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Les ténèbres, si présentes, si rassurante, se raréfièrent bientôt, brisant la paix d’une mort illusoire et laissant la lumière de la vie, écœurante d’éblouissement, pénétrer à travers les paupières fermées d’un Ogre allongé. Et avec elle, les sensations si charnelles que nombreux vénéraient, mais qui n’étaient pour Gurth qu’informations décadente et sans intérêt. Les sensations n’étaient présentes que pour rendre plus faible ceux qu’elles accablaient. Les douceurs rendaient mièvres, les douleurs rendaient couards. Le seul moyen de se préserver était encore de ne rien sentir du tout. De ne rien ressentir… Que la haine, la colère, et la piété pour les dieux des ombres. Mais l’Ogre, si dégouté qu’il était, était bel et bien en vie. Et allongé sur une herbe humide et poisseuse, non loin d’une cité humaine aux hauts remparts de pierres immaculées. Kendra Kâr. La ville qu’il avait aidée un peu malgré lui, désirant simplement retrouver sa taille normale, quoiqu’anormalement disproportionnée par rapport à ceux qui se nommaient ses semblables.
Ainsi donc, l’homme-animal avait réussi ses enchantements, et le secret de ce druide déchu avait été révélé au grand jour, remettant tout en place dans le système agricole de la grande capitale. La disette n’aurait bientôt plus lieu, et il ragea presque de cet état de fait… Tellement de morts en moins. Qu’ils puissent crever en ingurgitant leur trop plein de blé, désormais. Qu’ils se noient dans la farine ou s’étranglent de grain. Qu’ils régurgitent leur pain et s’écrasent, bouffis, dans leurs assiettes de terre, de bois ou de métal. Oui, qu’ils souffrent et meurent, ceux-là qui se pressaient maintenant pour venir à leur rencontre en poussant de joyeux cris insupportables. Ils étaient heureux, et acclamaient Gurth et les autres comme des héros. Ainsi sont souvent adulés les gens de mort, les tueurs… Ces héros ayant commis des génocides. Et pourtant, dans le cœur de ces gens, la mort était encore tabou et interdite. Triste et négative. Abrutis.
Et là, ils riaient, sautaient de joie en apprenant celle de leur ennemi. Par pure cupidité de la propre leur. Egoïstes imbéciles. Les morts ont toutes le même poids, pour Phaïtos. Et aucune n’est évitable. Chacun de ces joyeux drilles s’en cachait pourtant, flattant la vie et la santé, alors qu’ils devraient vénérer la mort éternelle et douce.
La masse des piétons les mena au cœur de la ville, où siégeait le château du roi, qui les accueillit avec bombance. Un banquet fut lancé en leur honneur, débutant par les remerciements polis de leur souverain non moins peureux de la mort. Un festin, le seul plaisir que Gurth s’octroyait, et uniquement parce qu’il n’était en rien contraire aux préceptes de sa religion. Les grands repas faisaient lieu de victoire, en temps de guerre. Et chaque victoire belliqueuse était synonyme de nombreuses morts, de nombreuses souffrances, subies non seulement par l’ennemi, mais aussi par le camp dînant. C’était à tout ça qu’il pensait, alors qu’il s’empiffrait sans la moindre retenue ou politesse de gibiers saignants, de volailles rôties, de plats de féculents dégoulinants de sauce, et de vin sombre ou clair aux parfums enivrants. La présence du roi ne signifiait rien, et il n’y préta guère attention, laissant les guerriers vantards se faire mousser auprès de sa majesté en narrant leurs navrantes actions d’éclat. De son côté, une lueur malsaine s’était allumée dans son regard : celle de la mort. Car il venait de se faire une promesse : ce soir, dans l’ombre d’une nuit sans lune, le sang coulerait dans les rues blanches de la cité. Il amènerait le mal avec lui ici, où l’on ne le connaissait pas encore. Où la mentions d’Ogre de Tulorim ne faisait pas tressaillir les enfants. Il amènerait la peur, la douleur, la violence et la mort. Il amènerait ses dieux en plein cœur du monde humain.
Mais pour l’heure, il mangea. Et lorsqu’il n’y eut plus rien à manger, il se leva, et reçut de fastes récompenses de la part de ses hôtes. Autant d’objets qui lui serviront dans sa quête d’horreur et de tortures. S’ils avaient su, tous, qui ils faisaient entrer en leur pays…
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Gurth Von Lasch - l'Ogre de TulorimJe hais les testaments et je hais les tombeaux ; Plutôt que d'implorer une larme du monde, Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde. (Baudelaire - Le mort joyeux)
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