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La jeune femme se défait de son armure avant de s'allonger près de l'âtre pour prendre un peu de repos ainsi que je lui ai conseillé. Alors que le silence se fait, troublé seulement par les bruits nocturnes de la forêt et le léger crépitement du feu, je sens peu à peu mes pensées qui s'apaisent, mon corps qui se détend, laissant peu à peu place aux rêves. Je laisse mon esprit vagabonder librement durant deux ou trois heures, je sais que j'ai besoin de ces instants de lâcher prise pour me ressourcer, pour préserver la sérénité de mon âme. Je n'ai pas vraiment eu le temps d'appréhender ce qui s'est passé en moi lors de ma rencontre avec Sithi, je sens que de profonds changements ont eu lieu mais ils demeurent mystérieux et je sens intuitivement que seule une profonde paix intérieure peut me permettre d'en discerner la nature. Ce n'est que lorsque j'estime l'avoir atteinte que je modèle lentement ma conscience, mes rêves, pour revenir à ces instants de grâce en compagnie de notre Mère, les revivre en conservant un certain recul.
J'ai vu tant de choses lorsque mon esprit a fusionné avec celui de ma Faëra que je n'en garde à vrai dire qu'un souvenir global un peu flou, marqué cependant par certaines scènes plus intenses. Le flot sans fin de ce qu'a vu, perçu et vécu Syndalywë durant son interminable existence était si incommensurable, si traumatisant, que mon esprit en a occulté la majeure partie. De même, associé à ma stupéfaction de me trouver face à Sithi, ce raz de marée m'a dissimulé les réelles implications de cette rencontre, je n'étais qu'une feuille emportée par un fleuve immense et puissant, condamné à en suivre le cours inéluctable. Pourtant, tout cela s'est gravé en moi, il me suffit de me concentrer sur un détail pour le faire resurgir, et le percevoir avec une netteté surréaliste. Mon instinct m'avertit que c'est pourtant un exercice dangereux, je pourrais me perdre dans la masse impensable de détails accessibles, mon existence ne suffirait pas à tous les examiner. La tentation de vouloir tout voir, tout comprendre, est incroyablement puissante et addictive, mais j'ai frôlé la folie à chaque fois que j'ai fusionné avec Syndalywë et cela m'a heureusement rendu extrêmement prudent. Non sans mal, je contrains mes pensées à se focaliser sur ce que j'ai si indistinctement ressenti face à Sithi, excluant toute autre chose que ma propre perception inconsciente de ces instants. Le premier souvenir qui apparaît, limpide comme le plus pur cristal, n'est autre que quelques paroles:
"Si les devoirs d'une mère pour ses enfants sont infinis, le seul devoir d'un enfant vis à vis de sa mère est de vivre."
Je ne l'ai pas réalisé sur le moment, mais ces mots simples sont emplis d'un pouvoir considérable car ils répondent à une question fondamentale: pourquoi suis-je là, quel est mon rôle dans le monde? Cette compréhension, cette acceptation, a fait naître en moi une sérénité profonde. J'étais divisé, empli de peurs, de doutes, et ces simples mots les ont chassés à jamais. Ils ont dénoué en moi des infinités de noeuds dont je n'avais même pas conscience, mon énergie circule désormais librement dans mon corps et dans mon esprit, mes parts d'ombre se sont mêlées à celles de lumière et j'ai trouvé un équilibre dépassant mes rêves les plus fous. Je sens ma force spirituelle couler en mes veines comme jamais auparavant, lentes rivières argentées qui ne demandent qu'à jaillir lorsque je le souhaite pour renforcer mon art du combat. Jamais je n'y ai accédé aussi aisément, pas plus que je n'ai eu une telle impression de maîtrise de cette énergie mystérieuse. Ces réflexions m'amènent à un autre souvenir, d'autres paroles de Sithi se sont gravées en mon âme, cruciales car elles déterminent l'usage qui doit être fait de ce don de l'Astre Nocturne:
"En tant que mon Champion, ta mission est de guider mon peuple, de le faire vivre. Car tu es mon représentant sur Yuimen."
Pourquoi ai-je hésité si longuement à quitter Izurith, alors que les paroles de Sithi sont si limpides? C'est sur Yuimen que je dois la représenter, ce sont les Sindeldi de ce monde que je dois guider et protéger. Et pour me permettre d'accomplir cette tâche, elle a tissé un lien d'une incroyable intensité, fusionnel et inaltérable entre Syndalywë et moi. Et ce lien, cette fusion de nos deux âmes, m'ouvre une voie incroyable, me donne la possibilité de percevoir la nature fluidique de ma Faëra, de m'y relier et, dans une certaine mesure, d'entrer en communion avec elle pour l'utiliser. Le fluide de Vision...je suis à peine capable d'en entrevoir la nature véritable si paradoxale sur Yuimen, mais cela suffit pour que mon esprit puisse réaliser l'impensable. Je peux écarter les brumes du temps et des distances, je peux entrevoir de lointains passés ou de possibles futurs, ou encore discerner des événements qui se déroulent à des milliers de kilomètres de moi. Cela me demande une grande concentration et la vision est imprécise mais, pour peu que j'emploie ce pouvoir avec discernement, je dispose là d'un atout considérable pour remplir mon rôle de Champion de Sithi.
Je ne doute pas une seconde que ce soit un long et rude combat qui m'attend, je n'ai que trop conscience des luttes intestines qui divisent les dirigeants de mon peuple, de son isolement presque total sur ce monde de Yuimen qui nous a accueilli, bien malgré lui peut-être. Nous avons amené avec nous notre foi en Sithi, sur une terre où d'autres divinités règnent en maîtres absolus depuis un temps bien antérieur à notre arrivée. Plus encore, notre Mère ne peut intervenir ici, ou du moins pas directement, nous sommes livrés à nous-mêmes, ou presque. C'est un contexte extrêmement délicat, la tâche ne m'effraye plus mais je prends peu à peu conscience que je dois aborder la situation exactement comme j'aborderais un combat difficile. Mes actions doivent être précises, le but de chaque mouvement défini avec la plus grande clairvoyance, je ne peux pas me permettre d'être brouillon et dispersé si je veux avoir une chance de réussir. Une étape cruciale, la plus importante peut-être, consiste à faire en sorte que je puisse retourner au Naora, je ne peux protéger les miens en étant dans l'incapacité d'être à leurs côtés. La stratégie que nous avons définie concernant l'Opale est sans aucun doute constructive, il importe avant tout de lui permettre de perdurer, mais cela ne suffira pas. Tant que nous n'agirons qu'en Imfitil, contre des adversaires qui n'ont aucune importance pour le Naora, nous serons considérés comme un groupuscule éloigné qui ne se soucie guère du destin des leurs. Conclusion évidente, c'est contre les ennemis de mon peuple que je dois diriger mes lames si je veux changer le cours des choses et être en mesure de représenter Sithi parmi les miens. Or, je ne connais qu'une ennemie directe, en cet âge: Oaxaca. Je ne peux espérer abattre une déesse, bien entendu, mais en revanche je peux lutter contre ses armées. Mais où, et comment?
Je suis sans doute devenu un combattant dangereux mais, j'aurais beau paver mon chemin de cadavres d'ennemis, ce ne sera jamais qu'une goutte d'eau dans l'océan. Alors que faire? Je repense soudain aux lointains cours de stratégie qui m'ont été dispensés alors que je suivais la formation d'Hirdam. Etant de la noblesse, j'étais censé devenir un officier de l'armée du Naora, c'était une voie toute tracée qui m'aurait permis de m'élever au sein de la hiérarchie si j'avais eu le bon sens d'obéir à mes parents. Je ne regrette rien, mais il serait peut-être temps de mettre à profit ce que j'ai appris. Et puisque je ne peux pas retourner au Naora, pourquoi ne pas tenter de me rallier à un autre royaume en guerre contre Oaxaca? Ce n'est pas ce qui manque, sur Nirtim. Kendra-Kâr, Oranan, voire l'Anorfain, il y a l'embarras du choix. Oui, seulement j'ai vu un avenir où la ville d'Hidirain était ravagée par les Shaakts, j'ai vu Ethëll enchaînée en emmenée en esclavage, c'est d'ailleurs ce qui m'a décidé à revenir sans délai sur Yuimen. Je ne peux pas laisser cet avenir se produire, mais en même temps ma vision était floue et totalement incontrôlée. J'ignore quand cela se produira, et même si cela se produira tout court en fait, Syndalywë m'a assez rabâché qu'il y avait des multitudes d'avenirs possibles. Peut-être pourrais-je obtenir une vision plus précise maintenant que je commence à cerner la nature et les limites de ce pouvoir, en tout cas cela ne coûte rien d'essayer.
Je focalise toute ma volonté sur la ville d'Hidirain, afin d'en distinguer le futur proche le plus probable, la Perle Blanche sera-t'elle vraiment menacée prochainement? Je sens la présence attentive de Syndalywë, notre lien est si étroit que nous n'avons plus vraiment besoin de parler pour nous comprendre. Elle me semble très satisfaite de la tournure qu'on pris mes pensées, et s'efforce de m'épauler pour préciser la vision tout en m'offrant l'accès au fluide qui la constitue. Peu à peu, une image se forme, trouble mais néanmoins compréhensible: Hidirain, ses sentiers qui serpentent entre les demeures, son palais, tels que je les ai toujours connus, inaltérables. Nulle trace de guerre, pas plus que de Shaakts. Je fronce les sourcils d'incompréhension, murmurant mentalement à ma Faëra:
(Ce n'est pas le même futur...)
(Non. Rares sont ceux où la cité des montagnes se fait attaquer, bien peu connaissent son emplacement.)
(Mmm. Dans ce cas, ma hâte était inutile...je ne peux passer des années là-bas à attendre une hypothétique attaque...mais je ne peux non plus courir le risque d'être absent si elle venait. Qu'en penses-tu?)
(Les Danseurs d'Opale trouveront sans doute un moyen de te contacter si le péril menaçait, ne crois-tu pas?)
(Probablement...du moins s'ils savent que je suis de retour sur Yuimen. Je devrais leur envoyer un message télépathique.)
(C'est une excellente idée. Tiens, pendant qu'on y est, il y a quelque chose que je voulais te montrer.)
La vision s'estompe progressivement, laissant la place à un souvenir de ma Faëra. Je vois deux Sindeldi, des guerriers, dans un paysage dont Syndalywë m'apprend qu'il se trouvait sur Eden. Lorsque je les vois entamer un duel amical, je réalise aussitôt qu'il s'agit d'un maître et de son apprenti, tous deux Danseurs d'Opale me dit encore ma petite compagne fluidique. Le maître fait bien vite une démonstration qui me laisse pantois. Il me semble percevoir un enchaînement dans son action d'une grâce inouïe, mais pas Sithi je ne comprends vraiment pas comment il réalise ça! Ses lames semblent apparaître et disparaître aléatoirement, vives comme la foudre, incroyablement difficiles à parer. Je doute fortement que ce soit véritablement aléatoire, ses gestes s'enchaînent sans le moindre à-coup, précis et systématiquement placés à contre-pied de son malheureux apprenti.
(Impressionnant...comment fait-il ça, bon sang?! Sur quoi se base son rythme, son équilibre, je ne comprends pas...)
(C'est la première Danse d'Opale, appelée autrefois Danse de l'éclipse. Elle est fondée sur les mouvements de la lune et du soleil...)
J'observe durant de longs instants le souvenir transmis par Syndalywë, cherchant à discerner la logique qu'elle vient de me dévoiler. Au bout d'un moment, je commence à entrevoir ce qu'elle voulait dire, les deux lames semblent en effet suivre deux orbites différentes, changeantes et pourtant toujours identiques. Elles se croisent parfois, se suivent en parallèle à d'autres instants, pas forcément à la même vitesse, l'une dissimule l'autre et réciproquement, mais c'est aussi le corps qui occulte régulièrement leurs ellipses, voire le corps de l'adversaire. Par tous les dieux, tout ça me paraît salement complexe mais il faut absolument que j'essaye!
(N'oublie pas le message à l'Opale, avant.)
La scène disparaît subitement lorsque cesse la brève fusion de nos souvenirs, j'ouvre lentement les yeux et réalise que le feu s'est presque éteint, m'apprenant que j'ai passé plusieurs heures à rêvasser...hum, il faudra que je trouve un moyen de garder à l'esprit le passage réel du temps présent! Je rajoute quelques bouts de bois dans le foyer et rédige un bref message à l'attention de Llyann sur mon nécessaire à écriture télépathique, l'informant que je suis de retour sur Yuimen et lui demandant de me prévenir si Hidirain venait à être menacée. Ceci fait, je me relève et m'éloigne un peu afin de ne pas réveiller Kay, puis j'entreprends d'expérimenter cette technique que je viens de voir. Comme je le supposais c'est loin d'être évident, je n'ai pas fait trois pas que mes lames menacent de s'emmêler piteusement! Qu'à cela ne tienne, je m'exercerai le temps qu'il faudra mais je finirai par y arriver!
Je suis toujours en train de m'obstiner lorsque le soleil finit par se lever et, avec lui, Kay s'éveille en me dévisageant d'un air si déboussolé que je m'interromps en riant pour lui demander:
"Eh bien, tu me regardes d'un drôle d'air, ce matin! Bien dormi?"
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