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La folie s'empara alors subitement de la garzok. Après avoir lancé avec véhémence les deux bouts d'os, elle dévala le petit monticule de gravât pour se retrouver une fois de plus les pieds dans l'eau du petit ruisseau. À quatre pattes, la respiration rapide, les yeux hagards, elle chercha avec frénésie le fémur intact, comme s'il s'agissait là d'un précieux trésor. Une fois l'objet de ses recherches retrouvé, elle le brandit dans les airs, fit entendre un grognement de victoire et se leva aussitôt pour s'attaquer au mur rocheux au pied duquel elle avait observé plus tôt des éclats de pierre. Après lui avoir asséné quelques puissants coups précipités, elle s'arrêta, réalisant que son arme rudimentaire ne lui permettrait pas de faire de dégâts appréciables. Son regard se tourna alors vers l'énorme gourdin. Toujours animée de cette folle énergie, elle s'approcha de l'arme, le prit à deux mains et tenta de le soulever. Les veines de son cou en témoignait, ce ne fut pas une tâche facile, mais elle y parvint. Usant de toutes ses forces, à présent munie d'une arme digne de ce nom, elle frappa de nouveau contre le mur de pierre. Puis, elle changea de cible pour s'attaquer aux stalactites qui depuis le début de son aventure n'avaient pas encore retenues son attention.
Épuisée, affamée et désespérée, Virina n'avait plus toute sa tête. Son jugement altéré, elle raisonnait de façon illogique laissant son imagination débridée prendre le dessus. Mais dans son esprit, tout était limpide, du moins le croyait-elle aveuglément. Désormais, elle savait: Ce serpent qu'elle avait tant cherché et attendu, elle en habitait les entrailles. Ce tunnel rocheux circulaire n'était rien d'autre que le serpent qui enroulé sur lui-même mangeait sa queue. Le gobelin l'avait deviné et il avait trouvé le moyen de s'en libérer. Ce que Virina avait pris pour un étroit tunnel encadré de deux longues stalactites identiques de dimension, était en fait la bouche ouverte du serpent dévoilant ses énormes incisives saillantes. En sortant de cet orifice buccal, le segtek avait retrouvé sa liberté. Dans son esprit dérangé, Virina se rappelait même d'un soupir de soulagement qu'il aurait poussé. Son corps était demeuré là et elle s'en était nourrie, mais son âme s'était échappée. Mue par cette étrange folie de survie, elle revint sur ses pas, les mains vides, reprenant le trajet en sens inverse, suivant le fil de l'eau. Le temps s'écoulait, mais Virina n'en avait plus cure. Elle atteint enfin l'ouverture étriquée et y pénétra. D'autres éraflures se rajoutaient aux anciennes, mais elle ne les sentait plus. Au bout d'un certain temps, elle vit la lumière au bout du tunnel. Elle redoubla alors d'effort et sortit enfin par la bouche du serpent tout en murmurant d'une voix rauque et asséchée: « Lourd au bord... lourd au bord ! »
Vidée de toute son énergie et même de sa folie, elle poussa un soupir de soulagement, imitant ainsi le gobelin jusqu'à la fin. Les yeux fermés, étendue dans l'eau glacée, elle attendit, espérant goûter enfin à la délivrance.
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