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Arrivé à la lisière de ce que les locaux appelaient "La Forêt d'Ynorie", Kurgoth vit s'étendre devant lui et jusqu'à l'horizon de vastes plaines parsemées çà et là de bosquets. Il ne profita cependant guère de ce paysage, car le soulagement qu'il ressentit en ayant enfin quitté les bois maudits lui rappelèrent la fatigue qu'il avait tenter d'ignorer jusque là. Le garzok se laissa alors choir dans les herbes de tout son long et s'endormit presque aussitôt, bien que le soleil fût près de son point de culmination. Il ne se réveilla que le lendemain matin à l'aube et sa première action au réveil fut de chasser un renard qui semblait vouloir lui dérober une partie de sa charogne. L'animal mis en fuite d'un simple geste, l'humanoïde cueillit ensuite quelques feuilles sur lesquelles perlait la rosée matinale et s'en servit pour nettoyer sommairement les plaies de son combat contre le liykor. Le prêtre hésita un instant à allumer un feu pour cautériser ses blessures, mais il se rappela que, même sorti des bois sombres, il restait en territoire hostile, l'Ynorie étant en guère avec son peuple.
Kurgoth se mit alors en route au travers des prairies ynoriennes, la dépouille lupine chargée sur son dos. Si celle-ci ralentissait sa marche et risquait de le gêner en cas de combat, ce qu'il tenterait d'éviter en étant seul en terres ennemies, elle lui évitait de devoir disperser son énergie en recherche de nourriture et de la garder pour sa marche vers le sud. Tout en traversant les collines aux abords de la frontière avec le royaume kendran, le barbare prit soin d'éviter autant que possible les éparses villages et chemins de terre. Il s'arrangeait également pour passer la nuit dans les bosquets isolés dans lesquels il ne prenait toutefois pas le risque d'allumer un feu, préférant manger sa viande crue plutôt que de se réveiller encerclé par l'armée locale. S'il restait constamment sur ses gardes et se montrait prudent, la paranoïa dont il avait souffert semblait s'être apaisée en une méfiance qui, bien qu'importante, semblait plus raisonnée. Après tout, il avait bien grandi dans les duchés, il savait donc comment éviter de croiser des humains.
Son périple bucolique prit cependant fin lorsqu'un matin, atteignant le sommet d'une colline, il constata qu'une route lui barrait le chemin dans la vallée. Cette voie ne ressemblait en rien aux étroits chemins de terre empruntés de temps à autres par un éleveur ou un bûcheron. Elle ne se faufilait pas entre les herbes et les rochers, mais marquait par sa présence, telle une balafre brune, le paysage des vertes prairies alentour. Le garzok se mordit lèvres, retenant un juron, devant ce spectacle. Il n'y avait en effet que peu d'arbres pour le dissimuler aux yeux d'un passant et aucun près de la voie qui semblait être, par sa largeur, le principal axe de communication de la région. Il devrait donc traverser au plus vite cette zone, des plus menaçantes qui puissent être pour sa discrétion, sans être aperçu, ou du moins assez tard pour qu'aucun n'espère le rattraper. C'était la fin de l'hiver et les herbes libérées par la neige n'étaient pas encore assez hautes pour lui fournir un quelconque abris des regards. Il descendit alors prudemment vers la route, passant de buisson en bosquet et d'arbre en fourré, s'arrêtant dès qu'un groupe de marchands approchaient et ne repartant qu'après les avoir jugés assez loin pour ne pas qu'ils l'entendent. Il parvint à la cachette la plus près de la route dans l'après-midi, non sans quelques frayeurs l'obligeant, soit à remonter dans la cachette qu'il venait de quitter, soit à dévaler la pente au pas de course pour rejoindre la suivante en s'aidant de la gravité. Devant lui s'étendait cependant encore la partie la plus risquée de cette traversée qu'il n'avait fait qu'amorcer. Il allait devoir passer de l'autre côté de cette route en restant à découvert sur plusieurs centaines de mètres. Le plus fâcheux était probablement qu'une fois sur la voie, il lui faudrait obligatoirement grimper une pente pour se camoufler, ce qui changeait la donne, car jusqu'ici il avait pu se laisser descendre en courant si besoin.
Après de longues minutes d'hésitation en assurant que personne n'arrivait d'un côté ou d'un autre, Kurgoth prit une grande inspiration et sortit du fourré, son liykor sur le dos. Fixant des yeux sa prochaine cachette il avança d'un pas rapide et déterminé, mais, lorsqu'il foula la route de ses bottes, un cri attira son attention sur sa droite. Tournant la tête, il aperçut une troupe de cavalier se rapprocher rapidement. Le barbare était conscient qu'avec sa carrure et sa victime sur le dos il se ferait rattraper, mais il tenta quand même de fuir en accélérant le pas, en vain. Quelques courtes minutes plus tard les cavaliers en armes se répartissait autour de lui pour lui couper toute échappatoire tandis qu'il avait jeté le lupin au sol et dégainé sa kitranche. Il s'apprêtait à se jeter à corps perdu dans l'affrontement lorsqu'un des humains l'interpella.
"
Oublie ça, le monstre! On est trop nombreux pour que tu en réchappes, alors rends toi et nous t’épargnerons le temps de t'interroger. Tu as ma parole."
Les mains du garzok se crispèrent sur son arme et il dévisagea un par un les cavaliers avant de répondre.
"
Imbécile, vos méthodes de tortures son insuffisantes pour faire parler un prêtre de Thirmoros. Comment peux-tu croire que je trahirais mon peuple?"
"
Alors tu mourras ici. Je ne suis pas toujours aussi clément, créature, réfléchis bien."
Le ton était cinglant et les cavaliers avaient eux aussi l'arme au clair et s'apprêtaient à tailler en pièce l'intrus. Mais Kurgoth se remémora la missive qu'on lui avait confié et plongea une main dans son sac avant de la tendre à celui qui semblait être le chef de ce détachement, tentant le tout pour le tout.
"
Je ne ferais pas ça à ta place. Je voyage pour aider les "étrangers" comme c'est écrit dans ce parchemin. Tu ne peux donc ni me tuer, ni me forcer à contourner ton pays tant que tu ne me vois pas piller ou tuer..."
Le capitaine s'approcha alors et arracha la missive des mains de son interlocuteur. À mesure qu'il lisait, la colère se dessinait sur son visage et Kurgoth exultait devant ce spectacle. Rageur, l'humain jeta le parchemin au visage du voyageur puis, après quelques bruyantes respirations, déclara:
"
Très bien le monstre, moi, le sergent Tanahashi Hiroshi, veillerai personnellement à ce qu'aucun habitant d'Ynorie ne transgresse cet accord. Tu seras escorté sous bonne garde d'ici même et jusqu'à la frontière, car je ne te fais pas confiance. Il est par ailleurs hors de question de laisser une peau verte traverser impunément notre beau pays alors..."
"
Sergent, inutile de m'amener à la frontière avec le duché de Luminion, c'est à Bouhen que je vais et la voie la plus courte passer par l'Ynorie."
"
Assez! J'aurais dû te tuer sans sommation, mon honneur aurait été sauf! Mais maintenant que j'ai lu ton satané parchemin... Soyez maudits, toi et ton peuple! Satô, prends son équipement. Makoto, la carcasse de liykor, ça nous fera des provisions. Abe, trouve un moyen de ligoter et prends-le sur ton cheval, vous allez venir avec moi. Les autres, aidez-les, puis allez rapporter au capitaine que nous allons conduire cette chose infâme jusqu'à la frontière sud du pays. Exécution!"
L'hostilité non dissimulée de l'humain n'affectait pas le moins du monde le prêtre qui rendait à la race des hommes toute l'inimitié qui pouvait lui être témoignée. Se laisser ligoter et dépouiller de son équipement, en revanche, voilà qui le contrariait davantage. Si le garzok se mit en position de combat dès que ces ordres furent donnés, montrant qu'il ne comptait pas accepter de telles conditions, les soldats, confiants en leur nombre, ne se montrèrent pas le moins du monde intimidés. Leur chef se permit même de renchérir.
"
Ton parchemin implique uniquement de te laisser passer. Rien dedans ne nous interdit de t'enchaîner et de conduire à destination en te privant d'eau et de nourriture... Si tu veux arriver à destination avec encore assez de forces pour aider qui que ce soit, alors laisse toi faire et tu seras convenablement nourri."
Les poings bruns se crispèrent sur le manche de la kitranche, il était piégé. S'il capitulait, il serait traité comme un esclave, un animal ou pire encore jusqu'à ce qu'il soit jeté hors d'Ynorie, mais s'il refusait ce sort, il donnait à ces humains méprisables une excuse pour le tailler en pièces. Le militaire qui lui avait confié sa mission l'avait bien mis en garde contre les hommes, mais les plaines ynoriennes n'étaient pas des plus adaptées pour un voyage discret. Tout en jetant son arme sur le sol poussiéreux de la route, le barbare réfléchit à ses choix passés. Les créatures des bois sombres étaient-ils vraiment moins terrifiants que l'Aube Radieuse? Le danger que cette dernière représentait était-il suffisant pour ne pas profiter de l'abri que prodiguaient les forêts kendrannes? Il était déjà trop tard pour regretter ces décisions, la poussière levée par l'arme n'était pas retombée que les soldats avaient déjà mis pied-à-terre et le dépouillait de son équipement, allant même jusqu'à le ligoter avec sa propre corde. De l'instant où il lâcha son arme à celui où il fut hissé sur la croupe de la monture du dénommé "Abe", Kurgoth ne détourna pas les yeux une seule seconde du sergent. Tôt ou tard, il se vengerait, oh oui, il se vengerait.
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