"Ibant obscuri sola sub nocte per umbrum - Ils allaient obscurs dans la nuit solitaire, à travers l'ombre"
Je traduis littéralement cette hypallage admirable des marcheurs solitaires dans la nuit obscure. Pourquoi ces déplacements d'adjectifs ? Serait-ce pour produire un effet de "défamiliarisation", comme on l'a écrit ? Mais quel effet sur la réalité y avait-il à écrire (V, 857) "le sommeil avait relaxé ses premiers membre", pour désigner le premier sommeil ? Voir aussi, XII,859. L'hypallage ne joue pas sur la réalité, mais sur la langue : elle détruit les alliances de mots banales ou évidentes (XII, 859), rend "sublime" (au sens antique du mot) le style de l'épopée. Car tout ne se réduit pas aux intentions du locuteur et à ce dont il parle, au poète et à la réalité : entre Ego et les objets se place toujours un intermédiaire résistant, une "structure" (une chose qui s'impose entre le monde et Ego, lequel, de ce fait, n'est pas souverain ni transparent ; voilà du structuralisme !). Ce troisième élément, ici, est la langue latine, qui a un ordre des mots plus libre que d'autres langues, admet les pluriels poétiques, l'hysteron proteron, etc. L'hypallage joue sur ce troisième élément pour défamiliariser le lecteur d'avec la banalité langagière non poétique.