|
Le jeune homme – qui n’a pas la politesse de se présenter – m’accuse d’être venue pour rien en ce lieu, ne montrant aucune reconnaissance d’aucune sorte et m’annonçant être prisonnière, moi aussi, face à cet homme qui n’aurait que les insultes à la bouche. Ce dernier point semble proche de la vérité, cependant je ne suis pas encore prisonnière, attendons de voir ce qu’il advient. La créature qui l’accompagne, étrangement douée de parole, me met en garde contre lui, m’expliquant que les attaques physiques n’ont aucun effet sur lui car il se désintègre en flammes pour se reformer à volonté. Je plisse les yeux, notant cet information dans un coin de mon esprit, mais je crains de ne pouvoir faire grand-chose pour le moment, car je ne souhaite pas l’attaquer, pas encore.
Le Cadi Yangin éructe quelques paroles en réponse aux miennes et je retiens l’esquisse d’un demi-sourire, manifestement, il n’a aucun mal avec les mensonges éhontés, mais lorsqu’ils sortent de la bouche d’autrui… Cela ne plaide guère en sa faveur. Il met beaucoup de verve et de gouaille à réfuter mes propos. Un peu trop, même, s’il était si assuré de ses propos, sans doute serait-il plus calme et plus pondéré. Peut-être craint-il le changement et peut-être leurs visions, les visions des mages ne sont pas gravées dans le marbre.
Il qualifie le jeune homme de roi fantoche d’une Esseroth dévastée, serviteur de l’ombre et voleur de gemme. Serait-il de noble lignage ? Ou est-ce l’une des prouesses qu’il a accompli sur ce monde ? La seconde solution me semble plus juste, car le sorcier fait pleinement référence à Esseroth comme quelque chose qu’il connaît, alors qu’il se réfère à mes terres comme un désert lointain. L’aspect serviteur de l’ombre, je le devine aisément avec cette forme obscure qui gravite à côté de moi, quant au voleur de gemme… La seule gemme d’importance que je connaisse est la pierre de vision, peut-être est-il parvenu à en obtenir un artéfact. Si c’est le cas, j’espère qu’il la possède encore ou qu’il aura les moyens de la récupérer, car il s’agit là de quelque chose d’important.
L’homme poursuit en m’octroyant des qualificatifs que je trouve plus juste que ses précédents qui s’apparentaient bien trop à de la rhétorique dépourvue de fond. Du sophisme, si j’en crois les dires de ce philosophe des temps révolus. A la réflexion, il semble s’en tenir à cette ligne de conduite et de propos, car il poursuit en m’accusant d’apporter la guerre par mes actes et par mes paroles. Si ce n’est pas entièrement faux, c’est loin d’être entièrement vrai non plus, et je me sens forcée d’y déceler là une semi-vérité de plus.
Alors que je vois le jeune homme tendre la main vers la masse obscure et l’aspirer comme s’il s’en gorgeait, retrouvant ses couleurs – ou son absence de couleur, le Cadi Yangin annonce que le Conseil des Sorciers est prêt à m’entendre, malgré les paroles qu’il a prononcées. Il dénonce cependant l’adolescent pour me dire que je n’ai aucune prise sur sa vie de bandit qui aurait éveillé les morts. Possèderait-il un important pouvoir ? Auquel cas je comprends que ces hommes gorgés de leur propre importance le voient comme un être potentiellement dangereux pour eux.
Cependant… et bien, cependant, tout ceci ne m’arrange guère, car je me dois de repartir en sa compagnie. Si ce n’est par solidarité, au moins parce qu’il semble représenter une force de plus dans cette guerre, une force manifestement puissante qui plus est. Le Cadi Yangin s’écarte d’une sorte de cercle tracé sur le sol, comme s’il m’invitait à me rendre dessus. Serait-ce l’issue de cette pièce ? Ou un quelconque piège. Mon esprit, quant à lui, réfléchis à toute vitesse. Peut-être est-ce une porte qui agit de la même façon que celle que j’ai prise, et cela pourrait m’emmener au Conseil des Sorciers… Comme ailleurs. Mais le jeune homme, n’a peut-être pas ces connaissances…
Je ne peux risquer de me mettre ce sorcier à dos, car je viens chercher l’aide de toute une institution, et j’ignore si ce jeune homme vaut la peine de perdre un appui si puissant. J’ai beau être la fille de mon père et voir le bien commun avant le bien individuel, je reste cependant moi-même et je ne puis me résoudre à le laisser ainsi à la merci de ce sorcier alors qu’il était si affaibli à mon arrivée.
Je regarde le cercle d’invocation, hésitante, telle une jeune fille un peu apeurée et effarouchée qui cependant tente de cacher son mal. J’espère que la méconnaissance que ces sorciers ont des femmes le fera me sous-estimer, mais je laisse tout de même ce changement s’opérer subtilement dans ma stature, ne changeant pas complètement ce que je suis. Je lance un nouveau coup d’œil au cercle d’invocation, comme si je craignais ce qui allait advenir si je marchais dessus, méfiante d’une magie que je ne connais pas. Et, de fait, j’ai peu à feindre, car une certaine appréhension me noue les entrailles.
- Je… cela fonctionne comme les portes, n’est-ce pas ? J’ai juste à vouloir me rendre au Conseil des Sorciers, et cela m’emmènera directement là-bas ? Suivant ma volonté ?
Je me tourne alors vers le jeune homme. J'espère qu'il a compris que mes mots lui étaient destinés, et n'étaient pas le résidu d'une femme qui feint l'assurance envers ce puissant sorcier. Ou, même si c'est le cas, qu'il saura les utiliser à leur juste valeur.
- Je crains de ne pouvoir vous être d’une grande aide, car ce qu’il y a de l’autre côté de ce portail m’attends, lui dis-je. N’en ayez pas la gargamelle serrée, tout n'est pas perdu, je vais tenter de demander au Conseil votre libération.
Si telles sont mes paroles, mes gestes sont cependant différents et tournant le dos au sorcier, je fais discrètement signe au jeune homme de me suivre, s’il le peut, maintenant qu’il connaît le fonctionnement des portes. J’espère que la bête qui le suit pourra être sacrifiée et lui permettre d’occuper le sorcier pendant qu’il sauterait dans le cercle. Avec, je l’espère, l’intention de me suivre, et non de se rendre au Conseil. Cela fait beaucoup de suppositions malheureusement.
Car oui, alors que je me retourne et m’avance lentement vers le cercle, ce n’est pas au Conseil que mon esprit pense, mais à cette voix qui m’a demandé de le libérer, à cet homme que j’ai entendu en arrivant au pied de la Tour. En marchant dans le cercle, ce que j’espère, c’est qu’il va me mener directement à lui.
(1055 mots)
_________________
|