Avant que la femme n’eut la chance de répondre à l’elfe, d’un geste timide, le petit être d’à peine un mètre trente, acquiesça de la tête à l’interrogation silencieuse de la rouquine et fit un pas en avant. Tout en s’excusant et en parlant de lui à la troisième personne, il demanda si le chariot qu’elle avait mentionné plus tôt était bien parti par le petit sentier qu’il pointait.
Silencieuse, Sibelle scruta la femme d’âge mûr qui semblait de moins en moins à l’aise. Apparemment troublée par toutes ses questions qui l’assaillaient, elle les informa que Lisa, unique témoin qui avait découvert le cadavre du milicien près de la grange, était la petite amie de Milou, le fils du maire. Ce dernier, cheveux bruns éclaircis et de bonne stature, les avait informés de la situation à leur arrivée au village. À la surprise de Sibelle, l’épouse de Robert confirma ensuite que ledit véhicule muni de roues avait bien emprunté le petit sentier afin de quitter le village. Et puis, considérant que l’entretien avait assez duré, la maitresse de la maison ferma violemment la porte, laissant les deux importuns seuls sur le modeste perron. Sibelle, entêtée à connaître la vérité, esquissa un geste vers la poignée pour l’ouvrir et poursuivre l’interrogatoire. Mais elle interrompit son mouvement lorsqu’elle entendit quelques cliquetis qui signifiaient, sans aucun doute, que le verrou venait d’être mis. La brave guerrière eut un court moment envie de défoncer la porte de bois afin de tirer davantage les vers du nez à cette fieffée menteuse, mais elle retint ses violents instincts et se tourna vers l’être chétif à ses côtés. Ce dernier se grattant la tête affirma catégoriquement que la dame s’était moquée d’eux en leur racontant un tissu de mensonges. Avant que Sibelle ait le temps de rétorquer quoi que ce soit, il enchaîna rapidement en proposant d’aller quérir plus d’informations en se rendant sans tarder à un établissement un peu plus loin qui avait toutes les allures d’une taverne.
Tentant en vain de mettre ses idées en place, Sibelle qui préférait se battre que déchiffrer des énigmes suivait silencieusement le petit gobelin, perdue dans ses pensées. Puis, marmonnant des injures à voix basse, elle s’arrêta près d’une grosse roche bordant le chemin et s’assit. Elle dégaina ensuite la petite épée trouvée près de la grange brûlée et traça dans le sable, une première ligne verticale, et une seconde perpendiculaire à la première. Elle inscrivit un O à gauche, puis un N à droite.
Toujours concentrée, ignorant la présence de Zniitch, et sans cesser de marmonner, elle traçait des lignes parfois à gauche, puis d’autres fois à droite, classant ainsi les faits du côté des probables et des improbables. Après quelques minutes de ce petit manège, d’un coup de pied, elle balaya tous ses gribouillis et s’écria :
« Ah les sacripants ! »La peau écarlate, les yeux agrandis, la respiration accélérée par la colère, elle se tourna vers la peau verte qui lui faisait office de compagnon et se mit à genoux à ses côtés pour être à la même hauteur que lui. À peine quelques centimètres séparaient la belle du visage camouflé de Zniitch. Faisant fi de la mauvaise haleine qui se dégageait de cette bouche baillonnée, Sibelle saisit à deux mains le col de la tunique du gobelin, puis s’approcha davantage de ces petits yeux malicieux, elle lui chuchota à l’oreille ce qui venait de faire lumière dans son esprit.
« Tout est mensonge ! La dame n’est qu’un pantin qui nous a récité un petit laïus qu’on lui a dicté. Il est impossible qu’un chariot soit passé par ce minable sentier, aucune trace de roue ne s’y trouvait, et j’avais à peine de la place à passer, imagine un chariot. Puis l’épée gobeline que j’ai trouvé sur le lieu du sinistre, elle était à peine brûlée, alors qu’elle aurait dû l’être davantage. Et les grains de blé placés là à des intervalles réguliers...Tout n’est que mise en scène et semble avoir été mis en place pour accuser les gobelins qui ne sont qu’après tout que de petites crapules. Le maire accusait un dénommé Bark à un œil. Donc, oui poursuivons notre enquête dans la taverne comme tu l’as suggéré, mais faisons leur croire que nous tombons dans le panneau en croyant à la culpabilité des peaux vertes. Et tentons de trouver qui et pourquoi on a tué ce milicien, ainsi ce qu’il y avait de précieux à garder dans cette grange.»Sibelle, ayant tout débité d’un trait, éloigna enfin son visage de celui du gobelin. Tout en le regardant intensément dans les yeux, elle lui dit d’une voix ferme.
« Cesse donc de t’excuser lorsque tu parles. Relève la tête bien haute, et peu importe ce que les gens disent de ta race ! Toi, tu n’as pas le droit de douter de ta valeur, reste fier de ce que tu es, malgré tout ! » Ces paroles remplies de sagesse ne venaient pas de Sibelle, elle n’avait que répété les mots sensés de sa meilleure et seule amie, une humaine nommée Azalée. Cette femme, calme et avisée, avait réussi à inculquer un peu de bon sens dans la cervelle de l’elfe blanche.
Après cette petite leçon de morale, la rouquine se releva, essuya de ses deux mains ses genoux salis par la terre tapée puis s’adressa à Zniitch:
« Allez, on y va ! On se jette dans la gueule du loup !»Cela dit, elle franchit le petit bout de chemin qui lui restait jusqu’à l'auberge, ouvrit la porte et entra.