...Ramar concéda que la robe ne s'accorderait pas avec l'environnement. Elle avait peur, aussi, que sa peau trop blanche la fasse paraître blême en comparaison aux autres hôtesses (ou même avec lui), vu leur peau mate - mais on ne changeait pas de peau aussi facilement qu'on troquait sa robe. Elle le suivit jusqu'à une nouvelle salle où, cette fois, étaient entassés les autres hôtes et hôtesses. Surtout des hôtesses, apparemment, constata-t-elle, alors que la Trinité était composée de trois femmes... Une pensée lui vint, qu'elle chassa bien vite. Serait-ce possible qu'un tel genre de déviance sexuelle... ? Ça lui semblait impossible, qu'une femme puisse en aimer une autre. Et puis, pour en être une, elle savait à quoi s'attendre : les femmes pouvaient se montrer froides, sèches, calculatrices, et en même temps extraordinairement mièvres et collantes.
Celles qui se trouvaient là lisaient ou jouaient aux dés. Elle se souvenait qu'à Dahràm, elle était l'une des rares à avoir appris à déchiffrer les lettres et les mots : tous les autres, ou presque, n'avaient bénéficié d'une éducation restreinte à l'art de bien subtiliser une bourse et, parfois, à celui de se battre sans se faire éviscérer. La fuite était forte chez ceux-là. Ici, le niveau semblait un peu rehaussé - à moins que ces parangons de beauté n'aient un livre dans leurs mains que pour la forme, ce qui était fort peu probable -, et l'atmosphère détendue. Ils semblaient heureux, ici... Même pour des serviteurs, ils avaient déjà un niveau de vie infiniment supérieur à celui des bas quartiers de la ville. Ça lui ferait drôle, tiens, quand elle aurait à redescendre là-bas pour sonder Evanith avec les nouvelles informations qu'elle avait sur lui depuis sa dernière rencontre avec Arsok. Et, accessoirement, pour y dormir.
Ramar, sans crier garde, la présenta aux autres hôtes qui levèrent vers elle un regard vide d'intérêt. Elle n'était qu'une gamine : sans doute ne leur ferait-elle que peu de concurrence... Le pire étant que ce mépris qu'elle distinguait (ou croyait distinguer ?) dans leurs yeux creux était parfaitement fondé. Elle n'avait aucune expérience en la matière, simplement poussée par un instinct débile et une vision épurée de l'amour, trop manichéenne pour être réelle. Sans trop réfléchir à ce qu'elle faisait, elle leva la main et salua les quelques-uns qui lui avaient murmuré un “bonjour”, discrètement, sans oser faire trop de remous dans l'air paisible de cette salle.
Ramar la guida alors jusqu'à l'une d'elle - une certaine “Dahka”. Et, le moins qu'on pouvait dire, c'était qu'elle était sublime. Rien : aucune fêlure, aucune trace de disgrâce ne se voyait dans ce corps parfaitement féminin, presque tracé pour cette fonction. Elle l'observait donc, trop béate pour se sentir jalouse, trop impressionnée pour céder à la rougeur d'être un peu laide à côté. Elle, elle n'avait pas de formes : d'ailleurs, les quelques muscles qui lui poussaient depuis qu'elle apprenait à donner la mort auraient bien mieux convenu à un hôte qu'à une hôtesse.
À la requête de Ramar, la jeune femme, sans dire un mot, lui adressa un regard superficiel - elle ne s'intéressait pas à la petite fille en elle-même, semblait-il, seulement à son extérieur, ce qui en devenait troublant - et les emmena jusqu'aux placards d'où elle sortit quelques habits sélectionnés. Elle avait le choix, semblait-il, puisque les deux attendaient désormais qu'elle prononce un mot en la laissant seule devant ces six ensembles ajustés.
Elle élimina d'emblée la robe la plus à droite : quoique “robe” était un bien grand mot. Les bouts de tissus bleus et blancs, déchirés à de multiples endroits, laissaient bien trop apparaître de sa peau pour qu'elle osât se présenter ainsi vêtue. Sa pudeur revenait, forte et puissante : et pourtant il faudrait la repousser, s'il fallait qu'elle s'habille selon les coutumes d'ici... Mais dévoiler toute sa jambe gauche était, pour le moment, un défi trop grand à réaliser : la cape blanche qui masquait à peine ce qu'il y avait en-dessous était bien trop vulgaire, aguicheur au point d'en devenir malaisant.
Elle fut tentée par celle juste à côté qui, à l'inverse, aurait couvert tout son corps - à l'exception de sa tête. Mais elle ne pouvait s'embarrasser d'une cape et, de surcroît, elle craignait qu'on lui trouvât trop de retenue, trop de refus à se dévoiler nue si elle le choisissait. Déjà, avec Ramar, elle s'était montrée un peu trop timide, un peu trop récalcitrante - elle devait changer de voie, fût-ce violemment. Et puis, la cape... Ça l'aurait encombrée dans ses mouvements, un manteau qui traînait ainsi au sol. Sur le même principe, elle élimina mentalement la robe la plus à gauche.
Il lui en restait donc trois et, après quelques hésitations et regards inquiets lancés autour - que penseraient-ils d'elle si elle choisissait celle-ci ? ou celle-là ? -, elle finit par choisir la troisième présentée, qui était celle qui la couvrirait le mieux, ne laissant apparaître ses formes qu'elle les embrassant. C'était... mieux que rien du tout dessus. Ça cacherait la chair de poule qui la prendrait lorsqu'il faudrait passer à l'acte. La désignant du doigt, elle indiqua donc :
« Je... Je vais prendre celle-ci s'il te plaît, Dahka. »
Et, après une légère hésitation, songeant encore une fois à l'épreuve imposée par Ramar à son arrivée, elle commença à se dévêtir sur place, un peu à l'écart puisqu'à côté des placards, mais toujours visible par tous les autres. Son cœur se serrait, battant à tout rompre, mais elle continuait ses gestes, presque machinalement, une salive âcre et difficile à déglutir commençant à s’appesantir dans sa bouche. Ses yeux, livides, fuyaient le couple parfait en face d'elle - à moins que l'un d'eux ne prît sur lui de l'avertir qu'il y avait des vestiaires non loin ?
Aucun des deux ne sembla réagir : elle continua, commençant à défaire sa robe et sa ceinture tandis qu'elle peinait à retenir son souffle. Combien y avait-il de paires d'yeux à l'observer en ce moment ? Elle imaginait qu'ils la regardaient tous à présent et cela l'horrifiait : mais à songer qu'il se pouvait aussi qu'aucun ne prête attention à elle, elle se sentait tout aussi humiliée.
Sous le tissu de sa manche droite, elle sentit soudain sa fidèle dague, cachée comme à l'ordinaire. En un instant, la marche à suivre s'éclaira : elle aurait été folle de continuer désarmée dans un endroit comme celui-ci, fût-elle acceptée comme hôtesse d'accueil. L'autre, elle pouvait l'enlever devant eux en signe de bonne foi, mais elle refusait de se livrer ici sans rien pour se protéger. Serait-elle capable de tuer quelqu'un s'il la brutalisait durant une... “séance” ? Est-ce que ce ne serait pas extrêmement dangereux ? Elle ne savait pas - elle ne voulait pas savoir - d'ailleurs, elle se sentait suffoquer alors que, petit à petit, cette robe quittait son épiderme. Déglutissant avec difficulté à nouveau, elle tourna le dos à Ramar, Dahka et à tous les autres hôtes, son regard fixant le fond d'un placard, aussi sombre que son visage était devenu blanc.
Il ne fallait pas qu'ils voient dans quel trouble elle était.
Lentement, elle détacha de sa ceinture la dague dans son fourreau et la rangea dans son sac. Puis, tout aussi machinalement, elle retira la capuche miteuse qui avait appartenu à Alem, essayant de se remémorer les légendes qu'elle avait entendues à son propos pour chasser cette ombre immense qui grandissait, qui grouillait en elle comme une multitude de monstruosités et de peurs cachées. Déposant la capuche au sol, elle retira alors sa robe et tous ses vêtements, la dague encore au milieu des tissus, ne gardant caché que l'ultime point sensible de l'entrejambe dans une culotte immaculée. (Pour le moment,) ne put-elle s'empêcher de penser - cette pensée lui donna un haut-le-cœur et elle s'arrêta quelques instants.
Derrière elle, tous ceux qui s'étaient tournés pouvaient admirer son dos, sur lequel on voyait encore quelques plaies refermées. Elles étaient anciennes, toutefois : il y avait au moins un mois qu'elle avait quitté cette cave et, depuis, aucun coup de fouet n'avait à nouveau arraché des lambeaux de chair à sa peau. Sur les bras et les jambes, ses bleus avaient presque disparu avec le temps : à peine remarquait-on, en y regardant attentivement, que certains endroits gardaient une touche violacée qui aurait disparu sous une petite semaine. Mais ce qui était le plus étonnant, sans doute, c'était la musculature qui apparaissait alors qu'elle se tenait bossue en avant, à moitié recroquevillée au-dessus de sa nouvelle robe. Il y avait un peu de chair sur les flancs, mais les efforts qu'elle avait fait ces derniers mois pour apprendre à se battre et à échapper à ses adversaires payaient visiblement par ce dessin anatomique harmonieux, signe de souplesse et de puissance.
Ils n'eurent que quelques secondes pour remarquer tout cela, alors qu'elle ne gardait encore que culotte, collier, bague et ruban rouge dans les cheveux. À partir de cet instant, tout devint bien plus rapide : elle enfila prestement la tenue délivrée par Dahka, cachant pour de bon cette peau. Enfin, elle récupéra la capuche, qu'elle raccrocha au reste, ne la rabattant pas, comme à l'ordinaire. Elle s'accroupit et commença à ranger ses frusques dans son sac - il y avait bien la place, surtout en sachant plier cette robe depuis toujours -, récupérant furtivement sa dague au passage, qui était restée entre deux replis.
Une fois son sac bouclé, la dague encore dans sa main et le dos toujours tourné aux autres hôtes, elle se releva en se retournant, plaçant ses mains derrière elle et interrogeant Ramar et Dahka d'un haussement de sourcil sur l'effet que cela donnait. Dans son dos maintenant placé face au placard et au mur, elle vint très lentement placer la dague sous ses vêtements, au niveau des hanches, profitant des fils de corset déjà présents pour l'y fixer. Ce fut presque plus facile que lorsqu'elle était encore dans sa manche.
Bizarrement, son souffle et son cœur s'étaient calmés dès lors qu'elle avait à nouveau eu quelques chose sur les épaules. Oh, certes, ces habits ne cachaient pas grand-chose : mais ce n'était pas cela, le plus important. Elle se sentait presque mieux à présent à l'idée de répondre aux attentes de Ramar à son égard, comme si le vêtement lui-même l'aidait à se projeter dans ce rôle tacite de prostituée. Et elle attendait donc, les fixant d'un air interrogateur, qu'ils donnent un avis, une remarque ou un conseil de style. C'étaient eux les experts, après tout.
(((1500 mots ; Post complété :
arothiir-t7823-90.html#p666872 )))
...