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Je sers la poignée de mon épée de cristal, prête à combattre, mais peu rassurée pour autant. Autour de moi, la foule crie et hurle à mon entrée, je peux entendre son hostilité, elle me transperce le corps et le cerveau. Mon adversaire n'est pas encore là et il n'y a aucune once d'amabilité dans les cris qui m'entourent. La foule rassemblée me rappelle que je n'ai en ce lieu aucun allié. Même le temple de Yuimen est plus proche de mon adversaire que de moi, et pourtant j'ai une peau verte, comme eux. Mais plus encore que par mon habillement, je me sens à nue, comme si tous autour de moi savait mon secret. Je cherche à travers le contact avec mon épée, celui d'Astinor et la force dont j'ai besoin pour réussir aujourd'hui mon défi.
En face de moi, la lourde herse qui protège encore le maître d'arme s'ouvre. Lui aussi a choisi le bas comme armure. Loin d'être de la plate ou de l'écaille d'acier comme moi, il n'est vêtu que d'une peau de bête. Mais s'il en est le chasseur, il vient déjà d'acquérir mon respect, car c'est sans le moindre doute le pelage d'un orfryn, ce majestueux prédateur natif de la forêt des faeras en Ynorie.
Le public lui est d'ores et déjà voué, il est acclamé comme le serait un héros de guerre. Il est ici chez lui, et je suis l'étrangère qui cherche à s'imposer. Il a raison et j'ai tort, quoi que je dise ou que je fasse, à moins de le vaincre bien sûr. Mais comment puis-je vaincre dans une arène où le sang coule à foison sans tuer ? Je ne connais même pas les règles, le combat est-il au premier sang ou à la merci ou à mort ? Nos règles sont-elles les mêmes ? Si je ne le tue pas, est-ce que lui se gênera pour le faire envers moi ?
Tandis que le public est occupé à saluer son maître d'armes, allant jusqu'à lui lancer des trucs étranges - je crois y voir des oreilles d'elfe par exemple - je prends le parti de me protéger en appelant la terre à mon aide. Je regrette mon bouclier de plantes, mais sur ce sol sec, je n'ai rien à invoquer. A défaut, la terre elle-même couvrira mon corps, sans pour autant me ralentir, car j'aurais besoin de toute ma vitesse face à cet adversaire que je devine hors norme. Il est grand, me dépassant facilement de deux têtes et plus large aussi que moi. Ses bras sont impressionnants, mais je peux voir dans sa manière de bouger une adresse que je n'avais pas perçu dans la taverne quand je l'ai plaqué au sol. Ses deux canines sont renforcées de cercles d'acier et il porte autour du coup un collier de dents, dont il ne fait pas le moindre doute qu'il s'agit des canines d'adversaires vaincus. Tel un petit chapelet, il pend du collier une douzaine de dents, beaucoup plus petits, humaines ou elfiques sans doute. Je ne parviens que difficilement à lâcher ce collier des yeux, me demandant si l'une de mes dents viendra décorer son cou d'ici la nuit tombée.
Peu à peu, le silence se fait, un dignitaire vient rappeler l'enjeu de ce combat : la gloire et la fortune -la mienne prélevé sur mon cadavre si je comprends bien- pour le maître d'armes, la reconnaissance de ma vérité, mon honneur et un peu de fortune pour moi. J'ai l'impression de me faire franchement flouée sur ce coup-là d'autant plus que, comme je le craignais, le reste des règles n'est pas en ma faveur. C'est un combat à mort... Comment suis-je sensé gagner un combat à mort sans pouvoir tuer mon adversaire ? Maudit prêtre, je suis prête à parier qu'il connaissait déjà les règles.
Si moi, j'ai mes armes en main, ce n'est pas le cas du maître d'armes. Celui-ci tend les bras et un esclave vient lui apporter son arme, je ne peux m'empêcher de déglutir. Le manche est en bois renforcé en métal sur quasiment toute sa longueur, il fait plus d'un mètre de long et de chaque côté pendant au bout d'une chaîne, une tête de masse à pointe. Déjà un fléau simple est redoutable, d'autant que je n'ai pas vraiment l'habitude de combattre ce genre d'arme, mais là, il en devient doublement dangereux...
Nous tournons sur le sable de l'arène, chacun jaugeant l'autre. Je sers ma lame et décide de tenter le premier sang, fonçant sur mon adversaire. Je ne doute pas une seule seconde de la valeur de celui-ci, aussi ai-je décidé de ruser. Ma première frappe part sur le côté, cela le force à dresser son arme verticalement, ce qui, je l'espère va lui compliquer la vie pour l'attaque suivante. Mon épée cristalline vient glisser contre le manche du double fléau dans un crissement affreux... et sous les acclamations du public. Il apprécie le mouvement et la puissance des combattants, au moins on reconnaîtra ma valeur, si j'arrive ne serait-ce qu'à blesser mon adversaire, car si je meurs sans avoir versé son sang, on retiendra de moi juste un coup de folie.
Je tente de profiter de mon élan et de sa position pour frapper, mais je suis obligée de bondir en arrière, à l'abri de sa contre-attaque qui me frôle malgré le tout. Une tentative de chaque côté, la foule est contente, elle crie. Il n'y a toujours pas de sang, mais, ça ne saurait tarder. Jouant avec le public, mon adversaire commence à parader et à faire le fier. Il se prend pour qui, là ? Et surtout, il me prend pour qui, lui ? Depuis quand on tourne le dos au vrai combat ? Je souffle, lui exhibant mes canines de femelles avant de lui sauter littéralement dessus.
On lui crie ma venue, saloperie de public qui lui est acquis, il se retourne et cherche à m'asséner un coup de son arme. Je vois la tête de la masse voler dans ma direction et je décide de changer de frappe. Je me retourne sur le pied droit au dernier moment, prenant le partie, dangereux et douloureux, d'encaisser son attaque sur mon épaule gauche. Je sens mes os se briser sous le coup et une pointe s'enfoncer dans ma peau nue et sers les dents pour ne pas lâcher un cri, même si je ne parviens pas à éviter les larmes de douleurs qui vont se perdre dans le sable de l'arène. J'évite la seconde masse en finissant mon geste un genou au sol, le bras gauche, celui à l'épaule désormais brisée touchant le sable et relâchant brutalement mes fluides. De la terre émergent alors quelques stalagmites pointues et puissantes qui, toutes, filent vers le maître d'armes sans la moindre chance pour lui d'y échapper.
Je serais hautement déçue si cela suffisait à le tuer et il en est de même pour lui à mon avis. Je me redresse donc et pousse un grognement trop félin à mon goût, mais qui suffit à haranguer la foule, qui me répond de même. Ma violence et mon goût du risque m'a attiré les faveurs du peuple, c'est toujours ça de gagner ! Le sang coule désormais des deux côtés. Et si je sais que mon épaule s'en remettra en quelques jours, j'ai quelques doutes sur les lourdes blessures que je lui ai infligées, au bras et aux jambes. Mais il est toujours debout et son arme est toujours serrée dans ses poings.
J'ai modéré ma puissance dans le lancement de mon sort, mais malgré mon bouclier de terre, la douleur est affreuse. Je regrette presque de ne pas avoir mis toute ma magie d'un seul coup, mais il ne faudrait pas que je le tue par accident. Le temps n'est cependant ni à l'apitoiement, ni au soin, je suis une guerrière de Yuimen et il me faut combattre. Dans mon esprit, Astinor approuve et encourage cet état d'esprit, à défaut de lutter pour moi, elle s'occupera de ma motivation, car je ne dois pas faiblir, même si le physique vient à me faire défaut. Le combat s'enchaîne, les coups plus légers s'enchaînent. Quelques-uns font mouche, mais plus doux et moins graves que les premiers.
Quand soudain, l'arme ennemie s'élève dans un long mouvement de chaîne. Ce mouvement de poignet, la chaîne qui s'arrondit autour du poignet, je les ai déjà vus, je les connais. Celui qui m'a appris l'attaque, le maître d'arme de Kendra Kâr, Harand Geros était nettement plus rapide encore à l'exécution et il m'a appris la parade, dangereuse, contre cette botte désarmante : une même botte, dans le même sens, exactement au même rythme. Avec une minutie pointilleuse, je suis son mouvement, mon épée bougeant au même rythme que son fléau, qu'il ne parvient pas à enrouler autour de mon poignet. Match nul à nouveau, quand son mouvement s'arrête, le mien fait de même, aucun de nous n'a blessé l'autre, ni ne l'a désarmé.
Le Garzok me regarde et me jauge d'un œil nouveau, j'entends la foule qui scande son nom : Gorchak, Gorchak... Mais entre deux s'intercale désormais des Lisha. C'est ainsi qu'on se forge une réputation dans un peuple guerrier, en coups d'éclat et en fin maniement. Peuple cruel et à la fois terriblement raffiné dans son art guerrier, capable d'apprécier et de récompenser le risque de s'exposer au tranchant d'une lame, voilà ce que sont donc les Garzoks. Si ma réponse n'était pas dans le temple, j'en ai un petit aperçu ici, sur le sable sanglant de l'arène aux milles lances. Ils gagnent à être connus je pense, mais à quel point ? Leur goût des armes fait-il d'eux des êtres à part entière méritant la grâce et la clémence de Yuimen ?
Bien sûr, à réfléchir et à penser, j'en oublie le combat qui m'occupe. Voyant ma distraction, le maître d'arme attaque brutalement. Son fléau d'arme vient heurter ma jambe, au niveau de la jupe d'armure. Solides sont les écailles des elfes de Vraithel'Ar, mais la douleur n'en reste pas moins assez intenses pour que mon genou plie, j'y vois un effet du ki et me maudit intérieurement de cette déconcentration.
Je tente de me relever, mais une nouvelle attaque vient me cueillir en plein torse, me recouchant au sol. Erreur qui aurait pu m'être fatale que celle d'avoir oublié qu'il n'y a pas une, mais deux boules à son arme. Sans mon bouclier de terre qui protège mon torse, j'aurais eu le poumon percé par la pointe. Le dos dans le sable, je respire à peine, j'ai besoin d'un peu de temps pour que ma magie me soigne, car si j'ai évité la mort, sa masse ne vient pas moins de me briser quelques côtes. Et si mon pouvoir était lié à mon ancien corps ? Et si j'avais perdu cette capacité à guérir ? Non, mon épaule est moins douloureuse, elle a cessé de saigner, je le sens, je vais guérir, il le faut ! Je vois le fléau s'abattre en moi et mon épée cristalline, je ne me souviens même pas l'avoir lâchée. Depuis quand suis-je désarmée, allongée face à un ennemi armé et debout ? D'un geste, instinctif, animal, je me roule sur le côté opposé tandis que la masse soulève un nuage de poussières, encore, encore et encore. Mais je vois le mur qui approche, je vais devoir trouver une parade, et rapidement ; d'autant que cette roulade est douloureuse, la torsion qu'elle nécessite faisant travailler des muscles fortement endommagés.
Esquivant le coup en roulant une dernière fois, je m'agrippe à la chaîne de ma main droite tandis qu'il arme à nouveau son bras. Je profite de l'entrain du maître d'armes pour me mettre à genou, à défaut de mieux. Mais il me faut encore du temps pour dégainer ma seconde lame, celle de Leona. Le barbare profite de ce temps pour armer ses bras vers le haut, comme je m'y attendais. Il est plus gros, plus large et plus impressionnant encore vu en contre-plongée. Au moment où il frappe, je dresse mon épée, horizontale, la lame en appui sur ma main gauche, ignorant la douleur de mon épaule gauche, dans un réflexe aussi désespéré que stupide, vu la puissance de l'attaque.
La masse heurte brutalement l'épée. La foule qui s'était tue, se met à hurler, ne couvrant cependant pas le chant vibratoire de l'acier feuillu. L'onde se propage jusqu'à mes bras et je hurle de douleur. La lame tremble, elle vient de me sauver la vie. Mais, comme au ralenti, je vois une fêlure se dessiner dans l'acier, suivi d'une brusque décharge qui fait littéralement exploser le métal de la lame, me laissant avec la garde et moins d'un pied de lame. Je réalise soudain tandis que la masse ballote entre mes deux bras encore tendus, que je suis encore vivante, que j'ai survécu à une attaque terrifiante. Comment vais-je pouvoir vaincre ? Je suis dans un état critique et je suis désarmée.
(Maintenant, Lothi...)
Je suis d'accord avec Anouar, c'est maintenant ou jamais. Il va être temps d'en faire appel à Yuimen, car je ne survivrais pas à une attaque de cette puissance, pas sans protection, ni arme. Encore faut-il que le maître d'arme accepte de mordre à l'hameçon.
"Vas-y, abats-moi, si tu en es capable." lui craché-je au visage.
Il reprend son souffle avant d'abattre son arme. Par Yuimen, je ne finirais pas ainsi, même si je dois y laisser mes deux bras et mes deux jambes. D'une nouvelle cabriole, j'esquive son arme qui frôle mes doigts.
"Pas capable de me toucher ?"
Enervé, le Garzok s'agite et vient abattre une nouvelle son arme, sur ma jambe, pour m'immobiliser. Non, je n'ai aucunement l'intention de me laisser briser ainsi, pas maintenant, je la replie contre mon ventre, évitant de justesse l'arme ennemie.
"Cesse de bouger, asticot !"
Voyant que ça ne marche pas, Gorchak se rue sur moi, pour me plaquer dans le sable. De son talon, il vient m'écraser le torse pour m'empêcher de bouger, ce à quoi, je lui réponds d'un grand sourire.
"Mourir avec un sourire ? C'est bon." "Que Yuimen me protège !"
Des lianes... des lianes venues de nulle part viennent accrocher le pied, avant d'immobiliser totalement mon adversaire. Pour ma part, je suis brisée, désarmée, au sol et bien incapable de me relever. Mon glyphe vient de me sauver la vie, c'est la seule chose qui m'importe. Dissimulé sous les peintures, au cas où des mages seraient dans la foule, j'ai pris le temps de dessiner un glyphe de lianes. Cette idée folle m'a été donnée par Anouar, je n'espérais pas que le maître d'armes puisse avoir envie de me marcher dessus, mais c'était une folie efficace...
A part que si je bouge, je risque d'être capturé tout comme lui, je ne peux donc rien faire, même s'il l'ignore. Au mieux, je gagne du temps pour me soigner, mais le public ne le tolèrera pas. Il me faut donc acquérir la victoire verbalement.
"Par Yuimen, calme-toi." lui chuchoté-je, juste assez haut pour que lui seul puisse m'entendre sous le raffut de la foule. "Ces lianes sont à toi, n'est-ce pas ?" "Je suis Lothindil." réponds-je comme si cela suffisait à régler la question.
Un sourire se dessine sur le barbare qui me dévoile ses deux belles canines.
"Le prêtre m'a prévenu." "Nous servons tous les deux Yuimen. Le prêtre m'a prévenu. J'ai ordre de ne pas te tuer." "As-tu combattu de toutes tes forces ?" "Non." "J'aurais été déçu de l'inverse, guerrière. Pourquoi ce piège ?" "Je voulais sauver ton honneur." "Et en quoi me ligoter sauve mon honneur ?" "Ce n'est pas moi, c'est Yuimen qui t'a empêché de me tuer." proposé-je avec un sourire. "En gros, je gagne, mais toi tu vis ?" "C'est l'idée." "Et mon payement ?"
En voilà un qui ne perd pas le Nord, tiens.
"Quinze yus d'or. De quoi payer largement le sang que tu n'as pas versé."
Je le vois qui réfléchis, et j'entends le public qui commence à nous huer tous les deux, il faut qu'on se décide et vite !
"Les yus d'or, ton épée brisée et un combat au premier sang contre la panthère !"
Je hausse les sourcils devant cette demande incongrue, mais oblige mes lianes à relâcher le maître d'arme, concédant la victoire finalement de bonne grâce, mais à un tarif exorbitant. Je vais devoir me retrouver une nouvelle épée et en trouver une de cette qualité risque d'être difficile.
Reprenant sa respiration, le maître d'armes tient parole et jette son arme à côté de moi. Je fais de même avec les restes de mon épée tout en me redressant tant bien que mal, plus mal que bien d'ailleurs, en réalité.
"Peuple d'Omyre, je ne ferais pas couler son sang. Yuimen m'a parlé, à moi le voyageur du Temple. Il m'a mis à l'épreuve face à une autre Garzok bénie de Yuimen et j'ai gagné. Mais ses lianes toutes puissantes ont arrêté mon bras et j'ai entendu sa voix me dire : "Laisse vivre Lisha. Elle vivra la honte de son déshonneur dans le froid des Glaces, mais tu ne la tueras pas !" "
Je me suis faite piégée, comme une débutante. Ce maudit maître d'armes n'a-t-il donc jamais eu l'intention de me tuer ? Et ce maudit prêtre est-il donc derrière tout ça ? La peste soit de ces Garzoks.
"Aussi Lisha, je te le dis : Va à Pohélis, va affronter les glaces de l'hiver de Yuia et revient quand tu auras trouvé ta place et que tu seras prête à affronter qui tu es vraiment !"
J'en suis encore à me demander le véritable sens de ces paroles quand je m'écroule, plus morte que vivante, le corps et l'esprit brisés par cette cité dont j'espérais percer les secrets. Je suis encore en vie, je le pense et je veux le croire…
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Je suis aussi GM14, Hailindra, Gwylin, Naya et Syletha
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