|
Kay sort une première fois de son mutisme prolongé pour me répondre que le silence permet à son sens de mieux résoudre les conflits, les interprétations possibles de ces mots me font légèrement sourire, offrir un éternel silence rend en effet les êtres moins prompts à la confrontation. Plus tard, alors qu'Ai nous suggère de nous mettre en route, ma jeune compagne rompt une nouvelle fois son fameux silence pour éructer un juron blasphémant Sithi et exprimer son envie de partir immédiatement. J'ai remarqué au cours des instants précédents que le jeu auquel Irina et moi nous livrons semble la mettre mal à l'aise, peut-être est-ce là la raison de cette expression insultante envers l'Astre Nocturne, mais tout de même, je ne peux pas laisser passer ça. Yumiko se contente de lever un sourcil, Ai réagit en faisant remarquer qu'elle pensait que nous en avions fini avec les incivilités, Irina pouffe tout en semblant curieuse de la réaction que je pourrais manifester, si bien que je plisse légèrement les yeux en me dégageant en douceur de son étreinte pour me tourner vers Kay. Je la fixe un instant en silence, le visage dépourvu de la moindre émotion, puis lui dis d'un ton calme comme l'eau qui dort:
"La prochaine fois que tu insultes Sithi, évite de le faire en ma présence, Kay de Kallah."
Cependant Ai nous invite à la suivre, l'heure du départ a sonné et je n'en suis pas fâché. Nous lui emboîtons le pas et arpentons plusieurs corridors jusqu'à parvenir devant une lourde porte métallique, plus brute et massive que les autres. Ai ouvre l'huis, nous dévoilant un interminable escalier allant aussi bien vers le bas que vers le haut, l'éclairage y est faible et, bien que cela ne m'empêche pas d'y voir clair, je ne parviens pas à en distinguer les extrémités. L'humaine entame aussitôt la descente tout en entreprenant de répondre à nos dernières questions, ce que j'écoute avec attention en me gardant de l'interrompre. Elle confirme que mes élucubrations stratégiques sont fondées, apportant au passage quelques nouvelles précisions. Certains humains seraient d'avis d'envoyer Yumiko et les troupes d'élite frapper au coeur des peuples elfiques de façon à rendre leur canon inopérant. Un mission suicidaire d'après elle, ce qui rejoint ma pensée. Toutefois, suicidaire ma dernière mission l'était également, et pourtant j'y ai survécu après l'avoir accomplie...Quelques détails sont aussi apportés sur les conséquences qu'aurait l'usage de ce canon, apparemment il puiserait dans les dernières ressources de la planète pour fonctionner, ce qui rendrait la survie de cette cité plus difficile encore. Les humains peinent à produire la nourriture et l'oxygène nécessaire à leur survie, je ne connais pas ce dernier mot mais je suppose qu'elle parle d'air, même si je peine à concevoir qu'on puisse le produire, n'est-il pas simplement là, présent sur les mondes? Mes connaissances technologiques et philosophiques atteignent là leurs limites, ce qui me fait prendre conscience de l'immensité de ce que j'ignore, qui a créé l'air au juste? Les Dieux? Mais quels dieux? Ceux de chaque monde sont-ils les créateurs de ce genre de choses? Si oui, existerait-il donc des règles régissant les dieux, leur attribuant certaines fonctions destinées à permettre la création de la vie? Étranges pensées que celles-ci...
Ai explique aussi que l'usage de la force causerait la mort de milliers d'enfants Elfes innocents, ce qui semble être pour elle une raison majeure de résoudre la situation de manière pacifique. C'est de la sensiblerie me dis-je d'abord, puis en réfléchissant je me fais la remarque que je n'ai jamais tué le moindre enfant, en serais-je seulement capable? Je n'en sais rien, ce qui est certain c'est que cela me déplairait au plus haut point. Notre hôtesse aborde ensuite la possibilité que j'ai évoquée de faire passer les Elfes, ou certains humains, sur Yuimen. Elle nous apprend que leur nombre actuel est proche de la centaine de milliers, ce qui fait effectivement beaucoup. Elle souligne aussi qu'en l'état, la majorité rejoindrait plus volontiers Oaxaca que Tahelta, puis reconnait qu'il serait malgré tout possible de faire passer autant d'êtres sur Yuimen. Quand aux humains leur nombre est colossal, près de vingt millions et, si les humains étaient contraints de fuir Izurith, seuls les puissants sauveraient leurs précieuses petites existences en se réfugiant sur notre monde d'origine. Cet aveu me soutire un léger grognement vaguement méprisant, non envers elle mais envers l'éternelle séparation de la société en classes dotées de droits différents. Je lui réponds pensivement:
"Tahelta, Oaxaca, même combat. Les méthodes sont différentes, les buts sont les mêmes. Ce sont les prêtres qui dirigent en réalité les Sindeldi sur Yuimen, des fanatiques avides de pouvoir et de richesses. Mais je comprends le sens de vos paroles, il est clair que la venue de ces peuples sur Yuimen poserait de nombreux problèmes. Cela étant, oui, je préférerais les accueillir sur Yuimen malgré ces risques que de les laisser tous crever comme des animaux nuisibles ici. Les morts n'ont plus aucune chance de réaliser leurs erreurs."
Je laisse filer un instant de silence avant de poursuivre:
"Ce sont toujours les petites gens qui paient le prix de la folie des grands, en effet. On n'utilise pas le terme d'esclaves pour les décrire, et pourtant c'est bel et bien ainsi qu'ils sont considérés...il n'y a que le mot qui change."
Ai nous révèle ensuite qu'il y a bien d'autres aventuriers, mais que nous ne les croiserons pas avant d'être revenus du camp des Elfes et d'avoir réitéré notre volonté d'aider les humains. Ces autres aventuriers resteront en ville, sans doute pour faire pencher la balance au sein même des humains puisque ces derniers semblent divisés sur la manière de résoudre le conflit. Ce qui signifie que nous ne serons que quatre pour agir chez les Elfes, et quels quatre! Je dévisage tour à tour Kay, Irina et Heckiël, me demandant s'ils réalisent les enjeux qui reposent sur leurs épaules et l'écrasante responsabilité qui nous est confiée. Je me doute fort que nos avis sur la manière de résoudre tout cela divergeront notablement, chacun et chacune définira l'objectif à sa manière, selon ses intérêts, reste à espérer que cela ne nous plongera pas nous-mêmes dans un conflit...ô douce utopie, quand tu nous tiens...
Nous descendons d'innombrables marches métalliques, passant plusieurs paliers sur lesquels se trouvent des portes closes, et finissons par arriver devant une porte semblable à celle que nous avons franchie quelques minutes auparavant. Ai presse quelques boutons sur une sorte de boîtier, ce qui fait s'ouvrir le lourd et austère battant sur un lieu totalement obscur. Les trois humaines s'y engouffrent sans hésiter et la lumière s'allume alors avec soudaineté, dévoilant une vaste salle aux murs et sol gris foncé. Au fond à droite se trouve une immense porte de près d'une dizaine de mètres de large pour trois de haut, mais c'est la table incongrue placée au centre de la pièce par ailleurs vide qui retient mon attention. Une table en bois...c'est le premier objet de cette matière que je vois sur ce monde, une rareté destinée à nous faire sentir un peu moins étrangers en cette terre, peut-être. Dessus sont posés divers équipements, des couteaux, des épées, des arcs mais aussi des vêtements et des pièces d'armure, des sortes de plastrons apparemment.
Ai nous explique que ce sont là des objets usuels chez les Elfes d'Izurith, et que nous pourrons éventuellement trouver plus prestigieux sur place si notre mission l'exige. Elle nous conseille à tous de nous habiller avec les vêtements proposés, mais aussi de nous munir d'une armure, précisant que cela ne s'applique pas forcément à moi puisque mon armure pourrait passer pour un héritage précieux. Cela tombe bien, je n'avais pas la moindre intention de me démunir de mes protections, pas plus que de mes armes d'ailleurs. Elle ajoute que je serai moins "invisible", la qualité de mon matériel attirera les regards et me positionnera d'emblée comme un personnage hors du commun. Après qu'elle nous ait fait signe de nous servir à notre convenance, je lui souris en coin avant de lui répondre:
"Le rôle d’appât me convient, cela provoquera des réactions, des questions. Et vous savez comme j'aime susciter des réactions...rien de tel pour révéler ce qui est dissimulé."
Et en parlant de dissimuler, Irina n'a rien de plus pressé que de laisser tomber au sol le fin tissu qui occultait son corps, dévoilant sans la moindre trace de pudeur ses courbes parfaites. En toute autre occasion je me détournerais pour respecter son intimité, mais puisque c'est précisément pour s'exhiber qu'elle agit ainsi...autant profiter du spectacle, elle est assez belle pour damner un saint et je doute que quiconque ait jamais songé à m'attribuer ce qualificatif...
(Tanaëth, enfin!!!)
(Quoi?)
(Tu sais bien qu'elle cherche à te manipuler, alors ne regarde pas!!!)
(Pfff...rabat-joie! C'est quand même un spectacle plus agréable que les derniers auxquels nous avons participé, non?)
(Tsssk! Tu n'es qu'un lubrique personnage!)
(Hey! Tu ne m'as pas dit qu'il fallait faire voeu de chasteté pour devenir un Danseur d'Opale, alors puisque ce n'était pas dans le contrat...laisse-moi profiter du spectacle!)
Je ris intérieurement en sentant Syndalywë bougonner sur la frivolité des êtres puis se murer dans un silence boudeur, une attitude qui m'amuse toujours et que je connais trop bien pour m'en inquiéter. J'observe donc sans détour la Shaakte se diriger d'une démarche lascive vers la table et se pencher pour y saisir des vêtements aux allures de chiffons informes, non sans remarquer la dague fixée à sa cuisse. Ces tenues ne sont évidemment pas à son gré, elles la priveraient de son atout maître, ce qu'elle ne manque pas de souligner d'une moue déçue. Lorsqu'elle demande à l'humaine si elle n'a pas quelque chose de plus seyant, je ne peux m'empêcher de rire légèrement devant son dépit évident, tout en admettant à part moi qu'il serait en effet bien dommage de l'accoutrer de ces frusques, elle est vraiment trop séduisante pour se parer de ces chiffons. En attendant la réponse d'Ai, que je pense connaître au vu des lieux rigoureusement vides, Irina se saisit d'un plastron léger et se tourne vers moi, s'offrant ainsi sans le moindre artifice à mon regard toujours posé sur elle. Ses prunelles de rubis se rivent aux miennes, je suppose qu'elle cherche à estimer l'effet que son exhibition produit sur moi mais mes prunelles sont immuablement indéchiffrables, seul un léger sourire en coin ourle mes lèvres, indiquant un léger amusement devant la manœuvre qu'elle accomplit.
Elle me demande alors avec une innocence aussi factice que provocante de l'aider à revêtir cette armure, prétextant qu'elle n'est guère habituée à cet attirail guerrier. Je hausse un sourcil à cette demande puis, avec une lenteur calculée, je laisse mon regard glisser le long de son corps jusqu'à ses pieds et, au même rythme, remonter à ses yeux. Je m'approche tranquillement jusqu'à me trouver face à elle, m'immobilisant assez près de sa personne pour que ma chevelure frôle son buste lorsque je penche légèrement la tête pour garder mon regard rivé au sien. Je pose avec délicatesse et sensualité une main sur sa hanche puis, de la manière la plus caressante qui soit je la laisse descendre le long de sa cuisse jusqu'à la dague que je dégaine lentement pour l'amener à hauteur de mes yeux. Je détache mes yeux de ceux d'Irina pour observer l'arme, d'une facture plus que médiocre. D'une geste souple et nonchalant, je l'attrape par la pointe et la lance sur la table où elle va se ficher en vibrant, avant de ramener mon regard dans celui de la Shaakte:
"Maintenant vous êtes vraiment nue, et je dois dire que c'est ainsi que je vous préfère."
Je lui adresse un sourire ironique appuyé d'une moue à la fois sensuelle et carnassière, puis je me recule d'un pas avant d'ajouter en désignant du menton les vêtements qu'elle ne voulait pas enfiler:
"Enfilez ces frusques pour commencer, porter une armure à même la peau n'est pas une bonne idée. Je vous aiderai ensuite à boucler votre plastron. Et choisissez une lame correcte, la vôtre ne viendrait pas à bout d'une carotte."
Le Shaakt qui s'est présenté sous le nom d'Heckiël choisit pendant ce temps un arc et deux couteaux, il se munit également d'un carquois après avoir examiné l'arc étrange pourvu de poulies. Il se dévêt ensuite, révélant un corps salement marqué par d'innombrables cicatrices, dont certaines assez récentes pour ce que j'en vois. Son regard brûle de haine alors qu'il regarde assez brièvement Irina, ses yeux filant rapidement sur le corps de l'elfe noire pour se river au sol. Il semble très mal à l'aise d'avoir à se dénuder ainsi devant nous, ce que je peux comprendre, si bien que je me déplace de manière à lui tourner à moitié le dos et à constituer un rempart entre Irina et lui. Je n'ose imaginer ce qu'il a vécu pour être marqué ainsi, mais sa haine évidente d'Irina me laisse supposer que ses congénères féminines ne sont pas totalement étrangères à cet entrelacs de cicatrices. L'avenir s'annonce radieux avec ces deux-là...quoi qu'il en soit Heckiël s'équipe rapidement puis se dirige vers la porte qu'Ai nous indique une fois que nous sommes tous prêts.
Pour ma part je ne souhaite pas m'alourdir encore de matériel supplémentaire, si intrigantes que soient ces armes étranges, d'autant plus que rien de ce que je vois ici n'arrive à la cheville de mon propre équipement. Quant aux habits que l'humaine m'a suggéré de revêtir aussi, ils sont amples, sans doute l'ignore-t'elle mais porter ça sous une armure serait idiot, rien de tel pour couper la circulation sanguine en faisant des plis là où il ne faut pas. Bref, hors de question de gêner ainsi mes mouvements, d'autant plus que mes habits ne se discernent pour ainsi dire pas sous mon armure. Après m'être assuré que Kay est prête également je me dirige à la suite d'Heckiël vers la porte, presque invisible lorsqu'elle était fermée, qu'Ai nous désigne, découvrant quelques marches en pierre menant à un long couloir pourvu de rails. Sur ces derniers se trouve un wagon un peu semblable à ceux que j'ai vus dans les mines du Rock Armath, mais en largement plus grand. Il semble pouvoir contenir une bonne dizaine de personnes et Ai nous explique qu'il va nous emmener à des milliers de kilomètres d'ici. Je hausse un sourcil étonné à ces mots, par Sithi, combien de temps nous faudra-t'il pour parcourir une telle distance!? Elle nous explique encore que nous verrons au terme de ce voyage une sortie qui nous mènera dans les terres désolées, puis qu'il nous faudra marcher pendant une demi-journée en direction de la seule montagne visible avant d'atteindre un nouveau tunnel habituellement dissimulé qui nous conduira enfin aux camp des Elfes. Elle nous donne également le nom de leur contact, une certaine Aënelia Mylaëna, puis ajoute que de la nourriture a été placée dans le wagon. Enfin, elle nous signale que c'est aussi pour nous la dernière occasion de lui poser des questions, ce que je ne manque pas de faire:
"Cette...Aënelia Mylaëna, c'est une Shaakte ou une Sindel? Pouvez-vous me la décrire, même sommairement? Si elle est surveillée il n'est pas impossible qu'elle ait été percée à jour et qu'un piège nous soit tendu. Autre détail qui me semble important: Comment devrons-nous procéder pour revenir ici en temps voulu? Et dernière question, combien de temps avons-nous pour accomplir notre tâche"
(env. 2700 mots) (aide Irina à s'équiper du plastron le cas échéant, ne prend aucun équipement)
|