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 Sujet du message: Le pont des âmes
MessagePosté: Sam 30 Jan 2010 15:01 
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Le pont des âmes

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Pas très loin vers le Sud-Est, en bordure des montagnes, se dresse un incroyable pont sombre au dessus d'une crevasse d'une profondeur abyssale dont personne ne voit le fond. Il semble interminablement long, sûrement à cause du fait qu'on n'en voit pas l'autre bord.

Il est déconseillé de s'aventurer seul sur ce pont car une incroyable malédiction rôde sur ce dernier. L'Ombre y règne en maître, entourant le pont et ses visiteurs d'une épaisse brume impénétrable qui vous prend à la gorge, détourne votre esprit et cherche à vous attirer vers le fond. Seuls les plus résistants sont capables de s'en sortir indemnes, autant physiquement que mentalement...

De l'autre côté se trouve une grotte mystérieuse à laquelle on ne sait accéder que par ce passage mortellement dangereux. On dit qu'il s'y trouve un incroyable trésor, et bien d'autres choses encore...

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 Sujet du message: Re: Le pont des âmes
MessagePosté: Ven 28 Avr 2017 15:37 
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J'ai l'impression de sentir mon sang cailler dans mes veines, lorsque je m'engage entre les deux tours sombres qui gardent ce lieu damné. Devant moi, il n'y a que d'impénétrables ténèbres, je ne distingue rien au-delà d'une dizaine de pas, rien que des ombres se mouvant avec une insoutenable lenteur pleine de malignité. Je n'ai guère l'habitude de dégainer mes lames sans avoir une excellente raison de le faire, mais là, bien que je n'aperçoive aucun ennemi, je les extirpe instinctivement de leurs fourreaux en scrutant intensément les brumes occultes dans lesquelles je m'apprête à m'engager. Il n'y a pas un son hormis celui produit par mes bottes sur la pierre humide, il règne un silence cotonneux et pesant qui me fait indiciblement songer à un sépulcre. Je me retourne après avoir fait quelques pas, histoire de surveiller mes arrières mais, déjà, les vapeurs ont englouti tours et paysage d'arrière plan d'un même linceul grisâtre. Je serre les dents et prends une ample inspiration pour me calmer, il n'y a rien ici, rien qu'une foutue brume et une atmosphère de cimetière. Je ne reculerai pas, quels que soient les avertissements pressants de mon instinct.

J'avance inexorablement, pas après pas, sur ce pont qui ne semble pas devoir se terminer un jour. J'ai beau tenter de me raisonner, mon angoisse croît à chaque mètre parcouru sans que je ne puisse en déceler la moindre raison valable. Les volutes ténébreuses semblent vivantes, j'ai le sentiment désagréable qu'elles se referment sur moi, mais ce n'est sans doute qu'un effet du vent. Mais dans ce cas, pourquoi est-ce que je ne sens pas la moindre brise sur mon visage? Je frissonne soudain et adopte nerveusement une posture défensive, en parlant de visage, je crois bien en avoir distingué un dans les sombres formes éthérées qui m'entourent! Pourtant, j'ai beau écouter et observer de tous mes sens après m'être immobilisé, il n'y a pas âme qui vive autour de moi. Allons, ce n'était certainement qu'une illusion du genre de celle qui nous fait voir des formes dans les nuages, vraiment pas de quoi se crisper comme je le fais, pas vrai? Fort de cette précaire conviction, je reprends ma marche en serrant trop fort les poignées de mes lames. Mais par Sithi, pourquoi ne vois-je toujours pas la fin de ce maudit pont?!

J'ai un hoquet de stupeur et un incontrôlable mouvement de recul en apercevant soudainement une forme humanoïde devant moi. Elle ne semble pas vraiment matérielle, il y a quelque chose d'évanescent dans sa posture, comme si elle flottait dans la brume plus qu'elle ne marchait sur le tablier de pierre. D'une voix rendue rauque par l'anxiété je gronde:

"Qui va là? Qui êtes-vous?"

La forme s'avance lentement vers moi et susurre d'un ton si indiciblement triste que je sens mon coeur se serrer dans ma poitrine:

"Tu m'as oubliée...n'était-ce pas assez de m'avoir tuée?"

Dieux! Maintenant qu'elle le dit je ne peux manquer de la reconnaître, comment aurais-je pu l'oublier alors qu'il ne se passe pas de semaine sans que je ne repense à elle?

"Jaëlle?"

Ma question n'est qu'un misérable croassement atterré, par quel nouveau maléfice mon ancienne compagne serait-elle ici? Cela n'a pas le moindre sens, elle est morte voilà des années, tuée par un dévoreur des sables ou, plutôt, assassinée par le plus indigne des Ithilausters! Malgré cette pensée rationnelle, le doute s'immisce en moi, si elle avait vraiment été tuée au Naora, comment se fait-il que je l'aie retrouvée des années plus tard en Imfitil sous la forme odieuse d'une Banshee? Une créature abjecte que j'ai pourfendue grâce à l'aide de la magicienne d'eau Mâne, non sans remords car, dans les yeux de l'ignoble, transparaissait toujours celle que Jaëlle avait été. Je me secoue sans complaisance en me répétant comme un mantra protecteur que ce n'est qu'une illusion, mais sa voix, elle, me parait tout à fait réelle:

"Tu m'as abandonnée, tu les as laissés me torturer pendant des décennies et faire de moi une répugnante chose, Tanaëth. Je croyais en toi, jadis, je leur ai résisté longtemps parce que j'espérais que tu viendrais...mais tu n'es jamais venu. Pour cela je te maudis, puissent les ténèbres ronger ta chair sur tes os et te faire endurer ce que j'ai souffert!"

Je hurle de terreur en sentant ma peau se flétrir sous l'assaut d'une effroyable magie et, lorsque je tente de reprendre mon souffle, j'ai l'atroce impression de respirer des vapeurs de souffre si délétères et corrosives qu'elles me brûlent de l'intérieur! Mon instinct de survie me fait balayer l'espace situé devant moi de mes lames pour anéantir la créature de fumée, un geste pitoyablement vain car mes armes ne font que fendre les airs nauséabonds. Je titube, déséquilibré bien malgré moi par l'absence de résistance de ce corps spectral, sans réaliser que je m'approche dangereusement du précipice sur lequel le pont maléfique est jeté. C'est le cri mental de ma Faëra qui m'en avertit, juste à temps pour m'éviter de faire le grand plongeon. Je m'accroupis vivement en posant un poing fermé sur la poignée de mon Ardente au sol pour retrouver ma stabilité et frémis en découvrant que l'abysse ne semble pas avoir de fond. Mais le vide, si mortellement ensorceleur qu'il soit, n'est rien comparé à ce que j'y vois. Des visages, des centaines de visages, de Sindeldi, d'humains, de Shaakts, de Garzoks et d'autres plus effroyables encore qui ont appartenu à des créatures ignobles sur lesquelles je n'ai aucun problème à mettre un nom. Ces visages, tous sans exception, appartiennent ou plus exactement appartenaient à des êtres que j'ai mis à mort. Ils me dévisagent tous en silence, accusateurs et revanchards, revenus de l'au-delà pour me hanter, me briser s'ils le peuvent.

"Que Sithi te damne pour l'éternité, meurtrier de ton propre sang!"

Mon père, premier d'une cohorte maudite interminable après Jaëlle, me crache sa rancoeur à la face. Mais sa malveillance ne m'atteint pas, contrairement à celle de la jeune Sindel devenue Banshee, mon géniteur m'a trahi, il a lancé sur moi les inquisiteurs Ithilausters pour sauver sa peau et sa position sociale. Il a causé la mort de ma mère, involontairement sans doute, mais le résultat n'en est pas moins là. Je le fixe en retour, froid et dur comme la pierre, pour répliquer entre mes dents serrées:

"Qui es-tu pour me juger, toi qui as trahi ta femme et ton fils par appât du gain et du pouvoir? Tu oses invoquer le Nom de Sithi alors que tu as bafoué tout ce qu'elle représente? Le seul damné ici, c'est toi, pourquoi n'es-tu pas à ses côtés alors que la vie t'a quitté, à ton avis? Retourne dans les limbes purger ton âme de sa perfidie, mettre un terme à ton existence était une nécessité que rien ne me fera regretter."

L'âme en peine gémit et se dissipe dans un fugace tourbillon d'obscurité, impuissante à me troubler. D'autres la remplacent aussitôt, m'accablant de reproches innombrables et m'incitant à me jeter dans le vide en expiation de mes crimes. Tous tentent avec plus ou moins d'habileté de me faire culpabiliser, ils voudraient que j'aie tellement honte de ce que j'ai accompli que le seul salut pour mon esprit torturé soit la mort. Mais je les chasse l'un après l'autre sans éprouver le moindre remords, leurs malédictions et leurs injonctions perdent de leur pouvoir à mesure qu'elles se succèdent, jusqu'à ce que je sois en mesure de chasser les dernières d'un rire cynique qui résonne lugubrement dans le gouffre sans fond. Qu'espériez-vous, âmes perdues, en m'assaillant ainsi de votre amertume d'avoir été vaincus? Je suis un guerrier et je n'ai plus assez d'illusions pour me voiler la face sur le sens véritable de ce terme. Meurtrier, tueur, assassin, tous ces termes définissent aussi bien ce que je suis, cela n'a pas été facile mais j'en suis arrivé à l'accepter, je peux vivre avec ça parce que cette voie, c'est moi qui l'ai choisie, librement. Je n'éprouve nulle fierté, nulle joie à prendre des vies, mais les remords ne me rongent pas pour autant. J'ai longtemps assumé ces meurtres en me persuadant que je ne tuais que pour de bonnes raisons, pour une cause noble et pure, aujourd'hui je ris de ma naïveté.

Il n'y a pas de nobles causes susceptibles de justifier une mort, il n'y a que des intérêts personnels plus ou moins triviaux que chacun défend bec et ongles. Le reste, tout le reste, n'est qu'élucubrations mensongères et fallacieuses. Je tue parce que je veux voir mon peuple acquérir davantage de puissance, de pouvoir, je tue pour lui dégager le chemin et pour que l'Opale reprenne une place prépondérante parmi les Sindeldi, voilà la vérité brute, dénuée de tout ses jolis rubans colorés destinés à rendre les choses plus acceptables pour ceux qui n'assument pas leur vraie nature. La vie est une lutte permanente, aucun être n'y échappe. Végétal ou animal, tous se battent pour leur survie, écrasant qui leur fait de l'ombre, dévorant les plus faibles qu'eux pour se nourrir, il n'y a pas d'exception à ma connaissance. Je fais partie intégrante de cet équilibre perpétuellement instable, tuer ou être tué est le seul choix que nous avons, en définitive, et c'est un choix que j'ai fait le jour où j'ai décidé d'apprendre à manier les armes. Le prédateur c'est moi, jusqu'à preuve du contraire.

Je me relève lentement, il n'y a plus de visages autour de moi, il ne reste qu'une brume un peu plus sombre que d'habitude, ou presque. Presque, parce que, malgré tout, il reste un souvenir plus amer que tous les autres, celui de n'avoir été capable de protéger celle que j'aimais voilà plus de trente ans. Le temps atténue les blessures de l'âme, mais elles ne se referment jamais totalement. Mais ça aussi je peux vivre avec, la seule réaction constructive est de poursuivre sa route et de tendre à une inaccessible perfection afin de limiter les plaies suppurantes qu'inflige la vie.

Une vingtaine de pas plus tard, j'aperçois enfin le terme de cette passerelle infernale, qui débouche sur une grotte d'aspect plus sinistre encore que le chemin qui y mène. Qu'importe, j'affronterai tout ce que l'existence m'infligera sans baisser les bras, mon destin je le fixe droit dans les yeux et je le plie à ma volonté lorsqu'il ne me convient pas.

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Ce n'est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur.
(Aung San Suu Kyi)


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 Sujet du message: Re: Le pont des âmes
MessagePosté: Ven 9 Juin 2017 23:18 
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Des visages et des figures. Ils ne sont pas faits de matière, ce ne sont que des spectres, des âmes en peine, qui m'assaillent de leurs lamentations, de leur désespoir de n'avoir trouvé la paix. ils tournoient autour de moi, de plus en plus près, resserrant imperceptiblement leur ronde maléfique à chacun de mes pas hésitant. Je devrais les ignorer, les chasser de mes pensées et avancer comme s'ils n'étaient pas là, je le sais mais j'en suis incapable. Leurs geignements trouvent un écho dans mon propre désespoir et l'attise, les damnés le savent et se pressent bientôt autour de moi comme une nuée de moustiques affamés. Ils sont si nombreux qu'ils forment une brume sombre si impénétrable que je n'y vois plus à deux pas, murmurant sans trêve ni répit leur rancoeur, leur jalousie de la vie qui s'obstine à couler en moi. Chaque pas est plus pénible que le précédent, j'ai beau fouiller dans les tréfonds de mon âme en quête de quelques bribes de courage, d'espoir, une raison de faire un pas de plus en somme, je n'en trouve plus.

(NON! Attention au vide!)

Le hurlement de ma Faëra me stoppe net, à un demi pas du bord du précipice. Mon regard se perd dans les profondeurs insondables mais je ne regarde pas vraiment, je songe seulement qu'elles sont merveilleusement attirantes. Un pas, un seul petit pas et tout sera terminé. Plus de guerre, plus de doutes, plus de souffrances et d'espoirs brisés, rien qu'une nuit éternelle qui me permettra de me reposer. Je n'aurai plus faim, ni soif, j'oublierai ce que signifie l'amour, la haine de même, il n'y aura que les ténèbres et le silence. Les âmes se taisent enfin, elles me scrutent de leurs prunelles de fumée et tendent cent mains éthérées pour m'inviter à les rejoindre, à hanter ces lieux avec elles pour l'éternité. Et pourquoi non, alors que, parmi elles, je vois mes parents, Jaëlle, les compagnons d'armes que j'ai perdu dans les contreforts d'Hidirain en traquant une bande de Shaakts. Nombreux aussi sont les âmes dont j'ai anéanti le corps de chair, mais elles m'invitent comme les autres, mains tendues sans rancune. Je vacille, l'esprit en berne, puis tombe à genoux, à un cheveu de la délivrance. Je n'ai même plus besoin de faire un pas de plus, il me suffit de me laisser aller en avant.

(NOOOOOONNNN! DEBOUT!)

(Je ne peux plus, Syndalywë...je ne peux plus...)

Des images envahissent violemment mon esprit, des souvenirs, tant de souvenirs. Une montagne d'Eden, au sommet de laquelle se trouve mon ancêtre Ethernëm accompagné de son Ithilartëa. Sithi qui apparaît devant lui, qui frôle sa joue d'une main légère, y laissant une marque en forme de croissant de lune ressemblant à un discret tatouage. Marque qui s'est transmise de génération en génération, d'héritier en héritier, j'arbore la même sur la joue droite. Puis Syriën, l'épouse d'Ethernëm, éclairée soudain par un rai de lune qui change le cours de l'histoire en distrayant l'attention de Tarkhel, le champion des Ithilausters qui affronte mon aïeul. C'est l'instant de tous les instants, la seconde qui engendre la création des Danseurs d'Opale, la seconde qui, vingt-cinq millénaires plus tard, définit le sens même de mon existence. Puis il y a Jaëlle, non pas le pâle reflet qui sévit dans ce lieu maudit, la jeune Elfe pleine de vie que j'ai connue au Naora. Moraën ensuite, sauvageonne jusqu'au bout des ongles, une Sindel que je n'ai pas eu le temps d'apprendre à connaître mais que j'ai pourtant aimée du fond du coeur. Un arbre dans une sorte de cloître, celui-là même sous lequel je l'ai enterrée, sous les branches duquel j'ai juré une impitoyable vengeance pour son assassinat. Je revois la traque qui a suivi, j'étais la proie à l'époque, le gibier des séides miteux engagés par le clergé pour éradiquer ce que je n'avais pas encore conscience de représenter. Je revois leur mort, l'avalanche de rocs que j'ai déclenchée sur eux, puis le duel avec un épéiste que j'ai fini par pourfendre, non sans subir une grave blessure. Plaie qui m'a contraint à chercher un abri pour me reposer, ce qui m'a fait rencontrer un Lokyarme, puis trouver l'Arc des Glaces. Puis c'est la découverte d'Hidirain en compagnie du Woran Sha'ale Wakan, la rencontre d'Ethëll, des Danseurs d'Opale et de leur refuge, l'Opale de Lune. Je revois les combats dans le coeur du Rock Armath, les rudes visages broussailleux de ces Thorkins que j'ai appris à apprécier, qui sont devenus des amis pour certains. Puis je me revois en train de m'infiltrer dans le camp d'une armée Shaakte pour en tuer la Matriarche, je revois la longue course dans les plaines de Khonfas, la libération d'esclaves en compagnie de Kay de Kallah et de l'Hinïonne Isil An'Naïnelim. Le départ pour cet autre monde, Izurith, d'où j'ai été convoqué par Sithi. Je revois son visage, ses yeux, sa chevelure, sa silhouette élancée. Je ressens l'émotion qui m'a saisi lorsque je l'ai serrée contre moi, le grain fin de sa peau sous mes doigts, la caresse subtile de ses cheveux contre mon visage. J'entends ses paroles, la tristesse insondable qui transparaît dans sa voix et, discret mais bien présent, l'espoir. L'espoir et la foi qu'elle a placé en moi, en m'honorant de sa confiance, en me confiant la tâche de guider son peuple, notre peuple.

Lentement, je me relève en réprimant un gémissement de douleur, le regard dur et les mâchoires serrées pour retenir les larmes qui menacent de perler. Je n'ai pas le droit d'abandonner...je ne peux pas. Les plaintes des spectres deviennent plus lugubres encore alors que je me détourne du précipice, mais je ne les entends plus, je ne les vois plus. Je ne vois que les prunelles de Sithi rivées aux miennes, je n'entends plus que ses paroles. Un pas, un simple pas. Puis un autre, et un autre encore.

Toute chose a une fin, même les pires, même ce pont. Je passe entre les deux tours qui en marquent l'extrémité, titubant, les points de mes lames raclant le sol derrière moi. Je n'ai plus la force de les soulever, je n'ai même plus l'énergie de lever les yeux pour apercevoir les orcs qui vont m'achever. Mais qu'importe, je me suis relevé.

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(Aung San Suu Kyi)


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 Sujet du message: Re: Le pont des âmes
MessagePosté: Dim 23 Juil 2017 19:36 
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Le tintement régulier du bâton heurtant le sol berçait peu à peu Vilglas, qui se sentait doucement partir. Il lui semblait parfois somnoler debout, et le peu de sommeil qu'il avait eu jusque là commençait doucement à le rattraper. Le morceau de bois se révélait de plus en plus important à mesure que le terrain s'escarpait et que chaque pas devenait une épreuve.
Il avait pourtant trouvé cette branche sur le chemin et s'était contenté d'enrouler un mouchoir sur une extrémité, mais cette piètre création lui semblait être son plus brillant accomplissement pour le moment. Il naviguait sur les chemins en suivant les plans à sa disposition, les plus fournis dont il disposait dans sa collection. Passé le pont, tout serait bien plus approximatif.

Sa longue robe l'handicapait dans sa marche. Si cette parure se révélait un parfait atout dans les ruelles de la ténébreuse cité d'Omyre, il ne s'agissait certainement pas d'un habit adapté à une telle traversée et déjà les pans inférieurs se couvraient de poussière à mesure qu'il progressait.
Il pouvait désormais constater l'altitude qu'il prenait en jetant un oeil par delà le bord du chemin, qu'aucune barrière ne délimitait. Il n'y avait qu'une pente franche sur deux mètres et un dénivelé constant par delà. Plus haut, plus en avant, le chemin était taillé le long de la paroi et toute chute s'y avérerait dramatique.
Essuyant une légère suée sur son front du revers de sa manche, Vilglas reprit sa route et le choc régulier du bâton reprit le plus clair de son attention. Il se sentait progresser et déjà les murailles s'engouffraient au couvert de quelques arbres pour disparaître dans un virage, la route se resserrant pour ne pas laisser passer plus d'une âme.

Il avança, tourna, longea parfois prudemment la paroi, et après quelques minutes d'une nouvelle marche forcée, aperçut les premiers piliers du Pont des Âmes. La fatigue qui le rongeait l'empêcha de sourire sous le poids des valises qui assombrissaient son regard.
Mais il continua néanmoins sa route et, bientôt, s'offrit la vue du passage interminable des montagnes, trônant par delà une imposante crevasse réputée pour avoir terminé brusquement bien des aventures. La cave par delà l'édifice ne l'intéressait guère, et seul son sujet d'étude faisait frémir son échine.

Lorsque son bâton lui rendit le son sec et la vibration désagréable des premiers pavés, le fanatique se figea. Doucement, sa main fébrile s'en alla sous ses habits quérir sa plume et son petit encrier de sang, abandonnant au sol les ouvrages qu'il transportait jusque là pour s'asseoir en tailleur en plein milieu du chemin qu'aucun visiteur n'arpentait de toute façon. Lorsque la plume gratta le parchemin, le temps sembla se figer autour de lui. D'abord, des notes écrites firent des pierres verdies par la mousse une véritable oeuvre d'art et des piliers gigantesques de véritables défis envers les mortels, leur rappelant que tous sont misérables face aux oeuvres anciennes que le toucher des dieux ne pouvait avoir épargné. Il était entré en une véritable transe en détaillant cette brume opaque couleur fumée de bois sec, qui semblait se mouvoir selon une volonté propre. Si la simple longueur du Pont des Âmes empêchait de voir l'autre rive, cette Ombre empêchait quand à elle d'espérer l'entrevoir un jour.

Fasciné, Vilglas se risqua à une oeuvre des plus délicates. Ses traits s'allongèrent en mimiquant la vision qui s'offrait à lui, des montagnes lointaines aux pierres qu'il foulait.
Il partait d'un bord et ne s'arrêtait pas avant d'être satisfait, car rien ne parviendrait à effacer ce qu'il scellait alors dans son esprit et sur le parchemin. Le sang épais ne bavait pas et donnait une précision insoupçonnée à son esquisse, que son esprit affûté finissait par compléter. A mi-chemin, le dessin s'arrêta. Il ne se fendit d'aucune légende et se contenta de présenter à qui voudrait poser les yeux dessus la dure réalité : la fin. L'Ombre ne laissait rien paraître, comme un éternel orage dès les premiers pas, défiant l'homme en robe qui l'admirait patiemment.

Pour Vilglas, observer l'Ombre agir ainsi était comme admirer une bûche crépitante léchée par les flammes, la douce caresse des ténèbres lointaines semblant parfois le frôler de leur toucher glacial, tandis que les lamentations incessantes du vent des hautes terres hurlait à ses oreilles la symphonie des histoires achevées en ces lieux.
Il l'observa pour ce qui lui parut à la fois une éternité et une fraction de seconde, car pas une fois l'ennui ne vint troubler son oeuvre, et son étude semblait malgré tout terriblement incomplète. Si on lui avait enseigné jusque là la prudence sur la curiosité, il ne pouvait tout simplement pas rester ainsi inactif.

Dans un léger craquement, il se hissa de nouveau sur ses jambes et laissa ses grimoires contre le pilier de droite, avec son encre, sa plume, et ses notes.
En moins de temps qu'il n'en fallait pour s'avancer d'un pas, lui était déjà nappé des flux obscurs qui hantaient les lieux, comme un fou se jetterait dans les rapides. Plutôt que de lutter contre l'Ombre, il se baignait dedans, se complaisait à sa présence terrifiante et fascinante à la fois.

Il s'abandonnait à l'Ombre.

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Vilglas Putrescent, Fanatique.


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 Sujet du message: Re: Le pont des âmes
MessagePosté: Dim 23 Juil 2017 21:51 
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La sensation fut tout d'abord enivrante. Se sentir ainsi perdu, bousculé par des bourrasques surnaturelles, comme des mains éthérées qui le poussaient de tout côté. Il ne voyait plus rien, et n'essayait même pas de percevoir quelque chose. Peu tenté par la traversée, il se contentait d'apprécier le contact de l'Ombre sur sa peau, sa capuche balayée en arrière dès le premier souffle, sa robe volant derrière lui en menaçant de l'emporter, se bombant de façon majestueuse alors qu'il tournait sur lui même. Ou restait immobile. Impossible de savoir, tant il piétinait. Tout tournait autour de lui, ou bien lui-même tournait sans pouvoir définir l'unique vérité.

Soudain, son pied gauche rencontra le vide. Et l'Ombre lui sembla d'autant plus hostile. Il s'échoua en avant par pur réflexe et posa ses mains sur la pierre taillée, à quatre pattes, se hissant vers l'avant pour revenir sur la terre ferme. Il jeta un oeil à la bordure pour ne voir que des ténèbres, incapable d'admirer le sol sous ses pieds et jauger de sa dérive par rapport au centre. Il pourrait très bien être à gauche ou à droite du pont, et il était encore moins possible de savoir quel côté du Pont des Âmes lui faisait face.

Il avait arrêté de se complaire dans la vague obscure et cherchait désormais à écourter son étude dangereuse, tournant sur lui même. Chaque fois, son pied finissait par rejoindre le bord et la chute mortelle lui tendait les bras. Il aurait pu se contenter d'approcher plutôt que plonger dans le danger, et la futilité de son geste le faisait se sentir enfantin, stupide, ignorant.
Etrangement, tout semblait être une mauvaise idée alors qu'il tentait de se concentrer.
Chaque échec venait le frapper de plein fouet à l'égo, et les maigres réussites se dissipaient quand il tentait de se rassurer. Il n'avait maîtrisé aucun sort depuis qu'il tentait de les maîtriser. Aucun maître n'avait jamais voulu de lui et le dernier semblait persuader que sa quête le mènerait à sa perte.

Il n'était pas particulièrement doué pour quoi que ce soit, et sa seule particularité lui venait de sa naissance. Thimoros avait posé son regard sur lui, mais n'avait jamais dû s'attarder plus que cela. Abandonné à de multiples reprises, il ne pouvait s'en prendre qu'à lui même et son incompétence, alors qu'il aurait pu accomplir de meilleurs choses faute de s'impliquer.
Il avait renié les dieux dans leur majorité et s'était sûrement attiré leurs foudres. Jamais ceux là ne voudraient le voir progresser et tous s'amuseraient sans doute à entraver son chemin. Il pouvait le sentir, il sentait les regards des plus Hauts sur lui et leurs jugements moqueurs, alors que lui-même se sentait de plus en plus petit, insignifiant. Son sourire béat s'était figé en une terreur silencieuse alors qu'il se recroquevillait doucement.

Son pied glissa une nouvelle fois et il s'effondra de nouveau en avant. Le choc de sa tête sur la pierre fut une véritable décharge électrique dans son esprit troublé. Cette pause,
ce baillement entre deux pensées moroses laissa briller un léger espoir. Il sentait son coeur battre et le fluide couler en lui, réagir aux énergies qui opéraient sur son corps et son mental et tentaient de le faire en tout point s'échouer. Se briser d'abord sur le chemin, et se laisser mourir jusqu'au bord pour rejoindre les voyageurs trop arrogants et imprudents qui avaient auparavant défié l'Ombre.

Il se pensait être l'Ombre mais avait tort. Il avait fait une erreur de plus. L'Ombre se resserrait sur lui et cette erreur lui sembla lourde, porteuse de honte. Son genou fléchit et sa poulaine usée glissa vers le vide. Il était à genou, dos au bord. La bourrasque voulait le pousser, l'emmener au fond avec ses lourds échecs. Peut-être devait-il tomber ?

On apprend de ses erreurs. Il n'avait pas fauté, tout cela faisait partie de son apprentissage. Il ne pouvait pas se morfondre dès le premier obstacle et se laisser ainsi aller dans le précipice. Il avait prévu tant de choses, qui le mèneraient vers de précieuses connaissances. Peut-être même pourrait-il revenir vaincre l'Ombre ? Son toucher se faisait moins intense, et à peine fût-il sur ses pieds que l'entité maléfique le repoussait en douceur.

Cédant doucement du terrain, le fanatique ferma les yeux, se concentrant. Il pivota, et avança d'un pas. Le sol ferme accueillit son pied de façon rassurante, et la bourrasque ténébreuse souffla sur sa droite. Il pivota de nouveau pour lui faire face et progressa vers elle, se brisant vers l'avant pour supporter plus facilement l'effort. Sa main, pendante, caressait parfois une pierre rebondie alors qu'il se laissait presque aller à quatre pattes.

Lorsque l'ombre le voulait à gauche, il allait à droite. De face, il avançait, de dos, il reculait. Il ne cessait de contredire les forces qui le voulaient mort et peu à peu, leur intensité faiblissait. Les bourrasques se changeaient en brises et les brises en caresses.
Ses pensées néfastes laissèrent place à une certaine satisfaction d'avoir ainsi survécu tandis que sa robe retrouvait sa stature raide après s'être enroulée en tout sens.

Le choc le fit hurler de surprise, et de terreur. Il se sentait mourir. Par réflexe, il bondit en avant et ouvrit les yeux, pour constater l'éloignement de l'ombre gardienne. Il était revenu du même côté du pont et n'avait pas dû progresser énormément. Pourtant, il lui avait semblé marcher des kilomètres, et plus la honte l'envahissait, plus ses pieds se faisaient lourds. Ses jambes tremblaient encore lorsqu'il se pencha pour saisir ses ouvrages et ses propres notes, rangeant d'une main vibrante le tout avant de s'éloigner à grandes foulées, abandonnant derrière lui son bâton.

Alors que la longue robe noire du fanatique disparaissait au premier virage du sentier en rebroussant chemin, la canne improvisée roula doucement vers l'arête rocheuse, penchant un instant avec un équilibre précaire jusqu'à ce qu'une ombre ne se jette dessus et la fasse sombrer. Il n'y eut aucun écho.

_________________
Vilglas Putrescent, Fanatique.


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