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La "longue histoire" d'Heartless fut interrompue avant même qu'elle eut commencé par un visiteur inopportun, un employeur sûrement, ou un chercheur de merde étant donné qu'il sortait d'un groupe de supposés brigands assez nombreux pour inspirer la crainte. Cet homme s'était installé près du borgne et fit signe au tavernier de lui offrir une bonne bière avant de scruter l’œil du jeune capitaine. Sirius vit en face de lui ce qui ressemblait à un vieux mercenaire qui aurait fait les quatre cent coups, avec des cheveux bruns dont la couleur se fanait et un front dégagé quoiqu'obscurci par une éraflure, sa joue aussi était décorée d'une cicatrice semblable, sûrement les avait-il reçues lors de ses nombreux combats ? Bradick fit taper le cul du verre contre le comptoir puis reprit son travail. Le mercenaire poussa la choppe vers Heartless qui, intrigué, n'y toucha pas...
- Quelque chose qui me concerne ? demanda-t-il sur un ton inquisiteur.
L'homme se présenta.
- Perspicace ! Je me nomme O'nean et j'ai effectivement un boulot à te proposer...
Sirius fixa son interlocuteur un moment, curieux mais aussi méfiant, avec la malédiction qu'il se trimballait, il y avait peu de chances qu'on lui fasse l'offre du siècle. Il se décida à se saisir du verre de bière et but une première gorgée.
- Quel genre de boulot pourrait bien convenir à un modeste vagabond tel que moi, hein ?
- Rien de bien compliqué, rassurez-vous. Pour tout vous dire, j'ai une dette à payer à un de mes chers amis qui désire faire voile vers Oranan, pour des broutilles, et j'aimerais que vous vous chargiez du transport, car ces derniers temps, le trafic éxecquien est perturbé par des pirates. Ne vous en faites pas, vous serez bien rémunér-
- Pourquoi moi ? coupa le marin alors qu'il sirotait son alcool.
O'nean fut gêné par l'intervention du borgne inhabituellement pointilleux sur quelques détails bénins, mais il fallait bien comprendre qu'il n'était pas le seul boucanier à errer par Exech, et pas le plus fréquentable selon lui. Si le mercenaire l'avait choisir, ça devait être pour une bonne raison, mais l'homme mûr et malicieux détourna aisément la question.
- Parce que vous, je vous connais bien, Sirius Hartingard.
La simple énonciation de son nom complet fit frémir Heartless qui s'arrêta en pleine gorgée, laissant la mixture retourner lentement dans le verre, comme l'écoulement des grains du sablier, la tension monta d'un cran, mais O'nean connaissait bien son œuvre.
- Où t'as entendu ce nom, vieux r'nard ?
- Je sais plein de choses - Hartingard - et j'ai de nombreux amis qui peuvent m'obtenir des renseignements sur n'importe qui à moindre prix. Des amis influents.
- J'dois prendre ça pour une menace ?
Le ton du borgne devint de plus en plus grave, il ne toucha pas plus à son verre et joignit ses mains comme si il était en profonde réflexion, geste peu habituel de sa part. Ses traits se durcirent autant que sa vigilance à l'égard de cet étranger un peu trop familier. Il refusa l'offre, quel qu'en fut le prix.
- Si vous le prenez comme ça, hors de question.
Le plan d'O'nean arrivait à sa dernière phase, il était temps pour lui de vérifier la fiabilité des ses informateurs... Il se mit à l'aise sur son séant et croisa ses jambes sur le comptoir sans susciter une quelconque réaction de l'aubergiste dont l'esprit absentéiste s'encombrait de questions futiles. Le malicieux étranger se gratta le menton et commença son récit.
- Tenez, je vais vous raconter un petit conte whielenois, pas des plus joyeux. C'est l'histoire d'une famille qui vivait aux abords de Tulorim, en pleine campagne, heureuse en apparence, sauf que le père était absent, très absent, disparu. La pauvre femme enfanta dans la douleur un joli petit garçon qui ressemblait affreusement à son père chéri mais jamais rencontré. Le malheur fit que l'accouchement avait tellement affaibli la mère que sa santé se dégrada de manière alarmante : elle se retrouva vite clouée au lit malgré sa jeunesse et le jeunot dut subvenir seul aux besoins de la petite famille à même pas dix ans, sept ou cinq selon d'autres versions. A part cela, rien de bien extraordinaire dans la petite ferme... Mais une nuit d'orage, des chasseur attirés par des cris de femme entrèrent dans la ferme puis...
- Arrêtez...
- ... les cris continuaient pourtant, ils poussèrent légèrement la porte de la chambrée de la mère...
- Arrêtez... c'est bon. Stop.
- Hélas, ils arrivèrent trop tard, ils la trouvèrent dans son lit, la poitrine sanglante, à côté d'elle, son fils...
- Arrêtez !
- ... riait à sanglots, un poignard - ou une arbalète, les légendes diffèrent - à la main, un sourire sadique sur son visage. Il s'appelait...
- Arrêtez !!
Hurla-t-il. Dans un élan de colère subite, Sirius se leva et renversa l'homme de son tabouret qui ne se fit point plus de mal que de peur alors qu'il riait devant la perte de contrôle de son auditoire. Heartless fixa O'nean, il voulait le tuer sur le moment mais il se calma, lentement : toute l'auberge avait les yeux rivés sur lui, effrayée. Sirius reprit ses esprits et se rassit, laissant au mercenaire effronté le soin de se remettre en place, il s'avoua vaincu.
- Combien ?
O'nean continua de se moquer de son futur acolyte, alors qu'il fixait la somme, sans laisser à Heartless l'occasion de bifurquer. Il montra une bourse en apparence bien remplie.
- Une petite fortune dont voici la première partie, le reste vous sera donné une fois à bon port.
Hartingard, car c'était là son vrai nom, jaugea la somme puis, satisfait du poids de l'or, continua ses questions de moins en moins pertinentes :
- Quand part-on ?
- Pas plus tard que maintenant, je vous présente le lascar et le temps qu'il fasse ses affaires, vous l'emmenez avec vous. Je vous laisse une semaine, plus qu'il n'en faut, n'est-ce pas ? Venez.
O'nean fit un signe du doigt au pirate et rejoignit son groupe assis autour d'une table ronde. Heartless et sa troupe se joignirent à eux en rassemblant les chaises et on fit les présentations.
- Comme vous le savez déjà, je suis O'nean, et je suis à la tête de ce petit groupe que vous voyez là, un peu comme vous, "Heartless". Votre contact à Oranan s'appelle Bribiel, il vous reconnaîtra à votre arrivée ne vous en faites pas. Et votre protégé, ce sera ce jeune homme, Tal'Aer. Tal'Aer, dis bonjour au monsieur.
Il désigna un garçon caché entre les membres anonymes du gang qui l'entouraient tout d'abord puis s'écartèrent au signe de leur chef. Ce Tal'Aer à l'allure chétif dissimulait ses yeux gris peu évocateurs derrières une touffe informe et lisse de cheveux sans couleur. renfermé sur ses guêtres, ce timide ne devait même pas dépasser les quinze ans et semblait dissimuler un gantelet orné fixé à sa main gauche pour une raison qu'il valait mieux ne pas demander.
- C'est ce gamin ? J'peux savoir pourquoi il a besoin des services d'un infâme corsaire de mon acabit ? demanda Sirius avec un sourire narquois alors qu'il toisait le jeune homme.
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