...Alors qu'elle se dirigeait vers la mine, soudainement, une main l'agrippa et l'emmena de force avec rapidité dans un coin sombre. Un instant, elle saisit le manche de sa dague pour s'apprêter à affronter un adversaire dans l'ombre - le potentiel meurtrier de ce matin, Arsok, Deunog lui-même ? Mais elle se retrouva en position de faiblesse, coincée entre l'Ombre d'Arothiir qu'elle reconnut au premier coup d'œil et un mur qui restreignait diablement ses mouvements. Elle observa et remarqua qu'il ne semblait pas prêt au combat : dans un espace aussi exigu, il était aussi aisé pour lui d'éviter les coups de la gamine que pour un éléphant de marcher sur des œufs.
Aussitôt, Arsok, qui bloquait le passage et l'empêchait de fuir, lui demanda ce qu'elle souhaitait. Convaincu qu'elle le cherchait lui - ce qui n'était pas faux, mais elle n'avait aucune envie de trop donner raison à un adversaire dans ce qui s'annonçait être une joute verbale pour des négociations -, il lui demanda d'expliquer quel marché elle comptait passer avec lui. Elle faillit hausser un sourcil : comment pouvait-il deviner tout cela ? Il n'était pas idiot, certes, mais elle pouvait quant à elle partir du principe que ce n'étaient que suppositions reposant sur certains éléments. Avant de tout lui révéler, il fallait qu'elle teste l'étendue de sa pénétration.
Prenant donc un air faussement étonné, elle s'exclama à voix basse, ayant conscience que cela la desservirait que d'être vue avec l'Ombre :
« Oh, c'est vous ! C'est vrai que je n'aurais pas dit non à vous rencontrer, mais je cherchais surtout mon collier. Je pense qu'il a dû rester dans notre chambre, je n'ai malheureusement pas fait attention... »
Cela devrait suffire à vérifier les dires de Dorika concernant les sens surnaturels d'Arsok. Mais elle ne devait pas le laisser prendre les devants : sans lui laisser le temps de répondre, elle soupira et reprit :
« Mais puisque vous êtes là, je dois bien dire que Dorika était tout à fait trépignante à l'idée de vous aider à élucider ce meurtre. Voilà sa “sœur” servie, il restait à voir la réaction d'Arsok ; maintenant, à elle de dévoiler certaines des cartes de son jeu. Est-ce que vous avez pu inspecter le corps ? demanda-t-elle d'un ton candide. Je suis allé le voir tout à l'heure. Mais je ne pense pas que fouiller les affaires de Deunog soit réellement intéressant, si ? »
Comme si Dorika avait tenté de les espionner pour Deunog et non pour l'Ombre qu'il était... Les affaires du directeur n'avaient aucun intérêt : il n'était certainement pas de mèche avec l'assassin puisque ces affaires menaçaient directement son poste et sa réputation. Même s'il se dressait contre elles, ses intentions étaient louables, quoique cela fût fort relatif... Alors qu'il reprenait la parole, elle le regarda sans laisser transparaître d'émotion claire sur son visage, un peu à sa manière à lui.
Répondant sur le même ton et avec la même expression, il continua à lui bloquer toute retraite et répondit qu'il savait que le collier n'était qu'un leurre. Quant au corps, il n'avait selon ses dires eu besoin que d'un regard pour découvrir tout ce que la fillette avait trouvé grâce à une inspection plus poussée. Révélant un peu ses motivations, il continua en indiquant que cette mine n'avait aucun intérêt pour lui et que son but était seulement d'arrêter celui qui en était à l'origine - somme toute, il s'agissait de l'exact opposé de Dorika. Mais là-dedans, elle-même était un peu en trop : d'ailleurs, il finit par demander sèchement ce qu'elles pourraient lui apporter s'il s'alliait à elles.
Il ne fallait pas qu'elle se laisse mener par son adversaire. Reprenant point par point ce qu'il avait énoncé une fois qu'il se tut, elle détourna le regard en laissant s'échapper un claquement de langue, comme d'irritation :
« J'avais parié que vous ne remarqueriez pas ce détail à propos du collier, mais tant pis pour moi. Vous avez sans doute une explication pour le tatouage, aussi... »
S'il l'avait vu aussi sans s'approcher davantage du corps, c'était que sa vision était réellement exceptionnelle : voilà ce qui permettrait sans doute de certifier les hypothèses qu'elle tenait déjà de Dorika. Sans lui laisser toutefois le temps de commenter cette dernière phrase, son regard revint vers lui sans laisser d'autre trace de sentiments dans son regard :
« Même si la mine est visée, il est peu probable que le coupable soit encore à l'intérieur. S'il vous échappe encore, nous serions bien mieux à trois pour l'empêcher de fuir. »
Tout de même, le tueur agissait librement depuis un certain temps, si elle avait bien tout saisi. Qu'Arsok, malgré ses compétences assez extraordinaires, mette autant de temps à l'attraper était déjà inquiétant, surtout qu'il avait dû se montrer au grand jour, peut-être pour récolter l'appui de tous. À y repenser, il semblait maintenant évident à la petite fille que, s'il avait pu se limiter à ça, l'Ombre aurait attrapé l'assassin sans se montrer aux yeux du monde. Autrement dit, il était dans une impasse et avait besoin de soutien : l'offre des deux “sœurs” devait l'arranger, surtout que Yurlungur montrait, en révélant par petits bouts ce qu'elle avait découvert, qu'elle n'était pas des plus idiotes, rattrapant sans doute un petit peu la maladresse de tantôt de Dorika.
Toutefois, si elle lui laissait trop de temps pour réfléchir à cette proposition, il aurait plus de chances de refuser. Alors, tout naturellement, elle haussa les épaules en faisant mine de n'être pas elle-même convaincue par sa propre offre et laissa déjà tomber un verdict :
« Mais si vous pensez que nous ne serions de toute façon pas utile, nous vous laisserons vous débrouiller seul. »
Elle avait insensiblement appuyé sur le “seul” : aussitôt, comme pour enfoncer encore davantage le clou, elle fit mine de repartir malgré le corps d'Arsok qui bloquait le passage : n'allait-il pas la laisser partir, maintenant que l'entretien semblait clos ?
Comme par magie, il réagit : la saisissant par le col avec une certaine brutalité qui démontrait qu'il commençait à perdre le contrôle de soi (bien que sa voix continuât à être toujours aussi neutre), il répliqua qu'elles étaient ignorante sur tout : lui, cette affaire, celui qu'il pourchassait. Il la lâcha presque aussitôt : elle devait s'empêcher de sourire maintenant qu'elle l'avait fait sortir de ses gonds en le poussant à bout, ce qui n'avait pas été si difficile que ça. Et là, tirant sa manche, il dévoila sur son avant-bras le même tatouage que celui qu'elle avait vu sur le corps tout à l'heure : mais le sien était d'encre noir.
« Le signe de la Trinité unie, symbole de soumission volontaire au trio de dirigeantes d'Arothiir et à leurs idéaux. Outre cette mine, c'est le système entier d'Arothiir qui est attaqué par cet être, cette Ombre revenue d'entre les morts, qui ne porte pas ce symbole. »
Elle haussa un sourcil. Ce qu'il révélait là était peut-être les informations les plus précises et les plus précieuses qu'elle obtenait depuis son arrivée dans la région d'Arothiir : il ne fallait pas en perdre la moindre miette. Il semblait avoir compris qu'il s'était énervé, aussi souffla-t-il longuement avant de reprendre en expliquant que sa cible n'était plus dans la mine, que sa poursuite était presque impossible compte tenu de l'expertise des Ombres dans le domaine de l'assassinat.
Et ensuite, il en vint à elles deux, acceptant tacitement l'alliance avec les deux sœurs. Comme elles se rendaient à Arothiir, elles pourraient enquêter depuis là-bas sur lui. C'était sensé : les lieux où un homme pouvait survivre dans ces terres arides devaient être peu nombreux, peut-être seulement Arothiir et cette mine même, aussi avaient-il déjà de grandes chances de s'approcher de lui s'ils agissaient parallèlement ici et là.
« S'il se défend des miens, il ne se méfiera pas d'étrangères comme vous, expliqua Arsok. Quand vous serez face à lui, vous le reconnaîtrez sans peine à son regard d'ambre... N'essayez pas de me contacter, je saurai vous retrouver. »
Alors qu'elle réfléchissait encore à tout ce qu'il lui révélait, essayant de tout garder dans sa mémoire d'enfant, il tendit une main vers elle, sûr de lui, comme pour passer un marché. Un marché officieux, dans l'ombre de la mine rougie par le sang.
« Alors, cela vous sied-il ? »
Un instant, elle eut l'envie de refuser par vanité, rien que pour faire les pieds à Dorika et pour qu'il ne comprenne pas lui-même comment elle réfléchissait. Mais c'était absurde : et quoique cela ne la gênât pas plus que ça, c'était trop tôt pour montrer à tous à quel point elle pouvait se révéler chaotique. Pour le moment, il fallait continuer à avoir l'air innocent et laisser la doucereuse sensation de la tromperie en marche lui caresser le cœur.
Elle lui sourit donc gentiment, comme le ferait une simple fillette, et plaça doucement sa main dans la sienne en serrant à peine :
« Oh, cela me va tout à fait. Nous ferons notre possible pour le retrouver alors. »
À vrai dire, elle trouvait que l'échange s'était bien mieux passé que ce qu'elle aurait pu attendre. Non seulement elle était tombée sur Arsok, mais elle avait en plus réussi à s'en faire un allié. Pas un allié fiable, certes - il faudrait d'ailleurs peut-être se méfier de lui lorsque cette affaire serait finie, au cas où il tenterait de les faire disparaître pour qu'aucun témoin ne subsiste - mais c'était toujours ça de gagné.
Elle s'inclina légèrement devant lui et reprit avec une ingénuité trop poussée pour être crédible, le même sourire doux et aimable sur les lèvres :
« Puisque mon collier doit être dans nos affaires et non pas ici, je ne vois pas ce qui me retient. Au revoir, monsieur Arsok. »
Elle lui fit un petit signe de la main et repartit pour de bon hors de cette cachette : cette fois, il la laissa filer, sans un mot. Elle quittait donc la mine, peut-être définitivement si elles s'installaient à Arothiir durablement. “Durablement” ! Était-elle donc si obnubilée par son propre rôle ? “Durablement” jusqu'à l'annihilation d'un des deux camps qui s'affrontaient, dira-t-on, ou jusqu'à ce que tout ceci la lasse. Mais pour les divertissements qu'elle recherchait, elle était servie : Asmodée lui était entièrement sortie de la tête. Au sens figuré, sans doute, car il n'était pas facile de savoir ce qui était vrai au sens propre - l'imaginaire et les métaphores sont toujours plus limpides pour les enfants que la dure réalité.
Elle ressortit sans encombre de la mine dans laquelle elle s'était à peine avancée et retrouva Dorika, déjà en selle à l'attendre.
« J'ai retrouvé notre grand ami, dit-elle en lui tendant son bras pour qu'elle l'aide à monter en croupe. Allons-y, que je te raconte. »
Elles se mirent donc en chemin, partant vers Arothiir. Elles devraient y arriver avant ce soir : cela laissait le temps à Yurlungur d'expliquer tout à sa chère “sœur”.
« Arsok a finalement passé un marché avec moi. Comme tu le soupçonnais, ses sens sont très affûtés : il a tout de suite compris quelle était ma manœuvre avec le collier et m'a affirmé qu'un seul regard sur le cadavre lui avait suffi pour tout comprendre. »
Elle regardait l'horizon en souriant sous le ruban qu'elle avait replacé sur son visage pour éviter les vapeurs toxiques du désert.
« Il souhaite que nous trouvions l'assassin en enquêtant à Arothiir. Selon lui, notre statut d'étrangère devrait nous aider à apparaître moins suspectes auprès de lui, puisqu'il est en opposition avec tout le système... Elle tourna sa tête vers sa sœur sans réussir ni même chercher à croiser son regard. Tu te souviens du symbole que j'ai dessiné tout à l'heure ? Il avait le même au poignet, à l'encre noire. Il m'a expliqué que ceux qui le portaient étaient dévoués à la Trinité et à Arothiir... Oui, tandis que l'assassin ne le portait pas. Ah, d'ailleurs, il m'a dit que l'Ombre renégate avait les yeux d'ambre et il a parlé d'elle comme étant morte puis ressuscitée. »
Elle haussa les épaules.
« Je ne sais pas trop s'il exagérait à ce moment-là. En tout cas, il avait l'air parfaitement sérieux tout au long de notre entretien. Je ne pense pas que quelqu'un nous ait vus ensemble. Oh, et sinon, il a ajouté que nous n'avions qu'à attendre qu'il nous contacte. Est-ce que j'oublie quelque chose... Ah oui ! Tout à l'heure, j'ai prétendu que notre mère avait servi en tant que chirurgienne il y a cinq ans, et que je l'avais aidée. C'est ce qui m'a permis, entre autres, d'avoir accès au corps. »
Elle eut un petit rire discret et s'exclama d'un air ironique :
« Il semblait y tenir, à l'Ombre qu'il cherchait ! C'en serait presque une histoire d'amour, à voir à quel point il tenait à la trouver... Dire qu'il allait jusqu'à connaître la couleur des yeux de son amant mortel ! Tss, tu aurais dû l'entendre, tu aurais ri. »
Elle se mit à imiter avec excès l'air sobre et impassible d'Arsok, tout en le faisant dégénérer petit à petit pour laisser d'autres expressions apparaître sur son visage :
« “Je le suis depuis l'éternité, il ne m'échappera pas ! Il se traîne, mais quand même on le suivrait au bout de la vie. On le traque : il s’échappe. C’est un rôdeur, un tocard. Mais je craque pour ce zouave, même s’il se traîne un air de chien bâtard. On ne sait jamais quand on le voit vers quelle galère il s’trimballe. Il vous emmène et on y va, il vous prend dans sa cavale. Mais bientôt, nous serons réunis, lui et moi...” Haha ! Les meilleurs histoires d'amour semblent condamnées à se terminer dans le sang. »
Elle laissa ensuite le silence s'installer, n'ayant plus rien à dire. Lorsqu'elle avait lâché cette dernière phrase, elle ne pensait même pas à elle et au meurtre de Calua, qui avait perdu la vie de la propre main de Yurlungur : et même maintenant, bien que l'idée lui effleurât l'esprit, elle ne voulait pas y songer. Se moquer d'Arsok lui avait permis de faire tomber la tension, de même que son long monologue : à présent, elle se sentait bien mieux et il était inutile de se prendre la tête sur tout le mal qu'elle avait pu faire autrefois.
Il leur restait tant de choses à accomplir : la découverte d'Arothiir, l'enquête, l'intégration à un nouveau milieu - et il lui semblait qu'elles perdaient de vue le Sans-Visage, mais cela n'était rien. Si elles arrivaient à stopper celui qui terrorisait la ville et ses mines, elles seraient bien plus estimées et auraient bien plus facilement accès à tous les réseaux d'information : il leur suffirait alors d'infiltrer les suivants de ce Dieu mauvais perdant. Enfin, elles n'y étaient pas encore : mais qu'est-ce que cela l'excitait !
(((2000 mots (sans les passages d'Arsok), citation de
La Belle et le Clochard – Il se traîne.)))
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