...Toutes ses caresses, toutes ses tentatives pour passer outre ses défenses, tout semblait vain, si bien qu'elle se demandait si s'énerver ne serait pas une stratégie utile. Le ton sec qu'il employait, sa fierté insupportable, tout cela éveillait en elle un besoin profond de faire couler le sang. Car, après tout, qu'y avait-il de plus soulageant et de plus direct pour faire comprendre ses intentions ? Le garde en lui-même ne paraissait pas extrêmement fort, surtout qu'ils ne l'auraient pas placé là le cas échéant : considérant qu'il ne la verrait pas comme un adversaire à prendre au sérieux dans un premier temps, elle imaginait pouvoir utiliser cela pour se débarrasser de lui facilement. Ce serait ensuite que les choses deviendraient plus délicates, surtout s'il avait le temps d'appeler à l'aide...
Après s'être mentalement imaginé la scène, elle prit une grande inspiration et sourit au garde, d'un sourire pourtant crispé et contrit. Oh, elle ne le cachait guère : ce qu'il lui disait l'agaçait, mais elle essayait de se calmer. Visualiser son cadavre au sol, les fils de marionnette qui le dirigeaient cassés et tout son orgueil brisé, ça l'avait un peu aidée. Il fallait croire qu'elle se contentait de bien peu. Elle s'apprêta à lui lancer une réplique cinglante - il était fini, le temps d'être courtois et aimable -, à le faire enrager de sa présence autant qu'elle le pouvait jusqu'à ce qu'il cédât - à ce moment-là, elle serait bien obligée de se défendre, non ? - mais quelqu'un d'autre prit la parole à sa place. La bouche ouverte, elle reconnut cette intonation et la referma, se redressant sensiblement en fermant les yeux un instant pour reprendre contenance.
Arsok.
Elle se retourna vers son bienfaiteur qui venait tout de même d'écarter le garde de ses préoccupations d'un seul mot, un léger souris sur le visage. Enfin, il était comme elle, au fond, et elle savait qu'il n'y verrait là qu'un masque et en aucun cas le signe d'une quelconque amitié à son égard. Elle n'aimait pas beaucoup être redevable à d'autres pour les services qu'ils lui avaient rendus : d'autant plus lorsque lesdits autres étaient bien plus forts et dangereux qu'elle. Au moins put-elle avoir la satisfaction de voir ce garde perdre toute sa fougue et tout son entrain à la simple vue de l'Ombre d'Arothiir, ce qui lui procurait un bien fou. Et en même temps, plus elle en voyait, plus elle appréhendait le moment où elle aurait à rendre des comptes à cet homme.
Elle lança un regard derrière lui et aperçut quelques badauds qui passaient par là. Pas grand-monde, certes, mais c'était suffisant pour lancer une rumeur dans la cité, peut-être même avec l'appui des gardes : et elle savait que si un tel bruit remontait aux oreilles d'Evanith, elle aurait quelques petites choses à lui expliquer. Prenant donc sur elle, elle effaça le semblant de sourire qui y était apparu et, devenant soudainement plus froide et plus distante, elle s'inclina à son tour devant Arsok.
À ce moment, le garde tenta de s'expliquer, croyant qu'elle était en fait l'apprentie présente ou future de l'Ombre. Elle se mordilla la lèvre. Même si l'intervention d'Arsok tenait du miracle pour la faire entrer dans la cité haute, ça devenait un cauchemar dès lors qu'on s'intéressait à ce qu'en penserait Evanith. Il s'était relevé entre temps et la regardait à présent, incertain de l'attitude qu'il devait adopter vis-à-vis d'elle. Mais il la laissait passer. Elle prit donc un air craintif, méfiant : ce n'était pas très difficile car c'était précisément le sentiment qu'elle ressentait à proximité de l'Ombre. Ce fut donc les yeux froncés et les poings serrés, dans une posture prête à la fuite qu'elle lui répondit en le regardant de travers.
« Merci, sieur. J'espère simplement que cette faveur ne me coûtera pas trop... Je ne veux rien avoir à faire avec vous, énonça-t-elle très clairement à son encontre, même si le véritable destinataire était le garde à leurs côtés. »
Et, comme ils avaient tous deux à avancer et qu'elle ne pouvait laisser passer cette opportunité d'entrer dans la cité haute, elle entra à sa suite. À l'intérieur, entre des bâtisses mille fois plus luxueuses que celles d'en bas, il n'y avait personne dans les rues. Et tout ce faste ne l'intéressait guère : elle se détendait à mesure qu'ils s'éloignaient de la porte et sur son visage juvénile revenait le sourire de confiance amusée qu'elle appréciait tant. Alors qu'Arsok s'adressait enfin à elle, elle lança un regard en arrière et vérifia que, d'ici, personne de la cité basse ne pouvait les voir, encore moins épier ce qu'ils échangeaient. Inconsciemment, il lui offrait plus de renseignements qu'elle n'en avait, mais il était inutile de lui révéler qu'elle ne savait pas tout cela. Elle tourna donc son visage vers lui, mettant sans crainte ses yeux dans les siens.
« Allons. L'occasion était trop belle, ne trouvez-vous pas ? Il aurait été absurde de refuser l'offre d'un si galant homme. Et puis, il a dû voir en nous certaines capacités intéressantes... J'imagine que vous nous avez suivies, puisque vous savez tout cela. Je ne vous apprendrai rien en vous informant que Dorika s'est rendue à la mine de thiir. L'avez-vous revue, elle aussi ? »
Elle haussa les épaules.
« En fait, la réponse importe peu, reprit-elle sans lui laisser le temps de répondre. Ce qui est certain, c'est que mon hôte voit d'un bon œil que je puisse me faire embaucher au Palais. Vous ne devriez pas avoir de mal à comprendre pourquoi. »
Elle prenait pour preuve le fait qu'il n'ait pas tenté une seule seconde de la dissuader d'un tel dessein, alors qu'il devait pertinemment savoir qu'elle aurait toutes les peines du monde à y entrer et qu'il y était craint et refusé. Tout cela créait un enchevêtrements d'intérêts personnels le plus plaisant au monde. Elle ne savait pas trop de quel côté elle devait se placer, ni sur l'échiquier des puissances arothiiriennes, ni même sur celui des puissances d'Aliaénon. Car, tout compte fait, entre le Sans-Visage et ce dragon mauve, elle ne savait pas bien qui apprécier le plus.
« Je suppose que je n'ai pas de temps à perdre si je veux effectivement avoir ma place là-bas. Il sera aisé, alors, de me jouer de lui en fonction des informations que je lui donnerai de ce que j'y ai vu, n'est-ce pas ? »
Elle avait un semblant de plan en tête, qui lui permettrait de plus d'être gagnante quoi qu'il arrive, si elle jouait bien. C'était plus ou moins l'avantage d'un agent double, en fait : elle pourrait toujours prétendre avoir fait semblant de pactiser avec l'ennemi seulement. Oh, c'était dangereux, mais après tout, elle n'aurait pas su vivre sans danger. Et puis, plus joueuse, elle indiqua :
« À moins que vous ne souhaitiez effectivement me prendre en apprentissage, comme l'a pensé au premier abord le garde tout à l'heure. Car il est évident qu'on finira par se poser des questions sur l'intérêt que vous portez à ma personne, très cher. J'ai dû ménager un peu ce soldat à l'instant, faute de quoi j'aurais pu être compromise dans ma relation avec le sieur Lorhell. »
Soudainement, elle saisit sa manche droite et la retira, exhibant la marque noire qui y était apparue et la montrant à Arsok.
« D'ailleurs, ceci vient de vous, n'est-ce pas ? »
Tout d'un coup, son ton s'était fait un peu plus froid et mordant. Elle recouvrit sa chair juste après et indiqua, l'air de rien :
« J'ignorais que les Arothiiriens savaient user de magie et je vois mal comment vous auriez pu arriver à un tel résultat autrement. Mais je suis certaine que vous avez une explication à la hauteur de mes attentes. »
Elle avait répondu à sa question, c'était donc à elle d'en poser une. Et puis, tout de même, il avait été bien importun de sa part de poser une telle marque sur sa belle peau sans son consentement total. Elle ignorait qu'une telle chose arriverait après leur poignée de main de la veille. Bien sûr, ça pouvait signifier tout et n'importe quoi - peut-être arrivait-il même à la localiser avec précision avec cela, ou à l'obliger à remplir sa part du marché, qui sait... Dans tous les cas, il valait mieux ne rien oublier et, même si la marque ne lui faisait pas mal - elle ne la sentait même pas -, cela ne signifiait en aucun cas qu'elle n'était pas inoffensive.
Jouer avec des adversaires de la trempe et de de la carrure d'Arsok était diablement excitant. Ils se rapprochaient, tous deux, sur certains points : mais lui était bien plus mâle qu'elle, et aussi plus adulte : plus direct et plus froid. Contrairement à elle, il n'avait pas eu toute sa vie durant à tromper ses interlocuteurs, à faire croire qu'il était inoffensif pour mieux attaquer ensuite. Et s'il arrivait à camoufler ses émotions, il semblait ignorer comment les simuler. Mais Yurlungur, malgré toute la crainte incertaine qu'elle avait pour lui, ne pouvait s'empêcher de l'apprécier. Il en fallait peu pour s'attirer la reconnaissance d'une enfant.
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