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Jessaccilo insiste pour que nous ayons chacun notre propre chambre et que ce sera un honneur de nous y accueillir, nous pourvoyant également les vivres qui nous seront nécessaires pour la suite. Elle insiste ensuite pour que nous restions un peu plus longtemps à Arothiir. Il nous faudra décider de la suite.
A Xël, elle répond d’un ton mordant que nous n’avons pas à traîner avec la fange du bas peuple, mais qu’elle al e plus grand respect pour nous autres Sauveurs d’Aliaénon. Guigne prend par parole pour nous dire que Seok d’Andel’Ys nous reprocherait nos actes. J’ai le vague souvenir d’une brute gigantesque, lors de la bataille, mais mes souvenirs ne sont guère plus précis.
Jessaccilo poursuit en expliquant que le Sans-Visage a beaucoup plus sa place dans la culture d’Aliaénon tandis que les Titans sont lointains et oubliés. Elle brosse du Sans-Visage, de l’Unique, un bien élogieux portrait. Guigne intervient alors pour nous proposer de nous retirer nous rafraîchir avant de les rejoindre plus tard. Elle mentionna notamment un repas qu’elles prendraient et qui ne nous siérait pas. A voir l’expression de leur visage, je frisonne à l’idée d’imaginer ce dont il s’agit.
Durant tout cet échange, le silence de Sable m’a des plus intrigué. Elle ne semblait pas forcément d’accord avec ses consoeurs, ou du moins avait un avis à prononcer qu’elle n’osait pas énoncer à voix haute. Je serais très curieuse de discuter seule à seule avec elle.
Des soldats nous mènent vers le décor somptueux de nos appartements, contrastant plus cruellement encore avec la misère et le mépris du peuple. Pourtant, ici, cet appartement est semblable à un écrin de paradis, une perle de sérénité et de calme. Un calme qui menace de voler en éclat alors que je pénètre dans ma chambre et sursaute en apercevant un homme au torse nu, à la peau hâlée et au regard d’un bleu presque aussi vif que le mien. Il est indubitablement beau et je sens une chaleur me monter aux joues. Son sourire est lascif et je détourne rapidement le regard de son torse, observant la salle, avant de reporter mon attention sur lui. Qui est-il ? Je l’observe, un peu gênée par son regard... intense, dirai-je, faute de meilleur mot. Il ne ressemble pas exactement à l'image que j'ai des serviteurs habituels.
- Bonsoir, je me nomme Charis Kel Asheara, à qui ai-je l'honneur ?
Il s'approche de moi, l'air confiant, en me disant que son nom importe peu et qu'il est mon serviteur, là pour combler mes souhaits. Je me force à ne pas bouger et à me tenir droite devant lui, sans reculer, bien que l'envie m'étreigne. Combler mes souhaits ? Je crois comprendre et... oh dieux !
- Et s'il est de mes souhaits de connaître votre nom ? De savoir qui se trouve en face de moi ?
Loin de se laisser démonter par mes questions, cela ne semble que renforcer son amusement alors qu'il me répond s'appeler Ramar, mais que je peux lui donner le nom que je souhaite. Oh dieux, mais qu'est-il exactement ? Serviteur ou non, comment peut-il suggérer que je le traite comme moins que ce qu'il est en lui donnant n'importe quel nom ?
- Que faites-vous exactement ici ? Êtes-vous d'Arothiir ?
Ramar acquiesce en se recoiffant, m'expliquant qu'il est ici et qu'il sert la Trinité depuis trois ans à présent avant de s'approcher de nouveau pour dévoiler un tatouage sur sa peau. De couleur pourpre, il semble représenter trois pointes que je peux deviner être celles de la Trinité. Je relève les yeux vers lui, craignant de comprendre ce qu'il dévoile à mes yeux.
- Comment... comment servez-vous exactement la Trinité ? Que signifie ce tatouage ?
Il m'explique qu'il signifie qu'il ne s'agit pas d'un imposteur, ajoutant un "joli" devant mon prénom qui, cette fois, fait sortir de mes lèvres un : "Oh Dieux", audible. Il poursuit en expliquant que son rôle est de permettre aux invités de la Trinité de se sentir au mieux. Je me sens toujours aussi peu à l'aise et de plus en plus gênée. J'espère que le rosissement de mes joues ne se voit pas. Me voilà regrettant de ne pas avoir levé le masque de mon armure sur mon visage pour me cacher derrière sa protection.
- Qu'est-ce qui vous a poussé à servir la Trinité, Ramar ?
L'homme ne semble pas comprendre mon flot de questions, je dois avouer le comprendre. Elles me servent autant à en apprendre plus sur lui qu'à permettre à mon cerveau de trouver une façon de me sortir de cette mauvaise passe. Il me demande encore une fois ce que je désire, qu'il s'agisse d'une collation, d'un bain ou me mettre à l'aise. Avant même de me laisser le temps de répondre, il s'approche de nouveau pour placer une main dans mon dos et m'attirer à lui. Surprise, je recule brusquement, m'arrachant à sa prise et mettant mes mains devant moi.
- Je... euh...
(Fichtre, Charis ! Cesse de bredouiller et agit comme doit le faire la cheikha que tu es !), me rabrouai-je interieurement. (Que penserait ton père ou ton frère de tout ceci ? ... Oh Dieux, je n'aurais pas dû penser à ça.) Rougissant de plus belle, j'inspire profondément avant de me forcer à dire :
- Mon... Le peuple d'où je viens ne partage pas les mêmes coutumes que le vôtre. Chez les miens le... contact physique entre un homme et une femme est quelque chose de rare et de significatif, nous ne nous... offrons pas ainsi.
A mon grand soulagement, il ne tente pas de s'approcher de nouveau, mais le sourire qu'il conserve m'invite à plisser les yeux de méfiance. Il réitère le fait d'être à mon entière disposition et me propose le plaisir des yeux au lieu du contact. Qu'est-ce que... Oh, oh, non, non, non ! Il se met à défaire le noeud qui enserre sa taille. Je sens mes joues chauffer, de même que certaines autres parties de mon corps. Respire, Charis, respire. Il reprend la prole pour me proposer... de faire appel à une de ses collègues qui pourrait le remplacer.
- Non, non, non ! Ce n'est pas ce que je voulais dire... Je... pas de contacts physiques, ni même visuel. Pas avec une femme non plus, bredouillé-je avec un indéniable affolement.
Dieux ! Je ne sais même pas ce à quoi ressemble exactement un homme et... oh dieux...
Il finit par refaire son nœud avant de me demander en quoi il pourrait m'être agréable. Je reprends un semblant de souffle devant ce semblant de normalité.
- Je souhaiterais un bain, simplement, et de quoi manger pour après, nous avons eu un rude voyage. Merci Ramar.
Ce dernier, non sans un dernier sourire, acquiesce avant d’effectuer les derniers préparatifs afin que je puisse prendre mon bain. Est-ce un éclat de regret que je vois poindre dans ses yeux ? Je l’ignore. Néanmoins, il se retourne vers moi en disant :
- Je devrai effectuer quelques allées et retour dans votre appartement afin de préparer votre repas, jolie Charis, si cela vous sied, je peux ouvrir un paravent devant la baignoire.
J’acquiesce, toujours rougissante, et le laisse ouvrir un large paravent qui masque tout. Un peu hésitante, je me mets derrière alors qu’il tourne ostensiblement les pieds vers la porte et sort de la chambre pour me laisser un peu d’intimité. Ce n’est qu’alors que je laisse la tension se relâcher dans mes membres et reprends ma respiration, le cœur battant à la chamade. Irritée de ma propre réaction, je me déshabille pour m’immerger dans l’eau fumante, sentant avec plaisir son contact sur ma peau. Je suis loin, très loin d’avoir l’habitude de ce genre de luxe et la rencontre avec Ramar a été si… mouvementée pour mon petit cœur que je n’ai pas saisi la grandeur de ce qu’il y avait autour de moi, la beauté des lieux et la chance que j’ai de pouvoir me prélasser ainsi dans ce bain. Une chance que je ne doute pas grappillée sur le dos du bas peuple de cette cité. Je tente de chasser cette pensée pour laisser mon corps se détendre.
Mes yeux se posent sur plusieurs bouteilles pourvues de sels que j’ouvre et porte à mon nez afin d’en sentir la douce odeur. Je sélectionne celle que je préfère et en verse quelques grains dans le bain, le parfumant d’une senteur chaude et épicée qui me rappelle mon désert.
J’entends Ramar entrer de nouveau dans la pièce et, fidèle à ses paroles, ne tente pas de s’approcher de la baignoire, me laissant mon intimité, ce dont je lui suis reconnaissante.
Je reste quelques dizaines de minutes dans le bain, méditant sur les derniers évènements avant de m’en extirper alors que l’eau commence à refroidir. Je m’enrobe dans une lourde serviette et me sèche avant de sortir des habits propres de mon sac. Lorsque je sors de derrière le paravent, je découvre que Ramar a préparé un repas digne d’une reine qui m’attends sur une table. Le jeune homme est à côté et m’invite à m’asseoir, ce que je fais, par trop consciente du fait que nous sommes tous deux seuls dans cette pièce.
- Ramar, pensez-vous qu’il soit possible que l’on lave mes vêtements afin qu’ils soient prêts pour plus tard ? dis-je en indiquant la pile de vêtements.
Le jeune homme répond à l’affirmative et je commence à manger. Je me nourris à ma faim, profitant des mets au goût si bon tout en gardant une conscience aigüe de la présence de Ramar non loin. Mon repas terminé, je finis par me tourner vers lui.
- Pardonnez mon comportement, tout à l’heure. Mais vous m’avez prise par surprise. Il s’agit d’une chose dont les membres de mon peuple ne sont pas à l’aise avec.
Ramar incline la tête, son sourire irrévérencieux revenant rapidement sur ses lèvres.
- Il ne m’appartient pas de juger de vos actions, gente Dame, réplique-t-il.
J’acquiesce, me doutant que sa réponse serait celle-ci, mais mes paroles me semblaient nécessaire. Je laisse un silence s’installer avant de poursuivre sur ma lancée :
- Vous… Semblez à l’aise avec…
Je fais un vague geste en l’air, peinant à trouver mes mots, mais il semble comprendre le sens général, car son regard se fait légèrement plus sérieux, même s’il ne quitte pas son sourire.
- Oui. Il n’y pas de mal à faire plaisir aux gens, et à se faire plaisir.
Je reste quelques secondes sans parler, un peu surprise par ses propos.
- Mais… vous ne souhaitez pas vous préserver pour votre conjointe ?
Ramar hausse les épaules.
- Pour quoi faire ? Je pourrais aussi bien ne pas la trouver, alors je serais passé à côté de pas mal de plaisirs, et ce serait bien dommage. Sauf votre respect, ma Dame, je préfère profiter des opportunités qui me sont offertes, plutôt que de me préserver pour un idéal qui n’existe pas. Encore une fois, il n’y a aucun mal à ça, ce n’est pas pour rien que nos corps en sont capables.
Si ses derniers mots sont douteux, il n’en reste pas moins que ses paroles me laissent pensive. On m’a toujours inculqué la nécessité de rester pure jusqu’à mon mariage, jour où je laisserais pour la première fois un homme me toucher, fût-il un parfait inconnu jusqu’à ce jour. C’est bien ce que j’étais prête à faire au moment où tout a basculé pour mon clan. Me donner à un homme que je ne connaissais pas et n’aimait pas, alors que lui n’avait sans doute pas eu ce respect de rester chaste pour moi. Les attentes ne sont pas les mêmes pour les hommes, et leurs manquements moins vérifiables.
A présent, qu’est-ce qui me retient ? Plus rien des dernières attaches de mon peuple, si ce ne sont toutes les croyances qui font partie de moi. Pourtant, je ne parviens pas à trouver naturel de s’offrir ainsi à un parfait inconnu, fut-il si agréable à l’œil que Ramar. Non pas que je ne sois pas curieuse de sentir la texture de sa peau musclée sous mes doigts, mais il s’agit d’une pensée trop… neuve pour moi. Je ne me sens pas à l’aise avec le chemin que suivent mes pensées et je dois laisser du temps au temps pour assimiler tout ceci et comprendre ce qu’il en est exactement.
J’incline la tête.
- Merci, Ramar.
- A votre service, Ma Dame.
Je termine de me préparer avant de me rendre dans le salon pour y attendre Xël, assise sur un fauteuil, feuilletant un des livres trouvés ici. Xël sors à son tour de sa chambre, les cheveux encore humides, manifestement plus frais et dispos qu'à notre arrivée. Il me demande en souriant si j'ai eu droit au même accueil que lui. Je m'agite légèrement dans mon fauteuil, troublée et ayant encore en tête la scène catastrophique qui s'y est passée. Et la discussion qui en a suivi. Je suppose que Xël aussi a fait le même genre de rencontre, a le voir, j'ai l'impression qu'elle s'est mieux déroulée que la mienne. Je me force au calme et lui adresse un léger sourire, un peu feint.
- J'imagine que oui, réponds-je, avant de rapidement changer de sujet, non sans avoir vérifié que personne ne pouvait écouter notre conversation. Qu'as-tu pensé de nos hôtes ?
Il s'installe dans un fauteuil, une bière à la main, me répondant que la Trinité est des plus sérieuse avec l'hospitalité, ce que je ne puis que convenir. Il poursuit en disant que leur vision du bas peuple n'est pas la sienne et j'acquiesce, rejoignant ses propos, avant de me dire qu'il comprend leur avis sur le Sans Visage.
Je hoche la tête, pensive.
- Leur vision semble fondée, d'un certain point de vue, mais je me demande ce qui leur permet exactement d'être si catégoriques. La Trinité comme le Conseil d'Or. Pour le moment je n'ai vu aucune manifestation flagrante de l'influence du Sans Visage, dans un sens comme dans l'autre. Je n'aime pas l'idée de me faire un avis sur de simples avis, sur la faction qui sera la plus sophiste.
Xël s'interroge sur mon usage du mot sophiste. Prise que j'étais dans mes pensées, je n'ai pas songé à utiliser un autre mot.
- Pardon. Il s'agit d'un courant de pensées mis en place quelques siècles plus tôt qui se repose sur l'art de parler en public et de retourner un débat à son avantage par l'usage des mots. En somme, celui qui sait le mieux manier les mots gagne, quelle que soient les arguments, aussi fumeux soient-ils.
Il réplique par un demi-sourire, se souvenant du dragon violet (qu'il nomme dragon rose, ce que je trouve amusant) et ajoutant qu'avant Vallel, les cités pour lesquelles il avait combattu n'avaient jamais connu la guerre, mais qu'à présent Aliaénon était au bord du gouffre, se questionnant sur la pertinence de la libération des titans. Ses questions en amènent d'autres à mon esprit, et je reste méditative quelques instants. Je n'ai connu d'Aliaénon que Methbe-el, aussi je n'ai rien de son vécu, mais je peux comprendre son point de vue. Je hoche la tête, marquant mon accord. Néanmoins, nous devons aborder un autre point :
- Penses-tu que nous dussions rester quelques jours de plus, comme l'a suggéré Dame Jessaccilo ? Ou nous rendre comme prévu dès demain à Methbe-el ?
Xël me répond, pensif, qu'il est envisageable qu'un refus de notre part soit mal interprété, mais qu'il craint qu'un séjour ici ne nous apporte pas grand-chose. Je ne réponds pas tout de suite, réfléchissant à ce qu'il m'a dit.
- Nous pouvons prendre congé en leur disant que nous sommes appelés ailleurs, mais qu'à la première occasion, nous nous ferions un plaisir de revenir en ces lieux discuter plus amplement avec elles. Ce qui, en soit, est vrai pour ma part. Je suis intriguée par leur peuple.
Xël propos s'accepter leur proposition de rester un peu, de peur qu'elles prennent très mal un refus de notre part, pour ne rester ne serait-ce que qu'un jour. J'incline la tête, étant d'accord avec ce qu'il lorsque tout à coup je sursaute en entendant la voix de Sirat dans mon esprit. J'écoute attentivement ses mots avant de dire à Xël :
- Sirat vient de me contacter en expliquant avoir échoué à entrer dans Nagorin où un des avatars du Sans-Visage serait prisonnier. Il nous met en garde contre Naral Shaam et la destruction physique de Vakkar Ti. Je lui réponds que la Trinité est plus que favorable au Sans-Visage et que nous allons rester un jour de plus ici avant de partir pour Arothiir.
Xël s'inquiète de manipulations possibles de la part de Naral et insiste pour rester quelques jours de plus.
- Je doute que cet personne sache vivre sans manipuler son entourage. Entendu, restons ici un jour de plus.
Je prends la pierre de vision offerte par le Seigneur Al’Sabbar et visualise l’homme-chat.
« Message transmis à Xël également. Nous sommes à Arothiir où les trois dirigeantes sont plus que favorables au Sans-Visage. Nous prévoyons de rester une journée avant de repartir pour Methbe-el. A Ouesseort, Belliand pourrait peut-être vous venir en aide, mais j’ignore ce qu’il est devenu en cinq ans. Que le vent vous guide et le soleil brille sur vos pas. »
Sur ce, Xël s’enquiert du nain et nous nous apprêtons à rejoindre les dirigeantes d’Arothiir.
[~3000 mots Message pour Sirat : Message transmis à Xël également. Nous sommes à Arothiir où les trois dirigeantes sont plus que favorables au Sans-Visage. Nous prévoyons de rester une journée avant de repartir pour Methbe-el. A Ouesseort, Belliand pourrait peut-être vous venir en aide, mais j’ignore ce qu’il est devenu en cinq ans. Que le vent vous guide et le soleil brille sur vos pas.]
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