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Si Kurgoth avait réussi à contrôler ses pulsions le temps d'adresser sa prière, il parut métamorphosé en ouvrant les yeux. Alors que ces derniers, couleur sang, fixaient Olur avec la même avidité morbide qu'un affamé pouvait fixer une viande en train de rôtir qui était tout juste hors de sa portée, ses babines se retroussèrent en une grimace carnassière. Les badauds rassemblés se reculèrent légèrement en constatant l'état d'excitation proche de la transe dans lequel se trouvaient l'apprenti ainsi que son mentor. Les garzoks ne restèrent ainsi plus d'une seconde avant de se jeter l'un sur l'autre comme des animaux enragés. Ce combat contre Olur, la possibilité de se venger de toutes les souffrances subies durant ces longues années et cette excitation animale transportaient le barbare. Alors qu'il se ruait sur le traître, se sentant plus puissant, plus endurant, plus résistant, pour faire simple plus vivant, qu'il ne l'avait jamais été auparavant, le prêtre de Thimoros entrevoyait par avance l'extase provoquée par sa kikoup déchirant la chair du fidèle de Meno.
La différence de portée des armes empêcha la charge du barbare d'atteindre sa cible. Alors qu'il s'apprêtait à élancer son bras droit tenant la kikoup, il dut parer avec sa kitranche le coup mortel qu'Olur envoyait vers sa tête. Bien qu'il ait réussi à interposer son arme, le poids de l'énorme kitranche le déséquilibra et le prêtre de Thimoros roula dans les décombres pour finir sa course au pied de la foule. Trois spectateurs, excités par le combat entreprirent de le relever de force afin de le pousser vers son adversaire. Alors qu'il était remis de force sur ses pieds, le barbare vit son mentor brandir son arme au-dessus de sa tête et effectua une maladroite roulade dans les débris du temple. Cette roulade sur le sol recouvert de pierres chaotiquement agencées lui coûta sans doute quelques bleus douloureux mais le barbare n'avait cure de la douleur ; il ne portait plus d'attention qu'à son combat, sa survie et la mort d'Olur, quoiqu'elles lui coûtent. Si la lame, impressionnante par sa taille, manqua sa cible, elle ne manqua pas l'un des spectateurs qui l'aidait à se relever, le tranchant en deux sur la longueur.
"
Dégagez vermine!"
Tandis que le chef de clan, furieux, intimait à ses pillards de leur laisser la place de combattre, le barbare profita de la distraction et plongea dans sa direction pour lui porter un coup. Le mentor se retourna alors violemment, son arme parcourant dans les airs un arc à hauteur de tête, bien trop haut pour toucher le garzok qui, au sol, venait de lui entailler le mollet. Si l'arme arrêta sa course à quelques centimètres d'un autre spectateur, qui échappa de peu à la décapitation et vit les flammes danser sur le métal de la lame juste devant ses yeux, Olur se servit du manche solide entre ses mains pour bloquer l'attaque suivante de son apprenti. Celui-ci concentra alors sa force dans ses cuisses musculeuses pour repousser son ennemi en arrière, lequel, sa jambe blessée s'étant prise dans les débris au sol, bascula sur le dos. Le mentor, voyant la masse de muscles l'ayant projeté au sol à présent bondir sur lui, tendit sa jambe valide vers l'abdomen de son agresseur et le repoussa en le faisant passer au-dessus de sa tête en direction de la foule.
Le temps que Kurgoth retire sa kikoup de la poitrine du spectateur sur lequel il avait atterri, il vit qu'Olur s'était lui aussi relevé et s'apprêtait à attaquer. Se sachant hors d'atteinte, le barbare laissa venir le coup et s'apprêtait déjà à viser la jugulaire de son adversaire pour mettre fin au combat lors de sa riposte. Son mentor resta confiant dans son attaque et insuffla toutes ses forces dans le coup titanesque qui, au moment de toucher le sol, fendit en deux un bloc de roche et fit trembler le sol autour du point d'impact. Le prêtre de Thimoros, qui finissait de se relever, et une partie de la foule massée derrière lui perdirent l'équilibre suite à la secousse et s’effondrèrent au sol. Voyant son mentor approcher et se sachant dans une situation précaire, Kurgoth opta temporairement pour une attitude défensive et, à moitié redressé, tendit ses armes devant lui pour parer la prochaine offensive. Alors que les yeux de l'apprenti étaient fixés sur la lame enflammée que son mentor brandissait déjà de nouveau dans les airs, il vit les flammes s’apprêtant à le frapper changer de forme. Au lieu de simplement envelopper la lame comme s'il s'agissait d'une torche, elles prirent petit à petit la forme d'une tête de dragon rugissant en direction de sa cible.
(
Par tous les maux de Thimoros, qu'est-ce que...)
L'attaque magique arriva rapidement, stupéfiant la foule et prouvant à tous, s'il en était encore nécessaire, pourquoi Olur était le chef incontesté de ce clan. La kitranche vint s'écraser lourdement sur les armes de Kurgoth qui dut plier les bras pour absorber le choc de l'arme colossale. Mais si l'acier avait été arrêté, les flammes à l'allure draconique continuèrent leur course, traversant la garde du garzok, et l'immolèrent. Tandis que le vieux mentor reculait de quelques par en ricanant pour apprécier le spectacle de cet apprenti payant bien cher le prix de son arrogance déplacée, sous les regards stupéfaits de la foule subjuguée par une telle démonstration de puissance, Kurgoth, hurlant de douleur, se roulait et se contorsionnait sur ce sol encombré pour éteindre les flammes dévorant sa chair.
"
Doutes-tu toujours de la puissance incomparable de Meno? Ton dieu n'a que faire de ta survie! Il veut simplement te voir souffrir et mourir!"
Après de longues secondes de contorsions au sol accompagnées de cris, le barbare dont le corps fumait encore, à quatre pattes sur le sol du temple, reprenait son souffle, les yeux clos. S'il avait réussi à entailler la jambe de son adversaire, Kurgoth avait passé la plus grande partie de ce combat à tenter de fuir les coups dévastateurs d'Olur, sans grand succès considérant son état. Une vague de fureur déferla sur son esprit. N'avait-il rien appris malgré son entrainement? Comment, dans la force de l'âge, était-il incapable de rivaliser de puissance avec ce garzok pourtant vieillissant? Pourquoi n'avait-il pas réussi à l'emporter en profitant de la rage qui l'habitait au début de l'affrontement? Cette frustration fit naître dans le cœur du barbare une colère et une haine, non plus dirigées uniquement contre son mentor, mais aussi contre lui-même et toute la création des dieux, plus sombre que tout ce qu'il avait pu éprouver jusqu'ici; et il ne ressentait qu'un moyen de s'en libérer: tuer Olur; le massacrer; réduire son corps hideux en une bouillie informe.
Fulminant et fumant au sol, la sensibilité de ses sens décuplée par l'état second dans lequel sa rage intérieure l'avait plongé, Kurgoth sentit les pas lourds de son adversaire se rapprocher. Lorsqu'il tourna la tête vers son assaillant, le sourire sadique de ce dernier disparu lorsque que leurs regards se croisèrent. Si le prêtre de Thimoros débordait de rage au début du combat, il semblait à présent avoir perdu toute forme de conscience et n'être plus qu'une bête sauvage, vengeresse et assoiffée de mort. Le monstre au sol, bondit alors sur sa proie avec une force qu'il n'avait pas manifesté jusque là. Bien que le fidèle de Meno ait interposé son arme, entaillant l'épaule de la bête et rompant la sangle du sac à dos en cuir qui finit son vol plané près du brasier au centre de la pièce, cela n'arrêta pas l'animal qui se mit à porter des coups de plus en plus violents. S'ils manquaient cruellement de précision et de finesse, permettant au plus expérimenté de les bloquer et les dévier facilement, les coups portés par l'apprenti étaient tellement puissants, malgré le fait qu'il n'utilise sa kikoup que d'une main, que le mentor préféra ne pas tenter Zewen et Phaïtos et décida de se protéger sans chercher à contre-attaquer, sachant que la mort l'attendait si un seul de ces coups titanesques venait à l'atteindre.
Olur, que Kurgoth forçait à reculer à chaque coup en avançant inexorablement vers lui, finit par basculer une fois de plus sur un bloc massif tombé du toit. Emporté par l'élan de ses coups et n'ayant soudainement plus aucune résistance, l'apprenti chuta sur son mentor et tous deux, ayants échappés leurs armes dans cette chute, roulèrent sur le sol, agrippés l'un à l'autre dans une étreinte où les coups continuaient de pleuvoir de part et d'autre. Ils se stabilisèrent à proximité du bûcher central, l'apprenti martelant de ses poings et coudes le haut du corps du mentor sur lequel il se tenait. Le fidèle de Meno, sentant ses côtes se plier et son crâne se déformer sous les coups de boutoir répétés, rassembla sa magie pour une attaque désespérée. La puissance et la fréquence des coups diminuaient alors que Kurgoth, épuisé par son effort, semblait avoir déversé toute sa rage. Profitant de la situation, Olur plaqua sur le visage de son apprenti ses mains, rendues brûlantes par sa magie.
Sous l'effet de la chaleur, la peau brune du visage commença à fondre au contact des mains brûlantes et la victime, hurlant de douleur à en recracher ses poumons, se redressa brusquement portant ses propres mains à son visage déjà défiguré. Entrainé par son apprenti qui avait ses mains plaquées sur les siennes, Olur n'eut aucun mal à se relever. Sitôt sur ses pieds, il profita de l'état de confusion, provoqué par l'insoutenable douleur, de Kurgoth pour le déséquilibrer et le ramener au sol, plongeant sa tête dans le brasier au centre de la pièce. Si les morceaux de temple effondré meurtrirent à nouveau le dos du garzok, la douleur qu'il éprouvait au niveau de sa tête, à présent léchée par les flammes, dépassait tout ce qu'il avait enduré. Son instinct de survie, prenant les commandes de son esprit dans cette situation critique, ne tenta plus de sauver son visage à l'aide de ses mains, mais agita son corps en tous sens pour tenter de se dégager ou de sentir le moindre objet à portée dont il pourrait se servir.
Alors qu'il sentait ses derniers cheveux disparaitre dans les flammes enveloppant à présent sa tête, Kurgoth senti sa main droite caresser brièvement un morceau de cuir. Étendant, si peu qu'il le pût, son corps dans cette direction tout en tentant de marteler à nouveau, mais cette fois à l'aveugle, son mentor de sa main gauche, le barbare se saisit et rapprocha la poche de cuir qu'il espérait être son sac à dos. Plongeant son bras à l'intérieur en espérant y trouver une aide miraculeuse. Au milieu du fourbi, sa main se referma sur une rune. Bien sûr, une rune, les louanges du vieil Occulus sur leur puissant fusa à travers sa tête torturée par les flammes, il lui fallait cependant encore la reconnaître avant de s'en servir. Alors qu'il la tendait déjà vers Olur, son pouce épais reconnu le symbole de l'éclair gravé sur la pierre, il s'agissait de la rune signifiant "Arrêter". La plaquant sur le garzok le maintenant dans le brasier, il tenta d'activer la rune.
"
Aoar!"
La perception du barbare se troubla un instant, il fut envahi d'une sensation étrange. Ni la douleur des flammes, ni la pression d'Olur ne disparurent cependant et il sentait toujours la pierre dans sa main. Mille questions l'assaillirent alors malgré l'intolérable douleur. Le vieil Occulus l'avait-il dupé? Ces cailloux insignifiants étaient-ils seulement magiques? Avaient-ils bien étés identifiés? Les noms qu'on lui avait donnés, étaient-ils bons? Les avait-il, par hasard, mélangés dans son esprit à cause de la douleur? Son seul espoir de survie reposait sur cette dernière question. Le barbare, sentant sa conscience le quitter, tenta sa dernière chance dans un soupir agonisant.
"
Daï!"
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