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L'expression inquiète du milicien se mue au fil de mon récit en un masque de profond soulagement et, lorsque j'achève mon rapport, il souligne qu'Hidirain me doit une fois encore une fière chandelle. Je hausse les épaules en lui rétorquant simplement:
"Je ne fais que protéger ceux qui me sont chers, et la terre qui m'accueille."
Il s'étonne ensuite de mon récit concernant les esclaves, m'apprenant qu'il connait Isil et qu'elle a même fait partie du groupe d'amis de son fils. Je souris franchement à ses mots, heureux d'avoir pu aider l'Hinïonne à retrouver sa liberté mais aussi d'avoir évité au fils du milicien de perdre une amie. Le responsable espère aussi avoir bientôt de ses nouvelles, je remarque donc en souriant légèrement:
"Je demanderai à Lyann de venir vous en donner, des nouvelles, si vous le souhaitez. Elle repassera forcément dans le coin après avoir conduit les fugitifs à bon port, et peut-être Isil décidera-t'elle de l'accompagner jusque ici, qui sait?"
L'Hinïon écoute ensuite attentivement ma proposition à propos de la relique, puis il réfléchit durant quelques instants, sans doute afin d'examiner les tenants et aboutissants de ma suggestion. Il finit par me faire part de ses réflexions, approuvant mon plan sans réserve puisque il précise me donner carte blanche pour accomplir ce projet! J'incline le visage pour le remercier en lui disant:
"Votre confiance m'honore, je ne vous décevrai pas."
Il se tourne ensuite vers Kay pour lui dire qu'il approuve également le fait qu'elle m'accompagne, puis valide son entrée à la milice en lui demandant de signer les indispensables paperasses qui entérineront son engagement. Ceci fait il se lève et poursuit:
"Bien, ceci étant décidé, veuillez avoir l'amabilité de nous attendre quelques instants, Kay de Kallah, nous n'en avons pas pour longtemps. Messire Ithil, suivez-moi je vous prie, je vais vous remettre l'objet, ainsi vous pourrez vous rendre sans plus tarder à Bouhen, et au-delà si Gaïa et Yuimen le veulent."
Le milicien me conduit dans les sous-sols du fort, jusqu'à cette fameuse pièce où est entreposée la redoutable relique que j'ai déjà eu le privilège de contempler. Nous entrons dans la salle qui n'est occupée que par un piédestal de marbre blanc sur lequel se trouve le coffret contenant le diadème, mais avant de me le confier l'Hinïon déclare cérémonieusement:
"Vous avez brillamment accompli les missions que nous vous avons confiées, et ainsi notablement participé à la sauvegarde d'Hidirain. En conséquence je vous élève au grade d'instructeur, vous l'avez bien mérité. Cela m'autorise à vous révéler un secret que je vous demande de ne pas divulguer inconsidérément: nous avons connaissance de l'existence d'autres mondes. Mieux, nous possédons deux accès à des mondes autres que Yuimen, peut-être aurez-vous l'occasion de les découvrir un jour. La plupart des milices possèdent sans doute des fluides spatiaux permettant d'accéder...ailleurs. Nous ignorons combien de mondes existent, mais vraisemblablement beaucoup. Ces "portes" constituent un danger non négligeable car elles pourraient être utilisées à mauvais escient, vous vous en doutez. Oaxaca ne s'en prive pas d'ailleurs, son pouvoir s'étend sur plusieurs mondes et cela lui confère une puissance inimaginable. Mais elles peuvent aussi s'avérer extrêmement profitables, permettant parfois des échanges commerciaux, ou encore technologiques. Gardez l'oeil ouvert si vous parvenez à vous rendre sur un autre monde dans le cadre de votre mission, comme cela semble probable. Faites tout ce qui est en votre pouvoir pour obtenir des informations, des connaissances, ou pour permettre une future entente en faveur d'Hidirain si vous en avez la possibilité. Je compte sur vous, Instructeur!"
Je bois littéralement le discours de l'officier, peinant à envisager les implications phénoménales de ce qu'il vient de me révéler! Je me doutais bien qu'il existait d'autres mondes, après tout nous venons d'Eden, mais je supposais qu'il en existait extrêmement peu, ce qui est apparemment loin d'être le cas! Comment imaginer l'imbroglio inter-monde que tout cela doit forcément impliquer? C'est impensable...il me faudra un moment pour réfléchir posément à tout ça, et me convaincre que c'est bel et bien réel. Cependant l'Hinïon se dirige vers le coffret et l'ouvre respectueusement, se reculant ensuite de deux pas en me faisant signe d'approcher. Je rejoins le centre de la salle et redécouvre l'étrange diadème capable par sa seule présence de mettre en péril l'existence d'Hidirain et du Rock, non sans un léger frisson à l'idée qu'en le prenant je vais détourner sur moi ce danger...
Je le prends des deux mains, avec une sorte de retenue, respect pour ce qu'il représente, pour son histoire, mais aussi indescriptible angoisse à l'idée de devenir une cible pour les partisans d'Oaxaca en le portant. Dieux, cette relique a appartenu à sa mère...que donnerait-elle pour le récupérer? Je préfère ne pas savoir, au fond, sans quoi je m’abstiendrais certainement de simplement le toucher. Je l'observe sous toutes ses coutures, éprouvant la texture de ce cuir dont ma Faëra m'a assuré qu'il s'agissait de la peau d'un Dragon de Sang, examinant aussi l'onyx rouge qui le décore. Je me demande quels sont les pouvoirs de cette relique, liés au fluide d'Obscurité d'après Syndalywë, mais sans parvenir évidemment à les deviner. Je sors de mon sac de quoi l'emballer soigneusement et, une fois satisfait du paquet, le glisse dans mon barda avant de signifier au milicien que je suis prêt à partir.
Nous remontons donc et rejoignons Kay, ce n'est qu'à ce moment que je reprends la parole, l'esprit encore encombré de tout ce que je viens d'apprendre et des conséquences potentielles de la possession de ce redoutable témoignage du passé:
"Eh bien, je crois qu'il est temps de se mettre en route...puisse Sithi veiller sur Hidirain durant notre absence. On y va, Kay?"
Je songe qu'une fois encore je suis contraint de m'éloigner d'Ethëll sans avoir seulement pu lui consacrer quelques heures, mais je repousse sans complaisance remords et regrets, je sais qu'elle comprendra. Quelques semaines, quelques mois ou même quelques années ne signifient pas grand chose pour nous, nos retrouvailles viendront en leur temps et n'en seront que plus merveilleuses.
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