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Message pouvant choquer la sensibilité des plus jeunes lecteurs.
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Le temple dédié à Gaïa est un temple simple. En gravissant les marches du monument, le regard du voleur survole les guérisseurs qui se tiennent sur les marches de l’esplanade. Certains parlent entre eux, d’autres s’occupent de pèlerins que l’on reconnaît au bâton de marche que la plupart arborent. Vohl se hâte vers la porte d’entrée coulissante, dont le revêtement d’un jaune pâle, doté d'une fresque simple quoique de bonne facture, fait montre d’une sobriété à la hauteur de la réputation du temple de Gaïa d’Oranan. La hâte du jeune homme n’est pas due à un manque de considération vis-à-vis des guérisseurs, ni à un irrespect envers le dieu dont il s’apprête à visiter le lieu de culte. Les aiguillons qui le harcèlent ont des noms que chacun a maudit au moins un jour dans son existence : froid et fatigue. L’attention de Vohl est fixée sur un seul point. Le monde qui s’agite autour de ce point n’a quasiment plus aucune importance. La vision d’un abri galvanise l’ancien combattant, qui bondit presque au travers du vantail de la porte. En pénétrant dans le sanctuaire, les yeux du voleur se décillent d’un coup devant la merveilleuse et élégante sobriété des décorations qui parsèment la pièce dans laquelle il se trouve.
Lumineuse, la salle n’est pas pour autant aveuglante. Il y règne une de ces odeurs qui caractérise si bien les temples : l’encens. En s’engageant dans le couloir qui mène aux salles de prières, Vohl en a la confirmation quand une fidèle du temple le croise au sortir d’une de ces pièces. La femme est vêtue d’une robe de soie sublime et superbement taillée. C’est la seule chose que saura le voleur sur cette gracieuse représentante du genre féminin. Les courbes avantageuses, le maquillage discret, qui met en valeur le fin profil du visage, l’auraient plus ému s’il avait été une taupe ayant regardé le soleil en face. Ce n’est pas par mépris pour le bel échantillon de la gente de ces dames qu’il ne montre aucune réaction à ses charmes, mais bien parce qu’il a ramené ses yeux sur le sol, préoccupé et exténué, et continué sa progression. Dans le sillage de l’inconnue, une odeur subsiste : l’odeur entêtante des bâtonnets de prière brulés. Une seule inhalation, et les yeux de Vohl commencent à le piquer.
Il finit par trouver une salle de prière qui n’est pas bondée au détour des couloirs de parquet, patinés par le dévot piétinement de milliers de pèlerins et individus de tout poil. La pièce dans laquelle il entre ne compte que trois occupants, chose rare si l’on considère la fréquentation du temple, et tout particulièrement à ce moment de la journée. Vohl s’approche d’un des coussins de prière, régulièrement disposés dans toute la pièce. Bien que sobres, ces derniers sont généreusement rembourrés : c’est un confort appréciable pour le voleur, qui se sent glisser dans une douce torpeur. A genoux sur un coussin, au fond de la pièce, Vohl commence une prière mentale adressée à Rana. Que le temple soit dédié à Gaïa ne le gêne en aucune façon.
(L'endroit importe peu… la foi est l’unique lieu indispensable pour prier. Rana, comprends moi et soutiens moi. Je suis prêt à changer le cours des choses. Je suis prêt à faire tourner la Roue des Destins. Permets-moi de réaliser ma vengeance. Permets-moi de devenir un vent silencieux. Un agent du changement. L’ordre qui régit le monde martial est envahi par la moisissure et les parasites. Si je peux en éliminer ne serait-ce que l’un d’entre eux…)Les pensées de Vohl commencent à vagabonder, ballotées entre son idéal et sa haine envers le meurtrier de son père. Dans un murmure, il commence à psalmodier une prière, bref extrait d’un chant rituel célébrant l’intelligence et la sagesse infinie de la déesse des vents. La litanie se fait plus lente et le ton plus bas à mesure que la tête poursuit son chemin involontaire vers le buste de l’homme agenouillé, assis sur ses talons. La voix ténue finit par s’endormir, en même temps que son propriétaire, le livrant aux bons soins d’un sommeil paisible.
C’est dans une pièce déserte que Vohl reprend ses esprits. Il ne saurait estimer pendant combien de temps il est resté assoupi, mais le sentiment de fatigue persistant semble lui dire qu’il a encore besoin des tendres étreintes du monde des rêves. Il lutte toutefois. S’il n’est pas complètement remis de sa nuit mouvementée, le meurtrier a néanmoins récupéré une partie de ses facultés de réflexion.
(Ce n’est pas seulement pour me reposer que je suis venu en cette place ! Il me reste encore à déterminer la conduite à tenir si je veux survivre. Je ne peux pas me permettre de grossières erreurs. En premier lieu, je dois trouver un endroit où je serai protégé du froid. Ce sera mon invisible ennemi, le plus fourbe de tous.)A cette pensée, des souvenirs lui reviennent en mémoire: lors de son bref service dans l’armée oranienne, le soldat a parfois entendu des histoires de vétérans, racontées en des termes épiques et remplis d’emphase. Des histoires de guerriers, sur les montagnes du Nord, partie importante du front contre les Garzoks. Les effets insidieux du froid mordant, qui causaient engelures et hypothermie, pouvaient être responsables des plus grandes débâcles face à leurs ennemis ancestraux.
(Il me faut des vêtements plus chauds qu’un simple kimono, également. Je vais devoir me fournir dans un magasin. Pour la nourriture…eh bien ! Je me fournirai comme je l’ai déjà fait, ce ne devrait pas être plus compliqué que la dernière fois ! Au besoin, je me fournirai dans des maisons nobles… Ils ont plus de bien qu’il n’est sage d’en posséder. Les soulager d’un bien auquel ils ne prêtent plus attention n’est qu’une façon d’en faire meilleur usage.)
(J’ai besoin de tant de choses pour atteindre mon but ! Je ne peux pas me contenter de survivre ! Je dois faire plus ! Je dois devenir puissant. Et la puissance passe aussi par la richesse. Il me faut des fonds pour me renseigner, pour corrompre,… Je serai sans doute contraint à voler… à tuer, de nouveau. Tuer des innocents…)Les traits de Vohl se sont tendus. La dureté revient dans ses yeux, et la ligne de sa mâchoire semble devenir plus sévère.
(S’il faut en passer par là …je le ferai. Quelques morts innocents pour en sauver un millier d’un système pourrissant, ce n’est pas cher payé ! Si ? Mais serai-je assez fort ? Cette tâche me paraît si… hors de portée. Un homme peut-il se mesurer à un ordre établi ? Et comment ? Rana…je t’en prie…aide moi ! )Ses réflexions le mènent à des idées qui le perturbent. Ainsi, sa quête ne finira pas avec la mort d’un seul homme... Le fardeau qui s’abat sur ses épaules le dépasse. Quand soudain, une idée germe dans son esprit ! La raison initiale pour laquelle il se bat, c’est la famille ! Et pas la société !
(N’est-elle pas assez grande pour se débrouiller ? Ne sont-ils pas assez nombreux pour changer les choses ? S’ils acceptent enfin de voir la réalité en face…de voir que la gangrène atteint nos ordres…ils agiront. Mais ce n’est pas à moi de mener cela. Mon action les fera peut-être prendre conscience de cet état de fait. C’est pour cela ! C’est pour cela que je dois être prêt à ma salir les mains ! Cela sert ma famille ET mon peuple ! Les deux choses que j’ai juré de protéger, lorsque j’ai fait mes classes martiales !)La conclusion du meurtrier allège la croix qui pèse sur son âme. Le soulagement le détend, et Vohl s’autorise à replonger dans un état de somnolence. Il ne lui faut que quelques instants pour repartir au royaume des songes. Après ce qui lui semble n’avoir été qu’une petite heure, un bruit tire en sursaut Vohl de son sommeil. Le bruit en question est un raclement sourd, émis par la porte coulissante de la pièce lors de son ouverture par une main visiblement empressée. Le flot d’adrénaline qu’a causé son brutal réveil le galvanise. D’un coup d’œil, il remarque les braseros allumés dans les coins de la salle de prière, encadrant l’autel.
(La nuit est donc tombée, cette fois.)Cette pensée n’occupe son esprit qu’une courte fraction de seconde, et il note dans le même temps que les ombres dansantes le laissent la plupart du temps plongé dans la pénombre. Deux hommes entrent dans la pièce. Le premier, à la silhouette plutôt enrobée, tourne le dos au voleur. Il est tenu par les épaules par un individu plus petit, mais qui semble de constitution plus robuste, du peu qu’en aperçoit l’ancien soldat. Les deux hommes paraissent d’humeur peu sémillante, et c’est en trébuchant que le premier passe devant un des deux feux. Ses habits indiquent une condition de riche marchand. L’oreille de Vohl, quoiqu’attentive, ne distingue que quelques mots parmi ceux adressés à l’individu massif. Elle perçoit davantage les bégaiements de ce dernier, et les castagnettes que jouent ses genoux, que les murmures susurrants et menaçants de l’autre personnage.
« Car vous allez me les céder, n’est-ce pas ? »« Bi…bien sûr, je…euh…. »« Vous savez ce qui vous attends dans le cas contraire, bien sûr ? »« Evid… »« Bien, bien, je vais quand même vous le rappeler…je m’en voudrais de vous laisser dans l’ignorance ! »Les individus progressent de quelques pas vers l’endroit où Vohl fait semblant de dormir, fermant les yeux pour se concentrer sur la discussion, qui a la méchante manie de se dissiper dans le sifflement des flammes.
« Ce n’est guère mon métier que de professer…mais laissez-moi m’essayer à l’exercice, je vous prie. »Le marchand semble hésiter entre fondre en larme et se jeter par terre pour implorer la clémence de son bourreau. Pendant un moment, on n'entend plus que le crépitement des cendres qui explosent dans le brasero, et le froissement des étoffes du marchand, qui lutte pour se libérer. En vain. L'inconnu reprend enfin la parole.
« Je vois…une maison bruler…Une femme tenter de se réfugier dans le camp d’entrainement, éclairé par les lueurs de l’incendie…Je vois du sang…le sang d’un enfant. Une gorge ouverte tendrement d’un second sourire. Les flots pourpres ruisselants dans sa gorge. L’asphyxie achevant ses souffrances. Une lame miséricordieuse plongée dans le cerveau de son frère. La description vous sied-elle, ou dois-je persévérer dans mon ouvrage ? »« Non…non, je vous en pr… »« Oh, s’il le faut…peut-être encore quelque mots ? Un autre mort. Lentement. Les entrailles débordant de son énorme panse… Maintenu cloué au mur par des dagues traversant ses articulations, déchirant chair et tendons. Une quelconque part inutile de son anatomie reposant à quelques pas de là…arrachée, brisée…Vous avez peur ?... Bien. J’attends votre réponse. Dans deux heures maximum. Devant chez vous. Et si un seul garde vous accompagne…eh bien, vous savez vous-même que cela ne fait pas partie des solutions envisageables. Pour vous, du moins.»Vohl, duquel se sont rapprochés les deux protagonistes, a réussi à comprendre l’intégralité de cette partie de la discussion. C’est un miracle qu’il n’ait pas été vu. Il remercie silencieusement Rana… et le kimono noir qu’il porte ! L’homme met fin à sa tirade d'une voix guillerette.
« Ah, et aussi, très cher ! N’oubliez pas de vous changer…vous n’êtes pas présentable ! » Et tandis que les bruits de pas s’éloignent et que la porte coulisse, une odeur nauséabonde se répand dans la pièce, étouffant presque entièrement l’atmosphère d’encens. L’homme gras s’effondre sur le parquet ciré en un tas informe de chiffons, secoué de sanglots.
(Il a fait dans ses frusques. Il vient de ruiner deux fois plus de richesses que ce qu’il m’aurait fallu. Ce n’est qu’un faible. Un lâche.)Mû par on ne sait quelle intuition, l’homme se retourne, pour voir Vohl se relever silencieusement. Ombre éclairée par le rougeoiement des flammes. Le marchand rampe à reculons, les pupilles dilatées par la terreur en voyant le feu faire luire le tranchant des griffes du meurtrier.
« Vous…vous ne pouvez…j’ai deux heures !... » La peur et une certaine indignation précieuse se mélangent dans la voix aigrelette du bonhomme. De toute évidence, il croit trouver en Vohl un complice de l'individu qui le menaçait il y a encore quelques instants.
(Qui que soit celui qui cherchait à l'intimider, on peut être sûr de deux choses. D'une, il a fichtrement bien réussi son coup. De deux, il doit être sacrément dangereux et peu fréquentable.) Le regard de Vohl se fait méprisant. Il enjambe la créature misérable, laissant ses lames glisser sur la poitrine de l’opulent marchand, par pure satisfaction qu’un lâche tremble ainsi devant lui. Le voleur n’a jamais eu la moindre envie de condamner l’homme. Pas pour lui-même. Non.
(Pour sauver deux enfants…et préserver mon âme. Un lâche pareil n’est d’aucune utilité à la nation, mais il n’est pas une menace. Ni pour sa famille, ni pour la République d’Ynorie.)Ça ! Une menace ! Cette loque ! Un sourire narquois naît sur les lèvres du voleur tandis qu’il secoue la tête en sortant de la pièce. Un des servants du temple, surpris qu’il y ait encore quelqu’un à cet heure tardive dans le lieu de prière, laisse choir l’encens qu’il transporte en voyant un homme passer en hâte devant lui sans même daigner lui accorder un regard. Vohl le dépasse, tandis que le brave homme, les yeux rivés au sol, s’est jeté à terre pour éviter que la ressource ne s’éparpille en tous sens, et s’efforce de récupérer le plus de grains de romarin possible. C’est seulement lorsqu’il quitte le temple que vient une idée au voleur.
Une Ombre en plein jour