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Regain m'a fait penser à un truc assez qui me plait énormément chez Hugo, mais que je ne retrouve pas chez Balzac (oui, c'est arbitraire, aujourd'hui je pointe Balzac du doigt) ; dans le roman de Giono, Panturle est avant tout un homme fort : un homme doté d'autres qualités humaines, mais qui se distingue par son physique impressionnant, d'où notamment ce beau passage où par affection pour un vieil homme, il lui descend son enclume du haut du village où elle se trouvait.
Le corps chez Balzac est certes pris en compte, de manière riche et variée : un passage merveilleux, dans Une fille d'Eve je crois (ma mémoire me joue des tours), décrit une maîtresse de rédacteur en chef de journal comme une délicieuse créature, mais que ses pieds, trop gros, viennent condamner en fin de description, comme marque - infamante ? - de sa basse extraction. Mais j'ai l'impression que trop souvent il lui manque une composante, celle de la force, non comme caractéristique morale, martiale, mais bien physique, purement physique, presque animal. Un personnage comme Vautrin vient bien contrebalancer cette tendance, mais il est bagnard, et sa force est à la marge. Chez Zola, en revanche, cette force est plus présente : il n'y a qu'à voir la scène de l’Assommoir où Léon forge des boulons à la masse, une sorte de Vulcain dans son antre, tout en muscles couverts de sueur dans l'atmosphère étrange de la fabrique. Mais le corps fort me semble parfois être là pour mieux montrer la déchéance dans laquelle peut tomber l'homme et son corps. Le propos me paraît trop teinté de considérations "médicales" chez Zola.
Mais chez Hugo... L'homme peut être fort comme est forte une bête, et cet homme peut être un personnage central. Et parce que sa force est presque animale, il ne me paraît que plus humains. Jean Valjean, c'est le Cric, une force de la nature, un type qui peut soulever une charrette versée sur un de ses contemporains et détracteurs, et c'est sa force qui sauve et qui en même temps le révèle. Et puis il y a Quasimodo, sourd, à la fois affreux et sujet de moqueries, mais pourtant craint ; pas un esprit brillant aux yeux des autres personnages du roman, et peut-être du lecteur, mais un physique inquiétant, un garde du corps redoutable pour l'archidiacre son maître. J'aime retrouver cette dimension chez les personnages : pas l'exaltation d'un rapport au corps sur un modèle "force=virilité=supériorité", mais la reconnaissance qu'un corps ce n'est pas seulement notre enveloppe charnelle dans laquelle se dépose notre belle ou moins belle âme, mais aussi un outil, une arme, pendant des siècles notre premier moyen de survie, de subsistance. Et qu'on n'aille pas me faire dire ce que je n'ai pas dit : je ne soutiens pas l'usage abusif que l'on a pu faire de tout temps, et aujourd'hui encore, de ces corps. Et accessoirement j'ai pris des exemples masculins parce que c'est tout ce que j'avais sous la main à cette heure de la nuit.
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C'est par la sagesse qu'on bâtit une maison, par l'intelligence qu'on l'affermit ; par le savoir, on emplit ses greniers de tous les biens précieux et désirables. Proverbes, 24, 3-4
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