La couronne du voisin, arrière-boutique partie 1
Peu bavard, Frouillot acquiesça d’un hochement de tête et se mit à marcher en direction de la cité de Valmarin. Curieuse, j’observai minutieusement cette mystérieuse ville dont les habitations semblaient construites, du moins en partie, à partir du roc si bien qu’elles semblaient y faire corps. Tout comme je l’avais observé de loin, les toits en forme de voûte semi-circulaires s’avéraient nombreux ce qui donnait un cachet particulier à la ville de Valmarin, agréable à l’œil. Mais le plus beau bâtiment, sûrement le palais, se trouvait tout au sommet de la montagne rocheuse, ce qui conférait à ses habitants une meilleure vision sur la cité et du coup une protection supplémentaire.
Puis reportant mon regard un peu plus bas, je remarquai que les habitations étaient rassemblées autour d’un gigantesque bassin d’eau, lui-même accolé contre la muraille rocheuse. Bien qu’il s’agissait vraisemblablement d’un port par les infrastructures construites sur ses berges, aucun navire n’y baignait. Et fait encore plus curieux, il ne semblait pas possible d’en sortir, puisqu’aucun cours d’eau n’arrivait ou ne partait de ce bassin. Intriguée, je l’observais davantage et je finis par en déduire que cette muraille pouvait être un leurre, une astucieuse illusion ou bien un portail, mécanique ou magique, qui se retirait d’une quelconque façon afin de permettre aux bateaux de quitter le port. Je me retins cependant de faire part de mes réflexions à Frouillot, je savais mon imagination débordante et je ne voulais pas que ce vieil homme en rie à mes dépens. Au moment opportun, je lui ferais part de mes interrogations au sujet de ce singulier port au sein de la cité.
Conservant toujours le même mutisme, Frouillot me conduisit aux étages intermédiaires de la cité, à flanc de montagne jusqu’à une auberge nommée La Couronne du voisin. Ce nom me fit sourire, bien que je n’en comprenais pas trop le sens de cette appellation, j’imaginais les propriétaires emprunter de le couvre-chef majestueux d’un souverain habitant une ville voisine.
Tout juste avant de pénétrer à l’intérieur de l’établissement, Frouillot rompit le silence et jugea opportun de me donner quelques recommandations. Je l’écoutai avec attention et il me dévoila que les gens que nous allions bientôt rencontrer appartenaient à une société organisée de voleurs, nommée les Mouettes. Frouillot me rassura qu’ils étaient moins puissants et moins riches que les Mâchefers, mais qu’ils s’avéraient assez rusés. Il me conseilla de me méfier d’eux, leurs intentions n’étant pas toujours louables.
Lorsque nous pénétrâmes dans l’établissement, l’aubergiste derrière son comptoir, un humain dans la quarantaine, bien en chair, les cheveux noirs, mais rares, repéra immédiatement Frouillot.
Discrètement, il lui fit signe du regard de le suivre. Ce que fit Frouillot sans lui adresser le moindre mot. Chose, dont je n’avais pas coutume. Dans mon petit village, tout était prétexte à la causerie. Lorsque ma mère entrait dans un commerce lutin, peu importait le type, elle en avait au moins pour cinq minutes de conversation avant d’en arriver au sujet de sa visite.
Nous fûmes donc conduits dans une pièce exiguë, relativement dénuée de meubles si ce n’était une table ronde en bois entourée de quelques chaises appareillées. Cependant, la fenêtre de dimension respectable offrait suffisamment de lumière pour que je distingue aisément les occupants au nombre de deux. Près de nous, assise à une table, nous observait une dame d’un âge que j’estimais s’approcher de celui de ma grand-mère. Si elle avait la même lueur calculatrice dans le regard, sa mine s’avérait par contre très dure, affichant une moue légèrement dédaigneuse ce qui imposait le respect et même une certaine crainte. Vêtue de plusieurs couches de fourrures et armée d’une massue, la dame à la chevelure grise passablement négligée nous regarda entrer sans daigner nous adresser la parole. Frouillot l’ignora, répondant à la salutation de Frégène, l’homme aux cheveux attachés derrière la nuque et à l’air affable qui se tenait debout près de la fenêtre.
Sans détour, cet homme dont les cheveux noirs seyaient bien avec ses yeux gris et dont j’évaluai d’un âge similaire à celui de l’aubergiste demanda à Frouillot la raison de sa visite dans leur cité.
S’approchant de la table afin que je puisse y prendre place, le vieil homme adopta une attitude encore plus bourrue qu’à l’accoutumée, me présenta sommairement, et les somma d’écouter ma requête, tout en les prévenant d’un ton protecteur de ne pas me brusquer. La dame fit alors un petit sourire narquois alors que l’homme tourna son regard intelligent vers moi affichant un sourire sans faille.
Je glissai donc le long du bras de mon compagnon, fit un petit saut de sa main pour atterrir sur la table à une distance sécuritaire de la vieille femme.
Regardant, d’un air qui se voulait assuré, chacun de nos hôtes tour à tour, je leur fis une légère révérence avant de me présenter :
« Je me nomme Guasina Roquin, protectrice d’âme, appartenant au clan des Ermites de Yuimen, fille de Tony et de Jeannine Roquin. J’enquête sur un mal qui ronge Elysian depuis quelques temps et qui ressemble étrangement à un drainage de fluides. Un des plus flagrants effets est appelé le fléau et transforme les gens. Je souhaiterais donc que vous m’aidiez dans mon enquête et me disiez tout ce que vous savez à ce sujet. Et n’ayez crainte, ma petite taille n’est pas contagieuse. Je suis une lutine, et non pas une de ses ères touchés par le fléau. »Je m’arrêtai un moment afin d’observer leur réaction. J’avais cru bon préciser mon appartenance à un clan pensant ajouter ainsi de la crédibilité à mon discours. Et puis, adoptant un air taquin, je rajoutai d’un ton chantant :
« Et ne vous fiez pas à mon apparence naïve et fragile, je peux m’avérer une dangereuse adversaire si on tente de me duper. »J’accompagnai ma petite phrase d’un clin d’œil amical. Pour ma part, je demeurais méfiante et m’apprêtais à protéger Frouillot si nécessaire, me méfiant autant du bel homme d’âge mûr que de la vieille femme à l’air acariâtre. Chez les Roquins, on apprenait à se méfier des apparences.
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