...Ce qu'avait indiqué Evanith était vrai : tout le monde le connaissait. La serveuse lui donna l'itinéraire à suivre pour arriver jusqu'à chez lui. Ce n'était pas bien compliqué : il suffisait de rester au même niveau et, au milieu de toutes ces masures en fort mauvais état - elle n'arrivait pas à estimer si les bas-fonds de Dahràm étaient mieux ou moins bien entretenus -, une maison en bonne et due forme fit son apparition. Elle n'était pas particulièrement belle ni attrayante, dans l'absolu : Yurlungur avait déjà vu beaucoup mieux, surtout à Oranan où elle était passée pour se rendre sur Aliaénon et où tout était si propret, si agaçant de netteté. Mais comparée aux demeures qui l'entouraient et la jouxtaient, c'était presque un palace. Cet homme était donc bel et bien important par ici : en même temps, pourquoi leur aurait-il menti ?
Devant la maison s'étendait une petite place sur laquelle jouaient quelques garçons. Elle se demanda un moment s'ils n'auraient pas mieux fait d'aller travailler, eux aussi, avant de se reprendre. Ce n'étaient pas ses affaires et, qui sait, peut-être leurs parents gagnaient-ils suffisamment bien leur vie pour ne pas les y envoyer. Enfin... Cela lui semblait quelque peu idéaliste. En passant, elle croisa le regard de certains d'entre eux et, essayant de faire bonne figure quoiqu'elle n'eût ni la couleur de peau, ni l'apparence conforme à une femme Pâle, elle sourit en leur adressant un petit coucou de la main. Rien de bien méchant : simplement pour leur montrer qu'elle était là. Ils la regardèrent comme si elle venait d'un autre monde à ce geste avant de se remettre à leur jeu sans s'intéresser davantage à elle et, surprise, son sourire disparut alors qu'elle se retournait pour toquer à la porte des Lorhell. Dans son dos, quelques rires discrets éclatèrent.
Evanith apparut dans l'embrasure de la porte et la salua d'un simple signe de la tête auquel elle répondit par un sourire amical malgré son agacement vis-à-vis de la réaction des garçons. Il semblait chercher quelqu'un à ses côtés et ses paroles furent plus rapides que son esprit : il ne voyait pas Dorika et cela lui semblait étrange. Oui, il faudrait qu'elle brode quelque chose là-dessus...
Il la fit entrer avant qu'elle ne puisse répondre et la guida jusqu'à sa nouvelle chambre à Arothiir, où elle put constater le confort relatif qui y régnait. Quelques meubles, ici et là, rien de chic ni d'ostensible mais déjà plus qu'à l'auberge. Même les paillasses où elle devrait coucher avaient déjà plus d'allure que celles de la nuit dernière. Il lui indiqua sobrement que c'était là la chambre de Speeh, autrefois. (Serait-il possible que sa gentillesse à notre égard vienne de là... ?) Après tout, ce n'était pas impossible. Il avait dû prendre soin de sa fille pendant un moment et, maintenant qu'elle était partie, il retrouvait peut-être le rôle de père dans la protection des deux sœurs d'Esseroth. Si tel était le cas, c'était un hasard à ne pas négliger : il serait plus facilement de leur côté si elles se débrouillaient bien. Inutile d'en parler à Dorika : elle ne parlait guère et, de toute façon, les relations humaines en essayant de jouer sur la psychologie des gens (en un mot : la manipulation) n'était pas son fort.
« Je vous remercie du fond du cœur pour ce que vous faites pour nous, monsieur, c'est très gentil... »
Il fallait montrer de l'attachement à lui, lui faire comprendre qu'il était essentiel à leur survie - ou en tout cas à la sienne, pour un temps -, afin qu'il ne lui vienne pas l'idée de les lâcher au moindre problème. S'il avait la même empathie qu'elle avait ressentie chez Speeh, ce qui était probable puisqu'il avait dû se charger de l'éduquer sur les questions morales au moins, elle savait qu'elle pourrait compter sur lui le moment opportun. Elle ne savait pas encore quand, ni comment, ni pourquoi, mais elle savait que, si elle en avait l'occasion, elle pourrait tout à fait utiliser Evanith à condition de se montrer suffisamment habile. Elle soupira. Pour Dorika, mieux valait encore jouer la carte de la sincérité enrobée de leur mielleuse couverture. Et puis, avec un peu de drame...
« Dorika n'est pas là parce qu'elle comptait se préparer afin de partir dès aujourd'hui pour la mine. En fait, il lui a semblé plus pratique de dormir là-bas et de ne revenir qu'occasionnellement, pour qu'on se voie un peu. »
Elle détourna le regard, comme gêné. Elle allait lui avouer leur dispute de la veille pour expliquer le froid entre elles, mais remplacer les causes réelles par celles imaginaires, plus touchantes pour cet homme.
« Nous nous sommes un peu brouillées, hier soir. C'est... l'arrivée dans une telle ville. Nous avions toutes deux peur pour l'autre, voyez-vous, étant donné les endroits où nous allons travailler à présent, expliqua-t-elle avec emphase, quoique “peur” fût un bien grand mot. Mais vous avez pu constater que nos caractères sont un peu... divergents. »
Elle ne faisait que dire l'évidence. C'était donc le destin qui avait choisi de mettre ensemble elle, qui jouait si bien l'innocence et l'optimisme, et cette femme, laconique et fermée au possible ? En quelque sorte, c'était agréable. Celui qui mène la parole est celui qui mène le jeu. Et puis, elle adorait donner de faux renseignements : c'était un plaisir indicible de tromper tout le monde. Même Dorika avec des excuses bricolées.
Son regard revint vers lui et elle sourit tristement en déposant ses affaires sur le sol sans rien dépaqueter. Celui-ci, trop poli pour essayer d'en savoir plus, espérait que cela ne durerait pas en ajoutant qu'il était tout à fait normal pour lui de les accueillir, invoquant encore une fois les “lois de l'hospitalité d'Arothiir”. (Qui sont surtout respectées par ceux qui en ont les moyens, j'imagine.) Elle le fixa un moment, apparemment rassurée par sa réponse.
« Je pense que je vais laisser ça là, fit-elle en désignant ses affaires, et que je m'installerai pour de bon ce soir. Je compte bien me mettre au travail le plus vite possible, afin de mériter cette hospitalité. »
Elle avait affirmé la veille qu'elle était travailleuse et il valait mieux ne pas se dédire aussi rapidement. S'il était à cette position, c'était probablement qu'il n'était pas inactif pour deux sous : le meilleur moyen d'impressionner ce genre d'hommes, c'était d'appuyer sur la volonté de réaliser du travail bien fait - peu importât qu'il fût ardu. Et le fait qu'elle ne fût encore qu'une petite fille allait sans doute l'y aider. Avec détermination, elle lui demanda donc :
« Est-ce que je peux commencer dès aujourd'hui ? »
Celui-ci répondit par l'affirmative, souhaitant néanmoins encore une fois préciser qu'elle n'avait pas à lui être redevable. C'était charmant. Il avait presque le cœur sur la main, mais elle saurait montrer plus de bonté que lui, ne serait-ce que pour acquérir son respect. Simplement, il faudrait la jouer fine : il serait absurde de jouter sur cette question. Il ne fallait pas lutter, au contraire : il fallait accompagner le mouvement et mimer sa générosité pour mieux la révéler.
« Très bien, je ne vous dois rien. Mais si les lois de l'hospitalité sont sacrées à Arothiir, il en va de même pour celles de l'amitié à Esseroth : et vous avez acquis la mienne et celle de ma sœur, à n'en pas douter. »
Oh, elle venait simplement de lui indiquer qu'il pouvait lui demander un service sans lui être redevable, à son tour. Sans doute, cela lui plairait à lui aussi : rien ne plaisait davantage un homme bon, par choix ou par nature, que de voir que ses actes incitaient d'autres à agir de même.
« Est-ce que vous me guiderez personnellement au Palais ? Mais je comprendrais que vous n'ayez pas le temps : sinon, donnez-moi simplement des indications pour m'y rendre. »
(La débrouillardise, bon sang. Il ne faut pas que j'oublie ça et que je lui demande sans cesse de m'aider.)
Il ne la reprit pas sur sa déclaration d'amitié, mais secoua la tête, plus grave. Apparemment, il n'était pas apprécié dans la ville haute où elle devait se rendre et elle devrait s'y présenter seule. En revanche, le chemin serait aisé : le Palais se situait tout en haut, après le mur d'enceinte qui entourait les quartiers aisés. Il indiqua également que, plus que de trouver l'immense bâtiment qui abritait la Trinité, ce serait y entrer qui serait ardu. Mais, chose inattendue, il lui expliqua qu'il ne lui serait d'aucune aide pour y pénétrer. Elle parut surprise et, pour une fois, ce n'était qu'à moitié joué. N'avait-il pas dit, la veille, qu'il pourrait leur obtenir un métier où qu'elles aillent ?
« Oh... Je vois. J'imagine qu'il est donc préférable, si je souhaite me faire engager, que je ne mentionne pas votre nom, n'est-ce pas ? »
C'était une confirmation à obtenir. Le risque était qu'il croie qu'elle le rejetait, quoique cela semblait bien improbable si l'on considérait qu'il la logeait, tout de même. Mais c'était correct et il confirma, expliquant qu'il avait pour rôle de les combattre, là-haut, afin d'obtenir plus d'égalité, ce qui faisait qu'il n'y était pas le bienvenu. Si elle l'évoquait, elle risquait plus de se fermer des portes qu'autre chose. Et si ses futurs employeurs apprenaient qu'elle logeait chez lui... Il y avait un risque non-négligeable de conflit d'intérêt. Elle ne savait pas si Evanith était capable d'essayer de lui soutirer des informations les soirs, lorsqu'elle serait de retour. Elle ne pourrait pas refuser facilement, à moins de briser l'image d'ingénuité qu'elle essayait de garder intacte autour d'elle. Et, de même, ce serait peut-être l'occasion pour ces hautes sphères de tenter de l'utiliser elle contre lui... Il faudrait qu'elle avise en temps voulu. Et puis, rien ne l'empêcherait de détourner la conversation, ou de mentir un peu. Ou mieux : de ne parler que de faits inintéressants au possible. Les possibilités émergeaient déjà : elle s'en sortirait.
« Je comprends. Dans ce cas, je vous dis à ce soir, monsieur Lorhell... »
Elle lui fit un petit signe de la main et il la salua également, l'appelant étrangement “jeunesse”. C'était étrange : comme s'il l'associait à la classe d'âge à laquelle elle appartenait. Oh, il y avait des tas d'explications potentielles à un tel mot, mais elle savait que trop peu seraient réellement correctes.
Repassant devant les garçons qui jouaient, elle ne leur adressa cette fois-ci aucun regard, concentrée sur la tâche qui l'attendait, et elle se mit à monter vers là-haut, vers le Palais qu'elle visait.
(((1500 mots)))
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