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Le souffle d'Irina s'accélère imperceptiblement lorsque je relève son menton pour plonger mon regard scrutateur dans le sien. Pourtant ce n'est pas de la peur qui brille dans son regard, mais une excitation teintée de convoitise, de désir aussi. Je n'ai guère l'habitude d'engendrer de telles réactions à dire vrai, j'ai toujours parcouru ma route en solitaire et ne me suis jamais soucié de ce que les êtres pensaient de moi, à plus forte raison s'agissant de l'avis d'une Shaakte. Pourtant cette réaction intense m'apprend que le temps a passé depuis que j'ai quitté le Naora, il est loin le fugitif miteux ne possédant pour toute richesse qu'une vieille épée ébréchée, si loin que cela me semble appartenir à une autre vie. Aurais-je suscité une telle convoitise de la part de cette elfe voilà quelques années? Sans doute pas, mais qu'importe, les règles du jeu sont partout les mêmes et si mon apparence m'offre quelques atouts, je serais idiot de ne pas en profiter.
Après que Yumiko nous ait séparés et qu'Ai ait enjoint Hina de s'occuper des Shaakts, j'ai pris place à la table précédemment occupée par Irina, suggérant que nous retrouvions tous notre calme afin d'examiner plus amplement la situation ayant requis notre aide. Le Shaakt ricane et s'empresse de s'éloigner de nous en adressant quelques mots à Hina, lui posant quelques questions tout en dévoilant sottement ses intentions, rien moins que reluisantes puisque, comme de juste, il envisage déjà de commettre quelques assassinats et de semer la zizanie parmi les Elfes. Je demeure impassible, neutre à l'extrême, mais je me fais une promesse: celui-là ne vivra pas assez pour mettre ses plans à exécution. Il est protégé par les lois de l'hospitalité pour l'instant, mais cela ne durera pas et l'instant où cette protection disparaîtra sera aussi le dernier qu'il vivra.
La gamine à l'épée monumentale se crispe à mes paroles, me menaçant une nouvelle fois au cas où je mettrais encore sa soi-disant patience à l'épreuve. Je me contente de l'ignorer totalement, je ne suis pas venu sur ce monde pour éduquer une adolescente en proie à ses premières menstruations, même si l'envie de lui administrer une retentissante fessée pour lui apprendre le respect dû à un Sindel ne manque pas. Mais, au fond, elle m'indiffère si absolument que cette envie n'est qu'une pensée fugace qui disparaît à peine apparue, cette femelle n'a pas le moindre intérêt, simplement, qu'elle boude dans son coin si cela lui chante, je n'en ai rien à faire.
Plus intéressant est le fait qu'après que Kay soit venue s'installer à la place que je lui ai proposée, Irina décide visiblement de faire de même, affichant ainsi ostensiblement sa volonté de poursuivre la partie que nous venons de débuter. Elle s'approche d'une démarche sensuelle et provocante, jouant avec un art consommé de ses charmes pour me troubler. Arrivée près de moi elle jette un regard espiègle à mes genoux, comme si elle caressait l'idée de s'y installer, mais s'assied finalement à mes côtés, une décision largement plus prudente. J'ignore comment j'aurais réagi si elle avait poussé l'audace jusqu'à s'installer sur moi mais, vu la nervosité de nos hôtesses, mieux vaut sans doute les ménager quelque peu, et ignorer ce qui aurait pu se produire alors. Néanmoins, la Shaakte s'accoude à la table et se penche en avant, offrant ainsi à notre hôtesse une vue plongeante sur son décolleté, et à moi une vision imprenable sur sa chute de reins, joliment soulignée par le fin tissu dont elle est vêtue. Rien d'innocent dans cette posture audacieuse, la partie a débuté et visiblement elle compte bien la remporter, sûre d'elle, sûre de l'attirance qu'exerce son corps parfait sur les mâles et habituée à en abuser sans modération pour obtenir ce qu'elle veut.
Je souris intérieurement en subissant ensuite les remontrances d'Ai, écoutant d'une oreille les paroles de cette dernière alors que mes pensées vagabondent librement. Je me souviens d'une Shaakte, dans les souterrains du Rock, elle se mourrait, peut-être par la faute de mes lames, et pourtant...pourtant elle avait accepté de me révéler ce que j'avais besoin de savoir, bien que ces informations soient de nature à me permettre de contrer les dirigeantes de son propre peuple. Je me souviens de cet éclat de tristesse dans son regard, des quelques mots amers qu'elle avait laissé échapper sur la société Shaakte. Tous ne sont peut-être pas des ordures finies, finalement, mais qu'en est-il de cette elfe-là? Mystère, pour l'instant. La propriétaire des lieux achève son discours moralisateur en laissant planer un silence qui se veut entendu, il y aurait mille réparties envisageables à son discours bardé d'ignorance, après tout que sait-elle des raisons qui me poussent à détester les Shaakts? Rien, rien de rien, mais il y a aussi une chose que j'ai comprise: elle s'en cogne royalement, elle engage tous ceux qui se présentent, sans rien savoir sur eux, sans même avoir pris la peine de se cultiver la moindre sur les us et coutumes de Yuimen. Pas la moindre curiosité, un léger sourire relève le coin de mes lèvres alors que je songe que ce sera un miracle si elle se souvient même vaguement de nos noms demain matin. Pas la peine de gaspiller ma salive, donc, je pourrais simplement m'abstenir de réagir comme je l'ai fait envers Yumiko, mais il se trouve que les paroles d'Ai m'offrent une opportunité de corser légèrement le jeu entamé avec Irina. C'est donc avec un sourire imperceptible que je rétorque à notre hôtesse:
"Ma foi, je ne peux vous promettre de ne jamais porter la main sur Irina..."
Laquelle main se pose à cet instant en douceur sur le bas du dos de la Shaakte, assez haut pour que le geste reste acceptable en public, assez bas pour que le sous-entendu n'échappe pas à l'elfe noire, puis glisse sensuellement jusqu'à sa taille comme pour l'enlacer tendrement.
"...mais cela ne devrait pas trop lui déplaire, je suppose. Nous allons nous entendre à merveille, n'est-ce pas ma chère?"
La dernière phrase est accompagnée d'une légère pression sur la taille de guêpe de la Shaakte, lui indiquant que cette question lui est destinée, puis j'écoute attentivement les nombreuses explications qui suivent, sans toutefois retirer ma dextre du corps de l'elfe. Au fur et à mesure des éclaircissements je m'assombris, l'humaine expose une situation mais pas ses tenants et aboutissants, laissant ainsi de nombreux points cruciaux dans l'ombre. Peut-être a-t'elle déjà évoqué certains de ces points avec les Shaakts arrivés avant nous mais, une fois encore, l'absence totale de structure dans leur plan, si tant est que l'on puisse parler de plan dans le cas présent, me surprend. Nous sommes là depuis moins de dix minutes, passées principalement à résorber les inévitables tensions nées de la présence simultanée et maladroite de Shaakts et de Sindeldi dans la même pièce, nous avons eu droit à dix phrases d'explication, en comptant large, et nous devrions nous lancer ainsi dans l'inconnu? Ou retourner chez nous, Ai le propose et je dois bien avouer que c'est là une possibilité des plus tentantes car je commence à me lasser de ces trois gosses irréfléchies qui jouent aux grandes dames sans en avoir, et de loin, l'envergure. Je ne suis pas particulièrement raciste par rapport à la moyenne de mon peuple, mais tout cela me laisse quelque peu songeur quant à la race humaine...
A nouveau je dompte durement mes pensées, je ne suis pas sur ce monde pour les humains, je suis ici parce que, selon l'Oracle, c'est là que se déroule le fil d'or de ma destinée. Mais même cet argument percutant commence à faiblir face à la réalité, il y a d'autres chemins, toujours, et celui-ci ne m'inspire au final que très moyennement, le comportement stupide de ces trois gamines commence sérieusement à me lasser. Je m'adosse pensivement tout en parcourant distraitement la salle des yeux pendant quelques instants, réfléchissant soigneusement à la situation. Puis, après un long et intense regard à l'attention de Kay, je me décide à exprimer le fond de ma pensée sans mâcher mes mots, en fixant Ai droit dans les yeux, et tant pis pour la diplomatie:
"Il y a une chose qui m'échappe: pourquoi faire appel à des aventuriers dont vous ne savez strictement rien pour résoudre votre...problème? Vous engagez tout ce qui se présente, esclavagistes inclus, sans poser la moindre question. A Bouhen, votre...soeur n'a rien eu de plus pressé que de nous menacer de mort si nous ne filions pas droit, avant même de nous avoir expliqué même sommairement les raisons de votre appel à l'aide. Vous voulez des gentils aristocrates parfumés et serviles, pacifiques et diplomates? Alors laissez-moi vous dire que votre méthode de recrutement est inadéquate. Je suis un combattant, pas un paon habitué à ployer les genoux dans je ne sais quelle cour, damoiselle. Si c'est de braves petits laquais bien sages et policés dont vous avez besoin pour remplir votre mission, rendez-nous service à tous et épargnons notre temps: renvoyez-moi sur Yuimen dès à présent."
Je laisse filer une seconde de silence avant de poursuivre, froid et dur comme le rocher du Rock mais aussi calme que l'eau qui dort:
"Dans le cas contraire, permettez que je vous dise que menacer ceux à qui vous demandez de l'aide est malavisé, il n'y a pas mieux pour inciter vos "recrues" à s'opposer à vous. Vous ne savez visiblement rien de Yuimen, de son histoire, sans quoi vous auriez soigneusement évité de coller des Shaakts et des Sindeldi dans la même pièce avant d'avoir aplani le terrain. Il y a vingt millénaires que nos deux peuples s'étripent sur Yuimen, vous supposiez quoi?! Que nous allions en cinq minutes, pour vos beaux yeux, faire table rase de ce passé? Réfléchissez bon sang, comparez cela à ce qui se passe sur votre monde, à la haine et à la rancune issues de votre histoire, vous devriez savoir mieux que personne à quel point il est difficile de changer ça. Bref, assumez votre manque de discernement et ce qui en découle, mais ne venez pas m'abreuver de fadaises pour m'expliquer que ma "rancoeur" envers les Shaakts n'a pas lieu d'être alors que vous ne savez fichtrement rien de moi ni de notre monde, sans vouloir vous offenser. Maintenant décidez-vous une bonne fois pour toutes: soit vous avez besoin de types comme moi, auquel cas je vous suggère de conseiller à votre soeur de se détendre si vous espérez une aide véritable et loyale, soit ce n'est pas le cas et il vous suffit de rouvrir votre portail pour être définitivement débarrassée de ma présence. C'est vous qui voyez, damoiselle."
Je me relève tranquillement, prêt à retourner sur Yuimen immédiatement si tel est le choix de la fillette, je n'ai cure de son destin, qu'elle devienne esclave ne m'empêchera certes pas de dormir. Bien sûr tout cela me laisserait une certaine amertume, j'aurais pris plaisir à poursuivre le redoutable jeu entamé avec Irina dont je commençais à apprécier l'audace, tout comme j'aurais aimé en apprendre plus sur les Sindeldi de ce monde et comprendre le sens des paroles de l'Oracle. Mais je suis ce que je suis, un Danseur d'Opale Sindel, libre et fier. Aucune récompense, aucun fil d'or même, ne pourrait justifier que je m'aplatisse devant un trio de gamines humaines irréfléchies et prétentieuses qui ont causé le problème de fond par leur ignorance. Le ferais-je que je perdrais le fil de ma destinée plus sûrement qu'en repartant maintenant de ce monde. Je sens en mon âme que Syndalywë partage mon point de vue et, pour moi, il n'est d'approbation plus importante que la sienne, la seule qui compte véritablement, en définitive.
(Reste toi-même, Tanaëth, toujours. C'est l'unique chose qui importe vraiment.)
Il est si facile de trahir ce que l'on est, si aisé de se fourvoyer, d'accepter l'inacceptable au nom d'une cause prétendument supérieure et de se perdre ainsi soi-même sur les chemins tortueux de l'inexistence. Mais cela ne sera pas, je sais qui je suis, d'où je viens et où je vais. Reste à définir le comment mais, cela, la réponse de la jeune humaine le dira. Yuimen ne manque pas de causes à défendre le cas échéant, ce n'est pas demain la veille que l'ennui me guettera. Et si, contre toute attente, les humaines se remettent vaguement en cause, il sera alors temps de poser un certain nombre de questions, à commencer par celle visant à définir qui au sein de la hiérarchie d'Izurith commandite cette mission...et pourquoi. Parce que d'après ce qui vient de nous être dit, il suffirait aux humains d'attendre quelques siècles pour voir les derniers elfes disparaître, ces derniers ne semblant pas avoir la moindre chance de parvenir à reprendre le pouvoir compte tenu de leur situation misérable. Pourquoi les humains voudraient-ils une entente avec ces peuples alors qu'ils les haïssent et qu'ils pourraient apparemment s'en débarrasser sans grand mal? Et cette Divinité, que représente-t'elle? Quel type d'accord une Déesse pourrait-elle sceller avec de simples mortels, pourquoi et dans quels buts, avec qui a-t'elle passé ces accords? Un bref historique de ce monde serait intéressant également, comment les humains se sont-ils libérés de leurs oppresseurs? Et comment se fait-il que ce monde, mis à part cette cité apparemment, soit aussi effroyablement ravagé? Bref, bon nombre de questions mériteraient réponses avant de nous lancer dans une quête visant à rassembler des peuples qui se méprisent et se haïssent mais, à quoi bon toutes ces interrogations, si c'est au final pour repartir de ce monde dans les minutes qui suivent? Je n'ai pas pour habitude de mettre la charrue avant les boeufs, reste donc à attendre une réponse claire à la question de l'utilité de ma présence ici, j'aviserai ensuite quel chemin doit être emprunté.
(env. 2400 mots)
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