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A la confirmation de la garzoke, l'attitude du sinari change sensiblement : il paraît se redresser un peu, ses sourcils se froncent légèrement, son air affable disparaît tandis que le sourire qui subsiste se fait plus dur. Les yeux mêmes du vieillard passent du vert des feuilles au printemps à un bleu pâle et glacé. La prise sur le bâton est plus ferme, et sa voix, alors qu'il commence à parler, autrement plus puissante et profonde que celle qu'a pu entendre Virina jusque là.
"La mort n'est que peu de chose pour le vivant, une dernière épreuve, mais la plus brève. Des choses bien pires accablent les corps et les esprits. Que devient le brave à l'hiver de sa vie ? Ses dents se déchaussent et il ne peut plus goûter aux cuissots de gibier fumant au dessus de l'âtre."
Virina constatera alors qu'une partie de sa dentition s'en est allée, qu'une autre n'est plus que le souvenir de ses dents d’antan.
"Le mal qui le ronge est insidieux : il s'est mainte fois relevé de ses blessures, mais là ses os, comme l'épée trop longtemps abandonnée sans soin dans le fourreau, sont rouillés. Ses mains peinent à se saisir des objets les plus communs, il n'est qu'une ombre en devenir, promis à une longue agonie, tourmenté par les souvenirs de sa gloire d'antant."
Voilà que la garzoke sent ses forces la quitter, ses articulations la faire souffrir ; ses gestes seront moins sûrs, plus lents.
"Et enfin, lorsque le corps n'est plus qu'une cage dans laquelle est enfermée la bête d'autrefois, la contemplation même du monde est refusée comme dernier moyen d'apprécier la vie : une vue trouble, une mauvaise ouïe, tel est le lot de bien des anciens."
Une légère surdité et une vue trouble de loin affligent la guerrière : la voix du sinari se fera pourtant encore vibrante dans son esprit, alors qu'elle découvre qu'elle n'est plus sur la plate forme. Autour d'elle, au dessus de sa tête, les murs de peau d'une yourte : la graisse qui brûle dans une lampe de terre cuite éclaire les lieux d'une lueur vacillante. Virina est enveloppée dans d'épaisses couvertures qui ont connu des jours meilleurs, car il fait froid, très froid. Le feu est éteint, il n'y a pas de bois dans la pièce, plus que des cendres froides dans le foyer. Dans un coin, contre un mur, quelques menus effets : une écuelle et des couverts en bois, du fil, quelques couvertures, quelques vêtements.
La tenue de la guerrière et son équipement sont ceux qu'elle possédait lorsqu'elle est arrivée aux Enfers ; il n'y a plus de trace de ses blessures, mais sa peau s'est ridée, ses cheveux ont blanchi, sa face est plus marquée par le cours des années que celle du sinari. D'ailleurs, celui-ci a disparu, pourtant sa voix vibre encore dans la yourte, sans rien avoir perdu de sa force.
"Mais qu'est-ce que la déchéance que l'on peut cacher, celle que l'on accepte pour avoir bien vécu ? Peut-être moins que celle qu'imposent les autres. Car il est des forts pour vouloir opprimer les faibles, tous les faibles. Mourir ? Mourir est peut-être l'issue. Ici commence notre voyage, Virina. La première étape de ton retour vers la vie, le premier pont, n'est autre que la dernière étape des vivants avant la mort."
Enfin la voix se tait. Virina distingue des sons dehors, des cris, des chants, des tambours ; à ses oreilles, ils paraissent lointain. Un fumet de viande grillée vient également filtrer avec le vent par les interstices que laisse la peau tendue qui ferme l'entrée de la yourte.
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