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Les jardins d'Illmatar sont un lieu de paix et de sérénité, en leur sein, mon amertume et ma colère se dissipent lentement alors que je les parcours songeusement. Une fois de plus j'ai le désagréable sentiment de n'être qu'un frêle esquif ballotté par des forces contraires que je ne parviens pas à concilier, ombre, lumière, je passe de l'une à l'autre sans transition, brutalement et douloureusement. Chaque fois que je pense avoir trouvé un équilibre, même précaire, un événement, une pensée, vient ébranler le fragile édifice de mon esprit, le faisant basculer d'un côté ou de l'autre sans que je n'y puise rien. Je crois que c'est cela, la source principale de ma colère, je devrais être un roc dans la tempête et je ne suis que fétu de paille, je m'en veux mortellement de cette faiblesse que je ne parviens pas à surmonter. Pourtant, les Ishtars parviennent plus ou moins à concilier ces deux forces en apparence opposées, bien que leur être change selon qu'il fasse jour ou nuit, alors pourquoi ne le puis-je pas? Peut-être parce que je suis né dans un monde où ces deux fluides ne peuvent se mêler, ni même s'approcher sans produire une létale confrontation? Je sais que notre créatrice, Sithi, était constituée d'un unique fluide comprenant ces deux forces contraires, que nous l'étions probablement aussi à l'origine, lorsque nous, Sindeldi, vivions encore sur Eden. Mais maintenant, après tous ces millénaires, nous n'imaginons même plus que cela soit possible, convaincus et élevés dans l'idée que cela ne puisse être. Dès lors, mon esprit renâcle à envisager un équilibre entre ces forces, il ne peut le concevoir et passe donc de l'un à l'autre plutôt que de tenter un périlleux mélange, bien qu'il sache pertinemment que rien n'est jamais absolument noir ou blanc.
J'entends des pas dans mon dos puis, soudain, Kahena est là, juste derrière moi, elle me stupéfie en m'enlaçant de ses bras et en posant la joue contre mon dos en murmurant qu'elle est désolée. Incrédule, je reste muet et figé, jusqu'à ce qu'elle se détache doucement pour me contourner et venir se placer face à moi, rivant son regard d'or en fusion dans mes prunelles d'ambre. Après avoir posé une main légère sur ma joue, elle affirme savoir qu'elle ne disparaîtra pas, Aaria lui ayant répété à quel point elle ressemblait à Shill et lui ayant démontré qu'elle, pas plus que la déesse, n'accepterait d'oblitérer quelqu'un pour prendre possession de son corps. Le regard de la jeune femme irradie d'une lueur dorée presque surnaturelle troublante et je réalise qu'il n'y a désormais plus le moindre doute en elle, sa décision est prise et elle ira jusqu'au bout. Je lui souris avec douceur et l'enlace tendrement par la taille avant de lui répondre:
"De quoi es-tu désolée? D'être un noble coeur prêt à se sacrifier pour son peuple, son monde? De la tristesse et de la colère que la seule idée de ton sacrifice fait naître en moi?"
Je secoue lentement la tête de gauche à droite et poursuis:
"Ne sois pas désolée, Astre du Désert: sois fière, de tes choix et de celle que tu es. C'est contre moi-même que je suis en colère, je voudrais pouvoir faire plus, te protéger de ces manigances divines tissées au travers des âges, je voudrais connaître des solutions pour résoudre ce qui se trame sur Elysian mais je n'en ai aucune. Je me sens...inutile, impuissant...mais ça passera, comme tout le reste. Quoi qu'il en soit, je serai à tes côtés ainsi que je t'en ai fait le serment, étoile de ma vie."
Je me penche pour déposer un chaste baiser sur son front puis je me détache doucement d'elle en désignant les jardins du menton:
"J'ai quelques petites choses à organiser, profite donc de ce magnifique lieu, je te rejoins dans un moment."
Je quitte Kahena pour aller retrouver Aaria et lui demander:
"Reine Aaria...j'ai une faveur à te demander. Demain, Kahena va faire don de sa vie pour donner un espoir à ce monde, nous allons tenter de faire revenir une Déesse et nous ne savons pas ce qui en découlera. J'aimerais que cette nuit, qui sera peut-être sa dernière, soit pour Kahena un...conte de fée...qu'elle se sente une fois dans sa vie dans la peau d'une princesse, je crois qu'elle le mérite vraiment. Alors voilà ma requête: serait-il possible d'organiser pour elle une fête, un bal, qu'elle n'oublie jamais? Je lui ai fait confectionner une robe, ce serait une belle occasion pour elle de la porter..."
Aaria'Weïla se contente de hausser un sourcil amusé et me répond simplement:
"Oui, c'est quelque chose de possible. En aussi peu de temps, ce ne sera pas aussi grandiose que si tout Ilmatar avait pu s'en occuper, mais ce sera une soirée comme elle n'en a jamais vécu, je peux l'assurer."
Je souris avec gratitude à la reine et m'incline à la manière d'un noble du Naora devant sa souveraine avant de murmurer:
"Les soirées festives n'ont pas dû être très nombreuses pour elle, d'après ce que j'en sais. Merci, ma Reine."
Je la dévisage un instant en silence avant d'ajouter sur le ton de la plus banale conversation:
"Au fait...si un jour prochain tu as besoin que quelqu'un offre sa vie pour ton peuple...pense à moi. C'est à ça que servent les Vagabonds de la Reine, entre autres. Il n'y a rien que tu ne puisses me demander, sache-le."
La Reine incline la tête profondément, un signe de reconnaissance qui indique peut-être qu'elle comprend la nature et l'ampleur du sacrifice proposé, mais elle me rétorque pourtant:
"J'aimerais éviter ces extrémités, Kerenn, Fils du Dragomélyn."
Je hoche sobrement la tête puis fais mine de repartir vers Kahena, me retournant après trois pas pour demander à Aaria:
"Hum, j'y pense, sais-tu où je pourrais trouver Jillian? J'aurais deux mots à lui dire."
Elle clos un bref instant les yeux avant de m'informer:
"Dans la bibliothèque."
Je me rends donc dans la bibliothèque en suivant les indications données par la Reine puis, lorsque je trouve enfin Jillian, je le salue cordialement et m'installe sans la moindre gêne en face de lui tout en le dévisageant avec une grave attention. Pour finir, je désigne du menton la direction où se trouve Aaria et lui demande:
"Dis-moi, général d'Illmatar, qu'attends-tu au juste? Que toutes les années de ta vie soient passées?"
Alors Jillian, assis sur un gros fauteuil près d'une fenêtre donnant sur le jardin, ferme le livre qu'il a entre des mains et le met de côté sans me répondre tout de suite. Enfin, il me regarde droit dans les yeux et répond:
"As-tu seulement lu les manuscrits qu'elle t'a donné ? Sais-tu ce que cela signifie pour elle de s'attacher à un être ? Assieds-toi donc et lis les, peut-être alors comprendras-tu."
Je hausse un sourcil, pas vraiment désireux d'occuper cette journée en ayant le nez plongé dans des écrits, mais cela semble important et je me résigne donc, lisant les textes attentivement. Le premier volume, intitulé "Les créations de l'Artisan du Vide", comporte principalement une stupéfiante révélation: Aaria est apparue à l'aube des temps, alors même que les mondes étaient créés. Elle fut liée à Elysian, devenant ainsi un esprit de ce monde en quelque sorte si je comprends bien, ou son âme peut-être, je ne sais pas trop. Elle vit ce monde évoluer, se recouvrir de végétation et se peupler peu à peu au cours de millénaires sans doute si nombreux que je ne parviens pas à les imaginer vraiment. Elle finit par assister aux premières guerres entre les peuples, massacres aveugles qui la plongèrent dans les ténèbres et la firent se replier au plus profond d'elle-même afin d'occulter la souffrance que cela lui causait. Pourtant elle finit par comprendre que ces souffrances ne constituaient pas la totalité de ce qui était, il y avait autre chose, dans ce monde terrible il y avait aussi de la beauté, de la lumière. Et, plus important encore à mon sens, elle finit aussi par découvrir que cette lumière ne pouvait être appréciée à sa juste valeur que par contraste aux ténèbres...des mots qui trouvent en moi un écho profond dans la situation que je vis depuis mon arrivée en ce monde.
Le texte suivant relate le Crépuscule des Dieux ou, plus exactement, la part qu'y prit Aaria, qui ne possédait pas encore de corps physique à ce moment. Elle y expose sa perception des divinités et des peuples les adorant, mais le point qui me semble crucial c'est qu'elle ressentit la douleur du monde comme si elle était sienne, à tel point que cela la tétanisa une fois de plus. Aaria conte comment elle entra en contact avec Caèles pour la persuader d'intervenir et de préserver un monde mourant, ce qui amena les deux entités à sceller un pacte qui eut entre autres conséquences qu'Aaria fut dotée d'un corps mortel. Elle fut chargée par la déesse de veiller sur Elysian et devint pour cela souveraine des élémentaires que Caèles créa et perfectionna jusqu'à ce qu'elle les juge assez parfaits pour leur donner également un corps matériel.
Lorsque je parviens au terme des récits, je pose respectueusement les manuscrits devant moi et prends quelques longs instants pour ordonner mes pensées avant de répondre au Général d'Illmatar:
"Je crois que tu ne te poses pas la bonne question, Jillian. Ce que tu devrais te demander, c'est ce que cela signifie pour elle de ne pas s'attacher à un être. Il y a fondamentalement deux forces qui s'affrontent sans cesse en nous: la lumière, et les ténèbres. Le bien et le mal, si tu préfères. Ce qu'Aaria dit dans ces textes, c'est qu'elle a ressenti d'abord les ténèbres, le mal, et que cela l'a si durement touchée qu'elle aurait aimé en finir, cesser d'être et donc de souffrir si cela lui avait été possible. Puis elle a réalisé qu'il n'y avait pas que la souffrance et le mal, il y avait aussi l'amour, sous toutes ses formes, et c'est cela qui lui a redonné le goût d'exister. Aujourd'hui elle a une incarnation mortelle, un corps physique, à nouveau son monde se déchire et la souffrance devient omniprésente, sans doute est-ce encore plus dur à supporter pour elle parce qu'elle a un corps pour ressentir. Son empathie fait qu'elle se met à la place des êtres, elle imagine et elle ressent leurs souffrances, non plus seulement spirituelles mais physiques. Plus que jamais elle a besoin d'amour, Jillian, besoin qu'on lui montre qu'il n'y a pas que des ténèbres pour préserver en elle l'envie vraie d'exister. Et toi qui l'aime d'un amour vrai et pur, tu le lui refuses?"
Je m'interromps brièvement et me penche vers Jillian en le fixant au fond des yeux:
"Ton problème, humain, c'est que tu crains la souffrance que tu lui infligeras quand ta courte vie s'arrêtera alors qu'elle n'aura pas pris une ride. Mais écoute-moi bien, parce que je suis un Elfe amoureux d'une humaine et que c'est une question à laquelle j'ai très profondément réfléchi. Si je pouvais partager quelques décennies de bonheur avec la femme que j'aime et la rendre heureuse, alors elle partirait en paix parce qu'elle aurait eu une belle vie. Et moi je serais en paix parce que je l'aurais rendue heureuse, que j'aurais été heureux aussi et que les millénaires qui passeront ne pourront jamais m'enlever ces merveilleux souvenirs. Au contraire, si cet amour ne devait jamais être vécu, il n'y aurait rien à se rappeler, il n'y aurait qu'une chose: le vide."
Je tapote doucement du doigt le manuscrit intitulé "artisan du vide", puis je me lève et ajoute:
"Il y aura une fête à Illmatar, ce soir, un bal aussi. En l'honneur de cette femme que j'aime et qui a choisi de se sacrifier pour tenter de préserver Elysian. Demain elle cessera peut-être d'exister pour permettre à Shill de renaître mais, ce soir, je vais lui offrir tout l'amour qu'elle acceptera, parce que c'est selon moi le plus beau présent que j'aie à lui offrir. Voilà, mon ami, ce que j'avais à te dire en ce jour."
Jillian secoue la tête avec un sourire triste avant de me rétorquer:
"Tu raisonnes en tant qu’elfe, en tant que mortel doté d’une longue vie. Aaria’Weïla, si elle porte le titre de reine des Sylphes, est bien plus que ça. Elle transcende les dieux, plus ancienne que chacun d’entre eux, et même eux sont mortels. Même eux ont la certitude qu’un jour leur vie prendra fin, s’achèvera, et avec elle toutes les douleurs et toutes les joies qu’ils ont accumulées. Aaria n’a pas ce luxe. Ma vie ne durera guère plus qu’un battement de son cœur immémorial, mais elle, elle vivra indéfiniment."
Il se penche en avant, mettant ses coudes sur ses genoux et se prend la tête, donnant l’impression de se dire qu’il exprime mal sa pensée. Il se redresse finalement pour poursuivre :
"Que penses-tu qu’il arrivera à son esprit, lorsque son corps cessera d’exister, que ce soit par la maladie ou la guerre ? Elle n’ira pas rejoindre le monde des morts, non, il n’y aurait pas de place pour elle là-bas, ce monde est une création des Dieux pour les mortels. Elle retrouvera sa forme d’esprit désincarné et gardera avec elle tous les souvenirs de sa vie incarnée, tous ses espoirs et ses désespoirs, ses joies et ses peines. Et elle devra vivre jusqu’à la fin des temps, si fin il y a, avec ces souvenirs, dans une solitude pire encore que si elle était restée sous sa forme d’esprit."
Il s’adosse au dossier de son fauteuil en poussant un soupir:
"J’aurais souhaité pour elle que jamais Caelès ne lui propose ce marché, que jamais elle ne vive tout ceci pour que ça lui soit arraché d’une si cruelle manière."
Il secoue la tête encore une fois en ajoutant :
"L’amour est un luxe de mortel auquel Aaria a déjà goûté et elle a compris ce que cela impliquait, lorsqu’elle a dû le sacrifier. Elle a une bonté d’âme telle que je n’en ai jamais vu, mais elle est profondément impitoyable lorsqu’il n'y a pas d'autre issue, même lorsque cela implique de se sacrifier elle-même. C’est pour ça qu’elle ne regrettera pas d’avoir été incarnée, malgré toute la douleur que ça lui a apporté."
J'écoute avec attention les paroles de Jillian puis, ne partageant pas son opinion, je hausse les épaules avant de lui répondre par des mots un peu durs, certes, mais que j'espère à même de lui faire réaliser à quel point il se trompe:
"Je pourrais te dire que j'aurais souhaité n'être jamais allé à Sihle, n'avoir jamais rencontré Kahena de manière à lui épargner ce sacrifice qui lui est demandé aujourd'hui et à m'épargner ce que cela engendre en moi. Mais ce serait te mentir car au fond de moi je garderai toujours le souvenir de cette femme et de ce que j'ai éprouvé pour elle. Il y a des choses sur lesquelles nous n'avons pas pouvoir car elles appartiennent déjà au passé. La question est de savoir ce que nous faisons de ce passé au présent. Tu le dis toi-même, quand elle quittera son corps mortel elle n'aura plus que ses souvenirs, tristes ou heureux, jusqu'à la fin des temps. Tu peux lui offrir un peu de bonheur le temps d'un battement de son coeur éternel, ou tu peux ne rien lui offrir du tout. C'est cela, ton choix, Jillian. Ni plus, ni moins. Si elle a assez de beaux souvenirs, si en son coeur demeurent ceux qui l'ont véritablement aimée, comme des étoiles que rien ne saura jamais éteindre, alors elle ne sera jamais vraiment seule. Tu plains ses souffrances et tu cherches à lui en éviter d'autres au lieu de faire ce qui est en ton pouvoir pour lui apporter du bonheur, l'ami. Aujourd'hui c'est une femme de chair et de sang qui traverse un âge sombre et qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour préserver son peuple et son monde. Ce qu'elle était il y a dix millénaires, ce qu'elle sera dans le même laps de temps, qu'importe? Vit-elle dans le passé? Dans le futur? Non, elle vit au présent, Jillian, comme nous tous. Offre-lui ton amour, si bref te semble-t'il, dans son âme il sera éternel et aussi pur qu'une étoile dans les cieux. Garde-le par devers-toi et ce sera un temps de sa vie où elle aura été seule, un de plus."
Je me penche et presse amicalement son épaule avant d'aller rejoindre Kahena, j'espère que mes mots seront assez persuasifs pour amener Jillian à réaliser à quel point la reine des Sylphe a besoin de cette lumière, de cet amour qu'il se refuse le droit de lui offrir. Je peux me tromper, bien sûr, mais mon instinct le plus solidement ancré me murmure que ce n'est pas le cas, que c'est peut-être même là une clé cruciale de l'avenir. Quoi qu'il en soit je ne peux guère faire plus pour l'instant, ma place est auprès de celle que j'aime pour les heures à venir et ce que je viens de lire et de vivre me conforte dans l'idée que c'est la seule chose importante que je puisse faire pour le moment: être présent pour Kahena et lui offrir un peu de rêve durant la nuit qui s'annonce.
(env. 2500 mots hors réponses d'Aaria et de Jillian)
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Kerenn
Si vous ne parvenez pas à trouver la vérité en vous-même, où donc espérez-vous la trouver?
Zenrin Kushu
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