Sitôt ma demande formulée au premier servant du palais passant par-là, sitôt celui-ci s’exécute. Un garde, en l’occurrence, qui semble m’avoir reconnu, et parait ne pas accorder trop d’importance à la présence d’une princesse aussi typée que la fille d’Ashmane, Leyla. Et j’en comprends bien vite la raison : le palais est sans dessus-dessous, et tous semblent s’affairer à des préparatifs paniqués. Ils ont été mis au jus de l’attaque prochaine, et tout se prépare en mode panique. Ce qui est à la fois rassurant et effrayant : ne savent-ils pas comment gérer un assaut contre leur grande cité ? Le nouveau pouvoir en place leur met-il des bâtons dans les roues ? J’ai vu Insilbêth suffisamment ferme et rigide pour accomplir les doléances et tenir tête aux nobles locaux, mais une guerre, c’est tout autre chose. A-t-elle les reins assez solides ? C’est en tout cas le branle-bas de combat.
Le garde précédemment parti pour prévenir de notre arrivée ne tarde pas à revenir vers nous, et nous escorte jusqu’au cabinet de la nouvelle reine d’Illyria. Alors que nous approchons des portes, et que je m’apprête à expliciter la présence de la jeune femme qui me suit sans trop avoir le choix de ses mouvements, (je suis sa caution, sa seule chance de vivre, ici) une horde de conseillers s’occupe de les ouvrir pour nous laisser le champ libre. Viens-je d’interrompre une importante réunion ? Je ne peux réprimer un petit sourire en coin, sardonique. Passer en priorité par rapport à des nobles et érudits, officiels conseillers à la grande sagesse, ne manque pas d’ironie, pour un libertaire sans attache comme moi. Mais je goutte la faveur, et n’attends guère plus pour pénétrer l’antre d’Insilbêth, qui depuis son siège nous fait signe d’approcher. Je la vois aller pour s’exprimer, alors que les portes sont fermées derrière nous, mais elle se retient subitement en posant le regard sur Leyla, et évoque tout de même son couronnement, une tentative d’assassinat avortée et l’attaque proche des navires de Valmarin. Rien dont je ne sois pas déjà au courant, en somme. Je m’incline respectueusement.
« Ravi que mon épouse ait pu vous éviter le pire, majesté. Pour le reste, je suis déjà au courant, et c’est ce qui m’amène justement. Je viens en ligne directe d’Arden, d’où cette flotte qui vous assaille est partie, et où les troupes conjointes de Sihle et de Valmarin stagnaient sur les ruines sanglantes de leur victoire félonne sur la Reine autochtone. J’ai, sur le trajet, bouté le feu à quelques navires de Valmarin. Cela ne fera que les retarder, je le crains. »
Je dis ça avec un naturel certain, comme s’il était habituel qu’un être seul puisse dépasser en vitesse une flotte de navires et les incendier dans le même temps. Je poursuis néanmoins sans attendre :
« La jeune femme qui m’accompagne n’est autre que Leyla, fille d’Ashmane, princesse de Sihle et promise au prince héritier Valérian de Valmarin. Je l’ai enlevée à la protection de son paternel, contre leur bon gré, car je pense qu’elle peut être un élément clé dans l’avenir de cette guerre. Elle a elle-même admis vouloir éviter le plus de morts possible. Et maintenant, elle sait que si bataille il y a, celle-ci sera rude, car Illyria compte de puissants alliés. »
Je prononce ces mots tant pour cadrer un peu Leyla, la tester sur ses réactions, que pour informer Insilbêth à demi-mot des possibilités offertes par la présence d’un tel otage au sein de son palais. Tout en m’appropriant, bien entendu, sa garde et sa sauvegarde : elle est trop précieuse pour la laisser entre des mains inappropriées. Et puis, j’ai quand même hâte de voir la tronche de Valérian quand il me verra aux côtés de sa promise, lui qui m’a envoyé paître quand j’ai voulu lui tendre la main.
J’en profite également pour poser une question intéressée à la souveraine.
« Parmi ces alliés, les élémentaires des Monts d’Ilmatar sont en route pour Illyria, s’ils ne sont déjà arrivés ? J’ai songé qu’une alliance serait plus qu’opportune, désormais. »
Lorsque je présente Leyla, je sens l’intérêt d’Insilbët profond pour sa présence ici à nos côtés. C’est une bonne chose : elle prend la mesure du poids qu’elle peut avoir dans les événements qui vont suivre. Qu’elle devra avoir, selon moi. Car tel est mon espoir, telle est ma croyance. Une paix restaurée, et les têtes des responsables livrées à la vengeance, leur sang formant le ciment d’une entente qui ne pâtira plus d’aucune trahison. La Reine indique ensuite la présence d’un autre héritier en son royaume, en la personne de Mastriani d’Arden, fils de la reine assassinée. Je soupire d’aise : ainsi n’a-t-il pas abandonné le combat, n’a-t-il pas abandonné l’idée de libérer son peuple de l’oppression. J’imagine, en tout cas, que telle est la raison de sa présence ici, et non calfeutré dans un coin à chercher vainement la rédemption pour son impuissance. C’est à Earnar, ce serpent sournois, qu’on doit sa présence là. Comme quoi, la plus vile créature peut amener du bon. Il n’y a qu’à voir Hrist, après tout. Même si je reste curieux de la manière dont elle s’y est prise pour déjouer l’attentat contre la couronne d’Illyria. Sanglante, certainement.
« Le prince d’Arden ? Ainsi il est sauf. Le peuple de sa défunte mère croit en lui avec ferveur. Et en son retour pour contrer l'oppresseur. »
Les informations qui suivent ne sont guère réjouissantes, pourtant, et barrent mon front d’une ridule préoccupée : ils ont été mis au courant de l’arrivée des troupes élémentaires, mais n’en ont aucune nouvelles pour l’instant, pas même leur position. Voilà qui est inquiétant, quand on sait dans quelle situation Ilmatar était, menacée par les sombres créatures des Crocs du Monde. Leyla, elle, reste profondément silencieuse, en retrait par rapport à la discussion. Ce qui, je dois bien l’avouer, ne m’arrange guère. J’espérais titiller sa fibre patriotique par mon discours. Je poursuis, introduisant Leyla directement dans mon discours :
« Pensez-vous, ma Reine, que la présence de la princesse, si nous la révélons à ces ennemis marins, pourra éviter la bataille qui se prépare ? Le sort de nos alliés élémentaires me préoccupe lui aussi. Pensez-vous pouvoir m'octroyer le temps nécessaire pour que je m'enquiers de leurs positions, avant que la guerre ne déchaîne sa fureur ? »
Puis, me tournant vers la princesse :
« Pensez-vous toujours votre peuple, cette alliance entre la mer et les sables, légitime pour régner sur ce monde par la peur et la mort ? Pensez-vous pouvoir le représenter dans une discussion de paix ne laissant aucune place aux accords arbitraires fixés par votre père ? »
La Reine d’Illyria semble peu confiante. Elle affirme que la guerre suivra son cours sans qu’elle ni Leyla puissent rien y faire. Elle me donne jusqu’à demain pour m’enquérir du sort des élémentaires. Suite à quoi, les navires de Valmarin mouilleront dans le port de la cité humaine. Leyla, elle, rabattue un peu par la situation, dépassée par tout ça, finit par admettre que les desseins de son père ne sont plus légitimes, et affirme pouvoir s’engager dans une autre voie. À ces paroles, Insilbêth va venir faire face à la princesse, dans un tête à tête d’anthologie entre deux puissantes femmes. Deux fortes personnalités, toutes en nuances pourtant. Et en différences. La Reine promet à la princesse les égards dus à son rang, ce qui la place également officiellement en position d’otage. L’hypocrisie n’est pas de mise, de toute façon, et Leyla connait son statut à mon côté sans qu’il ait été nécessaire de le nommer. Une otage, oui. Mais plus que ça aussi. L’espoir d’un revirement. Je m’oppose ceci dit à la fatalité de la Reine à l’égard de la pugnacité du Roi de Valmarin.
« Bellangern, peut-être, mais Valérian pourrait amener son père à revoir ses positions. Il aime la princesse Leyla d'un amour pur. »
Je me tourne vers la principale intéressée.
« Pensez-vous que votre présence à nos côtés pourrait l'amener à se dresser contre la tyrannie de son père, si vous lui disiez vous-même notre volonté à tous de retrouver une paix nécessaire ? »
Si la reine semble peu convaincue par ces paroles un poil romantiques, ça semble toucher la princesse, qui affirme que son promis l’écoutera, pourra même changer d’avis pour elle, même si ça n’influencera que peu la vindicte de son paternel. C’est là que je voulais arriver. À ce constat d’une nécessité de rayer le passé pour laisser place à l’avenir. Je la regarde intensément.
« Vous évoquiez les sacrifices nécessaires, lors de guerres. L'entêtement n'est-il pas la meilleure raison pour rendre quelqu'un sacrifiable au nom de la paix commune ? S'il ne cède pas, il mourra. Comme votre père, s'il continue sur cette voie belliciste. Et ils seront ainsi les responsables de leur propre perte. Ce serait regrettable, j'en conviens. Mais qu'est-ce que la mort de deux hommes pour la paix et la liberté d'un monde ? »
Je laisse un instant se poser, pour que se posent mes paroles.
« C'est d'avenir, dont j'ai envie de parler. D'un avenir où toutes les puissances de ce monde, Illyria, Valmarin, Sihle, Arden, et même Ilmatar et les autres régions que je ne connais que peu, en un seul front commun contre ce qui serait néfaste pour ce monde. Vous, Insilbêth. Vous, Leyla, ainsi que Valérian, Mastriani et Aaria'Weïla, êtes les personnes ayant les clés de cet avenir. Et pour ça, il vous faut vous démarquer de la folie de vos pères. »
Je leur ai bouché le caquet, pour le coup. Entre le regard approbateur de la Reine et celui, moins assuré, et rudement plus sombre, de la Princesse, elles restent toutes deux muettes comme des carpes. J’espère pouvoir partir sur cette base commune à une future relation fructueuse, quand tout ceci sera fini. Car plus que de mettre fin à la guerre, c’est déjà à la paix qu’il faut penser, et à son organisation. Les graines semées germeront alors : Valérian et Leyla, Insilbêt à la tête d’Illyria, le peuple d’Arden soudé dans la victoire autour de leur prince, Camiran diplomate pour les élémentaires, et représentant d’Elysian… Autant de pousses que j’espère voir fleurir. Je me découvre, surprenamment, un certain plaisir à m’immiscer sans en être vraiment dans toute cette politique. Mais l’heure n’est guère à la passivité. J’opine du chef pour marquer la fin de ce rapport, plus bref que je n’ai pu l’imaginer, et reprends la parole pour passer à la suite.
« Le devoir m'appelle, je vais devoir déjà me séparer de votre compagnie : les élémentaires ont peut-être besoin de moi. Je serai de retour d'ici demain pour défendre cette cité. »
Je me tourne vers Leyla.
« Princesse, sauf si vous souhaitez m'accompagnez, vous serez ici en sécurité. »
Puis, vers la Reine, sur un ton ne souffrant d’aucune équivoque :
« Qu'il soit dit que quiconque daigne lui causer du tort mourra de ma main à mon retour. »
Leyla semble hésiter un instant, mais doit conclure qu’elle ne m’accompagnera pas, puisqu’elle ne se manifeste pas plus. Saluant donc ces deux grandes Dames d’Elysian, je prends congé et, sitôt sorti de la pièce, effleure mon Pendant d’Uraj en pensant à Ixtli, pour lui adresser un message mental.
(Ixtli ? Je suis à Illyria. Les navires de Valmarin arriveront demain. Où es-tu ? Où puis-je rejoindre les élémentaires envoyés ici par Aaria'Weïla ?)
Elle ne tarde pas à répondre, et l’entente de sa voix me remplit d’allégresse. Elle vit, et semble bien se porter. C’est plus que ce à quoi je pouvais espérer. Elle dit être à la tête des troupes élémentaires, en compagnie de Jillian. Ensemble, ils ont passé les frontières des terres d’Illyria. Ils ne sont plus bien loin, et c’est une bonne chose. Le temps presse, cependant, et je veux me rendre utile. Je rétorque mentalement :
(Avez-vous besoin d'aide pour rallier la cité ?)
Elle semble amusée par ma question, et répond non sans humour qu’un sauf-conduit serait bienvenu, les gardes n’ayant pas l’air tout à fait disposés à les laisser passer. Je lâche un soupir malgré moi. Les préjugés ont la dent dure, même lorsqu’il s’agit d’accueillir une aide plus que nécessaire. Je souris néanmoins pour répondre :
(Oh. Bien. J’arrive tout de suite avec ça.)
Et alors que je fais volte-face pour retourner, sans gêne ni déférence, auprès des deux nobles au sang royal, j’entends Ixtli me répondre qu’elle n’en attendait pas moins de la part d’un preux chevalier. Je pouffe pour moi, mais ne lui rétorque rien. Preux chevalier… Je suis à des lieues de mériter une telle appellation… Mais dans sa bouche, ça sonne plutôt bien. Quand je vois les têtes surprises de Leyla et Insilbêth me voyant revenir vers elle, interrompant sans doute un grand blanc gênant, je ne les laisse pas s’exprimer, et questionne :
« Hmm. Majesté ? Puis-je avoir de votre main un laisser-passer pour les élémentaires ? Ils semblent avoir quelques difficultés à entrer sur votre territoire. Vos hommes semblent... méfiants. »
L’ambiance semble se détendre tout à coup, et la Reine me répond, amusée, que le contraire l’aurait étonnée. Elle dit me le faire dans l’instant, et me demande si je peux leur porter plus rapidement qu’un homme à cheval. Je lève un sourcil à mon tour, accentuant encore mon sourire, et rétorque, non sans jeter un coup d’œil entendu à Leyla :
« Me posez-vous vraiment la question, ma Dame ? »
Insilbêth, détendue, comprend qu’elle n’en a pas besoin et rédige sur l’instant le laisser-passer convoité. Je m'en empare quand elle me la tend, la remerciant, et saluant les deux une nouvelle fois, je sors de la salle pour me diriger vers une aire de décollage appropriée. Car c’est sous la forme d’un saurien ailé, celle qui a fini par me devenir chère, que je vais prendre mon envol pour rejoindre les élémentaires et Ixtli. Preux chevalier… Non. Décidément non. Plutôt Dragon. Je prends mon envol et prends la voie des airs pour les trouver. Je planifie déjà un atterrissage en grandes pompes, remuant des ailes pour soulever la poussière et profiter de sa retombée pour reprendre mon apparence elfique… Effet garanti !