...Encore une fois, c'était un Arothiirien qui désignait sa ville comme une destination peu courante et peu accueillante. Cela commençait à devenir une constante, chez eux... Souffraient-ils donc tant que ça ? Était-ce seulement lié aux meurtres dans les mines, ou y avait-il bien plus, et depuis plus longtemps ? Il semblait toutefois exclure la “haute cité”, sans doute les quartiers nobles. Ni Yurlungur ni Dorika ne montrèrent de signe de dépit à cette affirmation : de toute façon, leur choix était déjà fait.
Bon, la benjamine avait énervé l'aînée en pointant son mutisme. Mais la gamine fut quelque peu agacée de voir que sa “sœur” ne parlait toujours pas, leur laissant le monopole de la parole. À ses yeux, c'était une marque d'irrespect au mieux, ou une caractéristique qui pourrait les trahir au pire. Après tout, pourquoi serait-ce à l'enfant de faire connaissance avec les adultes ? Heureusement, Evanith, qui venait de se présenter ainsi, ne semblait pas s'offusquer du silence de Dorika. Il était le chef des syndicats (ce mot sonnant étrangement aux oreilles de la petite fille, qui ne parvenait plus à savoir ce qu'il voulait dire exactement) et les accueillait en leur assurant qu'ici, elles auraient ce qu'elles désiraient à un prix honnête. Yurlungur plissa les yeux. Il n'y avait pas d'argent sur Aliaénon, or elle n'y était pas tout à fait habituée...
D'ailleurs, son nom de famille ne lui était pas étranger. Elle l'avait déjà entendu quelque part, mais quant à se souvenir où, c'était une autre histoire. Peut-être ressemblait-il simplement à celui d'un marin de Dahràm, ou au prénom d'un des hommes de main du Gros Néral ? Il lui semblait en cet instant n'avoir aucune mémoire, d'autant qu'une telle ressemblance lui apparaissait comme curieuse, bizarre - anormale. Préférant garder son jeu intact en laissant ces interrogations derrière elle, elle offrit son plus beau sourire de ravissement au syndicaliste lorsque celui-ci leur offrit leur premier repas, tout en notant intérieurement qu'Arothiir respectait l'hospitalité d'une manière assez généreuse. À moins qu'il ne puisse se le permettre justement parce que les étrangers étaient trop rares ? Répondant d'abord à Evanith en prenant garde à sa diction et au vocabulaire employé, elle figea ses yeux dans les siens.
« C'est fort aimable de votre part, monsieur. »
Puis elle se tourna vers la serveuse en réfléchissant à ce qu'elle prendrait. Il était inutile de demander un plat trop sophistiqué ici, ni non plus quelque chose de trop exotique - mais elle sentait bien, aussi, que son ventre réclamait de quoi se sustenter.
« Je ne sais pas trop ce que l'on mange à Arothiir... fit-elle pour gagner un peu de temps. »
De la viande, il lui en fallait, mais il serait illusoire de croire qu'on lui apporterait un véritable morceau ici. C'était une auberge pour paysans, qui ne prenaient qu'une fois l'an un repas pareil...
« Est-ce que vous auriez des lentilles, peut-être avec un peu de viande, quelques lardons ? finit-elle donc par demander, espérant que ce plat existât en Aliaénon. Ce serait très gentil. Et puis, si vous avez du fromage et du pain, je pense que ça suffira à remplir mon estomac, rajouta-t-elle en tapotant son ventre avec un grand sourire. Voilà, tout cela devrait suffire... Dis, Dorika, enchaîna-t-elle, pour fêter la fin de notre voyage, je peux prendre de l'alcool ? »
Elle attendait en souriant la réponse de sa coéquipière, espérant également intérieurement que celle-ci ne l'en priverait pas, puisqu'elle lui donnait à présent ce droit. Toutefois, c'était la serveuse qui paraissait la plus étonnée d'entendre ces paroles. À voir sa mine circonspecte, Yurlungur se demanda un moment si elle avait fait un faux pas : mais c'était que sa commande était trop précise, car la femme pâle avait simplement compris “à manger” là-dedans. Il fut commandé un pichet de vin après que Dorika eut accepté la requête de la petite, celle-ci étirant son sourire d'une oreille à l'autre, puis Evanith toussota pour attirer leur attention.
Il expliqua de façon concise que ce qu'elle avait demandé était bien trop riche en viande pour Arothiir et qu'il faudrait se contenter de bien moins ici, pointant la différence entre Esseroth et sa ville. La fillette, un air un peu déçu sur le visage, écouta cependant avec amusement la description de leur prétendue ville d'origine, où “tout tombait directement dans la bouche”. Charmant. Au contraire, à Arothiir, il fallait travailler bien plus durement pour gagner de quoi manger. Somme toute, c'était un peu la ville pauvre du continent, celle où tous avaient à trimer jusqu'à la mort pour survivre, alors qu'Esseroth devait être plus riche et plus idyllique. (Quel dommage que nous ayons quitté une ville si charmante...) songea-t-elle, non sans cynisme.
Evanith, toutefois, n'était pas non plus désintéressé. Il leur demanda successivement les raisons de leur départ d'Esseroth, puis si elles voulaient travailler ici (question presque rhétorique) et enfin ce qu'elles savaient faire. Il semblait drôlement pressé : mais n'avaient-ils pas prévu de consommer un verre de vin ensemble ? Peut-être ne souhaitait-il passer que tout au plus une soirée avec elles avant de les laisser se débrouiller : s'il pouvait d'ici là les caser dans un secteur où l'on manquait de personnel, n'eût-ce pas été parfait pour lui ? Pures suppositions : Yurlungur repartit un cran en arrière en s'adressant à lui avec une moue déçue.
« Oh... Je vois. Ce n'est pas grave. Je suis navrée si je vous l'ai troublée... Mais nous nous en contenterons, hein ? fit-elle avec un regard vers Dorika. C'est vrai qu'il y avait à manger à Esseroth... »
Elle préférait ne montrer aucune émotion particulière alors qu'elle mimait se souvenir de l'endroit en levant les yeux au ciel, songeuse. Après tout, si elles l'avaient quittée, elles devaient avoir une bonne raison qui rendait Arothiir plus intéressante.
« Dorika et moi travaillerons pour gagner notre vie ici, oui. Maintenant que nous sommes là, ça ira mieux. En fait... »
Prise dans sa comédie, elle lança un regard gêné vers Dorika, puisqu'elle s'apprêtait à dévoiler un fait qui les “concernait” toutes les deux.
« Nous avons quitté cette cité suite à la mort de nos parents, voyez-vous. Il y a eu... quelques problèmes. Ce sont des souvenirs douloureux. »
Son ton de voix, qui s'était affaissé vers la fin, n'était-il pas magnifique ? En cet instant, ce n'était pas Dorika qui allait la féliciter pour son jeu d'acteur, aussi se glorifiait-elle elle-même intérieurement alors qu'elle baissait les yeux, donnant l'impression d'être désemparée, accablée. Elle sentit la main de Dorika se placer sur son dos, comme en réconfort, ce qui lui arracha un minuscule sourire. Fermant les yeux comme pour retenir les larmes, elle ne put s'empêcher de remarquer que les talents de tragédienne de Dorika étaient plutôt bons. Après tout, le rôle d'une femme brisée qui ne souhaitait pas parler de son passé trop douloureux lui allait comme un gant, avec son caractère...
Idéalement, elle espérait que le chef des syndicats essaie de poser encore quelques questions. Par exemple : “pourquoi Arothiir ?” Il aurait été très malpoli de sa part de questionner sur la mort des parents à proprement parler, mais la question précédente était tout à fait légitime et Yurlungur se serait fait un plaisir de l'aiguiller subtilement vers le danger des Chevaliers d'Or afin de connaître son avis sur la question. Malheureusement, il était un peu trop gêné d'avoir ainsi jeté un froid dans la discussion et préféra se focaliser sur leur futur travail, affirmant qu'il pourrait leur en obtenir un facilement.
(“Chef des syndicats locaux”... Un syndicat, un syndicat ! Zut. Saperlipopette ! Par le troisième œil de Phaïtos, je ne m'en souviens vraiment pas. Raaah...)
(C'est juste les représentants des travailleurs auprès des patrons,) intervint Papillon.
(Oh. Euh... D'accord. Merci.)
(De rien, la miss.)
Elle ne comprenait pas le dernier mot, mais il lui fallait maintenant répondre à Evanith.
« Ce... Ce n'est rien. Moi, je pense pouvoir aider là où on en a besoin. J'ai déjà été commis de cuisine, aide pour les soins, des petits travails comme ça... »
Elle sembla surprise, fit mine de réfléchir un peu trop longtemps à son goût, avant de se reprendre, un sourire sur les lèvres, espérant chasser la tension par une parole bon enfant :
« Ah, non ! Des petits travaux comme ça ! s'exclama-t-elle alors en levant l'index, toute fière. Et c'est vrai que j'aidais beaucoup à la maison, aussi, maman m'en donnait, du boulot. Imaginez-vous... Elle allait se mettre à raconter : il fallait simplement qu'elle le fasse à la manière d'une petite fille lambda. Patati et patata toute la journée, ça n’arrête pas. Faire le feu et la cuisine, la vaisselle et le ménage, le repassage et le lavage. C’est vraiment de l’esclavage ! auraient dit certains, mais pas moi ! conclut-elle avec un orgueil non dissimulé, se plaçant ostensiblement au-dessus des autres enfants de son âge. Remarque, ce n'était pas Dorika qui allait la contredire. Sinon, je suis encore agile et souple, si un de vos emplois demandaient ces qualités. Et je sais lire et écrire ! En tout cas, je suis prête à mettre la main à la pâte moi aussi, affirma-t-elle avec une assurance non feinte (pour une fois). »
Elle avait envie de tâter du terrain, de rencontrer des Arothiiriens. Elle connaissait bien peu d'emplois qui demandaient de la souplesse, à vrai dire, mis à part les artistes ambulants, qui se déplaçaient souvent en troupe de ville en village et de village en ville, ou les professions que d'aucuns diraient illicites. Mais bon, peut-être que derrière son apparence honnête, Evanith saurait lui trouver de quoi faire dans ce second secteur... Elle se tourna vers Dorika et proposa :
« Je ne sais pas ce que tu souhaites faire maintenant, toi. Je pense que ce n'est pas grave si l'on se sépare, n'est-ce pas ? »
Sous la forme d'une question, elle lui donnait carrément une grosse indication : le temps de réunir des pistes, elles seraient deux fois plus efficaces à se séparer. Yurlungur ne pensait pas avoir besoin de sa “sœur” pour se protéger - ses propres aptitudes au combat et ses airs de comédie renforcés par son jeune âge suffiraient amplement - et il était évident qu'elles avaient besoin de s'intégrer dans cette société. Si elles restaient constamment ensemble, il était probable qu'on les considère bien plus avec méfiance que séparées.
Dorika haussa les épaules, comme si elle s'en fichait. À moins que ce ne fut en réaction de la candeur de sa chère “sœur” ? Dans tous les cas, le côté légèrement agaçant par moments de Yurlungur avait dû l'aider à se décider à la séparation. (Excellent.) Et, aussitôt, elle demanda s'il y avait des places dans les mines de thiir. Les yeux de la gamine s'écarquillèrent. Elle était prise de court.
Il n'y avait qu'une seule mine de thiir ; il y avait Deunog ; il y avait Arsok ; il y avait ces meurtres ; on se méfierait d'elle là-bas ; elle pourrait être prise comme cible ou comme coupable ; elle pourrait plus difficilement récolter des informations sur l'Ombre tueuse qui, à n'en point douter, ne devait pas fréquenter la mine en-dehors de ses assassinats. D'ailleurs, Evanith également semblait surpris et souhaitait alerter la jeune femme sur les risques de la profession. Dorika, le doublant lui aussi, affirma qu'elle savait tout cela puisqu'elles étaient passées le matin même à la dernière mine en activité. En revanche, elle pointait le revenu sûr comme motivation. (Menteuse,) pensa Yurlungur en plissant des yeux. L'Exechienne cachait quelque chose à propos du thiir ou des mines et là, elle allait se retrouver loin de la gamine qui aurait bien du mal à découvrir la réalité sur cette histoire.
Mais le chef des syndicats n'avait rien à redire à cela. Puis, tout en regardant les armes qu'elle avait à sa ceinture, il demanda si elle savait se défendre. Yurlungur croisa les bras en s'appuyant sur le dossier. Évidemment, patate, qu'elle le savait. Ce ne serait de toute façon pas une raison suffisante pour l'éloigner de cette mine. Ah, la fillette détestait cette sensation - l'impression de s'être fait rouler, de voir quelqu'un lui échapper. C'était la même sensation que lors de la réponse froide de Naral à la Tour d'Or, mais avec lui, elle n'avait pas passé de temps à sympathiser...
Ils continuaient à discuter. Evanith lui demandait de se rendre à la mine pour travailler et surveiller sa fille, lui épargner tout incident. Yurlungur écoutait d'une oreille distraite, songeant que l'attitude de cet homme était tout à fait intéressée. Peut-être les avait-il abordées dès le début en espérant compter sur elles pour cette tâche, puisqu'il disait ne pas pouvoir faire confiance aux Arothiiriens eux-mêmes... Après tout, il n'y avait pas qu'elles à savoir jouer la comédie. Ce ne fut que lorsqu'il évoqua le nom de “Speeh” que la gamine haussa un sourcil - puisqu'on ne faisait plus vraiment attention à elle, elle relâchait un peu sa vigilance. C'était donc Speeh, la fille d'Evanith ? Tout s'expliquait. Mais en soi, savoir cela n'apportait que peu de réconfort à l'enfant. Toutes les pièces d'un grand puzzle semblaient parfaitement s'emboîter les unes les autres et Dorika avait mieux su l'exploiter qu'elle, c'était tout.
Elle s'efforça de laisser son expression maussade de côté et cessa de croiser les bras. Elle ne devait pas laisser ses propres émotions interférer avec sa mission... Elle n'était pas en colère, ou alors simplement parce que “sa chère sœur” Dorika prenait des risques... Le seul point positif de l'ensemble était qu'Evanith leur proposait en contrepartie de loger chez lui dans un premier temps en échange de ce service. Il devait réellement tenir à sa fille : Yurlungur en vint à se demander ce que cela lui ferait d'avoir un enfant, elle. Et puis, l'idée lui paraissait trop incongrue, donc elle l'abandonna. Elle se força à esquisser un sourire. Après tout, il fallait reconnaître que sa coéquipière s'en était bien sortie et que le sort avait été avec elle, point.
La discussion commença à ne traiter que quelques précisions : Dorika évoqua Deunog, on apprit que ce dernier n'avait pas le droit de s'y opposer si Evanith le demandait. Enfin, l'homme se tourna vers elle pour lui indiquer que dans la ville basse, personne n'avait les moyens d'employer quelqu'un pour faire le ménage ou aider comme cela. En revanche, elle pourrait être prise chez un bourgeois de la ville haute, voire au palais... Elle prit une mine un peu plus inquiète, souhaitant tester son interlocuteur.
« Je vous en serais très reconnaissante, si l'on a besoin d'une enfant comme moi là-bas. Le palais... j'ai entendu parler d'une “Trinité” qui vivrait là-bas, mais j'imagine que je me ferai une idée en me mettant à leur service, fit-elle en guettant la réaction de l'homme à l'évocation de ce trio. »
Elle s'inclina rapidement face à lui pour le remercier. Elle avait implicitement mis de côté la possibilité de travailler chez un bourgeois. Bien sûr, il était possible que l'un d'eux ait un lien particulier avec le Sans-Visage, mais il serait surtout intéressant de connaître la position du gouvernement en place à ce sujet. Il était impensable qu'ils soient indifférents à cette divinité : et quand bien même, ne rien faire contre lui constituait déjà une prise de position. Il suffirait de voir ça. La réaction du chef des syndicats ne se fit pas attendre : il qualifia les dirigeantes de “poison de la cité”, demandant plus de qualités morales que techniques pour réussi à rester à leur service.
Se tournant vers Dorika, elle rajouta :
« Je te fais confiance, alors. Reviens en vie. Et pas d'imprudences ! Tu me raconteras tes journées quand tu rentreras, comme avant, dis ? »
Cela sonnait comme une demande, mais dans son esprit, c'était un ordre. Évidemment, ce serait réciproque : mais il ne fallait pas que Dorika pense qu'elle était indépendante à présent qu'elle travaillait loin dans la mine. La jeune femme, sans doute confiante maintenant qu'elle avait un accès direct et officiel à la mine, se permit de lui ébouriffer les cheveux en lui assurant qu'elle resterait sa confidente. Était-ce de l'ironie, alors qu'elle avait refusé il y avait à peine quelques heures de lui révéler pourquoi elle s'intéressait autant aux mines de thiir ? Mais sentant que son expression virait au maussade, elle réarrangea rapidement sa tignasse et se tourna à nouveau vers Evanith pour lui demander avec un sourire, toujours aussi enfantine :
« Vous êtes chic avec nous, monsieur. Est-ce qu'il y a beaucoup d'autres enfants ici, à Arothiir ? Je... Hum. »
Elle mima la gêne en se remuant un peu sur son siège avant de demander, une lueur d'espoir dans les yeux :
« Est-ce que vous voulez bien être mon premier ami ici, monsieur ? »
Ce dernier parut surpris de la question et répondit qu'il serait volontiers l'ami des deux demoiselles. Il ajouta ensuite qu'il y avait bien des enfants à Arothiir, mais bien plus de garçons que de filles. À vrai dire, ce n'était pas pour déplaire à Yurlungur.
(((2500 mots + citation)))
...