Rien ne semblait troubler l'Esprit, resté silencieux durant la totalité des aveux. L'air sur son visage représentait l'essence même de l'impartialité, alors que celui de Kalas transpirait de l'impatience d'une once de réaction de la part du lion. Le vent vint apporter le bruissement des feuilles à l'échange de regards entre les deux protagonistes, non sans souligner l'importance du silence qui s'installait progressivement.
Alors qu'il s'apprêtait à lever le pied en direction d’Ahankarikal, le jeune homme fut envahit d'une paralysie soudaine, l'empêchant de faire réagir la moindre parcelle de son corps aux hurlements de son cerveau, jusqu'à en perdre le contrôle. Seules les arbres agitaient leurs feuilles colorées pour répondre au vent qui les caressaient, observant le Shaman à la merci des éléments. Bientôt, le souffle porta un bruit lointain jusqu'à ses oreilles et Kalas fut rapidement à même d'en comprendre la nature. Un rire. Mais pas n'importe lequel. Il était doux, chaleureux, presque mielleux. C'était un rire qu'il avait déjà entendu par le passé, mais impossible pour lui de se souvenir où et quand. Ses yeux s'ouvrirent sur un nouveau paysage. La clairière du sanctuaire de Barkhane s'était changée en une petite pièce faite de bois et de pierre, appartement classique d'une maison humaine de moyenne classe. Dans la cheminée crépitait une flamme aussi rassurante que possible, dispersant dans l'atmosphère une délicieuse odeur de charbon de bois. Une marmite contenant un genre de ragoût était assise sur le feu, signalant la présence de vie entre ces murs. Une véritable scène de repas familiale se déroulait au centre de la pièce dans laquelle on pouvait retrouver, assis à une table, trois personnes.
La première était une femme aux cheveux d'or, tranchant un gros pain aux céréales à l'aide d'un long couteau dentelé. Elle arborait un magnifique sourire sur son visage impeccable, dénué de tout sentiment négatif, quel qu'il soit. Ses traits étaient fins et délicatement dessinés, si bien que n'importe quelle personne la trouverait belle au minimum. Une fois le pain tranché, elle se leva en secouant sa robe blanche comme la neige et irradiante comme un soleil, avant de poser ses lèvres sur l'homme à ses côtés, homme qui semblait être son mari ou du moins une personne chère à son cœur. Très certainement Varrockien de part sa petite taille, il parvenait tout de même à se hisser à hauteur convenable, sans toutefois atteindre celle de sa compagne. Habillé d'une simple tunique recouverte d'un tablier brun fait de cuir rapiécé, l'homme semblait fatigué ou du moins en manque de sommeil de part les cernes qui soulignaient ses paupières d'une sombre demi-lune. Son visage semblait flouté par un nuage surnaturel, comme pour dissimuler sa véritable identité. Néanmoins, un large sourire lui fendait le visage, très certainement dû au petit bout qu'il tenait entre ses bras velus, véritable définition de l'innocence. Un petit bébé, au visage rond et joufflu, trop heureux d'être entourer de ses parents, trop heureux de pouvoir grandir à leur côté.
Le spectacle chaleureux n'était pas sans rappeler à Kalas la période dans laquelle il vivait sous le toit de son ami Cornélius. Le Sinari et sa femme étaient adorables et reflétaient souvent ce genre de ressenti au jeune mage quand ils lui avaient offert le gîte et le couvert. Cependant, le Shaman se sentait concerné par la scène qui se déroulait devant lui, comme s'il y détenait une place particulière à cet instant même. A peine cette pensée lui traversait l'esprit que le couple leva le regard vers lui, spectateur fantôme. La brume qui voilait le visage de l'homme se dissipa et bientôt, c'est son père qui apparut devant ses yeux. Comme une étincelle, son hypothèse embrasa les soupçons qui flottaient dans sa tête et Kalas comprit soudainement qu'il regardait ses parents à l'époque où sa famille était encore entière. D'un sourire nerveux, le jeune homme ne réalisa pas de suite la possibilité d'un tel événement, le laissant tendre doucement la main vers ses géniteurs. Aucune larme ne mouilla ses joues ni même ses paupières, il était hors de question de brouiller un tel instant de Magie et de bonheur.
(Maman...? Papa ?)Les lèvres de sa mère s'ouvrirent pour lui adresser quelques mots, mais Kalas fut incapable d'en discerner le moindre sens tant ils étaient inaudibles. Le bébé dans les bras de son père s'agita un instant, jusqu'à ce que ce dernier ne le serre à nouveau dans ses bras comme il le faisait avec lui auparavant. La sensation d'étreinte chaleureuse qui envahissait le jeune mage lui fit rapidement comprendre que le bambin n'était autre que lui sous sa forme du passé. Comme pour réagir à la découverte de Kalas, sa mère se mit à rire, illuminant davantage son visage aussi radieux que possible, laissant à son fils le temps de comprendre qu'elle était celle qui l'avait amener dans cet endroit. Le jeune homme ne su trouver les mots pour la remercier de lui avoir permis d'assister à un moment aussi inoubliable. Incapable de contrôler son corps, Kalas laissa ses jambes faire quelques pas dans la direction de ses parents jusqu'à voir la scène disparaître sous la forme de nuage, rapidement accompagnée par l'endroit dans lequel il se trouvait.
La chaleureuse maisonnette qui abritait sa famille se modela progressivement sous une autre forme. Les murs de pierres vinrent s'assombrirent et se parer de veinures d'humidités nauséabondes. Une étrange odeur de sang et de mort régnait dans ce qui semblait être une salle de torture, en somme tout à fait classique mais qui n'était pas inconnu au jeune homme. La cellule au fond de la pièce et le petit escalier à son opposé vinrent confirmer à Kalas qu'il s'agissait du repaire de Garold et Sharold, les deux frères psychopathes et fanatiques de Thimoros qui l'avait capturé il y a quelques mois de cela. L'ambiance générale se fit rapidement lourde et étouffante, atmosphère accentuée par la nouvelle tenue du Shaman. Son visage était voilé par une cagoule offrant une visibilité réduite par deux trous percés à la va-vite au niveau des yeux. Ses deux mains serraient une lourde hache à double tranchant, affûtée et couverte de sang séché, signe d'une récente utilisation. Étrangement, le poids de l'arme ne se ressentait pas, certainement grâce à la carrure bien plus évolué du jeune mage devenu maintenant un haut et large colosse. A ses pieds, un billot soutenait la tête d'un homme de petite taille, le visage calme et préparé à la macabre suite des événements. Le silence qui régnait dans la pièce fut agrémenté par la vive respiration du condamné, ne pouvant la contrôler aussi bien que son faciès.
(Mais c'est...)Kalas écarquilla de grands yeux en reconnaissant le visage d'Ernest, le Sinari enfermé avec lui dans ce qu'il appelait
"la cellule de l'horreur". Sa salopette de travail tâchée de sang et la petite faucille abîmée à sa ceinture vinrent remémorer au Shaman cette nuit de douleur et d'effroi pendant laquelle lui et le Sinari avaient combattu ensemble face à ce monstre colossal qu'est Sharold aux Poings d'Aciers. Dans ce cas, pourquoi la tête de son compagnon de cellule se retrouvait-elle sur le billot ? Sa respiration s'accéléra progressivement et Kalas commença à comprendre la raison de sa présence et surtout de son accoutrement. Soudain, une vague d'émotions vint envahir l'esprit du jeune homme, comme s'il partageait ce corps avec une autre âme. Il pouvait y sentir la frustration de se retrouver là, l'impatience de quitter la pièce pour ne plus jamais y revenir et surtout l'image d'une petite fille. Bien que floue à imager, cette dernière semblait être au coeur des pensées du bourreau, véritable joyau parmi les visages des victimes que sa hache avait caressée.
Son regard quitta celui d'Ernest pour se poser sur un homme richement vêtu, sans nul doute noble ou quelque chose d'équivalent. Il tenait livre lourd de quelques centaines de pages sur lequel il s'apprêtait à écrire quelque chose à l'aide d'une plume au bout noircie. D'un signe de tête, il indiqua le condamné à ses pieds et imposa sa volonté de voir le bourreau qu'était désormais Kalas faire son travail. En réponse à l'ordre indiqué, ses deux bras soulevèrent la lourde hache au-dessus de sa tête, prêts à l'abattre entre la tête et les épaules d'Ernest. Incapable de reprendre le contrôle, l'esprit de Kalas hurlait à son corps de s'arrêter, mais rien n'y fit. Ses muscles se raidirent et firent siffler le fil de son arme dans l'air, résonance de la mort elle-même.
*CLANK*Le métal frappa avec violence contre le sol tapissé de pierre, laissant le fracas de l'impact rebondir contre les murs. Le condamné ne paru pas même surpris, comme s'il s'attendait à une telle réaction de la part de son bourreau. Le visage ravagé par les larmes, il supplia pour que la sentence soit respectée, véritable dénouement à l'insupportable attente de la potence. A son tour, Kalas put sentir ses yeux s'humidifier, indiquant qu'il avait reprit le contrôle du corps. Ses mains se détachèrent du manche de la hache et arrachèrent la toile qui lui recouvrait le crâne, venant se dévoiler aux deux protagonistes. Lui-même ne savait s'il s'agissait de son propre visage ou de celui d'un autre, mais il était convaincu que son esprit était libre de s'adresser lui-même à eux. Gardant son attention loin du nobliard qui s'énervait seul dans son coin à vociférer menaces et insultes à son encontre, Kalas fixa Ernest droit dans les yeux. Leur évasion avait été laborieuse, qu'il s'agisse de la peur de se faire surprendre par Garold pendant leur escapade hors de cette horrible salle de torture ou bien de la difficile marche jusqu'à Dehant en portant le Sinari sur son dos. Pourtant, même si ce dernier était celui qui l'avait amené dans cet endroit, il ne pouvait lui en vouloir d'essayer de protéger sa famille. Les deux psychopathes avait menacé de mort les personnes qui lui était cher, afin de mener le Shaman dans un piège grotesque.
(Tuer, c'est donner raison à Thimoros. Et je refuse de le faire.)Aucun son n'en sortit, mais ses lèvres le suppliait de finir ce qui avait été commencé. Kalas refusa de se résoudre à le faire, rongé par la colère et la haine. Autrefois, les places avaient étés échangées entre les deux hommes et Ernest, même s'il avait dû agir sous la crainte, avait répudier à l'idée de condamner à mort un homme libre. Il était donc tout à fait normal de faire de même avec lui. Kalas coupa le noble dans sa frustration et donna la parole à son cœur, laissant la rage en occuper la majeure partie.
"ECOUTE-MOI, PAUVRE CONNARD ! J'ai choisi de laisser cet homme vivant et il le restera ! Je refuse de tuer, c'est mon choix et je vivrais aussi ! Et même si tu me dégoûtes autant que cette pourriture de dieu, je ne te tuerais pas. C'est terminé ! TERMINE !!!"En guise de réponse, le noble claqua son livre entre ses mains, la mine sévère, puis
le décor se dissipa sous la forme d'une fumée dansante au gré du vent. Ernest, la hache et ses vêtements. Tous disparurent pour laisser place à un décor encore plus malfaisant, une véritable plaine d'apocalypse, de mort et de désolation. Le ciel et l'horizon étaient noirs et voilés par d'immenses nuages pompant le moindre rayon de soleil et plongeant le monde dans une obscurité inquiétante. Le monde semblait rejeter ses habitants et toutes formes de vies, brûlant même la terre et absorbant la moindre source d'eau. S'il s'agissait de Yuimen, Kalas comprit que plus rien ne ressemblait au monde qu'il connaissait à l'origine. On y mourrait plus qu'autre chose et le spectacle était horrible pour le jeune homme, désormais genoux à terre et mains sur le visage, retenant maladroitement les larmes qui s'échappent entre ses doigts. Un important mélange d'émotions négatives alimentaient son coeur qui se noircissait peu à peu du désespoir. Face à lui, quatre tombes, fraîchement creusées et de tailles différentes. Kalas éloigna ses mains de son visage et constata la terre sous ses ongles et la quantité non négligeable de poussières dans les lignes de ses paumes, lui indiquant qu'il avait été le fossoyeur des cadavres désormais enterrés. Alors que les flammes terminaient d'en ronger les structures, une gigantesque bâtisse s'échoua sur elle-même et souleva un épais nuage de poussière qui vint s'ajouter à la visibilité déjà très réduite du Shaman. Lui-même ne comprenait pas ce qu'il se passait, mais son coeur et son esprit s'occupaient de répandre chagrin et tristesse en lui, comme s'il avait été marqué par la mort de ces personnes. Ses parents ? Cornélius et Mélissa ? La Meute ? Impossible de le savoir. Tout ce qu'il était capable de comprendre, c'est que la mort avait frappée. Encore. Debout sur ses jambes encore branlantes, Kalas posa son regard sur les tombes, une à une, avant de pleurer une nouvelle fois au milieu du fracas des arbres morts qui s'abattaient à terre.
"Je... Pardon...Je voulais tant rester à vos côtés... Je suis tellement désolé..."Le flux d'émotions s'amoindrit à mesure que le paysage disparaît encore une fois, plongeant à nouveau Kalas dans une véritable expérience au sein de son esprit. Son subconscient le mena à la rencontre de plusieurs étapes de sa vie, récentes ou bien lointaines, durant lesquelles le Shaman en apprenait un peu plus sur lui à chaque fois. Il n'en fallu pas davantage au jeune homme pour comprendre le sens de cette épreuve, imposée par l'Esprit de la terre, Ahankarikal. Les questions, c'était Kalas qui les avait posé et le lion avait jugé qu'il valait mieux lui faire comprendre par des scènes ou des actes plutôt que des paroles. On instruit la théorie par la voix, mais la pratique s'apprend par les yeux. Cette véritable adage de vie se retrouvait dans beaucoup de situations, comme la Magie ou l'entraînement militaire. En bon enfant de la vie, Kalas était capable de mettre son statut d'apprenti à profit et de disposer une nouvelle fois des meilleures enseignements possibles. Bien qu'il n'avait pas saisit le sens de toutes les images, le jeune homme avait su en tirer les leçons qu'il jugeait nécessaire pour faire son deuil.
L'esprit de Kalas semblait désormais reconstruit, comme une maison entièrement retapée après une tempête. Rafistoler ne suffisait pas à induire le calme dans ses pensées, il lui fallait reprendre depuis le début. Les fondations soutenaient les années passées aux côtés de personnes toutes plus formidables les unes que les autres. Les murs se dressaient à l'image des erreurs et obstacles dépassés pour avancer sans jamais s'arrêter et son toit n'était autre que la capacité du jeune homme à rester sain d'esprit malgré tout le malheur encouru. Un enfant brisé était entré dans la tanière de l'Esprit, c'était désormais un homme endurci qui allait en ressortir.
Soudain, toute cette énergie, cette passion d'apprendre de ses erreurs et sa volonté de réussir vinrent se mélanger dans un extraordinaire ballet de Magie, dansant et virevoltant autour de l'homme-loup qui venait de se réveiller. Après plusieurs secondes de fascination, Kalas tenta de ne faire qu'un avec cette énergie surnaturelle, de l'attraper pour ne plus jamais la relâcher. C'était le fruit de son travail, de son dur labeur au sein de son subconscient et il méritait d'en profiter, lui et lui seul. Au contact de ses deux paumes, la boule de Magie vint éclater dans une formidable explosion lumineuse et s'infiltra sous la peau du Shaman, qui laissa le phénomène opérer sans tenter de se mettre au travers du processus. La boule lumineuse remonta la longueur de son bras et escalada l'épaule, absorbant la couleur de son sang au fur et à mesure de son voyage qui prit fin sur le côté droit de son cou. Brillant désormais d'une couleur brune, la lumière vint se changer en une étrange inscription dont le jeune homme ne pu en comprendre le sang, même en tentant d'y apposer ses doigts. Convaincu qu'il s'agissait d'un jargon bien trop développé pour un petit homme comme lui, Kalas se frotta la peau du cou jusqu'à sentir l'intensité de la luminosité s'éteindre complètement, le laissant face à Ahankarikal. L'Esprit de la Terre et le jeune homme-loup se retrouvaient une nouvelle fois ensemble, mais l'un était désormais à même de comprendre la mission que les élémentaires lui avait confié.
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