SouterrainFaire silence, c’est d’abord se faire fureur. Beorth commence à en avoir assez de se terrer comme un rat, et la suite de la progression ne l’enthousiasme guère plus. Après avoir été raboté de face et de dos, voilà qu’on lui demande d’aller se balader à quatre pattes dans un ruisseau douteux. Le tunnel recueille là des eaux d’écoulement de la pluie, de failles, des caniveaux sommaires, sans oublier tout ce que les rampants, grouillants et volants des souterrains peuvent se soulager sans égard pour les bipèdes. L’elfe noir, sans gêne aucune, plonge ses mains dans la fange, et se mouille les chausses, laisse le flot entrer dans ses bottes. Le mercenaire derrière lui hésite, essaie de coller tant bien que mal le sac au sec contre son ventre, et s’y met à son tour. Les premiers mètres, il a le cœur au bord des lèvres, et manque d’ajouter son repas à demi digéré à la soupe infâme qui humidifie peu à peu son pantalon. A force, il s’habitue peu à peu, pas tout à fait cependant.
(Même les mouches me colleront pas au cul quand je sortirai de là… On va y réfléchir à des fois avant de se coller à moi pour me faire les poches… J’vais leur ramener leur butin, mais – pardieux ! – va falloir qu’ils virent leur poiscaille de leur bassine pour que je m’y récure !)Pas qu’il soit soucieux de l’hygiène, le Beorth, mais la liquide qui lui monte jusqu’aux poignets arrive à faire passer au second plan un repas chaud, une bonne mousse et une mignonne à tringler, juste derrière un grand baquet d’eau chaude et cette espèce de pâte de gras et de cendre fleurant l’huile d’olive que produisent les tuloriens, sans compter quelques bottes de menthe pour se frotter la couenne.
Dans le tunnel obscur, il n’y a pas qu’eux, et fort heureusement, rien ne semble décidé à mordre. La petite lampe à huile que brandit tant bien que mal le shaakt n’offre pas à proprement parler un éclairage sur la situation, mais permet au moins à l’humain de ne pas se sentir piégé dans un tombeau. A mesure que la sortie semble se rapprocher, les considérations pratiques reviennent à l’esprit. Hors de question de revenir par là si poursuivi ou chargé : le sac et la corde sont déjà de trop, pas la peine d’en faire plus. Une fois le boxon fichu dans le merdier des bigots, il faudra se carapater à toutes jambes, si possible sans trainer derrière soi une foule d’excités en colère. Pas glorieux, d’autant qu’il ne connaît pas la disposition des lieux.
Au bout du tunnel, une sorte de demi-salle, une faille à peine élargie, un bout de boyau, quelque chose dans le genre ; le plus important pour Beorth est qu’il peut à nouveau se tenir sur ses deux pieds, même si passablement voûté et collé à son guide. Ce dernier a soufflé leur seule source de lumière à la sortie du boyau, si bien que le mercenaire eut à peine le temps d’apercevoir une paroi de fortune, un torchis sommaire, mal colmaté, au travers duquel glissent maintenant quelques rais de lumière.
« C’est de l’autre côté. » explique l’elfe noir dans un murmure.
(Par les tétons bleus de Yuia ! Elle s’est bien foutue de ma gueule, l’autre pisseuse dans sa boutique ! Un putain de mur ! Que la vermine lui ronge la chatte à cette enflure de shaakte !) Tandis que se dissipent rapidement les idées de supplices et afflictions qu’il souhaite voir infliger à celle qui l’a envoyé vers cette impasse, le pragmatisme reprend le dessus. Il fait signe au shaakt de prendre sa place, et, tant bien que mal, non sans se coller et se cogner, Beorth parvient à se trouver face au mur. Tant pis pour la discrétion ! Avec un peu de chance, les gus de l’autre côté ne comprendront pas ce qu’il se passe. De la main, il tâte l’ouvrage de maçonnerie. Pas du grand art, ceux qui se sont livrés à ces travaux n’ont ni pris le temps d’ancrer l’ensemble au roc, ni de renforcer convenablement la structure. Ce n’est rien qu’une pile de poignée de boue mélangée à de la vieille paille, à peine de quoi tenir la faune locale en dehors, et encore : pour peu que les rats flairent une bonne source de nourriture, et ils passeront à travers cette maigre défense à grands renforts de griffe et de crocs.
L’épaule contre le mur, le guerrier éprouve un peu la résistance de la chose. En poussant sur ses jambes, les pieds calés contre une irrégularité du sol, il lui semble percevoir comme un mouvement. Alors il gonfle ses poumons, et pousse une première fois, expirant à grand souffle, bandant tous ses muscles, sans obtenir le succès escompté. Pourtant, il l’a bien sentie, cette paroi, prête à céder. Aux grands mots, les grands remèdes. Du bout ferré du manche de sa hache, il attaque la boue séchée collée à la paroi, se servant de l’arme comme d’une barre à mine, la main sur le haut du fer pour renforcer la puissance du coup. Ca sonne creux, mais ça sonne tout de même, et il ne serait pas impossible que quelqu’un vienne s’enquérir de ce martèlement sourd. En fait, c’est précisément ce sur quoi compte l’exechois. Ca ne manque pas. De l’autre côté retentit un « qui va là ? » hésitant, une voix qui mue, probablement un adolescent. Et puis de suite après le raclement caractéristique de caisse que l’on pousse, des objets que l’on déplace.
(Trop aimable ! Et surtout trop con !) Avec un ahan bruyant, il s’adosse à nouveau contre le mur et pousse de toutes ses forces. L’action combinée de son travail de sape et du dégagement de l’autre côté a facilité le basculement. Alors qu’il s’apprête à abandonner, il sent la structure qui enfin bascule, et puise dans sa volonté de quoi pousser au bout, dans un dernier effort, ses muscles déjà bandés. Pour le coup, le fracas va rameuter tout ce qui traine dans le tunnel de l’autre côté, mais qu’importe.
Une silhouette trop maigre s’est prise la plaque de torchis en plein sur la bobine, et parvient péniblement à émerger de sous les blocs disjoints. Pas question de lui laisser le temps de faire quoi que ce soit, Beorth le sèche d’un coup de botte bien senti à la tempe, brandissant sa hache devant lui. Du coin de l’œil, il aperçoit le shaakt qui s’est faufilé, pas exactement sur ses talons mais ne le précédant pas non plus, à distance prudente, un poignard à la main – sans doute plus adapté au combat dans un espace fermé.
La pièce est éclairée par deux lampes à suif, posées dans des niches creusées à même la roche. Deux vraies couches, surélevées par quelques planches, et une mauvaise paillasse forment tout l’ameublement, avec deux lourds coffres, des caisses, des tonnelets et des sacs.
(Trois pigeons dans le nid. Et peut-être déjà un au tapis. Ben c’est pas si mal finalement !) Pas un cri, juste du bruit, du fracas. Deux acolytes en robes de bure noires arrivent dans la foulée, talonnés par deux garzoks ; ces derniers, flairant l’embrouille, se carapatent sans demander leur reste : impossible de savoir si c’est pour donner l’alerte, ou simplement parce qu’il s’agissait de clients pas décidés à se mêler de ce qui ne les regarde pas. Dans le doute, il faut agir vite. Opération coup de poing, un raid bien mené sans s’attarder.
Les choses manquent de mal tourner. Une sorte de main sombre se matérialise dans l’espace, et vient saisir Beorth à la gorge. Une sensation de froid intense l’envahit, en rien comparable avec ce que les hivers lui avaient fait connaître. Si la mort doit avoir un avant-goût, un vrai, il ne doute pas un instant que c’est celui-là. Dans le même temps, le second mage souffle vers lui une brume noire, dont il comprend qu’elle lui sera fatale s’il ne fait rien. Plus assez de force pour avancer, pour lever la hache, il lui semble que la volonté seule d’agir lui manque. Impossible aussi de voir ce que fait le shaakt, s’il sera d’un quelconque secours ou s’il a déjà fui.
Un dernier éclair de lucidité – ou peut-être simplement parce que c’est la seule chose que distingue encore son champ de vision – lui permet d’envisager une échappatoire. Deux pas, plus éprouvants que deux mille, le rapprochent assez d’une des lampes, qu’il saisit d’une main et lance sans grande conviction. Pas de quoi blesser, ni même brûler, mais la vision d’une flamme arrivant droit vers lui perturbe le lanceur de sort qui imposait sa poigne nébuleuse. Un combat tient parfois à une seconde de flottement qu’un des adversaires peut exploiter à son avantage. Trop confiants peut-être dans leur magie, les deux encapuchonnés n’ont pas vu venir le coup, et, pas pensé à se mettre dans une position de fuite. Derrière eux, il n’y a qu’un mur, et pas le temps de maintenir un sort et de tourner les talons.
Déjà Beorth s’est rué, fonçant sans fioriture, tout son poids porté vers l’avant, la hache décrivant un arc de cercle. L’acier broie une hanche et, profitant du déséquilibre, le guerrier percute de l’épaule le type encore debout, se laissant presque tomber sur lui. Derrière, le shaakt a réapparu, comme par miracle, sentant sans doute que le vent tournait. D’un geste net il achève le blessé, tandis que Beorth défonce à coups de hache rageurs le torse de sa victime sonnée.
« Beau travail. » Le ton de l’elfe noir est sans ironie aucune, simple constat.
(Ouais, c’est ça. Et toi, t’étais où ?)L’heure n’est pas à régler des comptes, ni même à la bagarre. De toute manière, le noiraud n’a pas l’air manchot avec un surin, pas question de risquer une saignée après la quasi déculottée magique. Du bol, Beorth est conscient d’en avoir eu, et on ne l’y reprendra pas avant longtemps – à moins que lui soit versée une somme substantielle – à se ficher dans une pareille histoire, sans préparation sérieuse aucune. Avant de disparaître, il faut récolter de quoi justifier la prise de risque, pas questionner le rentrer les poches vides. Les serrures des coffres sautent après quelques coups de hache bien assenés, et avec elle une bonne partie du couvercle. Dedans, il n’y a guère que des fripes sombres, des livres, de bibelots à l’air vaguement ésotérique, des assemblages de perles et de plumes de corbeaux, toute la camelote magique dont le mercenaire n’a cure. On lui a parlé de fluides en revanche, en lui confiant sa mission et ça, il connaît. Comme l’or et les bijoux, ça se monnaie pas mal au marché noir. Après avoir farfouillé un peu, il découvre, enveloppées dans des tissus noirs passementés de motifs de corbeaux argentés, une série de huit fioles scellées à la cire, où un liquide décrit, sous l’influence de quelque force magique, des volutes et des circonvolutions, passant par un panel de nuances de noir.
Sur le couvercle de l’une des caisses, le shaakt vide deux bourses de yus et dépose des bagues, broches et pendentifs prélevés sur les cadavres. Pas le temps d’aller plus loin dans la fouille, il y a là tout ce qu’ils étaient venus chercher. Les yus sont vite fait partagés en deux parts égales, de même que les bijoux, et surtout les fioles. Pas question d’entuber la shaakte avec ça, même si l’envie ne manque pas à Beorth après le coup relativement vache qu’elle lui a fait en l’envoyant dans un cul de sac.
Chacun des deux associés ayant calé son butin dans son bagage, ils filent tous deux du côté d’où sont venus les mages. Ils trouvent là quelque chose qui ressemble à une chapelle improvisée, une planche et deux tréteaux en guise d’autel, des chandelles, des corbeaux et des plumes partout, quelques tentures miteuses pour cacher le côté miséreux des murs. Pas le genre d’endroit où viennent trainer les pontes d’un quelconque culte, juste de quoi soutirer trois aumônes à des trouillus inquiets de ce qui se passera sitôt qu’ils auront cané.
« On se quitte là. Bonne chance. Elle refera affaire avec vous, si le butin lui convient. »
« Ouais. J’verrai. »Derrière un rideau, une légère pente permet de regagner la rue. Il y a bien quelques badauds qui commencent à se réunir, mais pas encore de gardes en vue, ni de trognes décidées à foutre leur nez dans ce qui ne les concerne pas. Le shaakt disparaît à grands pas dans une direction qui doit lui être familière. Beorth ne demande pas son reste non plus, et, faute de savoir véritablement où il doit aller, se contente de s’éloigner le plus possible, en allant de droite et de gauche pour veiller à n’être pas suivi, du lieu de son petit carnage.
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