Problèmes de famille
Le hall principal se vide de monde, autant de guérisseurs que de malades. La faim semble plus puissante que la douleur, aussi nombres de patients qui ne viennent que pour profiter des soins à prix réduits quittent la file d'attente, préférant s'assurer de ne pas mourir de faim plutôt que de succomber à leurs blessures. Ne reste rapidement que les blessés graves dans l'incapacité de se déplacer seuls et les novices chargés de les nourrir au chevet. Alors que je me dirige dans le sens inverse, le personnel du Dispensaire ne m'adresse que quelques regards depuis les événements de la veille. Il faut dire que Fira leur avait fait une sacrée impression, trompant le plus perspicace d'entre nous. Je me méfie toujours des vieilles généreuses, elles cachent souvent quelque chose. Quoi qu'il en soit, sa mort ne m'attire pas les faveurs de l'endroit, me plaçant au rang de vulgaire assassin de pacotille. Mais où ces imbéciles se croient-ils ? Comprennent-ils vraiment la nature de ce soit-disant hôpital ? Pensent-ils être amenés à sauver des vies pour une cause noble et juste ? Ils me font vomir...
Visiblement d'humeur taquine, un gaillard en robe blanche me rentre dans l'épaule, m'envoyant valser contre le mur de bois qui craque presque sous la force de l'impact. Je relève la tête et réajuste mon masque, levant ensuite les yeux pour dévisager l'abruti suicidaire qui me fait de l'ombre, bien droit et un rictus de satisfaction sur la gueule. Ses compagnons, hilares, voilent leurs dents d'une main, encourageant même les provocations de l'intéressé.
"Ba alors, l'horreur ? T'as pas assez de trous dans ta cagoule pour voir où tu fous les pieds ?"La moquerie provoque un rire générale, m'obligeant à les écouter l'espace d'un instant. Tenté de lui arracher les ongles pour son geste, je parviens, à mon grand étonnement, à me raviser, ignorant les mots qui fusent de tous les côtés. Le gaillard ne semble pas de cet avis, plaquant la paume de sa main contre le mur pour me barrer la route. La situation commence à devenir particulièrement difficile à maîtriser, qu'il s'agisse de son envie de m'en foutre une et de la mienne de lui crever les yeux.
"Tu f'rais mieux d'te barrer d'ici, putain de monstre. Personne veut de toi, ici. Et j'en ai rien à foutre que tu sois le chien de M'dame Lydia. T'es juste une sous-merde ramassée dans une ruelle qui pue la pisse et la gerbe, alors retournes-y crever."Voilà un exercice des plus complexes. En face de moi, un homme jeune, dans les cent kilos bien tassés, de bonne constitution et plutôt sûr de lui. Derrière lui, une bande de braillards de son âge, accompagnant chacune de ses paroles par un rire gras et sonore, parfois agrémenté d'une frappe dans le dos. Autant dire qu'il ne s'agit pas là de lumières. Et pourtant, je me retrouve au milieu de tout ce beau monde, tel un phare illuminant la connerie qui pèse sur eux. Je suis capable de briller de mille feux, mais ces imbéciles trouvent le moyen de me voiler dans une obscurité aussi imposante que les sourires qui ornent leurs lèvres. Je ne m'attends pas à un miracle, mais je préfère terminer la journée sans enfoncer le poing dans la gueule de quelqu'un.
"Maître Ellyan ! Vous voilà ! Je suis ravi de vous revoir !"Le regard de chacune des personnes se tourne dans la direction de Timur, levant le bras pour attirer l'attention vers lui. La masse se disperse et progressivement, le public devient une simple file d'attente pour rejoindre le réfectoire. Pour sa part, le gaillard libère le passage, se contentant d'un regard noir avant de rejoindre la troupe comme un brave chien bien dressé. Arrivant à ma portée, mon assistant me fait rapidement signe de quitter la foule, préférant s'isoler pour discuter des événements de la veille. Il semble que malgré son statut indéterminé à mes côtés, Timur jouit d'un respect visiblement important de la part de ses confrères.
(A moins qu'il ne s'agisse d'une simple frayeur vis-à-vis de sa relation avec la Lydia... Bref.)Après quelques balivernes m'obligeant à m'intéresser à son état de santé, le gamin me répète plusieurs fois être en pleine forme, tentant quelques fois de cacher les tremblements incessants qui parcourent les extrémités de ses membres. Agacé, il me demande quelle est la suite des événement, visiblement très pressé de reprendre du service. Sans un haussement de sourcils, je lui explique brièvement la mission qui m'a été confié, appuyant sur le fait que je souhaite travailler seul sur ce coup-là.
"Je ne peux pas m'encombrer de quelqu'un pour ce travail. Reste au Dispensaire et reprends-toi, il y aura à faire à mon retour."Les traits de son visage se referment, traduisant chez le gamin une déception typique des enfants de son âge. L'impatience n'est bonne que pour crever, aussi lui-faut-il mûrir s'il souhaite rester sous ma tutelle. Mais pour l'heure, je n'ai qu'une idée en tête.
"Je dois quitter les lieux. Trouve-moi des vêtements appropriés ou je vais finir dans un autre "Couloir". Là-dehors, on me hait."