L'espion
Depuis mon arrivée dans la guilde, ma vieille habitude de ne dormir que d'un oeil ne s'est toujours pas émoussée. Après quelques années à fuir la Milice, il est normal de garder pareil réflexe de survie. Quoi qu'il en soit, trois coups à la porte suffisent pour me réveiller et je suis déjà assis sur le lit à me frotter les yeux quand Timur rentre dans ma chambre, petit-déjeuner à la main. Alors qu'il pose le plateau sur la petite table de chevet à mes côtés, mon assistant verse dans un petit gobelet de bois l'eau de la carafe et me raconte son planning de la matinée.
"Dame Lydia m'a demandé d'aider les nouveaux guérisseurs du Dispensaire à se familiariser avec le matériel et les soins à apporter aux patients. Je serais donc dans la salle principale et ce, toute la matinée. Ha, au fait, vous avez oublié ça dans le "Couloir", hier soir."Je termine de me frotter le front en reniflant bruyamment et attrape ce qu'il me tend avec le verre d'eau. Mon masque. Encore tâché du sang des cadavres de la nuit dernière.
"C'est Maître Woltar qui me l'a donné ce matin. Il m'a demandé de vous le rendre et insiste pour que vous passiez le voir dans la journée à son bureau. C'est par rapport à votre enquête, je pense."Woltar. L'autre boucher du "Couloir". Le mioche voulait déjà lui rendre visite hier, et maintenant c'est lui qui me réclame. Qu'est ce qu'il est capable de m'apprendre ? J'espère ne pas tomber sur un imbécile...
"Bon, je vais vous laisser. A tout à l'heure..."Sans se retourner, Timur passe la porte et la referme doucement. Ses pas dans l'escalier résonnent, puis le silence s'installe dans le sous-sol. Le petit-déjeuner reste très sommaire, je m'empresse donc d'engloutir les pommes et le pain qui trônent sur le plateau et avale le contenu de la cruche sans marquer d'arrêt. Inutile de traîner dans la chambre, je vais faire un tour dans la salle principale pour me changer les idées. L'odeur du sang devrait m'aider à y voir plus clair sur cette étrange affaire. Alors que je me redresse et que je noue mon tablier autour de mes hanches, ma main heurte quelque chose de pointu dans une de mes poches. Le scalpel. Tiens donc. J'ai du le garder inconsciemment avec moi. Il est parfaitement propre et aiguisé, prêt à l'emploi. Gardons le là où il est, il pourra toujours nous être utile. Et puis, je préfère toujours me promener armé dans un endroit dont je ne connais pas parfaitement les recoins.
Mes pas me mènent jusque dans le hall principal, endroit où se déroulent la majeure partie des soins et opérations classiques. De nombreux malades s'y bousculent ce matin et la quantité de guérisseurs semble avoir grossie en parallèle. Alors qu'à l'origine plusieurs employés me saluent chaque matin de mes visites, seuls quelques-uns prennent le temps de m'adresser un bref salut ou un léger signe de tête, avant de se remettre rapidement à la tonne de travail qui les étouffe. Ne prenant que peu compte de la situation, je me dirige vers ma place attitrée, petit tonneau près de la porte d'entrée et m'installe confortablement en guettant chaque nouvel arrivant, qu'il soit dans un état critique ou bien superficiel. Mon masque ne dérange que les plus jeunes et faibles d'esprits venus recoudre leurs plaies, imbéciles juvéniles tentant de jouer à l'aventurier ou au héros. Bordel, j'ai horreur de cette sous-race...
Mes yeux s'attardent un instant sur Timur, véritable berger du groupe de moutons duquel il a la charge. Rapide et concis dans ses explications, il indique l'essentiel des démarches et manœuvres en cas de mauvaise utilisation du scalpel et comment appliquer correctement un garrot. Alors qu'il répartit les tâches entres ses recrues, mon assistant observe une vieillarde en tenue de guérisseuse venue frotter la main d'une putain engrossée pour la rassurer. La main sur son ventre gonflée, la vielle peau la rassure à l'aide de paroles calmes et censées, véritable flot de conneries que l'on servirait à quelqu'un qui connait déjà la fin de son histoire. Trop frêle, trop maigre pour survivre à l'accouchement. Elle se demande encore, en larmes, comment c'est arrivé, qu'elle a fait attention et qu'elle prend soin de faire jouir le client hors d'elle pour ne pas prendre de risques.
(Bon sang, quelle pauvre conne... T'as pas fini de raconter de la merde ?)Comprenant qu'ils ne pourront pas l'aider, Timur donne quelques indications à la vieillarde, qui s'empresse, malgré ses jambes fébriles, de quitter le Dispensaire avec elle, certainement en direction de son bordel. Alors que la porte claque derrière elles, je rejoins mon assistant qui paraît concentré sur une fiche portant de nombreux noms, barrés ou non.
"Dis-moi, gamin. T'as plus envie de remplir les sous-sols ?"Comprenant que je fais allusion à la prostituée enceinte, il souffle, les yeux fermés et m'explique la raison qui l'a poussé à congédier une future mère sur le point de mourir.
"Malgré ce que vous pouvez penser, j'essaie de sauver ces gens. C'est un endroit où ils viennent pour survivre, pas pour y mourir. Alors laissez-moi m'occuper de mon travail et je ne critiquerais pas le vôtre.""Je trouve ça dommage que tu refuses un sujet d'opération de cette qualité. Je te rappelle que la "Lydia" nous a donné un boulot, cette pute remplie de semence aurait pu m'être utile pour avancer dans mes recherches.""Et pourtant, vous n'avez pas été capable de trouver quoi que ce soit dans celle que je vous ai ramené hier. Inutile de remplir les caves avec un cadavre qui en pèse deux, on perd de la place au change. Et je sais parfaitement ce que ma mère nous a demandés de faire.""Ta mère ? Tu parles de la "Lydia" ?""Oui. Enfin, ce n'est pas ma mère à proprement dit. Sa sœur m'a abandonné quand je n'étais encore qu'un enfant et elle a pris la décision de m'élever comme le sien."Tiens donc. Je ne pensais pas qu'il entretenait ce genre de relation avec elle. C'est vrai que la patronne a l'air de tenir à lui, mais qui aurait pensé qu'il puisse s'agir de son fils adoptif ? Je comprends mieux pourquoi il travaille dans cet endroit. Après tout c'est la meilleure façon de garder un œil sur lui. Bref, passons.
"Et la vieille qui accompagnait la putain, c'est une guérisseuse ? Je ne l'ai jamais vu ici, auparavant.""Fira ? Non, elle ne travaille pas ici. D'ordinaire, elle passe ses journées au temple de Gaïa, mais elle nous aide bénévolement depuis longtemps. Elle ne vient que rarement, ça doit bien faire deux mois que je ne l'avais pas vu. En tout cas, elle nous est d'un grand secours."La porte d'entrée s'ouvre dans un grand fracas qui fait tourner toutes les têtes et oblige Timur à s'arrêter dans ses explications. J'observe minutieusement l'homme qui rentre dans la salle principale tout en glissant ma main dans la poche qui contient ma petite lame, en cas de besoin. Petite taille, mais qui n'en paraît tout de même pas imposant, le type s'avance à grand pas, le visage défait par la fatigue et la peur. Armé d'une épée courte et de quelques poignards disséminés sur les épaulières de son armure de cuir, il semble bien entraîné au corps à corps rigoureux. Timur pose son parchemin sur une table à proximité et vient à la rencontre du soldat, qui l'accueille en posant brusquement ses deux mains sur ses épaules, avant de calmer l'angoisse qui semble l'habiter.
"Toi ! Je t'ai déjà vu avec Lydia ! Dis-moi où est ma femme, je t'en prie !"
"Calmez-vous ! S'IL VOUS PLAÎT, CALMEZ-VOUS !"Le bourru calme ses ardeurs un court instant et retire ses mains de mon assistant, puis pose un bref regard sur moi. Sa tête s'incline vers le bas et il commence à renifler bruyamment en signe de déception, trop impatient d'obtenir des réponses à ses questions. Plus enclin à la diplomatie qu'à la violence, le gamin l'invite à quitter la salle principale pour s'isoler dans une pièce à l'abri des regards, tout en me faisant signe de le suivre. Nous arrivons rapidement à l'endroit où la "Hrist" m'a accueilli à mon arrivée, un peu à l'étroit. Je prends place sur la seule chaise, trônant à côté de la table recouverte de lanternes dans divers états de fonctionnement. Le soldat reste debout au milieu de la pièce comme un imbécile, ne regardant derrière lui que pour observer, l’œil méfiant, mon assistant fermer la porte et m'introduire à son hôte.
"Vous devez être l'un des espions de Dame Lydia. Je me présente : je m'appelle Timur et je suis un guérisseur du Dispensaire à son service. Et voici Ellyan Crow, le nouveau boucher recruté par la Caste des Murènes."("La Caste des Murènes ?" C'est ça, le nom du groupe pour lequel je travaille ?...)"Ecoutez, je me fous de savoir qui vous êtes. Je veux savoir où est ma femme ! J'étais en mission d'espionnage alors qu'elle arrivait au terme de sa grossesse, je dois savoir si l'accouchement s'est bien passé ! Dites-moi que tout va bien !"
(Ainsi, il s'agit du mari de la belle à la peluche. Je me doutais bien qu'il allait nous rendre visite. S'il voyait le magnifique petit monstre que sa femme a chiė...)Visiblement gêné à l'idée d'annoncer le décès de sa femme et de son bébé, Timur semble répéter dans sa tête les mots qu'il s'apprête à utiliser. Je lui conseille de faire très attention à ce qu'il va dire, les types de ce genre ont la vengeance facile sur tout ce qui se trouve à portée après une mauvaise nouvelle.
"Je... Heu... Et bien... Votre femme est...""Votre femme est décédée depuis plusieurs jours maintenant. Elle a été retrouvée mentalement dérangée et agonisante dans les rues de la cité, au milieu de la nuit. Quant à votre enfant, il a disparu de son ventre, remplacé par une étrange peluche faite de bouts de volailles. Je doute fortement qu'il soit vivant à l'heure actuelle.J'avais prononcé ce discours sans aucune émotion dans la voix, restant le plus objectif possible. L'espion ne le voie pas, mais mon masque dissimule un immense sourire qui fend mon visage en deux, me retenant d'éclater de rire au vu de sa réaction. La nouvelle lui fit l'effet d'un coup de masse sur le crâne, abasourdi par le funeste destin de sa femme. Quelle idée, tout de même, que d'espérer fonder une famille quand on travaille pour ce genre d'organisation. Étrangement, l'espion se laisse tomber genoux à terre, mais ne hurle ni son chagrin, ni sa colère. Ses traits se rafermissent, soulignant le regret sur son visage et dans ses yeux humides. La voix enrouée, il passe sa main dans ses cheveux et commence son deuil à l'instant même, sans perdre de temps.
"Laïa... je suis désolé... je t'avais promis de rentrer à temps, tout est ma faute..."Aucun d'entre nous n'ose adresser une seule parole réconfortante à l'homme chagriné au centre de la pièce : Timur par simple respect et moi parce que franchement, je m'en fous un peu. Si j'avais ressenti le besoin de m'enfermer dans une pièce aussi étroite que des chiottes, je serais resté dans ma chambre. Pendant qu'il pleure, ma réputation auprès de la Lydia ne cesse de décroître au fil du temps. J'ai besoin de réponses et je suis persuadé qu'il peut m'en donner. Paré de ma voix la plus douce, je tente de rester réconfortant et intéressé à sa douleur et l'interroge sur certaines zones d'ombres.
"Ecoutez, je suis vraiment désolé pour ce qui est arrivé à votre femme et votre enfant. Lydia elle-même m'a chargé d'enquêter sur cette affaire pour en retrouver l'auteur. Vous sentez-vous prêt à m'aider ?"Au milieu d'un sanglot, l'espion me regarde, fébrile comme un gamin qui s'est blessé, puis répond positivement d'un signe de tête.
"Parfait. J'ai besoin de vous afin de comprendre pourquoi elle a été touchée. Que faisait-elle dans la vie ? Habitiez-vous dans un quartier à risque ?""Laïa était boulangère, je l'ai connu lors d'une permission, au terme d'une mission rondement menée. Nous nous sommes rapidement installés dans une petite maison discrète près du parc et quelques mois après, elle m'apprenait sa grossesse. J'étais si heureux... et terrifié à l'idée qu'il puisse lui arriver quelque chose par ma faute...""Je vois, la cause est ailleurs. Par rapport à votre mission d'espionnage, qui Lydia vous a t-elle demandée d'épier ? Un chef de gang ? Quelqu'un du gouvernement ?""Je ne peux pas répondre à votre question, mais je vous assure qu'il ne peut s'agir de ma cible."La réponse de l'espion ne convint personne et Timur sort de son immobilité pour tenter de lui tirer les vers du nez.
"Comprenez que chaque indice peut nous aider à trouver l'assassin de votre femme. Vous êtes sûr de ne pas vouloir nous dire de qui il s'agit ?""Je vous le redis, il ne peut pas s'agir de ma cible.""Il est de Kendra-Kâr ?""Je ne peux pas vous le dire.""C'est un noble ? Un pauvre ?""Navré.""Vieillard ? Adulte ? Enfant ?""...Je suis désolé..."Il commence à me taper sur les nerfs. Inutile de lui en demander davantage, il est bien trop
borné... Pendant que je me perds dans mes pensées, Timur l'aide à se relever et échange avec lui quelques paroles que je juge sans importance.
(Comment découvrir ce qui intéresse l'assassin si je ne sais pas même qui est réellement sa victime ? Si j'écarte l'hypothèse d'un meurtre par vengeance ou pour toucher personnellement l'espion, sa femme devait avoir fait quelque chose pour s'attirer les foudres d'un tueur, car soyons clair, il ne s'agit pas de l'oeuvre d'un vulgaire coupe-gorge ou autre criminel de bas étage.)Le regard vide, le bonhomme se passe la main sur la nuque, tentant de penser à autre chose, avant de se diriger vers la porte qui mène au hall principal.
"Il va être temps pour moi de faire mon rapport à Lydia et de lui demander davantage d'explications... Je vous remercie de m'avoir dit la vérité..."Je m'empresse de fouiller dans ma poche en me levant et l'interpelle une nouvelle fois, désireux d'en savoir plus sur ma découverte de la nuit dernière.
"J'ai une dernière question à vous poser. Avez vous déjà vu ceci ?"Ma paume de main présente les deux anneaux d'argents en son creux, attirant vivement le regard de l'homme qui change brusquement. D'un pas rapide, il s'approche et s'empare des deux bijoux, avant de me fixer au travers des trous de mon masque.
"Mon alliance ! Et celle de Laïa ! Comment les avez-vous obtenu ?!""Il s'agit d'un petit cadeau qu'a laissé le tueur, soigneusement glissé dans la petite peluche que j'ai retrouvé sur votre femme. S'il s'agit de vos alliances, nul doute que le motif du meurtre est en lien avec la relation que vous entreteniez avec votre épouse."M'écoutant à peine, l'espion attrape son anneau et le glisse à son doigt, avant de s'emparer du second et de le glisser dans sa poche. Sa retrouvaille avec un fragment de sa femme semble le rassurer et il quitte la pièce en nous saluant une nouvelle fois, sourire forcé aux lèvres. Timur claque la porte et nous isole pour mettre au clair ce qu'il vient de se passer avec le mari de la crevée.
"Dites, vous auriez pu me mettre au courant pour les anneaux. Je fais partie de l'enquête, moi aussi.""Tu étais déjà parti te coucher, il me semble. Bon sang, j'ai vraiment l'impression de travailler pour la Milice, avec ces conneries. J'espère que ta mère saura me confier un travail à la hauteur de mes compétences, la prochaine fois.""Si vous voulez mon avis, vous vous en sortez plutôt bien. Nous avons appris que le tueur connaissait la relation qu'entretenaient les deux époux et ce malgré l'identité secrète de son mari. Soit il est bien informé, soit il s'agit d'un proche du couple. Les recherches progressent. Et je vous rappelle que Maître Woltar nous attend ! Il saura très certainement nous aider !"L'enthousiasme du gamin prend le dessus sur ma flegme et m'oblige à me rendre à l'évidence : ce "Woltar" devrait pouvoir nous aider. La décision est rapidement prise et rejoint la volonté de Timur.
"Je te suis. Allons le voir."