigeants de ces nations ne commencent seulement à se demander si peut-être éventuellement à bien réfléchir il ne serait pas envisageable d'examiner pendant quelques autres décennies l'option de passer à l'action. Si j'avais l'appui du Naora ils m'écouteraient probablement, mais pour avoir l'appui de ma patrie il faudrait que j'aie celui de ces peuples, du moins est-ce que j'ai supposé jusqu'à aujourd'hui. Seulement c'est là que réside le testicule de troll dans le potage: quand est-ce que les Sindeldi ont jamais prêté la moindre attention aux humains autrement que pour les traiter d'êtres inférieurs à peine dotés de raison? Le seul à l'avoir fait est Naémin et le fait qu'il soit l'héritier légitime du trône n'a pas empêché le clergé de le bannir. Pas plus que l'amitié du roi Kendran d'ailleurs. Alors que puis-je espérer, moi l'exilé, l'illustre inconnu, là où notre prince lui-même a échoué? Être cautionné par la Reine de l'Anorfain aurait certainement une toute autre influence, mais il me faudrait des années pour seulement l'amener à me prêter la moindre bribe d'intérêt. Et quand bien même j'obtiendrais sa caution, il s'en trouverait dans la noblesse Sindel comme dans le clergé pour hurler à l'ingérence d'étrangers dans les affaires internes du Naora. Dès lors, la question essentielle pourrait être posée différemment: que puis-je essayer de faire?

L'ascension semble moins pénible en pensant à autre chose qu'aux marches en apparence innombrables qui s'égrènent au fil de mes pas. L'escalier possède pourtant une fin et débouche dans une petite salle rigoureusement cubique d'une douzaine de pas de côté. Il n'y a pas la moindre ouverture dans les murs, pas davantage dans le plafond, l'unique chose qui se trouve dans cette salle est une petite mare parfaitement circulaire de deux pas de diamètre située au centre de la pièce. Perplexe, je m'en approche et réalise alors que c'est en réalité un puits rempli d'eau si limpide que la chiche lueur émise par ma Faëra me permet d'en distinguer les parois sur plusieurs mètres. Je fais le tour de la salle par acquis de conscience, mais il n'y a pas la moindre inscription, ni même la plus petite fissure dans la pierre massive. Murs et plafond sont lisses, absolument dépourvus de la moindre aspérité, tout comme le sol, exception fait du puits bien entendu.

(Tout ça pour...ça?!)

(A quoi t'attendais-tu? C'est un lieu voué à une Earionne, semble-t'il, et donc à Moura.)

(Il y aurait pu y avoir un sarcophage, une statue, des inscriptions, n'importe quoi mais pas...rien!)

(Il n'y a pas rien, il y a un puits.)

(Sithi n'a pas jugé bon de me doter de branchies, malheureusement.)

Syndalywë pouffe en me faisant partager une image de Sindel palmé et pourvu de fentes brachiales si ostensibles qu'elle parvient à me faire sourire malgré mon dépit. Je contemple à nouveau le puits, dubitatif, le contexte est très différent mais d'une certaine façon cela me rappelle la cérémonie à laquelle j'ai participé dans le sanctuaire de la famille Mawess. D'autre part il y avait cette histoire d'eau dure et de foi gravée sur la porte d'entrée de la nef souterraine. L'eau dure, l'Ondyria autrement dit, m'a permis d'ouvrir la porte, mais qu'en est-il de la foi? Se pourrait-il que ce ne soient là que des sortes d'épreuves? Rien d'impossible, plonger dans cet étroit et obscur conduit vertical rempli d'eau glaciale serait certes un acte de foi, mais à quoi bon? Je soupire doucement, ça il n'y a jamais qu'une manière de le savoir, mais je ne peux pas dire qu'elle m'enchante. Finalement ce n'est pas la foi ou l'espoir de découvrir je ne sais quoi qui me décide, c'est la crasse nauséabonde qui me recouvre de la tête aux pieds. Entre le jet de salive de l'arachnide et ses fluides vitaux odieux, la poussière, la transpiration, le sang du minotaure et le mien, il y aurait de quoi rebuter les moins délicats. Je me défais donc de tout mon équipement, à l'exception de l'insigne de milice qui me sert d'éclairage et que j'attache solidement autour de mon poignet afin de ne pas risquer de le perdre et de ma chevalière d'Ondyria. Puis, après avoir pris une respiration aussi ample que le permettent mes côtes fissurées, je plonge dans le puits sans plus me poser de question, de crainte que ma motivation ne succombe à une réflexion plus approfondie.

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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Mar 6 Juin 2017 23:26 
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L'eau est si glaciale que j'ai l'impression que mon crâne est pris dans un étau. A peine ai-je atteint une profondeur de quatre ou cinq mètres que je commence à frissonner de tout mon être, je ne tiendrai pas longtemps dans ces conditions. Pas plus de deux ou trois minutes ne me séparent d'un engourdissement qui sera probablement mortel si je ne suis pas ressorti d'ici là. J'accélère ma plongée dans le tube parfait du puits, me bouchant de temps en temps le nez et soufflant doucement pour atténuer la pression de l'eau sur mes tympans. J'ai appris cette technique au Naora voilà près d'une centaine d'années, en plongeant pour pêcher des oursins près de Nessima, jamais je n'aurais pensé m'en resservir un jour. Je dois approcher des quinze mètres de profondeur lorsque je débouche subitement dans une salle en tous points identique à celle que je viens de quitter, si ce n'est qu'elle est noyée et qu'aucun puits n'en perce le sol. Sans être un nageur d'exception je me débrouille plutôt bien et, surtout, la pratique des arts martiaux a puissamment développé ma capacité respiratoire. Même si mes côtes malmenées protestent douloureusement sous l'effet de la pression, ce n'est pas le souffle qui risque de me poser problème mais bien le froid. Je décide donc de faire en vitesse le tour de cette salle a tout hasard, bien qu'elle ressemble fâcheusement à un cul de sac. Je laisse échapper quelques bulles en découvrant une différence notable avec la salle dont je viens: les murs de celle-ci sont couvertes de gravures. Scènes de guerre, mais aussi scènes de la vie de tous les jours d'une communauté Earionne, partout apparaissent des créatures marines, des paysage sous-marins, des navires, bref le lien à l'eau est omniprésent. Je découvre aussi plusieurs représentations de Moura, du moins je le suppose car, ne l'ayant jamais rencontrée, je serais bien en peine de l'identifier avec certitude si je la croisais. C'est beau, mais d'issue il n'y a pas trace et je commence sérieusement à être transi de froid, ce qui ne me laisse guère le loisir d'étudier plus en détail les ornements de cet étrange lieu. Je remonte donc à vive allure et m'extirpe du bain réfrigérant en tremblant comme une feuille, dieux que c'est désagréable! Je me sèche hâtivement avec l'une de mes chemises de rechange et me rhabille sans traîner malgré mes doigts gourds.

Il me faut un long moment pour me réchauffer, j'ai l'impression que même mes os sont faits de glace et la débattue généralisée qui accompagne mon réchauffement est si féroce que je peine à retenir un flot de lamentations pitoyables. Ce n'est qu'une fois que j'ai cessé de frissonner que mon esprit se remet à fonctionner normalement et que je commence à réfléchir à ce que j'ai vu. Je ne peux m'empêcher de penser qu'il est totalement illogique que cette salle noyée soit sans issue. Pourquoi se donner la peine de construire tout ça et de noyer cette zone si elle ne mène pas quelque part? Si cette pyramide est vraiment un tombeau, ce dont je n'ai guère de raisons de douter, alors où est la sépulture? Il y a bien cette autre porte au dernier étage de l'édifice, mais c'est trop évident, trop exposé, même si accéder jusque là n'avait rien d'une partie de plaisir. Et quid de ce fabuleux trésor que recèlerait ce sanctuaire? Non que je songe à m'en emparer, mais après tout ce que j'ai enduré pour venir là j'aimerais bien au moins l'apercevoir. Il doit y avoir un indice dans ces gravures, c'est la seule piste que je puisse entrevoir pour résoudre cette intrigante énigme. Mais pour le trouver il faudrait que je replonge, et ça, l'envie ne m'en taraude pas franchement. En y songeant bien, je pourrais utiliser le pouvoir de vision que m'a conféré Sithi pour tenter de percevoir quelque chose d'utile, cela pourrait m'éviter de devoir retourner dix fois dans cet enfer glacé. Je m'assieds donc dos à une paroi et me plonge dans une profonde méditation en me concentrant intensément sur le passé de la salle noyée et de ses gravures. C'est l'époque de la construction de ce lieu que je dois parvenir à discerner, c'est le seul instant où j'aurais une chance de percevoir un éventuel passage dissimulé, un piège potentiel, enfin quelque chose qui puisse me permettre de percer le mystère de cette salle noyée.

Je vois des Earions, des guerriers et des guerrières de ce peuple, d'aspect farouche et qui ont sur les traits une expression de tristesse poignante. Le décor qui les entoure est néanmoins si flou que je n'en discerne que de vagues contours trop imprécis pour me servir à quoi que ce soit. La vision change lentement, les Elfes Bleus deviennent aussi flous que le paysage qui les entoure puis, peu à peu, l'un d'eux se précise, sans que je puisse dire de prime abord s'il faisait partie du premier groupe ou s'il s'agit d'un autre membre de ce peuple. Quelques secondes encore et je réalise que c'est probablement un prêtre de Moura, il en possède en tout cas les attributs, trident d'Ondyria et mitre bleue. Étrangement, il semble entouré des gravures que j'ai vues mais sans qu'elles ne soient rattachées à un quelconque support, c'est comme si elles flottaient autour de lui dans un espace indéfini mais uniformément bleu, d'un bleu très sombre évoquant les profondeurs marines. Le prêtre entame une sorte de danse qui n'est pas sans me rappeler celle que je connais, sa connotation me semble martiale bien plus que purement liturgique, encore qu'il soit peut-être malavisé de vouloir dissocier ces deux aspects au sein du culte de Moura d'après ce que j'en ai appris.

(Tu as vu, la lune est représentée sur chacune des scènes gravées?)

L'intervention mentale de ma Faëra brise ma concentration comme un marteau fracasserait un vase de cristal, mais il n'empêche qu'elle a fichtrement raison et que ce détail m'aurait échappé si elle ne m'y avait rendu attentif. En me remémorant ce que j'ai vu sous l'eau et ce que j'ai distingué dans ma vision, je m'aperçois que toutes les représentations de l'astre nocturne étaient subtilement différentes. Du plus mince croissant à la lune pleine, toutes les phases semblent être représentées dans ces témoignages d'un autre âge. Sirnass, la jeune Earionne appartenant à cette étrange famille Mawess résidant si près d'Omyre sans pourtant sembler se soucier de la guerre, m'a récemment appris passablement de choses sur le lien entre la mer et la lune, l'état de cette dernière déterminant l'ampleur des marées d'après ce qu'elle m'a expliqué. Je repense aussi à cet étonnant rituel auquel j'ai participé, le "Triomphe de la tempête", qui commémore la prise d'Omyre par les Earions en des temps lointains. Hum, je crois que je commence à comprendre la nature de ce lieu et son passé, sa raison d'être, même. Se pourrait-il alors que ces symboles lunaires soient la clé de ce passage que je pressens exister dans cette salle noyée? Je pousse un ample soupir, il va falloir que je replonge pour en avoir le coeur net.

Il me faut trois immersions et d'innombrables claquements de dents pour faire le tour des gravures et trouver celle qui comporte une lune pleine, celle qui me semble avoir le plus de chances de révéler quelque chose. Entre deux plongées, je prends le temps de me réchauffer convenablement et de me reposer, ces incursions sous-marines étant extraordinairement usantes malgré leur relative brièveté. Après la troisième, je me décide aussi à manger un morceau, ce qui épuise totalement mes provisions. La scène qui m'intéresse est curieuse, elle représente une mer démontée sur laquelle flotte un navire en piteux état et derrière lequel se tient une majestueuse silhouette féminine tout juste esquissée, munie d'un trident et d'une conque. Plus que la nature de la représentation c'est cette conque qui est étrange, elle n'est pas juste gravée dans le rocher, c'est une incrustation de nacre, la seule et unique de la pièce pour ce que j'en ai vu.

(Bon, allez, on y retourne encore une fois. Cette conque pourrait bien être la solution de l'histoire, mais que je sois pendu si je sais comment c'est censé être utilisé. Enfin, si usage il y a, ce qui n'est pas gagné.)

J'adresse une fervente prière à la Déesse des flots avant de m'engouffrer une fois de plus dans le puits noyé, sa bénédiction ne sera pas de trop pour me faire supporter une congélation supplémentaire et m'aider à résoudre mon épineux problème. Je ne tarde pas à me retrouver devant la gravure nacrée, sur laquelle je tente d'appuyer à tout hasard, les solutions les plus simples étant parfois les meilleures. Parfois seulement, car il ne se passe strictement rien. En repensant à ce qui était inscrit sur la porte d'entrée, je mets ma chevalière d'Ondyria en contact avec la nacre, en vain. Je réitère en glougloutant le nom de Moura, puis en la suppliant ardemment en pensée. Sans le moindre succès. Bon sang, là je ne vois pas bien quoi tenter de plus, je commence à croire que tout cela n'est qu'un attrape-nigaud sans queue ni tête. En désespoir de cause, j'appuie ma chevalière sur la conque et frôle la lune de l'autre main en priant Sithi d'éclairer ma lanterne, c'est toujours vers elle que je me tourne quand l'espoir s'estompe et ma relation avec elle est sans commune mesure avec celle que j'entretiens envers la Déesse de la mer. Ma créatrice doit avoir perçu mon désarroi car je sens soudain la conque s'enfoncer dans le rocher sous la pression de ma bague! Puis, dans la seconde suivante, le mur qui est devant moi coulisse sur la droite, mais je n'ai pas le temps d'exulter de ma réussite. L'eau s'enfuit par l'ouverture tel un torrent furieux et m'emporte sans que j'aie la moindre chance d'y résister. Si c'était un piège, il a parfaitement fonctionné...

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 Sujet du message: Re: La Grotte Obscure
MessagePosté: Jeu 8 Juin 2017 22:32 
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Les flots brutaux m'emportent dans leur fuite éperdue comme si je n'étais qu'un brin de paille et me projettent vicieusement contre le rocher à plusieurs reprises. La mince lueur répandue par ma Faëra ne m'éclaire plus rien dans ce maelström écumant, encore qu'y voir clair ne changerait rien car même un saumon ne saurait lutter contre la violence du courant. Au quatrième choc contre une paroi, à moins que ce ne soit le cinquième, ma tête cogne si durement que cela m'assomme à moitié et que j'exhale une bonne moitié du peu d'air qu'il me reste dans les poumons dans un hoquet de douleur. Mais le torrent n'en a cure, impitoyable il m'entraîne plus loin, toujours plus loin, jusqu'à ce que je n'aie plus une bribe de souffle. Je tente de m'abstenir d'inspirer malgré la panique qui me gagne, deux secondes, trois, cinq, puis je perds le combat et inspire une chopine d'eau par le nez. Je m'étouffe et me débats comme un forcené pour essayer d'échapper à la nasse liquide, en vain, je ne sais même plus où sont le haut et le bas et s'il y a de l'air quelque part je ne le trouve pas. Un nouveau choc m'éprouve durement le crâne, un autre l'épaule, puis le manque d'air fait son oeuvre et je sombre dans l'inconscience malgré mes efforts de volonté désespérés pour demeurer lucide.

Ironiquement c'est un autre heurt qui me ramène à moi, toussant et crachant, suffoquant et me débattant faiblement pour m'extirper de l'eau. De l'air! Il y a de l'air! C'est à peine si j'ai conscience de ramper sur un magnifique sol de calcite immaculée, qui borde la rivière désormais apaisée. J'ai de l'eau plein les poumons et je souffre le martyr en m'efforçant de l'en faire sortir par des quintes de toux déchirantes. J'ai mal partout et le bras que je tends devant moi est si salement écorché qu'il laisse une traînée écarlate au sol lorsque je le déplace pour me tirer de quelques centimètres de plus hors de l'eau. Je parviens à extirper mon buste de la flotte avant de m'évanouir à nouveau, épuisé au delà de toute mesure et congelé jusqu'à la moelle des os.

Je n'ai aucune idée du temps qui s'écoule ensuite, parsemé de brèves émergences d'un coma sans rêve qui ne durent que le strict nécessaire pour que les pulsations d'une douleur lancinante m'y replongent aussitôt. A un moment donné j'ai l'impression qu'il y a quelqu'un près de moi, mais sans doute n'est-ce qu'une hallucination car mes piteuses tentatives pour l'apercevoir ne me dévoilent qu'un univers minéral surréaliste. En d'autres circonstances je le trouverai certainement d'une beauté inouïe et m'extasierai sur la finesse arachnéenne de concrétions d'un blanc translucide revêtant un millier de formes différentes, mais là je ne percute rien si ce n'est, très vaguement, que je ne semble pas être tout à fait mort. Enfin, au bout d'une éternité, je me réveille assez pour finir de me traîner hors de l'eau et me redresser un peu. Je crois que c'est la faim qui m'a tiré de ma torpeur car jamais je n'ai eu cette sensation de creux dans le ventre, je tâtonne stupidement autour de moi pour trouver mon sac avant de réaliser au ralenti que je l'ai laissé en haut du puits noyé, comme tout le reste de mon équipement. Une minute supplémentaire et je songe que cela ne changerait rien si je l'avais sous la main, j'ai épuisé mes réserves de nourriture lors de mon dernier repas. Faute de mieux je rampe jusqu'au ruisseau et me désaltère longuement, ça ne me nourrira pas mais cela comble ce vide détestable qui me tord les boyaux. Je m'interromps subitement lorsqu'un souffle impromptu me frôle le visage alors que, jusque là, l'air était d'un calme plat. Une anxiété profonde m'envahit alors que je tente de me relever pour découvrir la source de cette brise. J'ai à peu près autant de force qu'un nourrisson et mon seul équipement est constitué d'un pagne et de deux colliers qui n'ont rien de magique, s'il y a une créature hostile dans les parages elle n'aura qu'à se servir pour me dévorer et ce n'est pas une idée plaisante. Mais il n'y a rien. Rien qu'une caverne incroyablement décorée par la nature au milieu de laquelle coule une petite rivière.

"J'ai entendu parler de toi, Tanaëth Ithil, héritier de Galael."

Je sursaute violemment en entendant cette voix sifflante jaillie de nulle part et, encore un peu dans le brouillard, rétorque avec la plus totale incompréhension:

"Héritier de qui? De quoi parlez-vous? Montrez-vous!"

Un tourbillon éthéré se manifeste à quelques mètres devant moi, volutes d'air qui ne tardent guère à se modeler en une silhouette approximativement humanoïde avant de me répondre:

"Galael. Une Hinïonne, tu possèdes son arc, c'est un de mes frères qui en avait la garde."

Un Sylphe. C'est un Sylphe! Mais que fait un élémentaire d'air dans un lieu voué à Moura, ou aux ténèbres, à choix, et par quel caprice du destin est-il au courant de cet épisode lointain de mon existence?! L'être reprend toutefois avant que je n'aie réussi à ordonner assez mes pensées pour les formuler de manière cohérente:

"Que fais-tu ici, Fils de Sithi?"

Une simple question, mais dont la menace sous-jacente ne m'échappe pas malgré l'état de confusion dans lequel je me trouve. Que ma réponse lui déplaise et il m'achèvera, j'en ai la conviction. Cependant, comme mes intentions n'ont rien de malhonnête, je lui réplique songeusement:

"Je cherchais une bague et une cape, que j'ai trouvées dans l'antre du Nécromancien. Après cela j'ai continué, parce que je voulais comprendre et...voir la tombe de celle qui repose ici."

Le Sylphe tournoie follement autour de moi, avec tant de fougue que ma chevelure me fouette au gré de ses bourrasques, puis il murmure tout près de mon oreille:

"Tu n'as pas profané la tombe de Galael, je suppose que tu ne profaneras pas non plus celle-ci?"

"Non. Bien sûr que non. Mais comment savez-vous pour Galael?"

"Les vents murmurent de nombreux secrets à celui qui sait leur langue, Tanaëth."

"Je vois. Et l'Earionne enterrée ici, serait-ce..."

"Eswann Sessra, c'était son nom. Tu l'as déjà entendu lorsque tu as participé à la cérémonie commémorant son triomphe. Il n'y a pas de hasard, jeune Sindel, tout est déjà consigné dans le grand livre de Zewen. Je savais que tu viendrais, ou que tu essayerais, en tout cas. Viens, je vais te montrer ce que tu es venu voir."

Le Sylphe glisse un bras aérien sous les miens pour m'aider à me relever, ce dont je lui sais gré car je doute que j'y serais parvenu sans lui, puis m'entraîne dans un palais de cristal si féerique que j'en reste bouche bée durant un long moment. Draperies ondulant au plafond entre des exubérances de fistuleuses de la taille d'un elfe adulte, stalactites et stalagmites, colonnes, le tout d'une blancheur si immaculée que la pâle lumière issue de mon pendentif suffit à éclairer une zone de plus de quinze mètres autour de moi, c'est vraiment un lieu d'une magnificence rare. Le rocher n'apparaît nulle part, même le sol est recouvert de coulées de calcite qui évoquent, ici et là, des méduses gigantesques au gré des ressauts du socle, ou des rivières figées étincelant comme si elles étaient incrustées de milliers de diamants. Plus loin, je finis par comprendre que nous arpentons en réalité une vaste et longue galerie, le sol devient d'un ocre soutenu et, percé de cent trous parfaitement ronds, dévoile des foisonnements de perles blanches si absolument sphériques que c'en est déstabilisant. Plus loin encore ce sont des fleurs de gypse qui déploient leurs pétales scintillants sur les parois, le sol à cet endroit est couvert d'une couche de poussière si pure que je jurerais qu'il s'agit de neige fraîche. Dieux, tant de beauté dans un lieu en apparence si sombre et terrible, comment cela se peut-il?! Il y a quelque chose d'émouvant à se dire que je suis certainement le premier être vivant à contempler ce spectacle depuis des millénaires, depuis le jour où ce sanctuaire a été scellé voilà tant de siècles. Je suis payé de mes efforts et de mes souffrances au centuple par la seule vision de ce joyau souterrain, toute l'amertume que je pouvais éprouver perd son sens, de même que la colère. C'est un havre d'une paix si profonde que j'ai beau chercher, je ne parviens pas à me souvenir d'un instant où j'ai ressenti une telle sérénité dans ma vie. Nous finissons par parvenir au terme de la galerie qui bute sur un abaissement du plafond précédé d'un petit lac si transparent que l'on dirait du verre. La rivière doit poursuivre son chemin dans un conduit noyé, je suppose, mais il n'est pas besoin d'aller plus loin, ce que je voulais voir se trouve juste devant moi.

Au milieu du petit lac se trouve un îlot de quelques pas de diamètre. Au centre de cet îlot, il y a un sarcophage de métal bleu que je ne peux manquer de reconnaître: de l'Ondyria. Le sépulcre lui-même évoque un coquillage allongé dépourvu de la moindre ligne droite, simple mais magnifique. Le sol qui l'entoure est recouvert de milliers de perles, différentes de celles que j'ai vues précédemment. Celles-ci sont de nacre pur, ainsi que le révèle leur éclat opalin, tandis que les autres étaient faites de pierre. Le voilà le fabuleux trésor de cette grotte, il y a là de quoi acheter la moitié du royaume Kendran mais mon admiration ne tient qu'à la beauté de ces joyaux sous-marins, leur valeur n'a pas la moindre importance à mes yeux. Quand bien même je le pourrais je ne m'en emparerais pas, pas ici, pas dans ce lieu sacré qui abrite le dernier sommeil d'une guerrière si légendaire que son nom est encore connu des millénaires après sa mort. Après une prière silencieuse à Moura et à Sithi pour la paix de son âme, je questionne le Sylphe d'un murmure:

"Comment se fait-il que ce soit vous qui gardiez ce lieu, vous êtes lié à Rana et elle...c'était une fidèle de Moura, non?"

"Si la lune lève les marées, ce sont les vents qui soulèvent les tempêtes, jeune Sindel. Et Eswann était la plus belle, la plus terrible aussi, des tempêtes."

"L'avez-vous connue?"

"Oui..."

Un tristesse poignante transparaît dans ce mot si simple, une nostalgie si profonde que les questions que je m'apprêtais à poser sur cette Earionne meurent sur mes lèvres. Nous restons là, en silence, durant plusieurs minutes, puis le Sylphe reprend d'un murmure:

"Elle avait la peau de la même couleur que l'azur, des yeux aussi profonds que l'océan et une crinière rouge comme le corail. Elle était très belle, vraiment très belle. Mais c'est son âme qui était sa meilleure part, elle a voué son existence à son peuple et son courage était sans pareil, elle a pris d'innombrables vies mais son coeur est resté pur jusqu'au bout. Souviens-toi de ça, Tanaëth Ithil, souviens-toi d'Esswan Sessra car je sens que tu marches sur le fil d'une lame acérée. C'est peut-être pour apprendre cela que tu devais venir jusque là. Ne sombre pas dans la haine, jeune Elfe, tu y perdrais ton âme. Maintenant il est temps que tu t'en ailles, c'est dans le monde des vivants que se poursuis ton chemin. Mais avant, je vais t'offrir un présent, en souvenir d'elle et parce que tu as respecté son sanctuaire."

L’Élémentaire tourbillonne jusqu'à l'îlot et, de son souffle tempétueux, soulève une petite perle du sol et la projette vers moi. Je l'attrape au vol et la contemple un instant avant de remercier le Sylphe d'une inclinaison du buste. Ce n'est qu'une petite perle en apparence semblable à n'importe quelle autre mais, pour moi, elle est bien plus que ça. Ce sera un souvenir de cette aventure, un rappel de cette rencontre et des sages paroles de cet être de vent qui a connu l'une des plus grandes combattantes de ce monde. Je m'incline avec respect et gratitude devant lui:

"Merci infiniment pour ce présent, il me remémorera votre conseil si je venais à vaciller sur le chemin. En parlant de chemin, pourriez-vous m'indiquer comment je puis sortir d'ici?"

Le Sylphe m'indique d'une volute une anfractuosité dans la paroi, à laquelle je n'avais pas prêté la moindre attention:

"Il y a un escalier qui te mènera au sommet de la pyramide. Mais prends garde, c'est un chemin à sens unique, si tu tentes de revenir en arrière tu mourras. Vas maintenant, puissent Rana, Moura et Sithi veiller sur toi."

Je le salue d'une nouvelle courbette et me rends d'un pas quelque peu vacillant à l'endroit indiqué. Il y a effectivement un escalier qui grimpe en colimaçon après quelques mètres de galerie, abrupt et étroit. Je sens que ça va être une partie de plaisir compte tenu de mon état.

La suite...la suite est un vrai cauchemar. Je dois m'arrêter pour souffler une bonne dizaine de fois au cours de cette ascension que je ferais en courant si j'étais en pleine forme. Je finis quand même par arriver dans l'espèce de cube qui surmonte la pyramide, une salle vide à l'exception d'une superbe statue de Moura qui trône de façon à dissimuler l'entrée de l'escalier, ou la sortie dans mon cas. Je manque ensuite me fracasser les os en descendant les marches non moins abruptes qui ornent la face de la bâtisse, mes jambes tremblantes me jouant de méchants tours en ployant quand je voudrais qu'elles restent fermes. Je désescalade lourdement le mur de l'esplanade qui constitue le premier du tombeau et regagne la salle au puits, où je récupère mon barda avec soulagement. A cet instant, je donnerais volontiers un bras pour un bout de pain, et les deux pour une bonne vieille potion de soin. Mais je n'ai rien de tout ça. Je reprends ensuite le chemin de la sortie d'un pas digne d'un zombie, usant de toute ma concentration pour ne pas m'affaler à la moindre aspérité du sol. Chaque minute me semble durer une heure, chaque marche paraît aussi haute qu'une montagne et les dieux savent qu'il y en a beaucoup. Bien que je n'aie pas vraiment de blessure susceptible de me tuer, les multiples contusions et autres écorchures subies lors de ma glissade dans le torrent, sans parler des combats qui ont précédé, m'ont si rudement affaibli que chaque geste me vaut son lot de douleur. Seule ma volonté d'airain me tient encore debout, je lutterai jusqu'à mon dernier souffle, quoi qu'il m'en coûte.

Ce n'est qu'en apercevant enfin le sinistre pont que la lumière se fait dans mon esprit embrumé: les orcs. En toute logique il devrait y avoir une armada de Garzoks en train de m'attendre bien gentiment de l'autre côté de ce foutu pont. Or je pourrais à la limite triompher d'une souris si les dieux étaient de mon côté, mais guère plus.

"Sithi...je fais quoi, là?"

Un profond découragement m'envahit, je ne peux pas rester là, à moins d'avoir envie de crever de faim, et si je sors, je suis bon pour les geôles d'Omyre. On a toujours le choix, que je disais, mais parfois les choix sont tous pourris et il faut quand même bien en faire un. Je jure sourdement et dégaine mes lames, la Vorpale et l'épée d'Ethernëm, en serrant les dents. Quitte à crever autant que ce soit à l'air libre. Le visage sombre, je m'engage sur le pont maudit, mieux vaudrait pour les âmes en peine qui résident là qu'elles se tiennent tranquille car je suis d'une humeur massacrante et ma faiblesse ne m'empêchera pas de le leur faire savoir.

_________________

Ce n'est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur.
(Aung San Suu Kyi)


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