Un peu de pratique
Le regard de la Murène me semble aussi attendrissant qu'une morue à mesure que je lui fourni les dernières informations en ma possession. Son regard vacille un instant lorsque j’énonce
"Noir-Désir", le groupe de bandits en rapport avec la disparition de Larkadh. Il ne lui faut qu'un instant et un regard prononcé sur le cobaye sanglé pour me répondre en y ajoutant certaines choses sur l'organisation. Là, j'apprends l’existence d'une section des Murènes dans d'autres villes que Kendra-Kâr, ce qui ne manque pas de m'étonner. Je connais la réputation de l'organisation et pourtant, je suis loin de tout connaître à son sujet. Les méthodes extérieures semblent en accord avec la politique actuelle de l'organisation, à savoir une discrétion et une omni-présence dans les rues des cités, ce qui est à ma connaissance la meilleure des méthodes. Katalina ne manque pas de réagir sur la nécessité de mes compétences plus sauvages en matières de médecine. Sa théorie au sujet de la noblesse qui cherche un traitement rapide et discret soulève mon attention et ne manque pas de capter le médecin en devenir qui dort en moi. Je ne peux qu'être d'accord avec ce qu'elle m'annonce et m'oblige à lui indiquer d'un signe de tête. Finalement, elle s'étend sur ses projets en rapport avec le Dispensaire et la nécessité de finir la mission confiée au plus vite, remarque sur laquelle je ne peux m'empêcher de discerner un brin de colère dû au ralentissement de celle-ci. J'aurais voulu lui expliquer mes raisons et lui rappeler mes récentes blessures, mais je m'abstiens de passer pour un employé peu fiable et préfère finalement me taire et encaisser.
La morale est dure à avaler, mais je ne lui montre aucune réaction capable de l'amener à parler davantage. Sur ces mots, la Murène s'amuse un brin avec le cobaye toujours plongé dans l'inconscience et quitte les lieux pour retourner dans ses appartements. Je ne tente ni de la rattraper, ni de la saluer et attarde à nouveau mon regard sur le bougre sanglé, désireux de mettre un terme à ce que tout le monde pense être un jeu cruel de ma part. Il va falloir attendre qu'il se réveille et j'imagine que cela va prendre un peu de temps. Patient, mais excité par les probables résultats de mon expérience, je m'assoie face à lui et reprends des forces en me sustentant des quelques vivres contenues dans mon sac. Un long moment est nécessaire pour finalement profiter des premiers signes de son réveil, rapidement remplacés par de soudains hurlements de douleurs. Heureux de pouvoir continuer, je me place à ses côtés et attrape l'aiguille de mes doigts encore collants de nourriture et la retire d'un coup sec, ce qui ne manque pas d'intensifier les cris de mon prisonnier. Finalement, les sanglots prennent place et la raison lui revient alors qu'il prononce ses premiers mots depuis son réveil.
"Je...Qu'est-ce que...vous allez...me faire ?"Laissant tarder ma réponse, je reprends place face à lui et le laisse se malmener pour poser les yeux sur moi tant les sangles sont serrées.
"Te tuer. Mais ça, tu le sais déjà. Ne reste plus qu'à savoir comment."Le pesteux s'effondre dans un nouveau concert de pleurs tandis que je ferme les yeux pour reprendre l'entrainement de ce matin. Je fais peu fis de l'ambiance dérangeante qui règne dans la salle et des pleurs du prisonnier, désireux d'user un jour de cette Magie dans des situations bien plus inconfortables. Reproduisant la pratique de ce matin, je fouille dans chacune des parcelles de mon corps et capte cette fameuse énergie dont je ne connais toujours pas l'origine. Mon sang, mes os et ma chair semblent imprégnés de cette inconnue qu'il m'est impossible d'ignorer après y avoir goûté. Le contact avec mon esprit est presque aussi inflammable que la cire d'une bougie et je m'embrase d'une puissance impossible à comparer avec les capacités d'un être humain. L'énergie ne cesse de s'intensifier à mesure que je la saisis, brûlant d'une lueur que je ne peux admirer de mes propres yeux. Profitant un instant de la sensation de puissance, je finis par reprendre le contrôle de mes émotions et concentre la majeure partie de cette énergie dans mon bras droit par simple réflexe de dextérité. Plusieurs parcelles de pouvoir ne suivent pas par manque d'expérience et de pratique, mais la quantité retenue est plus que suffisante pour cet essai. Sans ouvrir les yeux, je parviens à dessiner plusieurs fois l'image de ma main, les veines gonflées et la peau légèrement flétrie par l'intensité du phénomène. Mes paupières s'ouvrent et c'est une main fidèle à mon imagination qui apparaît devant moi, m'arrachant des hoquets de surprise et d'enthousiasme.
"Qu'est-ce que vous foutez ?! C'est quoi ce truc avec votre main, là ?!"Je lève la tête vers le cobaye attaché, le regard fixe sur ma paume et mes doigts qui n'ont plus rien de naturels. J'entends sa voix comme le raclement d'une faucille sur une enclume, désagréable. Soudainement, le monde qui m'entoure m'exaspère et chaque petite parcelle de mon corps se révolte contre tout et n'importe quoi. L'air nauséabond et irrespirable de la pièce, le bois trop dur et inconfortable du tabouret sur lequel mon cul est posé, cette vie de chien que je mène et ce visage plus répugnant encore qu'un étron. Mais la voix misérablement crispante du chialeux en face de moi me sort par les yeux. L'envie de presser les plis de son cou jusqu'à le faire taire à tout jamais devient une nécessité, puis un besoin primaire. Le dégoût et la haine qu'il me procure à l'instant alimente progressivement l'aura de pouvoir concentrée dans ma main qui s'imagine déjà en train de l'étrangler. Puis comme après avoir compris trop tard, je remarque l'ombre de cette dernière qui rampe sur le sol de pierre, s'étirant sans cesse jusqu'à lui. L'étrange phénomène semble avoir une forme physique, car à peine l'ombre grimpe t-elle le long de ses jambes que le pesteux se met à hurler d'incompréhension.
"Arrêtez ! Qu'est-ce que c'est ?! A L'AIDE, SORTEZ-MOI D'ICI !"Plus vite que prévu, la main ténébreuse atteint le cou du cobaye et je jubile en remarquant les traits de sa peau s'enfoncer sous l'effet de la pression exercée. Comme s'il s'agissait de la mienne, je referme ma prise qui semble s'accorder avec mon envie, accentuant l'échec de ses tentatives de respiration.
"Je...*gargl*..."Je reste dans un état second pendant quelques minutes, occupé à étrangler un homme que je ne touche même pas. Au contraire, je ressers sans m'arrêter ma prise jusqu'à trembler d'excitation alors qu'une écume se forme aux commissures de ses lèvres, mort depuis déjà une dizaine de secondes. Comme au réveil d'un long sommeil, je ressens un fort contrecoup de fatigue qui détend soudainement ma main, ma concentration puis mon corps tout entier, m'obligeant à m'affaler sur mon tabouret. Et enfin le silence, occasionnellement rompu par ma lente respiration. Un silence qui brise un tabou dans mon esprit. Un silence qui me fait prendre conscience d'une immanquable vérité.
"...Je ne suis pas humain."-------------------
(((Apprentissage de "Main sombre" = 2/3)))