A force de recherches, je parviens à dénicher une pièce de bois assez grande pour que je puisse y déposer mon équipement au sec et m'y accrocher. Je me défais de mon matériel et pousse en douceur le tronc dans le lac, prenant soin de ne faire aucun bruit car je n'ignore pas que le moindre son se propage loin sur une étendue d'eau comme celle-ci. J'entre à mon tour dans le liquide, jurant intérieurement lorsque j'en découvre la température: glaciale. Pas question de reculer, quoi qu'il en soit, je serre les dents et me mets à pousser silencieusement mon esquif improvisé en direction de la citadelle.
Lorsque je sors enfin de l'eau en un recoin discret du piton rocheux qui soutient la forteresse, je suis gelé jusqu'aux os et je tremble comme une feuille par grand vent, mais la seule chose qui importe c'est que nul ne m'ait repéré. Je peine durant quelques minutes pour m'équiper, mes doigts gourds rendant la tâche difficile, puis j'examine sombrement les lieux. Je suis bien en-dessous de la citadelle proprement dite et, pour y accéder, il va me falloir escalader une foutue paroi. Elle est moins abrupte que celle qui m'a permis d'arriver sur l'île, certes, mais bien suffisante pour me poser problème, surtout avec des doigts bleus de froid... Bordel, ça n'aura donc jamais de fin?! Je suis un combattant natif du désert, pas un foutu poisson et encore moins une saloperie d'araignée! Mais j'ai beau examiner prudemment les alentours, je ne vois aucun passage plus aisé, pas d'escalier évidemment, pas même une faille qui pourrait me simplifier la vie. Tout ça va probablement finir en crêpe de vagabond, mais je n'ai pas le choix: il faut que je me coltine cette maudite falaise.
Et je me la coltine. Non sans manquer dix fois d'aller m'écraser sur les rochers, non sans que mes rattrapages désespérés ne me mettent les doigts en sang, mais je finis par parvenir au sommet en un seul morceau et sans avoir lâché le moindre son. Le soulagement que j'éprouve alors ne dure qu'une seconde: le temps de réaliser que je suis encore sous le pont et qu'il reste une bonne dizaine de mètres de verticale jusqu'à ce dernier. Cerise sur le gâteau, j'entends les pas d'un garde sur ce damné pont, et sérieusement armé encore, si j'en juge par ses pas pesants et le bruit indubitablement métallique qui en est issu. Génial. Rien de tel que quelques types en armure lourde sur le passage pour entrer discrètement dans un lieu, c'est bien connu. Quant à utiliser le pendant d'Uraj pour me téléporter à l'intérieur, impossible, je n'en ai pas assez vu et tout ce que je gagnerais à le tenter serait de réapparaître à moitié encastré dans la maçonnerie. Bon. Il n'y a pas trente-six options: je grimpe, j'égorge le garde et je passe par la porte. Sauf qu'un rapide coup d'oeil m'apprend qu'elle n'est pas ouverte: leur putain de herse est baissée...
Je me retire vivement dans les ombres lorsque j'entends soudain des voix:
- Rien à signaler, Sergent. La nuit est calme.- Bien, soldat. Gardez l’oeil ouvert et le bon, le Généralissime a insisté pour que nous soyons plus vigilants que d’habitude, au vu de notre invitée.- Oui, Sergent !- Par ailleurs, une caravane d’approvisionnement est prévue pour demain. Je ne sais pas où elle en est, mais laissez là entrer après les procédures habituelles, y paraît que les cuisines sont courtes en nourriture et ça nous embêterait tous de manger de la paille, pas vrai, soldat ?Le troufion en question acquiesce d'un ricanement, et moi je souris froidement: c'est du bon acier que je vais lui offrir à bouffer. Un service que je leur rendrais en somme, ça fera toujours une bouche de moins à nourrir. Mais alors que je m'apprête à tenter ma chance, après tout il faudra bien qu'ils ouvrent la herse pour laisser rentrer le sergent, un message me parvient via le pendant. Earnar... la poiscaille... qui m'annonce benoîtement qu'il est à Valmarin pour m'aider, sous prétexte que deux personnes valent mieux qu'une pour venir à bout de mon ennemi. Il ajoute que sa déesse a une dette envers Shill et qu'il est là pour la rembourser, comme si Moura avait quelque chose à voir dans ce merdier! Il me prend vraiment pour un con, il faudra que je lui en fasse passer l'envie un de ces jours. Mmm. A moins que... il parle peut-être de Meriarvi, la Déesse locale de l'eau, celle qui a permis le retour de Shill pour ce que j'en ai compris lors de la résurrection de cette dernière? Mouais. C'est une possibilité. Mais qu'il soit le cul-béni de Moura ou de Meriarvi n'y change rien: je n'ai pas la moindre confiance en lui, l'eau c'est traître, n'importe quelle femme de marin vous le dira. Et froid comme la mort aussi. Encore que je me sois plus gelé dans ce foutu lac que de l'autre côté du voile, à bien y penser.
(Merde! Kerenn, arrête de divaguer et réfléchis à ton problème immédiat!)Sans doute est-ce la fatigue qui se fait sentir, j'ai eu ma dose d'émotions fortes et d'efforts pour la journée il faut dire, mais je me ressaisis d'un violent effort de volonté pour me concentrer sur le présent. Il y a plusieurs points qui me dérangent dans ce foutoir. Le premier c'est que Taler'rhy a évoqué une trahison envers un certain maître lorsque l'ignoble goule s'est enfuie après avoir capturé Kahena. Il paraît donc peu probable que ce généralissime évoqué par le sergent soit ce maître, à moins que ce soit Taler'rhy qui ait été trahi évidemment. Comment savoir? J'aurais dû torturer un peu l'amiral pour le faire causer, mais j'espérais bien mettre la main sur la goule et lui offrir quelques douceurs de mon crû pour obtenir les renseignements. Une erreur magistrale qui m'a coûté la vie et, surtout, un temps précieux.
Enfin, je ne peux revenir dans le temps, la seule chose qui ait une importance dans l'immédiat c'est: comment entrer dans cette saleté de citadelle et survivre assez longtemps pour libérer Kahena? Je pourrais sans doute étriper les deux bouffons qui se trouvent au-dessus de moi et même franchir la herse, avec de la chance, mais je serais inévitablement repéré et toute la garnison me tomberait dessus. Je n'hésiterais pas un instant en temps normal, il faut plus que quelques soldats, même bien entraînés, pour m'arrêter, les Eruïons en savent quelque chose. Seulement, il y a la goule et ses saletés de menottes. Sont-elles l'artefact que je recherche? Les utilise-t-il pour contenir Kahena? Je n'en sais rien, mais je n'ai pas oublié l'aisance effarante avec laquelle la charogne ailée nous a neutralisés sur l'île maudite. Je pourrais peut-être venir à bout des gardes, mais l'immonde m'abattrait sans le moindre effort pendant que je serais occupé avec eux.
Reste cette histoire de caravane, je pourrais peut-être m'y dissimuler et parvenir ainsi à pénétrer dans la citadelle sans me faire repérer. Mais cela signifierait perdre encore des heures et des heures, cela alors que le pendant m'a appris que Kahena était en sale posture, torturée peut-être. Les battements effrayants de rapidité de son coeur résonnent encore comme un glas funeste en mon âme, dans quel état vais-je la retrouver? L'option de la caravane serait la plus sage, aucun doute là-dessus, mais puis-je me permettre encore ce retard? Sans compter qu'il faudrait déjà que je retraverse le lac sans me faire repérer, que je la trouve, que je m'y infiltre sans être vu et que les gardes ne me découvrent pas en la fouillant à l'entrée. Tout cela en étant déjà sérieusement fatigué. Cela fait beaucoup d'impondérables, beaucoup trop. Sans compter que, même si tout se passait bien, il fera jour lorsque la caravane sera déchargée. Or je suis un combattant de l'ombre, l'obscurité a toujours été ma meilleure alliée. Par ailleurs il y aura du monde pour vider le convoi, espérer s'en extraire sans être remarqué en plein jour est une utopie totale. Non, le seul avantage que cela me procurerait peut-être serait de me faire franchir la herse avant d'être repéré. Je gagnerais quelques minutes, sans doute, mais en ayant auparavant perdu un bon nombre d'heures. Le problème de la garnison et de l'ignoble sera toujours le même. En revanche... je saisis mon pendant d'Uraj et me concentre sur Earnar pour lui répondre:
(Il y a une forteresse en forme de Dragon au milieu d'un lac, au nord de la ville. Solidement gardée. Une caravane doit y arriver demain, elle devrait être sommairement fouillée, ils manquent de nourriture. Vous pourriez vous y dissimuler et entrer sans être vu. Pour la rejoindre sans passer par la ville, longez la côte nord-ouest pendant trois heures et cherchez un éboulement récent, il y a moyen d'escalader la falaise à cinquante mètres sur la droite, les contrebandiers utilisent ce passage. Faites vite si vous voulez arriver à temps. Bonne chance.)Quant à moi, je vais commencer par tâcher de repérer un endroit où je pourrais grimper discrètement pour atteindre le dessus du pont. Puis je me trouverai un recoin bien planqué pour me reposer deux ou trois heures, j'en ai le plus grand besoin et mes chances seront déjà bien assez insignifiantes pour que je n'y ajoute pas l'épuisement. Comme je ne dormirais pas vraiment, méditer suffit aux Sindeldi pour se ressourcer, j'en profiterais pour essayer de tisser un nouveau sortilège qui, je l'espère, me donnera assez de temps pour atteindre la goule et l'écraser. Cela ne devrait pas être trop sorcier, sans vouloir faire un mauvais jeu de mots: l'essence même de ce sortilège, il me suffit de la puiser en mon âme. Des ténèbres et du désespoir, une vague de fluides obscurs imprégnés de terreur et de désespérance, qui s'engouffrera dans la citadelle comme un raz-de-marée irrépressible à l'instant crucial. Je la tisserai de toutes les horreurs que j'ai vécues, que j'ai vues. J'emplirai mes fluides sombres de mes souvenirs, des visages torturés par l'agonie et terrorisés par la mort qu'ils sentaient venir, inéluctablement, des suppliques misérables qu'ils m'ont adressé alors que mes lames fouaillaient leurs chairs. Mes ennemis d'aujourd'hui trembleront comme mes ennemis de jadis, leurs bras seront de chiffon et leurs tripes se révolteront dans leurs ventres, leurs genoux céderont sous eux. Ils geindront, brisés, vaincus avant même que cela ait commencé, ils pleureront et ils me supplieront de les épargner comme tous les autres. Mais de pitié ils ne trouveront nulle trace, je suis le Fauve du Dragomélyn et ma geste est faite de ténèbres et de sang.
Un sourire, terrible, froid comme le baiser d'une lame, ourle mes lèvres. J'attaquerai avant l'aube, lorsque la relève obligera mes ennemis à ouvrir la herse. Ou au pire lorsque la caravane sera sur le point d'entrer, si aucune opportunité ne se présente avant. Je ne survivrai certainement pas, je le sais, mais c'est sans importance. Earnar aura peut-être une chance d'achever la mission si j'en massacre assez et, surtout, si je parviens à terrasser la goule. Elle m'a déjà vu avec Kahena, mais le fait que je sois en vie pourrait la surprendre assez pour que j'aie le temps de plonger mes dagues dans ses chairs putrides. Et puis, mes ennemis savent certainement que Rakshok et Sha'rith étaient mes alliés, mais il est possible qu'ils ignorent que d'autres sont venus de Yuimen pour les contrer. Un assassin Earion doué pourrait bien prendre leur vigilance en défaut. Quant à Kahena...
(J'aurais aimé que nous ayons plus de temps, bien-aimée. Mais le bonheur n'est jamais qu'une éphémère lueur, ce sont les ténèbres qui règnent sur les mondes. A bientôt mon Amour, je t'attendrai de l'autre côté du voile.)*****
HRP:
(env 2000 mots)
Si Kerenn trouve un coin pour se reposer, tentative d'apprentissage du sort d'obscurité:
Vague de désespoir : Lance une ombre géante sur le terrain qui s'insinue dans l'esprit de ses adversaires et les envahit de désespoir. (Maîtrises et esquives-0,5/lvl à tout ceux sur le terrain, sauf le lanceur, durant [lvl/4]tours, arrondis à l'inférieur)
Message à Earnar:
(Il y a une forteresse en forme de Dragon au milieu d'un lac, au nord de la ville. Solidement gardée. Une caravane doit y arriver demain, elle devrait être sommairement fouillée, ils manquent de nourriture. Vous pourriez vous y dissimuler et entrer sans être vu. Pour la rejoindre sans passer par la ville, longez la côte nord-ouest pendant trois heures et cherchez un éboulement récent, il y a moyen d'escalader la falaise à cinquante mètres sur la droite, les contrebandiers utilisent ce passage. Faites vite si vous voulez arriver à temps. Bonne chance.)