Étrange bébé
L'incompréhension pour l'un, le dégoût pour l'autre, mais le silence était total. Timur et moi assistions à une découverte bien peu ordinaire, malgré l'habitude du personnel à fouiller l'intérieur des divers patients et cadavres du Dispensaire. Incapable d'ouvrir la bouche sous peine de régurgiter son dernier repas, le gamin se contenta de se pincer intérieurement les lèvres pour se retenir et glissa sa main dans les cheveux de la même manière que font les abrutis à qui on pose une question trop compliquée. Une et bientôt deux minutes s'écoulèrent pendant lesquelles nos respirations respectives trahissaient notre présence dans cette pièce, trop peu habituée à accueillir d'ordinaire autant de vie en son sein.
Timur brisa le silence et mouva son corps resté trop longtemps immobile avant de bégayer qu'il partait quérir sa maîtresse. Tandis que ses pas et ses bafouillages résonnaient encore dans mon esprit, mes yeux, eux, refusaient de quitter l'étrange bébé que couvait la morte. A travers mon masque, je tentais d'étudier ce qui allait très certainement troubler la Lydia une fois arrivée.
"Mais qu'est ce que c'est que cette merde que tu cachais dans ton ventre ? Qui t'as mis ça à l'intérieur ?"Mes doigts s'emparèrent du substitut de nouveau-né et le manipulèrent comme pour en découvrir le secret. A vue d’œil et après avoir nettoyé le sang qui le recouvrait, il s'agit d'un habile assemblage de différentes parties d'une volaille plumée cousues entre elles pour ressembler à un petit ourson. J'ai du mal à comprendre en quoi le petit d'une masse de plus de 200 kg capable d'arracher la tête d'un homme en un simple coup de patte est réconfortant, mais passons. En guise d'yeux, deux grains de charbon viennent orner son visage pour le faire paraître plus réaliste. Un vrai artiste... Tiens ? On dirait qu'il y a quelque chose à l'intérieur. Certainement pas un os de poulet, c'est plus souple que ça...
Lydia et Timur débarquèrent en trombe dans la pièce circulaire, leurs pas résonnant depuis l'escalier contre les murs froids du "Couloir". Mon bouseux, essoufflé et reprenant sa respiration les mains appuyées contre les genoux, laisse passer sa maîtresse qui semble avoir été troublé dans son sommeil. Elle était loin du phénomène de grâce et de beauté qu'elle souhaitait afficher d'ordinaire, mais l'heure n'est pas aux critiques. Ses mains semblent indiquer vouloir tenir l'objet que je lui tend sans un mot, attendant davantage sa réaction face à pareille trouvaille plutôt qu'à ma personne. Elle ne se fait d'ailleurs pas attendre, et bien que l'incompréhension domine ses pensées, elle se contente de l'exprimer en quelques mots. Au moins, elle n'est pas aussi dégoûtée que Timur. Le bougre se tient à bonne distance de l'objet, incapable de comprendre comment il est arrivé là. Mais moi aussi, je me le demande, gamin...
Lassé du silence qui commençait à s'installer à nouveau, je prend la parole et tente de répondre aux mystères qui semblaient s'accumuler avec le temps.
"Et bien, je suppose que personne ne s'attendait à une découverte pareille et, au vu de vos réactions respectives, je ne peux qu'en juger qu'il ne s'agit de l'oeuvre d'aucun d'entre vous. Je n'ai foutrement aucune idée s'il s'agit d'une menace, d'un avertissement ou d'un message caché et à qui il s'adresse, mais celui qui a placé ce petit jouet dans la Dame allongée sur ma table d'opération savait ce qu'il faisait et souhaitait qu'il soit découvert. Autrement dit, quelqu'un qui connait cette organisation."Mes yeux glisse jusqu'au cadavre ouvert derrière moi et je laisse mes pas m’avancer à ses côtés, attirant les regards par la même occasion.
"Je peux vous assurer qu'il ne l'a pas ouvert pour le cacher à l'intérieur, il n'y a absolument aucune suture sur le corps. Ce qui nous laisse deux choix possibles : soit elle l'a avalé, de force ou de gré, soit quelqu'un l'a enfoncé par la sortie qu'aurait emprunté un véritable enfant, je répète, de force ou de gré. J'opte davantage pour la seconde hypothèse, c'est certainement ce qui a du la tuer, jugez-en par les veines apparentes sous la surface de la peau. L'expérience lui aurait donc tasser les tripes et boucher la circulation du sang et des intestins, provoquant chez notre délicieuse amie souffrance, démence, ce qui expliquerait l'errance dans les rues, et enfin la mort libératrice, cure à ce terrible mais néanmoins très amusant petit jeu."Je laissait l'assemblée assimiler mes informations, le cerveau des primitifs nécessitant plus de temps que la normale pour comprendre.