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Tu es réveillé par une main impatiente de jeunesse. Tu grognes, mais le petit monstre ne descend pas de ton dos sur lequel il s'est installé. Tu roules, il glisse et tombe par terre avec un bruit sourd. Tu ouvres un œil, souris avec satisfaction et enlace l'oreille comme un amant l'eût fait de sa dame. Meryl, cependant, n'abandonne pas et continue ses assauts, de sa force toute légère tentant de te retirer les draps qui te couvrent - et auxquels, bien entendu, tu t'accroches farouchement. La petite passe à une nouvelle ruse : celle de te chatouiller. Tu résistes difficilement, tu grinces des dents pour étouffer les rires. Elle continue, certaine d'être sur le point de remporter la victoire. La fin du combat sonne alors sous la main bourrue de M. Curtis qui tape à la porte de la chambre pour te demander si tu es bien debout, car, continue-t-il, il serait de bon ton que vous partiez tôt - d'autres auberges comme celle dans laquelle vous vous trouviez justemnet, jalonnaient votre route, mais il préférait ne pas arriver la nuit. La tienne, de fait, venait de prendre fin.
"Allez, laisse-moi maintenant ! Va rejoindre ta mère, plutôt !"
Tu repoussas les draps et la petite fille qui avait bondi pour te faire un câlin. Tes paroles, rugueuses comme l'était le fond de ta gorge après ta prestation longue et éreintante de la veille, ne parvinrent pas à la faire déguerpir et elle s'assit sur le bord du lit, les jambes battant le vide, chantonnant de sa voix fluette. Tu étais dérangé à l'idée de devoir te déshabiller devant elle quand tu pris soudain conscience que tu étais déjà tout habillé. Les souvenirs du soir te revinrent petit à petit : oui, en effet, tu étais si exténué que tu n'avais même pas pris la peine d'enlever tes vêtements. Ils étaient tous fripés, chauds et presque moites de la sueur de tes rêves, mais tu passas rapidement la main dessus - personne, dans ton entourage, n'était plus à ça près de toute façon. Meryl était, semblait-il, toujours plus excitée. Tu t'étiras longuement, le dos, les jambes, les jointures de tes doigts devenus si précieux, puis la prit dans tes bras et ensembles, vous rejoignîtes le reste de la famille Curtis, déjà attablée devant le petit-déjeuner, de larges tranches de pain de seigle sur lesquelles ils mettaient des fruits ou du fromage encore chaud du pis de sa propriétaire. Tu saluas les deux parents avec respect et grattouilla la tête d'Alberto qui rigola doucement. Vous mangeâtes avec appétit sans vous presser inutilement. À la fin du repas, alors que vous vous apprêtiez à remonter à l'étage pour empaqueter vos bagages, l'aubergiste vint vous voir, te prenant à part. Il te félicita pour ta performance de la veille et te pria de rester au moins pour le soir suivant (finissant par avouer qu'il aimerait bien te garder pour la semaine car tu savais par ta musique retenir les clients qui avaient donc plus tendance à consommer). Tu étais flatté - et à juste titre - mais tu voulais voyager avec la famille Curtis et fus donc obligé de refuser poliment l'offre. L'homme au visage rougeaud bougonna, passablement déçu. Son énorme main plongea dans la poche de son tablier luisant de gras ; il en sortit une bourse qu'il te refourgua, avant de s'en retourner à sa cuisine, te souhaitant vaguement bonne route. Ne pouvant t'empêcher de sourire à pleine dent, tu t'empressas de remonter à l'étage pour offrir l'argent aux époux Curtis. En guise de salaire, l'aubergiste t'avait donné plus que vous n'aviez eu besoin pour votre nuit et vos repas. M. Curtis par conséquent voulut que tu eusses le reste, mais tu t'y opposas : c'était, arguas-tu, pour le soin qu'ils t'avaient procuré depuis qu'ils t'avaient accepté en leur sein. Une seule chose te suffisait.
(Ton premier salaire ! Tu peux être fier !)
(Je le suis ! Je vais continuer ça et tu verras : à la fin, nous irons même chanter pour les rois et les reines !)
(Et quand ils s'endormiront de vin, leur voler leur plus belle relique !)
(Siliwiih ! Je croyais que tu étais là pour m'empêcher de faire des mauvaises choses ?)
(Oh non, quelle vie monotone ce serait ! Je n'ai pas traversé un continent pour ça, je te préviens.)
Les ballots faits, le luth dans son dos aux côtés de la séculaire épée, l'auberge payée, les bœufs nourris et rattachés au charriot, M. Curtis lança un bel "en voiture tout le monde !" et après une certaine hésitation de la part des bêtes, le sol pavé recommença à courir sous les roues de bois et le paysage de se dévoiler à mesure que le soleil prenait sa place royale dans le ciel d'un bleu pur. Meryl, bien entendu, te sauta dessus dès le départ pour que tu te misses à jouer. Mais tu refusas : tu te réservais pour la soirée. Devant sa déception et les larmes qu'elle fit facilement monter à ses yeux, tu lui proposas alors de lui apprendre à jouer comme toi. Enthousiasme débordant. La jeune élève se révéla une vraie peste, ignorant le nom des cordes, les différentes manières de les frotter, la posture à adopter pour ne point se faire mal : tout ce qui l'intéressait, en effet, était de jouer comme tu le faisais. Après une longue bataille, tu dus t'avouer vaincu et lui appris à jouer le Joueur de Dé, sa chanson préférée car la première qu'elle avait entendue sortir du bel instrument. Les jeunes ont ça de merveilleux que leur cerveau fonctionne au maximum de leur capacité si la motivation est forte. Avant la fin du jour, Meryl était capable, sans trop laisser s'échapper le luth de ses petites mains, de reproduire sa chanson sans même savoir ce qu'elle faisait, d'un point de vue strictement musical. Au coucher du soleil, vous vous arrêtâtes devant une nouvelle auberge. M. Curtis descendit le premier pour s'assurer que vous aviez la place et pour vous et pour les animaux et au passage, pour t'introduire, toi. Ta musique enveloppa toute la soirée et une nouvelle fois, le succès étant au rendez-vous, tu gagnas assez pour que vous n'eûtes pas à payer votre passage. Le lendemain, nouveau jour dans le charriot. Le soir, nouvelle soirée dans une auberge. À cette nouvelle vie, tu ne t'y habituais pas, c'était elle qui t'enflammait.
Le mois qui était nécessaire pour rallier Bouhen en partant de Kendra Kâr passa d'une façon plus charmante que tous les jours qui s'étaient écoulés depuis ton départ en exil. Ce voyage qui était censé être long et usant fut source pour toi d'un enchainement de joies et d'un bonheur simple, délicat, que tu savouras pleinement. Tu appris le luth à Meryl qui devint de plus en plus sérieuse, acceptant de se laisser enseigner la théorie, et même Alberto finit par savoir faire résonner purement une corde. Tu t'approchas si intimement des deux enfants que tu prenais parfois sur ton dos pour courir à côté des bœufs, que tu devins pour eux un grand frère. Tu finis par oser tutoyer les deux époux qui te chérissaient et t'offraient leur amour dans la même mesure que tes propres parents (auquel tu n'avais plus droit de prétendre depuis ce que tu leur avais fait). Pendant les siestes, le soir quand tu n'étais pas totalement épuisé, tu prenais plaisir à de longues discussions avec ta faera. Tu voulais tout savoir de Siliwiih, sa nature comme sa vie. Sa voix était toujours là avec toi et quand il n'y avait personne autour ou que Meryl, à tes côtés, dormait à poings fermés, elle t'apparaissait sous la forme du papillon bleu qui t'avait sauvé la mise, des jours auparavant, et te chatouillais les joues de ses ailes éthérées. Ta plus grande surprise fut de voir ta réputation te précéder. Ceux qui étaient à cheval et allaient plus vite que vous, ceux pour qui tu avais chanté un soir, lorsqu'ils s'arrêtaient pour la nuit, ne tarissaient pas d'éloges sur le jeune troubadour qui les avait si bien su divertir. On sut que ce troubadour allait à Bouhen. Toutes les auberges sur le chemin attendirent ton passage. Une telle chose t'époustoufla et tu ne comprenais pas très bien comment cette réputation avait pu se forger. La vérité était que tu n'étais plus le petit musicien qui hésitait à grimper sur une table. Tes doigts s'étaient aguerris, ta voix affirmée. Tu composais facilement de nouvelles chansons, parfois sur simple demande. Le voleur de bas étage avait dû s'endormir car il n'avait plus sa place. Ton rêve de palais et de rois devenait, en définitive, plus tangible à chaque jour que Gaïa faisait.
Toute bonne chose a une fin, néanmoins et, trop vite à votre gout, vous vous retrouvâtes un beau matin devant les impressionnantes portes de Bouhen. Évidemment, il était hors de question que vous séparâtes là ; la famille Curtis venait s'installer dans cette ville et la journée allait être dédiée à trouver leur nouvelle maison où tu passerais la nuit et même plus s'il le fallait car, après tout, pourquoi étais-tu là, toi ? Tu devais avouer que tu t'étais distraitement mis en route sans réel projet.
"Ah la bonne heure !" s'exclama avec entrain M. Curtis. "Tu n'auras qu'à rester chez nous jusqu'à ce que tu aies gagné assez d'argent pour vivre par toi-même et que ta réputation soit bien installée !"
(Non.)
(Pardon ? Pourquoi ?)
(Reposes-toi chez eux, mais il va bientôt te falloir reprendre la route, Mikkah-El.)
(Je vais faire l'idiot à répéter les mêmes choses, mais pourquoi Siliwiih ? Je peux très bien commencer mes recherches sur la Sindaquenta ici, non ?)
(Tu peux. Mais j'aimerais que tu ailles rencontrer l'oracle d'Oranan.)
(Mais pourquoi ?!)
(Fais-moi confiance, comme d'habitude, d'accord ?)
Faire confiance à ta faera n'était même plus une attitude à mettre en doute ; tu la suivrais les yeux fermés et jusqu'au bout du monde. Tu étais simplement affligé parce que tu aurais voulu rester plus longtemps avec la famille Curtis à qui tu expliquas ce nouveau projet tandis que vous passiez les lourdes portes de Bouhen. Eux aussi furent tristes à l'idée de ce départ, ils avaient cru que tu te serais plus ou moins installé dans cette même ville, partant parfois en voyage, mais toujours revenant. Seulement voilà : une semaine plus tard, tu te tenais à nouveau devant ces portes, l'épée d'Oborö dans le dos, des vêtements propres sur toi, d'autres dans un baluchon avec des provisions pour une dizaine de jours, faisant tes adieux - leur maison te serait à jamais ouverte, mais aurais-tu un jour l'occasion d'en profiter ? à cette merveilleuse famille. Au moment de te détourner et de reprendre ton chemin, cependant, la jolie mère s'approcha de toi avec leur luth.
"Prends-le." Alors que tu t'apprêtais à contester, elle continua d'une voix ferme : "C'était juste un héritage de famille et Meryl n'est pas assez grande pour savoir l'utiliser correctement. Prends-le, s'il te plait, ce que tu nous as apporté par ta présence le vaut cent fois."
Ému aux larmes, tu recueillis le précieux instrument, caressant son bois lambrissé d'une tendre main, respirant son odeur, sentant son poids, son existence qui t'étais aussi familière que tu l'étais désormais avec ta propre faera. À peine réussis-tu à remercier. La femme t'embrassa sur le front, son mari te serra dans ses bras à te faire éclater toutes les côtes et les deux enfants s'accrochèrent à ton pantalon en pleurant. Tu les pris tendrement dans les bras en leur promettant d'une voix cassée que tu reviendrais un jour. Puis tu t'en fus, le cœur brisé et pourtant porté par cette soif d'aventure qui ne t'avait jamais lâchée.
(Vers Oranan !)
(Vers Oranan !)
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Multi d'Ædräs
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