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Je mange tranquillement quelques fruits, un peu de viande séchée et du pain, les yeux rivés aux flammes qui s'élèvent, hypnotiques, dans le crépuscule. Sans que je sache trop pourquoi, mes pensées dérivent imperceptiblement, me ramenant dans un lointain passé. Nessima. Mon père, qui me porte sur ses épaules pour que je puisse voir par delà les épaisses murailles protégeant la cité des raids Shaakts. Ma mère, qui rit alors que je demande à mon paternel quand il m'offrira enfin une épée. Je devais avoir une vingtaine d'années. Plus tard, j'entre en apprentissage. Je serais un guerrier, mes rêves m'y poussent nuit après nuit depuis que je suis capable de m'en souvenir. Mon instructeur voit très vite en moi un apprenti prometteur, dur à la tâche et méthodique. Il accroît la difficulté de son enseignement, je ne me couche jamais que couvert de bleus. Mais j'apprends. Le maniement des armes évidement, mais aussi la stratégie, l'art de commander à des troupes. La position de ma famille me destine à de hautes fonctions, mon père évoque déjà avec fierté ma future place de général.
Et puis je rencontre Jaëlle. Nous vivons une année de bonheur, le monde nous semble plus lumineux, plus pur, nous partageons espoirs fous et rêves plus insensés encore, l'avenir est à nous. Une année, presque jour pour jour, jusqu'à sa mort prétendue. Le monde si enchanteur devient de cendres. Mon coeur léger s'assombrit, je goûte à l'amertume de la haine. Mes compagnons apprentis en viennent à me craindre, de même que l'instructeur qui tente à de nombreuses reprises de me raisonner. Je n'écoute personne, leurs paroles ne me touchent plus, ne signifient rien. Je me bats comme un démon, je ne recule plus, ne me défends plus, j'attaque et je cogne pour tuer. Par chance nos épées ne sont que des armes d'entraînement et l'instructeur se réserve désormais le rôle de partenaire de combat, peu soucieux que j'estropie l'une de ses recrues. Je prends cher chaque fois que j'oublie de retenir mes coups, mais cela ne suffit pas, je m'acharne sur lui jour après jour, le rendant indirectement responsable de la mort de ma compagne. Il n'a pas su la protéger. Nous finissons par arriver au jour de l'épreuve finale qui décidera de l'avenir de chaque recrue. Telle est ma rage ce jour là, en ce jour que nous avions mille fois rêvé avec Jaëlle comme étant le prélude à une véritable vie de couple, que je défigure l'instructeur malgré son incontestable suprématie martiale. Nul ne peut me le reprocher pourtant, j'ai satisfait aux exigences de l'épreuve et plus encore. Je suis désormais un Hirdam, un guerrier Sindel accompli.
Quelques mois passent, je sers dans la garnison de Nessima, indifférent à tout. Mes parents tentent de percer ma glaciale carapace, mais ils n'y parviennent pas, nul ne le peut. Mon âme est devenue de pierre sombre, mon coeur est de glace. Un soir, mon père m'informe qu'il a contracté pour moi un mariage avec une femme que je connais à peine. Je l'envoie paître sans ménagement, et je me souviens de l'avoir vu blêmir à cet instant. Il tente de me gifler mais ce n'est pas un guerrier et je sors tout juste de nombreuses années d'entraînement au combat. Je pare durement, manquant lui briser le poignet, et quitte la demeure familiale sous un flot de remontrances virulentes. Quelques jours plus tard je suis convoqué devant un tribunal de prêtres, la sanction tombe: bannissement. Je ne ressens rien. Il n'y a qu'un immense vide en moi. Je fixe mon père quelques instants, puis je me détourne, ramasse quelques affaires et pars sans un regard en arrière. C'était il y a plus de trente ans. Les années passent, j'erre comme une âme en peine, sans but, sans me soucier du lendemain. Je ne survis que parce que ceux qui m'agressent s'avèrent incapables de prendre ma vie. Et que je n'ai pas le courage d'y mettre un terme moi-même.
Cela dure jusqu'au jour où une petite créature de fluide entre dans ma vie, il n'y a que quelques mois de cela: Syndalywë. Je réalise peu à peu le chemin parcouru depuis ce jour. J'étais un guerrier à peine passable en y repensant, un peu comme cette jeune elfe, tout juste capable de défendre ma peau contre quelques malandrins armés de gourdins. Il est toujours difficile de se juger soi-même avec objectivité mais je sais que je pourrais maintenant vaincre mon instructeur d'autrefois sans même transpirer.
Mes yeux se détournent des flammes et se posent sur Kay lorsque elle sort de sa torpeur et s'adresse à moi. Je ne sais pas si elle a entendu mon discours, mais elle m'avoue ne pas très bien savoir se battre tout en manifestant sa confiance en sa force pour avoir travaillé des décennies durant dans une ferme. Je pourrais lui dire que les muscles nécessaires au maniement des armes ne sont pas ceux utilisés pour pousser la charrue ou soulever des sacs de farine, mais je n'en fais rien et me contente de la fixer en l'écoutant. Un léger sourire fleurit sur mes lèvres lorsque elle m'assure courir vite, ce qui lui permettrait, me dit-elle aussi, de filer à Hidirain chercher de l'aide, ou au moins les prévenir de mon échec. Quelques secondes s'écoulent sans autre bruit que le crépitement du feu puis, avec une détermination farouche, elle déclare vouloir venir avec moi. J'attrape une pomme et la lui lance de manière à ce qu'elle ait une chance de l'attraper, sans que ce soit pour autant aisé, puis je lui réponds calmement:
"Si tel est ton choix, soit. Mange donc un peu, puis tu me montreras ce que tu sais faire avec cette épée."
Je sors de mon sac l'héritage de ma famille, simple épée de mithril bleuté qui conviendra parfaitement à l'entraînement que je me propose de lui faire subir. Je lui demande encore:
"As-tu suivi les cours d'un maître d'armes? T'es-tu déjà battue pour sauver ta vie?"
Je la dévisage sans détour, me demandant si je suis véritablement capable de la former correctement à l'art du combat. Syndalywë se charge de me répondre d'un ton légèrement ironique:
(Tu pourrais en faire une tueuse des plus efficace, ne t'inquiète pas pour ça. Demande-toi plutôt si tu es prêt à apprendre d'elle autant que tu lui apprendras.)
Je laisse échapper un léger rire en me levant, murmurant mentalement à ma Faëra:
(On verra, j'ai toujours rêvé d'apprendre l'art de cultiver des choux.)
(Tsssk! Idiot! Je ne plaisante pas!)
(Moi si. Je sais qu'enseigner est un art délicat et que c'est elle qui me l'apprendra.)
(Mouais, alors évite de lui casser quelque chose dès la première leçon, ça ferait mauvais genre.)
(On va tâcher...)
J'adresse un sourire franc à la jeune elfe, attendant qu'elle se mette en position pour examiner avec la plus extrême attention sa manière de se déplacer et de tenir son arme. Elle dormira bien cette nuit, parole de Danseur d'Opale!
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