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Lorsque le chant s'éteignit, la plupart des hommes bleus étaient au bord des larmes. Leyna sourit et s'inclina. Ce n'était pas encore la version finale - pourrait-il même seulement y avoir une version finale ? - mais si son récit des événements à bord du navire de l'amant de Moura était assez fort pour émouvoir le peuple de rudes guerriers, c'est que le but était presque atteint. Ils approchaient chaque jour davantage d'Exech et d'un repos bien mérité. Pour la première fois, la jeune femme ne serait pas mécontente de voir la terre. Les embruns salés de l'océan en venaient presque à lui irriter la peau. Saryon, Kéosan, Valgan et elle se rassemblaient régulièrement pour discuter de la marche à suivre du navire, et il semblait que, si elle était la moins importante du groupe, au moins elle avait semblait-il, acquit sa place. Certes, Valgan et Kéosan n'avaient fait aucune difficulté, mais l'avis du capitaine primait et il était évident qu'il lui en voulait toujours de refuser de partager sa couche. Galion Thunderhead avait été installé dans une chambre de qualité, même si en définitive, ses pieds dépassaient à l'extrémité. Affaibli par le sang qu'il avait perdu et sa quasi-noyade, il restait inconscient, exceptions faite de lorsque Leyna venait le nourrir, il se réveillait alors à demi mais restait incapable de dire quoique ce soit, se limitant à avaler un peu de ce que la prêtresse lui donnait. Bien qu'elle n'aima guère ce blasphémateur, il se fit un devoir de s'occuper de lui du mieux qu'elle pouvait. Peut-être pourrait-elle le ramener à la vrai foi ? Elle s'occupait fréquemment de lui, épongeant son front, le nourrissant, notamment avec des infusions dont elle ou Kéosan avaient la connaissance. Elle avait en outre la conviction qu'il était le seul à pouvoir expliquer ce qu'était cette « confrérie » au nom de laquelle le pirate du navire noir s'était sacrifié. Elle avait plusieurs fois interrogé Barbe-rouge, mais ce dernier avait été incapable de lui répondre.
« Tout ce que je peux te dire, c'est que ce pirate, en coulant son navire plutôt qu'en le laissant se faire prendre, à fait le travail d'un capitaine. Un capitaine que nous n'avons pas vu. Si je pouvais retrouver ce lâche, je le briserais de mes mains. »
Elle passait aussi du temps avec Valgan. Le bosco était de loin l'homme le plus fréquentable du navire, même si ses attentions devenaient parfois un peu embarrassantes. Un jour qu'il lui montrait différents nœuds marins qu'elle ne connaissait pas encore, il murmura :
« Que dirais-tu que nous nous éclipsions tous les deux ? Le capitaine n'en saurait rien, et j'ai plein d'autres choses à t'apprendre... »
« Pourquoi ne point les apprendre en pleine lumière ? »
Il lui adressa un clin d’œil.
« Il est des choses qui ne peuvent s'apprendre qu'à l'obscurité... »
Elle s'efforça de masquer le rouge qui lui montait aux joues. Pour cela, elle se redressa d'un bond et tira sa dague :
« Ce que je souhaite apprendre, c'est le jeu de Moura ! »
Valgan éclata de rire et tira un sabre. Ils s'engagèrent aussitôt dans un entraînement dangereux. Ni l'un ni l'autre ne cherchaient à se blesser, mais les lames étaient bien réelles. Le sang-pourpre expliquait des manœuvre, bien que sa connaissance de la dague soit limitée. Il lui décrivit comment tenter de perdre son adversaire par des feintes audacieuses. Malgré le caractère fourbe d'une telle technique, la jeune femme était bien obligée d'admettre qu'elle n'était pas assez forte pour se mesurer à un ennemi par la seule force de ses bras. Elle se mit donc à ondoyer pour essayer de rendre la source de son attaque indétectable. Valgan voulait aussi qu'elle passe son arme d'une main à l'autre mais ses premières tentatives ne firent que manquer jeter la dague par-dessus bord.
« Reste toujours en mouvement ! »
Elle hocha la tête et s'inspira de danses pour tenter de perturber l'homme, mais quand elle porta un coup, il l'esquiva sans peine et se fut elle qui reçut une entaille au poignet.
« Encore trop lente ! » rit le bosco.
Mais ses yeux n'avaient pas tant d'amusement que cela, et Leyna ne fut pas longue à comprendre qu'il cherchait à marquer un ascendant sur elle. Impensable ! Elle tenta de lui donner un coup de pied pour le déstabiliser, mais sans succès, il était trop lourd par rapport à elle. Il lui retourna le pied et elle chuta. En un éclaire, il était sur elle, tentant de la désarmer.
« Cela faisait longtemps qu'on n'avait pas été aussi proches... » lui souffla-t-il à l'oreille, moqueur.
Elle lui donna un coup de coude et il grogna de douleur, lui laissant le temps de se dégager. Il rit néanmoins, assurant qu'il attendait toujours cette fameuse feinte qu'il voulait lui apprendre. Elle recula de quelques pas et sourit d'un air carnassier. Elle ne se laisserait pas faire ! Si elle était vaincue, elle n'aurait d'autre choix que d'accepter de partager sa couche. Une punition moindre serait une insulte à Moura ! Du moins elle s'efforçait de se convaincre que ce serait une punition. S'il n'avait pas la délicatesse et le comportement de gentleman de Brendan, Valgan était bien aussi beau... Elle tenta une feinte, frappant d'un côté, puis détournant la lame pour passer sous la garde du sang-pourpre, mais il la vit venir et détourna quand même le coup. C'était ridicule ! Il savait à l'avance qu'elle allait tenter... Elle sera son amulette magique pour que le calme et la sérénité de l'océan l'aident à passer cette épreuve. Une fois de plus, le miracle se fit et il lui sembla que le monde ralentissait et qu'elle pouvait maintenant l'analyser la tête froide. Elle n'avait que peu d'attaques à sa disposition, et rien que Valgan ne puisse prévoir. Même la feinte, il tentait justement de la lui enseigner, il savait donc qu'il y en aurait. Mais n'était-ce pas cela, une feinte ? Un coup qu'il ne pouvait prévoir. Elle sourit :
« Celle-là, tu ne la verras pas venir ! »
Elle bondit et porta un coup... directe. Valgan tenta de parer mais compris trop tard que la véritable feinte... était qu'il n'y avait pas de feinte ! Le plat de la dague frappa l'homme au ventre. Elle avait détourné le coup pour ne pas le blesser avec la lame empoisonnée, mais comme il n'y avait aucune protection, il était torse nu, comme l'habitude de la plupart de l'équipage, il se plia en deux.
« Félicitations... siffla-t-il. Je crois que tu as compris le truc... Il ne te reste plus... qu'à t’entraîner. »
Leyna le salua, essoufflée mais rassuré. Elle avait réussi ! Comme en réponse, sa dague flamboya d'une lueur bleue qui pointa vers l'avant du navire. Elle eut aussitôt la conviction que l'arme lui désignait... de l'eau douce ! Elle ne savait d'où lui venait ce pressentiment, mais elle en était sûre. Et qui disait eau douce... C'est alors que la vigie descendit de son poste. C'était le plus jeune membre d'équipage, un jeune garçon agile comme un singe du nom de Maeglin.
« Terre ! Cria-t-il. Je vois Exech ! »
Et tout l'équipage accueillit la nouvelle avec des cris de joie. Cette fois-ci, c'était sûr, ils étaient sauvés ! La dague avait repéré l'eau de la ville et l'avait indiquée. Leyna dédia une courte prière à Moura.
Bientôt, deux petits navires virent à leur rencontre.
« Que voulez-vous ? » cria un marin dans un porte-voix.
Sans doute ce garde était-il inquiet de voir le redoutable Chasseur des Brisants s'approcher de sa ville. Valgan, ramassant à son tour un porte-voix, dû attendre quelques secondes pour reprendre son souffle avant de crier :
« Dépenser notre argent ! »
C'était là un motif honorable dans cette ville dont Leyna avait ouï la dépravation. Le garde du port sembla s'en satisfaire, signalant néanmoins que les sang-pourpres n'étaient que moyennement appréciés et devraient éviter de chercher les ennuis. Il les escorta vers le port tandis que Valgan marmonnait :
« Si même à Exech nous commençons à ne plus être apprécié, où irons-nous ? C'est étrange, tout de même... »
Mais une autre nouvelle tomba alors. Thunderhead s'était réveillé ! Alors que Barbe-rouge était occupé à la manœuvre, Leyna renonça à assister à l'entrée au port. À la place, elle se rendit dans la chambre du prisonnier, ramassant au passage un bol qu'elle remplit de bouilli d'avoine aux cuisines. Lorsqu'elle poussa la porte, le prisonnier semblait en effet en meilleur forme, quoique parfaitement silencieux. Leyna lui adressa son petit sourire énigmatique avec une légère inclinaison du buste :
« Terribles étaient vos blessures, mais Moura vous a rejeté dans les bras de son peuple... »
Après un silence, elle ajouta :
« Nous vous avons soigné du mieux que nous pouvions. Nous arrivons maintenant à Exech. »
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